du Moyen Age, on aperçoit tout de suite qu'il existe entre elles
une différence très sensible. Les premières ont pour soutien l'État
lui-même: elles s'étendent à tous ses habitants, qu'ils résident
en ville ou hors ville. A Athènes, par exemple, les deux tiers des
citoyens environ vivent à la campagne. Au contraire, dans les communes
médiévales, les institutions démocratiques créées par la bourgeoisie
n'ont fonctionné qu'à son avantage. Elles se restreignent à la
banlieue urbaine et restent complètement étrangères aux paysans du
plat-pays. Les gouvernements régis par elles présentent un caractère
aussi étroitement urbain que le gouvernement du patriciat. On n'y
surprend pas la moindre trace de cet esprit de prosélytisme niveleur,
indifférent aux groupes locaux comme aux classes juridiques, que le
spectacle des démocraties modernes nous a habitués à considérer comme
inhérent à tout régime populaire. Sans doute, il est arrivé que les
villes aient cherché à s'appuyer sur les campagnes, qu'elles aient
fomenté ou entretenu des révoltes parmi la population rurale. Mais
ce sont là des exceptions assez rares et qui n'ont point donné de
résultats durables. A tout prendre, ce n'est que par l'institution de
la «bourgeoisie foraine» que la politique municipale s'est infiltrée
dans une certaine mesure à l'extérieur des banlieues. Pour se recruter
des partisans au dehors, les villes ont permis, en effet, à un certain
nombre de «forains», artisans agricoles, fermiers, membres de la
petite noblesse, de s'inscrire sur leurs rôles et de participer à
leurs franchises. Ces concessions octroyaient à leurs bénéficiaires
l'avantage d'une sorte de droit d'exterritorialité en les plaçant sous
la juridiction directe des échevinages urbains; elles entravèrent
très notablement, surtout en Flandre et dans le pays de Liége, le
fonctionnement des seigneuries locales. Mais si nombreuses qu'elles
aient été par endroits, elles ne s'étendirent jamais qu'à une minorité
d'individus et elles ne modifièrent nulle part l'état général de la
condition des personnes. Bien loin de chercher à répandre largement
leur droit et leurs institutions parmi les gens des campagnes, les
villes s'en réservèrent plus jalousement le monopole à mesure que le
régime populaire s'affermit et se développa. Elles prétendirent même,
nous le verrons, imposer aux gens du plat-pays une domination très
lourde, les traiter en sujets et les forcer, au besoin par la violence,
à se sacrifier à leur avantage. Et il n'y a là rien d'étonnant. Entre
les campagnes et les villes, en effet, la divergence des intérêts, des
besoins et de la condition sociale rendait impossible la communauté
des sentiments et des efforts. Elles furent dès l'origine, et elles
restèrent durant des siècles, étrangères sinon hostiles les unes aux
autres. Plus riches, plus actives, plus entreprenantes et surtout mieux
organisées, celles-ci s'imposèrent en général à celles-là et ce n'est
que du jour où les progrès de la centralisation politique furent assez
avancés pour permettre à l'État de les soumettre également à sa volonté
que commença à s'atténuer un contraste dont il subsiste encore de nos
jours de nombreux vestiges.
Concluons donc que les démocraties urbaines du Moyen Age ne furent, en
somme, et ne purent être que des démocraties de privilégiés. Elles ne
connurent point, et ne purent connaître l'idéal d'une liberté et d'une
égalité accessibles à tous. Elles naquirent et se développèrent au sein
de groupes sociaux nettement différenciés du reste de la population, et
elles restèrent toujours la propriété exclusive de leurs auteurs.
Mais il faut aller plus loin et reconnaître que, même parmi les
bourgeois, on chercherait vainement à surprendre l'existence d'un
véritable sentiment démocratique. La collectivité urbaine, en effet,
se compose d'une agglomération de collectivités entre lesquelles
se répartissent tous les habitants. Chacun d'eux appartient à un
métier ou, s'il n'est point artisan, à une corporation renfermant
les individus vivant en dehors des professions industrielles. Ainsi
la population, suivant le genre de vie de ses membres, se divise en
une quantité de corps spéciaux. A la spécialisation du travail et des
professions répond une spécialisation analogue de la vie politique.
Suivant que l'on est forgeron, boulanger, maçon, tondeur, tisserand
ou foulon, on occupe une place différente dans l'organisme municipal.
Du jour où les métiers ont acquis des droits politiques, la commune
s'est trouvée fractionnée en collèges particuliers, ne poursuivant
chacun que ses intérêts propres et incapables de les subordonner aux
intérêts d'autrui. Il arrive naturellement que, sur bien des questions,
tous ces groupes se trouvent d'accord et tendent au même but. Mais
cette unanimité ne résulte pas de la conscience du bien général. C'est
toujours le bien particulier qui l'emporte. Le bourgeois, avant d'être
de sa ville, est de son métier, et son attitude n'est jamais douteuse
s'il lui faut opter entre l'avantage de l'une et celui de l'autre.
Dans de telles conditions, il n'y a pas de place pour le citoyen tel
que l'antiquité l'a connu. Les droits et les devoirs de l'individu
ne découlent point directement de la chose publique. Entre elle et
lui s'interpose le groupe de ses compagnons qui le saisit, l'absorbe
et lui impose le rôle qu'il doit remplir et qu'il remplira d'autant
plus volontiers qu'il se confond avec le métier même dont il vit. La
même divergence d'intérêts que l'on remarque entre les villes et les
campagnes se rencontre donc au sein des villes, quoique à un moindre
degré, et y rend impossible le développement de l'esprit démocratique
ou, si l'on veut, y impose à la démocratie un caractère bien différent
de celui qu'elle a revêtu dans l'antiquité et dans les temps modernes.
Ce n'est pas que la théorie du gouvernement démocratique ait été
inconnue au Moyen Age. Les philosophes l'y ont très nettement formulée,
à l'imitation des anciens. A Liége, au milieu des agitations civiles,
le bon chanoine Jean Hocsem examine gravement les mérites respectifs
de l'_aristocratia_, de l'_oligarchia_ et de la _democratia_, et
se prononce finalement pour cette dernière. On sait d'ailleurs à
suffisance que plus d'un scolastique a reconnu formellement la
souveraineté du peuple et son droit à disposer du pouvoir. Mais ces
théories n'eurent pas la moindre action sur les bourgeoisies. On
en peut bien surprendre l'influence, au XIVe siècle, dans certains
pamphlets politiques, dans quelques œuvres littéraires; il est tout à
fait certain en revanche que, tout au moins dans les Pays-Bas, elles
n'ont pas eu la moindre action sur le «commun». Exclusivement adonné
à la vie pratique, le peuple des villes demeura aussi étranger aux
spéculations de l'école, que le clergé l'était aux soucis du commerce
et de l'industrie. Avant le XVe siècle, aucun des démagogues ou des
politiciens qu'il produisit en si grand nombre ne nous apparaît comme
un homme instruit; beaucoup d'entre eux semblent même avoir été
complètement illettrés. Le mysticisme des Franciscains et des Lollards,
avec son exaltation de la pauvreté et sa condamnation de la richesse, a
contribué, dans une certaine mesure, à l'ardeur de leurs convictions.
Mais, à y regarder de près, on aperçoit que leur conduite s'explique
essentiellement par le conflit des intérêts, et qu'ils ne sont, en
somme, que les représentants d'une classe sociale dont les tendances
déterminent le programme. Tous, sans doute, ne sortent point des rangs
du bas peuple. On trouve parmi eux bon nombre de gens riches, des
patriciens, voire même des membres de la petite noblesse. Qu'il nous
suffise de rappeler ici que Henri de Dinant appartenait à l'une des
familles les plus influentes de Liége, et que Philippe Van Artevelde
sortait de la haute bourgeoisie gantoise. On ne peut douter que
l'ambition personnelle ou des rancunes privées n'aient souvent amené au
parti populaire des auxiliaires inattendus. Mais ils n'ont pu conserver
leur ascendant sur lui que dans la mesure où ils se sont identifiés
avec ses besoins et ses tendances.
L'action des individus sur le développement du mouvement démocratique
urbain a d'ailleurs été très faible, et il n'en pouvait être autrement.
Ce sont, en effet, des groupes d'hommes, ce ne sont point des hommes
isolés qui ont été les promoteurs du nouvel état de choses. La chute du
régime patricien fut l'œuvre des métiers, et il est sans doute inutile
de rappeler que le métier, avec la forte discipline qu'il impose à
ses membres, avec l'esprit corporatif qui l'anime, avec la solidarité
d'intérêts sur laquelle il repose, restreint, à un point qui n'a plus
jamais été atteint depuis lors, le rôle de la personnalité. Nous avons
eu l'occasion de constater plus haut[60] que l'histoire des origines
municipales ne nous présente point de législateurs. Il en est de même
pour celle de la révolution démocratique. Non seulement les sources
ne nous fournissent le nom d'aucun créateur d'institutions nouvelles,
mais ces institutions mêmes, par la parenté qu'elles accusent dans les
milieux analogues, révèlent qu'elles se sont formées spontanément, sous
l'action des mêmes besoins et des mêmes désirs. Partout, les artisans
souffrant des mêmes maux demandent les mêmes remèdes, et partout,
aussitôt qu'ils en ont la force, ils les appliquent de la même manière.
[Note 60: Voyez plus haut, p. 72.]
Remarquons, en effet, que le système établi dans les villes par le
régime populaire ne les a nulle part bouleversées de fond en comble.
Les démocraties du Moyen Age, comparées à celles de l'antiquité,
sont singulièrement conservatrices. A Athènes, tout le système des
magistratures, toute l'organisation judiciaire, financière et militaire
sont atteints dans leurs bases, aussitôt que le peuple arrive au
pouvoir. Rien de tel, au contraire, ni à Liége, ni à Bruges, ni à
Gand. Ici, l'administration urbaine reste aux mains de l'échevinage ou
du conseil et ne trahit aucune modification essentielle. L'organisme
municipal conserve tous ses anciens rouages. Il continue à fonctionner
comme il le faisait auparavant. Seule la force qui le met en mouvement
s'est transformée. Au lieu d'obéir à une oligarchie de riches, ce
sont désormais les métiers qui déterminent son action. L'esprit de la
politique a changé beaucoup plus que le système politique lui-même.
C'en a été assez d'ailleurs pour produire des résultats très importants.
II
L'ÉCONOMIE URBAINE SOUS LE RÉGIME DES MÉTIERS.
Examinons-les tout d'abord dans l'organisation économique. Quelques
mots suffiront à en faire comprendre la nature. Avant le triomphe
du régime démocratique, les métiers sont étroitement soumis à
l'échevinage; après lui, chacun d'eux arrive à l'autonomie, exerce,
en matière industrielle, la juridiction sur ses membres, intervient
dans la confection des règlements qui s'imposent à eux. Bref, les
corporations professionnelles jouissent désormais du droit de gérer
elles-mêmes leurs propres intérêts. C'était la première de leurs
revendications et celle dont découlaient toutes les autres. A vrai
dire, l'échevinage ne perd pas toute autorité sur elles. C'est
lui qui promulgue leurs statuts, et c'est lui encore qui, en cas
de conflit entre deux métiers, évoque la querelle à son tribunal.
Mais si importantes que soient restées ces prérogatives, elles n'en
laissent pas moins à chaque collège d'artisans, dans son existence
journalière, une indépendance complète. Les doyens, les jurés, les
_vinders_ des métiers, au lieu d'être imposés par le magistrat, sont
maintenant librement désignés par les confrères, et leur surveillance
volontairement acceptée n'en est que plus efficace.
Elle est en même temps bien plus active et bien plus méticuleuse.
Désormais libre d'entraves, l'esprit corporatif se manifeste dans
toute sa plénitude et va jusqu'à ses dernières conséquences. Maîtresse
de s'administrer à sa guise, la petite bourgeoisie s'abandonne sans
réserve à ce protectionnisme qui est la garantie de son maintien.
Constamment, on la voit resserrer les mailles de la réglementation
industrielle, entourer de barrières plus hautes et plus solides le
domaine réservé à chaque profession, veiller avec plus de soin à bannir
toute concurrence du marché local. Le grand commerce, dont vivent les
patriciens, lui inspire une défiance insurmontable. Elle s'ingénie à
échapper à ses atteintes. Ses tendances anticapitalistes se donnent
libre carrière. Manifestement son but est de réserver à ses membres
le monopole de toutes les industries. Aussi cherche-t-elle à écarter
de la ville les étrangers ou du moins à les soumettre à un contrôle
si sévère que leur intervention ne puisse être dangereuse. C'est
depuis les débuts de l'époque démocratique que nous apparaissent
dans leur entier développement les caractères propres de l'économie
urbaine. Non seulement les statuts industriels ne cessent dès lors de
se multiplier, mais la législation impose aux halles, aux courtiers, à
tous les organismes du trafic en grand, des prescriptions de plus en
plus minutieuses et empreintes d'une hostilité craintive. On s'ingénie
à trouver un système qui permette à la population urbaine de vendre le
plus possible aux étrangers tout en réduisant au minimum les achats
qu'elle leur fait.
C'est surtout en matière d'organisation du travail que se décèlent
le plus nettement les tendances protectionnistes du nouveau régime.
Dès qu'il a fait passer aux mains des artisans eux-mêmes la police
des métiers, ceux-ci s'empressent d'exploiter la situation au profit
exclusif de leurs membres. Si l'échevinage ne parvenait à leur
imposer quelque modération et si, par la force des choses, l'intérêt
du consommateur ne s'opposait à l'intérêt du producteur, ils ne
tarderaient pas à faire de leur monopole une véritable exploitation
du public. Le bien commun de la ville n'est plus et ne peut plus être
le mobile de leur conduite. Chaque corporation professionnelle se
considère comme un corps indépendant, propriétaire privilégié d'une
branche d'industrie. C'est vraiment en propriétaire qu'elle agit. Comme
un propriétaire, en effet, elle considère le métier comme un bien de
famille passant naturellement du père au fils. Elle réduit, en faveur
des fils des «maîtres», le temps de l'apprentissage, tandis qu'elle
rend celui-ci de plus en plus long et de plus en plus coûteux pour
les nouveaux venus. Pareillement, elle ne s'ouvre qu'avec peine au
«compagnon» venu du dehors. Elle exige de lui, avant de l'admettre à
l'exercice de la profession, un certificat en règle de bonne conduite,
vie et mœurs, et l'attestation qu'il a satisfait, dans une «bonne
ville», aux règlements sur l'apprentissage. Encore ne l'accepte-t-elle
que si ses propres membres jouissent dans cette ville d'une entière
réciprocité. Il arrive même qu'elle ne se montre pas aussi généreuse et
qu'elle impose, comme une condition préliminaire du droit au travail,
l'acquisition de la bourgeoisie. Plus on avance, et plus on la voit
prodiguer les mesures restrictives. Il en est, en somme, de chaque
métier comme il en avait été antérieurement du patriciat. Les avantages
dont il jouit le portent invinciblement à ne les réserver qu'à ses
ayants droit, à se confiner dans le privilège et à ne s'inspirer que de
la maxime _beati possidentes_.
Mais l'égoïsme dont il fait preuve à l'égard des gens du dehors a
sa contre-partie dans la sollicitude qu'il témoigne à ses membres.
Il n'épargne rien pour assurer et pour améliorer leur condition. Il
organise des institutions d'assistance et de secours mutuels. Si ses
ressources le lui permettent, il fonde un hospice pour les vieillards
et bâtit une chapelle ou en acquiert une dans quelque église. Au décès
d'un confrère, il assiste en corps à ses funérailles et subvient à
l'existence de la veuve et des orphelins. L'esprit de solidarité
et de charité chrétienne qui l'anime donne un spectacle vraiment
admirable. Dans le cercle étroit de la profession où il est confiné,
il peut maintenir et maintient la fraternité et l'égalité de tous. Il
ne permet pas à un maître d'agir au détriment des autres maîtres, de
leur enlever leurs clients, d'augmenter, à leur préjudice, le nombre
de ses compagnons ou de ses apprentis. L'intérêt du groupe constitue
d'ailleurs une barrière assez forte pour contenir la poussée de
l'intérêt privé et de l'ambition personnelle. Bien rares sont ceux qui
cherchent à échapper à la règle commune et ne se contentent point d'une
condition où ils trouvent une existence assurée et honorable. Malgré la
différence de leurs rangs, les maîtres, les compagnons et les apprentis
s'unissent dans un même sentiment de solidarité et de concorde. Car,
si les maîtres jouissent d'importantes prérogatives, leur genre de vie
les rapproche des compagnons dont ils partagent les travaux et qu'ils
ont jadis, au temps de l'apprentissage, logés sous leur toit, nourris à
leur table et traités comme leurs enfants.
Il n'en faut pas dire davantage pour montrer que les métiers, tels
qu'ils se sont organisés au XIVe siècle, sont arrivés à un état
d'équilibre parfait. Désormais, ils ne se développeront plus,
ni quant au nombre de leurs membres, ni quant à leurs aptitudes
professionnelles. Vers 1350, ils ont atteint à leur apogée. Jamais
la situation des artisans n'a été plus favorable qu'à cette époque.
Mais les avantages mêmes qu'elle présente les attachent désormais au
conservatisme et les pousseront à la longue dans la routine. Ils ne
consentent plus à partager le bien-être dont ils jouissent. Leurs rangs
ne s'ouvrent plus aux nouveaux venus et, nous avons eu l'occasion de le
constater déjà, l'époque de leur épanouissement est celle aussi où la
population des villes devient stationnaire.
Il est évident que le particularisme croissant des métiers devait
renforcer encore le particularisme municipal. Né des conditions
mêmes de la vie urbaine et si prononcé déjà sous le gouvernement
des patriciens, il devint encore bien plus puissant du jour où la
bourgeoisie entière, participant au pouvoir, se mit à travailler
de commun accord à l'affermir. L'aristocratie bourgeoise s'était
surtout préoccupée des intérêts du grand trafic. Désormais, ce sont
des considérations de commerce local qui l'emportent, comme il est
naturel dans une situation où l'hégémonie a passé des mains des
marchands en gros aux mains des artisans. On s'efforce tout d'abord
de dilater autant qu'on le peut le rayon de la clientèle ordinaire
de la ville. Chaque grande commune s'impose en maîtresse à toute une
portion du plat-pays, prétend soumettre à son hégémonie la châtellenie
ou le «quartier» qui l'entoure. Elle dicte la loi, non seulement aux
villages, mais aux petites villes de ses environs. Elle arrache au
prince ou elle impose par la force la défense d'exercer certaines
professions dans le territoire qu'elle s'est réservé. Autour de
Gand, autour de Bruges, autour d'Ypres, il est interdit, depuis le
commencement du XIVe siècle, de pratiquer l'industrie drapière et,
à la moindre transgression de ce privilège, les métiers sortent en
armes et vont impitoyablement briser les «ostilles» à tisser, les
cuves à foulons et les rames à tendre le drap. A l'Écluse, toutes
les corporations industrielles sont placées sous la surveillance de
Bruges. L'intervention des Gantois est continuelle dans les affaires
de Grammont, d'Audenarde et de Termonde. Poperinghe vit sous la
tutelle d'Ypres. Le droit du plus fort s'impose sans ménagement, et,
dès qu'il a duré pendant quelque temps, il se transforme en coutume.
La commune qui en jouit le décore du nom de «franchise» ou de «bon
usage»; il devient sacré à ses yeux, et elle arrive souvent à obtenir
sa consécration officielle. Les grandes villes augmentent sans cesse
le nombre et la portée de leurs privilèges; elles s'écartent de plus
en plus du droit commun. Elles agissent dans le domaine des intérêts
généraux de la bourgeoisie comme les métiers dans le domaine restreint
de leurs intérêts professionnels. Chacune d'elles tend à acquérir le
plus grand nombre possible de monopoles. De là, l'apparition de ces
privilèges d'étape assurant à tant de localités le marché exclusif
d'un genre de denrées ou même parfois de tous les biens transportés
dans une région déterminée. En Flandre, Bruges devient l'entrepôt des
marchandises entrant dans le Zwyn et l'étape générale des laines. Gand
se met en possession de l'étape des grains. En Brabant, Malines reçoit
celle du sel et du poisson. En Hollande, Dordrecht obtient celle de
tout le transit fluvial.
Il était inévitable que de tels avantages, favorisant une ville au
détriment de toutes les autres, devinssent bientôt une cause permanente
de conflits. Pendant le régime patricien, la classe dominante,
également intéressée dans chaque ville au maintien de la circulation
générale et du commerce au long cours, n'avait songé nulle part à les
confisquer à son profit. Des organisations telles que la Hanse de
Londres ou la Hanse des dix-sept villes nous montrent qu'elle avait
cherché dans la coopération interurbaine le moyen de faire participer
toutes les gildes locales aux avantages du trafic. Maintenant, au
contraire, l'esprit protectionniste des métiers s'impose à la politique
municipale. Elle ne voit plus de salut que dans le privilège, dans la
restriction de la liberté d'autrui, et son exclusivisme la condamne à
s'agiter dans une lutte perpétuelle contre les exclusivismes qu'elle
heurte. Entre Gand et Bruges, depuis le milieu du XIVe siècle,
l'hostilité va toujours croissant. La question de l'étape, à la même
époque, met aux prises Malines et Anvers. Dans le pays de Liége,
Dinant s'acharne à la ruine de Bouvignes, sa voisine et sa rivale
industrielle. L'action en commun, dont les villes du XIIIe siècle ont
donné tant d'exemples, ne se rencontre plus à partir de l'époque des
constitutions démocratiques. S'il arrive encore que plusieurs communes
associent leurs forces, c'est que l'une d'elles a imposé son hégémonie
aux autres et les entraîne à la remorque. On peut le constater
nettement en Flandre, où Bruges d'abord, puis Gand ensuite ont soumis
plus d'une fois tout le pays à leur prépondérance et l'ont obligé, bon
gré mal gré, à les suivre. Bref, si le régime populaire a donné partout
aux villes des institutions analogues et des tendances de même nature,
il les a mises en même temps dans l'incapacité d'unir leurs efforts,
en isolant chacune d'elles dans le cercle étroit de ses intérêts
particuliers.
Si développées qu'elles aient été d'ailleurs, les institutions
démocratiques, il importe de le répéter, n'ont touché que très rarement
le but auquel elles tendaient. C'est là seulement où la population
active presque tout entière appartenait, comme à Liége, à la petite
bourgeoisie, que le nouvel état de choses a pu se réaliser avec toutes
ses conséquences. Mais, dans les grands centres de la Flandre et du
Brabant, il n'est point arrivé à s'imposer entièrement à l'organisation
économique. Son esprit d'exclusivisme n'aurait pu y triompher sans
ruiner la grande industrie. Il a bien réussi à y imprégner les petits
métiers et à marquer profondément de son empreinte le commerce local:
le grand commerce est resté en dehors de ses atteintes.
Sans doute, il en a considérablement restreint la liberté. Ses
tendances anticapitalistes n'ont plus permis la création rapide de
ces grandes fortunes qui se sont accumulées durant le XIIIe siècle.
L'exploitation éhontée des ouvriers a cessé; le salaire a été réglé
d'une façon plus équitable, et le travailleur, soustrait à la
domination des grands marchands, a trouvé dans la corporation une
garantie précieuse contre les abus du _truck-system_, les fraudes
et les violences dont il était jadis la victime. Il n'en reste pas
moins vrai pourtant que les industries d'exportation, la draperie
en Flandre, la batterie à Dinant, ont continué à vivre de leur vie
propre. Leur nature même leur a réservé une situation particulière et
pour ainsi dire hors cadre. L'entrepreneur capitaliste est toujours
demeuré chez elles superposé au travailleur, et celui-ci n'a pu
sortir de sa condition de salarié. Il est bien arrivé que quelques
maîtres tisserands ou foulons, favorisés par les circonstances, aient
atteint une aisance relative. Il semble même que, parmi les branches
accessoires de la draperie, chez les tondeurs, les apprêteurs, et
surtout chez les teinturiers, la plupart des chefs d'ateliers aient
joui d'une situation généralement favorable. Et il faut reconnaître
enfin que la suppression des privilèges des gildes et des hanses a
permis à bon nombre de ces favorisés de prendre part au grand commerce.
Il est certain pourtant que la masse des salariés a continué de vivre
après comme avant la révolution démocratique, dans une situation très
voisine de celle de nos prolétaires modernes. Après comme avant elle,
la plupart des tisserands et des foulons n'ont pu atteindre à l'idéal
qu'ils voyaient réalisé dans les autres métiers. L'intervention du
capital, si amoindrie qu'elle ait pu être, n'a pas cessé de s'imposer
à eux. Pour qu'elle disparût, il eût fallu que la draperie, renonçant
à l'exportation qui faisait sa force, se contentât du marché local.
Alors, mais alors seulement, le tisserand eût pu devenir à son tour
un véritable artisan médiéval, vendant au détail dans sa boutique les
pièces d'étoffes fabriquées par lui. Il vint un jour d'ailleurs où
cette transformation s'accomplit. Mais ce jour-là, la grande industrie
flamande était morte et, de son activité passée, il ne restait plus que
le souvenir.
III
L'ORGANISATION POLITIQUE.