Si nous avons décrit tout d'abord le mouvement démocratique dans le

pays de Liége, ce n'est pas qu'il s'y soit développé plus hâtivement

qu'en Flandre. Nous avons eu l'occasion de voir, au contraire, qu'il

a subi très profondément, au commencement du XIVe siècle, l'influence

flamande. Mais les phénomènes qu'il présente aux bords de la Meuse

sont beaucoup plus simples que ceux auxquels il donna naissance

dans le bassin de l'Escaut. Ici, les forces en lutte sont bien plus

considérables, les intérêts en jeu bien plus importants, et le conflit

se complique surtout d'une grave question de politique extérieure qui a

exercé sur ses péripéties une influence prépondérante.

Depuis le règne de Philippe-Auguste, il a existé pour la politique

française une question flamande. Un des buts poursuivis par les rois

avec le plus de persévérance a été la réunion à la couronne du grand

comté qui comprenait les territoires septentrionaux de la monarchie et

pouvait lui fournir une admirable base d'opération contre l'Angleterre.

La lutte, commencée dès le règne de Philippe d'Alsace (1157-1191),

ne fut tout d'abord qu'un de ces duels si fréquents au Moyen Age

entre un suzerain et un grand vassal. Mais il devait venir un moment

où les villes y seraient entraînées. Elles avaient acquis une trop

grande puissance, et elles étaient trop intéressées par suite de leur

commerce, à la politique de leurs princes, pour pouvoir demeurer

simples spectatrices d'un conflit où leur cause était engagée. Ce ne

fut point d'ailleurs le sentiment national, sentiment inconnu à la

société morcelée du Moyen Age, qui les y poussa. Leur conduite ne

s'inspira jamais que de l'exclusivisme municipal inhérent à ces petits

mondes vigoureux et égoïstes qu'étaient les communes de tous les pays.

Leur entrée sur la scène politique date du règne de la comtesse

Marguerite (1244-1278). Menacés par les artisans, et surtout par les

ouvriers de la laine, inquiets des sympathies témoignées à ceux-ci

par la princesse, les patriciens des grandes villes n'hésitèrent

pas à recourir, pour maintenir leur situation à l'appui du roi de

France. Déjà en 1275, les trente-neuf de Gand, cassés par la comtesse,

en avaient appelé au Parlement de Paris. Mais l'avènement de Gui de

Dampierre (1278) fut, pour les oligarchies bourgeoises, l'occasion

de lier formellement leur cause à celle de la couronne. Enhardi par

la puissance de sa maison, Gui ne cachait pas son impatience de la

domination qu'elles exerçaient sur les villes, et le mauvais vouloir

qu'il leur montrait était d'autant plus menaçant qu'il encourageait

partout les efforts du «commun». Le roi seul pouvait sauver le régime

patricien en étendant sur lui sa main toute puissante. Or, le roi

était alors Philippe le Bel. Ses légistes comprirent aussitôt le parti

à tirer de la situation. Pour courber le comté sous la souveraineté

de la couronne, rien ne valait une alliance avec le patriciat. Elle

est conclue dès 1287. Le bailli de Vermandois devient en Flandre une

sorte de procureur royal chargé de protéger les villes contre leur

prince. Elles arborent sur leurs beffrois la bannière fleurdelisée

et, désormais, leurs magistrats, se sentant inviolables, bravent

audacieusement l'autorité comtale et la colère impuissante des gens de

métier. Le roi qui, en France, supprime les privilèges des communes

se fait, en Flandre, par calcul politique le défenseur de l'autonomie

municipale si hautement revendiquée par les échevinages patriciens.

Uniquement préoccupés des intérêts du moment, ceux-ci ne voient point

qu'il ne les soutient que pour abattre le comte; ils ne comprennent pas

que l'absolutisme dont ils secondent les efforts contre leur prince

est, en principe, leur plus dangereux ennemi.

L'alliance de Philippe le Bel avec le patriciat souleva, au sein

du «commun», une exaspération d'autant plus violente que la chute

du régime oligarchique avait semblé plus proche. L'intervention de

l'étranger raffermissait la prépondérance chancelante d'un gouvernement

usé et détesté. Les haines qu'il avait soulevées contre lui se

doublèrent désormais de haines égales contre la France, sa sauvegarde.

Les partisans de la France passèrent pour des adversaires déclarés

de la démocratie. Les fleurs de lis ne furent plus, aux yeux du

peuple, que l'emblème de l'oppression, et il donna aux patriciens ce

sobriquet de _Leliaerts_ (gens des fleurs de lys) qu'ils ne devaient

plus cesser de porter. L'influence française qui, jusqu'alors, s'était

si largement infiltrée dans la civilisation flamande, vit se dresser

contre elle l'hostilité populaire. Sous l'action de la lutte que se

livraient, dans l'enceinte des villes, le parti des riches et le

parti des pauvres, se dégagea rapidement chez ce dernier une sorte

de conscience nationale. Le «commun» prit comme emblème la bannière

comtale. Les _Clauwaerts_[58] s'opposèrent aux _Leliaerts_, et les

rivalités sociales furent d'autant plus profondes qu'elles répartirent

la population urbaine en ennemis et en amis de la France.

[Note 58: Gens de la griffe, à cause des griffes du lion de

Flandre.]

Les derniers triomphèrent tout d'abord. A la suite d'événements sur

lesquels nous n'avons pas à insister ici, la guerre éclata entre

Philippe le Bel et Gui de Dampierre. Elle se termina par la défaite

du comte. En 1300, Gui se remettait aux mains du roi, qui réunit

la Flandre à la couronne et y envoya, comme gouverneur, Jacques de

Châtillon. Lui-même s'empressa de visiter sa nouvelle conquête, et,

dans toutes les villes, les patriciens rivalisèrent de luxe et de

dépenses pour lui témoigner leur reconnaissance.

Le peuple, atterré par la soudaineté de la catastrophe, semblait

résigné. Mais son apparente inertie recouvrait une fureur et un

désespoir qui se déchaîneraient à la première occasion. Elle ne tarda

pas à se présenter. Les impôts qu'il fallut lever pour couvrir les

dépenses occasionnées par les fêtes offertes au roi, soulevèrent des

protestations indignées. Les vaincus allaient donc devoir payer les

réjouissances de leurs vainqueurs! L'humiliation était trop forte;

une plus longue patience devenait impossible. La rage de la défaite,

attisée par les rancunes amassées dans les cœurs, éclata brusquement.

Partout on court aux armes et partout, à la tête des révoltés, les

ouvriers de la laine, plus pauvres, plus méprisés, plus ulcérés que

les autres, mais aussi plus nombreux et plus hardis, se signalent par

leur violence et leur audace. A Bruges, un obscur tisserand, Pierre de

Coninc, se met à leur tête, et son éloquence enflammée les porte aux

résolutions suprêmes. Le 17 mai 1302, ils assaillent, à la faveur de la

nuit, les soldats de Châtillon, qui viennent d'arriver dans la ville

pour y rétablir l'ordre. Le cri de _schild en vriendt_[59] retentit par

les rues. Les Français qui cherchent à le pousser se trahissent à leur

accent et sont impitoyablement massacrés pêle-mêle avec les patriciens.

[Note 59: C'est-à-dire bouclier et ami.]

Ce coup d'audace, auquel les historiens modernes ont donné, par

analogie avec les Vêpres siciliennes, le nom de Matines de Bruges,

changeait brusquement la situation. Dans toutes les villes, le «commun»

guidé par les tisserands et les foulons, renverse les magistrats,

s'organise, se donne des capitaines et institue à la hâte des

gouvernements révolutionnaires. Les prolétaires de la grande industrie

se trouvent, par un subit renversement des choses, appelés à exercer

le pouvoir dont ils ont si longtemps été les victimes. Ils s'en

saisissent avec une brutalité et une soif de vengeance qui n'étonnera

personne.

Mais il fallait tout d'abord songer à la guerre, car le roi, furieux

de l'humiliation infligée à son représentant, lève une armée et la

dirige vers la Flandre sous le commandement de Robert d'Artois. Au

milieu de la joie du triomphe, ce péril ne fait que porter au paroxysme

l'enthousiasme du peuple. D'ailleurs, il n'est plus seul devant

l'envahisseur. A la nouvelle des événements de Bruges, les fils de Gui

de Dampierre, Jean et Gui de Namur, son petit-fils, le beau et brillant

Guillaume de Juliers, sont accourus en Flandre. Ces jeunes princes, par

une rencontre unique peut-être dans l'histoire du Moyen Age, prennent

hardiment la direction de la démocratie urbaine. Ils ont compris que

la seule chance qu'ils aient encore d'arracher au roi leur héritage,

c'est de conduire au combat et d'électriser par leur présence les

tisserands et les foulons qu'a mis debout la voix de de Coninc. Leur

présence soulève partout une joie délirante, et, sous la conduite de

ces élégants chevaliers, élevés à la française et ne parlant que le

français, les robustes bataillons flamands marchent à la rencontre de

l'ennemi.

Ils le rencontrèrent sous les murs de Courtrai, et, après une lutte

acharnée, leur armée improvisée vint à bout de la belle chevalerie de

Robert d'Artois. Il serait injuste, sans doute, de ne pas attribuer

leur victoire, pour une bonne partie, à l'avantage du terrain,

au talent des jeunes princes qui disposèrent les communiers et à

l'imprudence du général français, sûr de tailler en pièces, au premier

choc, la piétaille assez téméraire pour lui tenir tête. Mais la

victoire de Courtrai s'explique surtout par des causes morales. Les

artisans flamands combattirent ce jour-là comme devaient le faire,

bien des siècles plus tard, les soldats de la République. Ils savaient

que du résultat de la lutte dépendaient la chute ou le maintien du

régime populaire, le retour ou la ruine définitive de la domination

patricienne. Les passions sociales soulevées leur donnaient une force

indomptable. Les Français leur apparurent comme les Autrichiens

aux soldats de Jemappes: ils ne virent en eux que les alliés d'une

odieuse tyrannie. La noblesse, habituée à se mesurer avec des troupes

féodales, se sentit désorientée en présence de la sombre énergie de

la résistance. Elle vint se briser impuissante contre la barrière des

piques et des «goedendags».

Après la bataille de Courtrai, l'issue du double conflit politique qui

tenait la Flandre en suspens n'était plus douteuse. Le comté revint

à la maison de Dampierre, et le régime démocratique s'implanta dans

toutes les villes. Philippe le Bel et les patriciens furent vaincus

en même temps. Le roi eut beau, durant les années suivantes, lever de

nouvelles troupes et les conduire lui-même au combat, tous ses efforts

échouèrent devant les armées communales, plus indomptables à mesure

que le succès augmentait leur confiance en elles-mêmes. Il dut se

résigner à traiter. Le fils de Gui de Dampierre, Robert de Béthune,

accepta, pour obtenir la reconnaissance officielle de ses droits, les

stipulations de la paix d'Athis (juin 1305). Elle cédait à la France

les châtellenies de Lille, de Douai et de Béthune et imposait à la

Flandre, outre une lourde indemnité de guerre, l'obligation de démolir

toutes ses forteresses et d'humiliantes amendes. En y consentant,

Robert de Béthune n'avait évidemment consulté que ses intérêts de

prince. La cause de la dynastie et celle du peuple, unies pendant la

lutte, se séparaient l'une de l'autre. Mais le «commun», qui avait été

soigneusement exclu des négociations de la paix, refusa obstinément

de se soumettre. D'ailleurs, la rentrée dans le pays des _Leliaerts_

émigrés lui faisait envisager le traité comme une machination ourdie

contre lui par le roi, le comte et les patriciens. La guerre reprit

bientôt, et Robert de Béthune lui-même, mécontent de l'attitude de la

couronne à son égard, finit par y prendre part.

Louis X et Philippe le Long ne réussirent pas mieux que Philippe le

Bel. Les troupes françaises ne purent franchir le cours de la Lys.

Partout, elles trouvèrent devant elles les gros bataillons des communes

et, manifestement, elles hésitaient désormais à les affronter. Mais les

milices urbaines n'étaient redoutables que dans la défensive. Elles

n'étaient ni assez manœuvrières ni surtout assez résistantes pour

attaquer l'ennemi sur son propre terrain. Il leur était impossible

de s'écarter trop loin des villes, d'où les artisans ne pouvaient au

surplus s'absenter longtemps sans ruiner l'industrie dont ils vivaient.

Une nouvelle paix, définitive cette fois, fut conclue en 1320. Elle

abandonnait pour toujours à la France les territoires provisoirement

cédés à Athis. La Flandre, jusqu'alors bilingue, faisait le sacrifice

de ses populations romanes et devenait un territoire purement

germanique.

IV

LES AGITATIONS SOCIALES DU XIVe SIÈCLE.

Durant toutes ces péripéties, le régime démocratique établi

révolutionnairement dans les villes en 1302 avait subi de profondes

modifications. Tout d'abord institué à la hâte et soumis à l'influence

des ouvriers de la grande industrie, tisserands et foulons, qui

avaient donné le signal de la révolte et auxquels leur nombre prêtait

un ascendant momentané, il avait bientôt dépouillé son caractère

provisoire pour s'adapter à la nature des populations urbaines. Il

ne pouvait être question, en effet, d'abandonner le pouvoir à un

seul groupe de la bourgeoisie au détriment de tous les autres. Pour

durer, le nouvel état de choses devait faire leur place à la classe

des marchands et à celle des artisans des petits métiers. Aussi,

voit-on se constituer presque partout un système de gouvernement

urbain divisant en «membres» la masse des habitants et attribuant à

chacun de ces membres sa part d'intervention dans les affaires de la

commune. On n'arriva point à ce résultat sans beaucoup de peines et de

conflits. D'une part, les ouvriers de la laine ne se laissèrent point

déposséder sans résistance; de l'autre, les patriciens revendiquaient

leurs anciennes prérogatives et ils parvinrent même ça et là, comme à

Gand en 1319, à les récupérer pour quelque temps. En somme, malgré des

différences locales très nombreuses, le régime démocratique évolua dans

son ensemble vers le système de la représentation des intérêts, le seul

qui fût compatible avec la condition sociale des villes industrielles

de Flandre.

Mais ce système ne devait pas mettre fin à la période des troubles

civils. Si les petits métiers et les marchands l'acceptèrent, ceux-là

avec enthousiasme, ceux-ci avec résignation, les travailleurs salariés

n'y trouvèrent point la réalisation de leurs désirs. Ils avaient espéré

de la révolution démocratique un changement complet et radical de leur

situation. Ils n'avaient pris les armes et combattu au premier rang

que pour s'affranchir du joug de leurs employeurs, que pour arriver à

l'indépendance économique, que pour sortir de la condition précaire où

les réduisait leur profession. Bon nombre d'entre eux s'abandonnaient

à des rêves confus d'égalité sociale, rêves à la fois touchants et

redoutables, où leur apparaissait l'irréalisable idéal de la justice

absolue et de la fraternité de tous les hommes. Beaucoup pensaient que

«ceskuns devroit avoir autant li uns que li autres»,--et pourtant, la

révolution démocratique n'avait supprimé ni la richesse ni la misère.

Elle avait eu beau renverser les échevinages patriciens, abolir les

gildes, détruire la hanse de Londres, elle n'avait pas amélioré le

sort des ouvriers industriels. Il leur importait peu d'avoir conquis

des droits politiques, de pouvoir élire eux-mêmes les chefs de leurs

corporations, d'être soumis à une législation plus douce, puisqu'ils

demeuraient réduits, comme auparavant, à travailler perpétuellement

pour des donneurs d'ouvrage. Plus grandes avaient été leurs illusions,

plus amère leur apparaissait la réalité. Incapables de se rendre

compte des questions économiques et de comprendre que la nature du

grand commerce et de l'industrie capitaliste les condamnait fatalement

à l'insécurité du salariat et à la misère des crises et des chômages,

ils se crurent victimes des entrepreneurs, des marchands drapiers,

de cette classe de «bonnes gens» (_poorters_) qui, pour avoir perdu

l'hégémonie politique, n'en continuait pas moins à les faire travailler

pour elle et à vendre les produits de leur labeur.

Aussi, quelques années à peine se sont-elles écoulées depuis la

bataille de Courtrai, et les haines se déchaînent aussi terribles

parmi les métiers de la draperie qu'à l'époque où les patriciens

tenaient les artisans sous le joug. A Ypres, les riches craignent

d'être massacrés par le «commun» des faubourgs et supplient le roi de

France de faire surseoir à la démolition des murailles qui entourent

la vieille ville où ils résident. A Bruges, à Ardenbourg, éclatent

de sanglantes émeutes. A Gand, en 1311 et en 1319, les tisserands se

soulèvent et la sinistre série des bannissements et des exécutions

recommence. Il en devait aller de même dans la suite. On peut dire que

durant le XIVe siècle, les ouvriers de la laine ont vécu dans un état

de mécontentement continuel. A toute occasion, ils prennent les armes

et ils ne les déposent que quand, affamés par un blocus ou décimés

par un massacre, ils se voient forcés de céder à la force. Mais

leurs défaites ne les abattent que pour un instant. Ils ont bientôt

réparé leurs pertes et avec une énergie nouvelle reprennent le combat

contre les autorités sociales. Dans toutes les villes, ils agissent

de concert, et le mot d'ordre parti de l'une d'elles provoque presque

toujours un soulèvement général. Plus pauvres et plus grossiers que

les autres artisans, ils sont aussi plus hardis et plus violents.

D'ailleurs, ils ont pour eux le nombre, et l'organisation corporative

discipline leurs masses et leur donne l'unité de vue et de direction.

Dans chaque grande commune, leur doyen peut mettre sur pied des

milliers d'hommes et traite avec le magistrat de puissance à puissance.

Il n'est pas de mouvement politique dans l'histoire si dramatique de

la Flandre sous les règnes de Louis de Nevers (1322-1346) et de Louis

de Mâle (1346-1384), qu'ils n'aient cherché à faire tourner à leur

avantage, et, pour exposer leur histoire en détail à cette époque, il

faudrait raconter toute l'histoire interne du comté. Lors de la grande

révolte de 1326, les tisserands de Bruges dirigent les événements,

improvisent en s'appuyant sur les paysans de la région maritime,

un gouvernement révolutionnaire, confisquent les biens des riches,

s'emparent du comte et ne se soumettent enfin qu'après l'épouvantable

défaite que le roi de France vient leur infliger lui-même à Cassel

(1328). Un peu plus tard, lorsque, au commencement de la guerre de

Cent ans, Jacques Van Artevelde a donné à Gand, grâce à son alliance

avec Édouard III, l'hégémonie sur toute la Flandre, ce sont encore

les tisserands qui prétendent dominer le célèbre tribun, lui dicter

sa conduite, et qui finalement le sacrifient à leurs intérêts et

provoquent sa mort tragique (1345). Sous Louis de Mâle, leur audace

et leur énergie atteignent au paroxysme. Durant dix ans, et à travers

des péripéties étonnantes, ils tiennent tête au prince, à la noblesse,

à toutes les bonnes gens «qui ont à perdre». La haine qu'ils excitent

chez les partisans de l'ordre établi n'a d'égale que l'effroi qu'ils

leur inspirent. Mais leur exemple anime à l'extérieur tous ceux qui

souffrent et qui protestent comme eux contre leur gouvernement.

Les Liégeois leur envoient des vivres; en Brabant, les artisans se

soulèvent à leur appel; en France surtout, leurs succès provoquent

l'enthousiasme du peuple. Les émeutiers des grandes villes se soulèvent

au cri de «Vive Gand!», et il faut qu'une fois de plus, le roi convoque

ses troupes et vienne infliger à Roosebeke une nouvelle défaite aux

«horribles tisserands» (1382).

Que ces agitations aient été surtout de nature sociale, c'est ce dont

il n'est pas permis de douter. Partout, en effet, où les tisserands

s'emparent du pouvoir, on les voit tout d'abord traquer les riches

avec férocité. Évidemment ils les considèrent comme leurs ennemis

mortels et la cause de tous leurs maux. Mais la révolution sociale

qu'ils souhaitaient était irréalisable. La constitution économique

qu'ils voulaient renverser ne reposait pas seulement sur les villes.

Pour la détruire, il eût fallu bouleverser de fond en comble toute

l'organisation commerciale et industrielle de l'Europe. D'ailleurs, les

tisserands soulevaient, par leur radicalisme, la résistance de tous

les intérêts divergents. Presque partout les petits métiers prennent

fait et cause contre eux. Le prince leur est invariablement hostile, et

la noblesse, jadis indifférente à la politique urbaine, ne peut plus

s'abstenir devant un parti qui fait appel aux pauvres et excite les

paysans à la révolte. Enfin, au sein même des ouvriers de la draperie,

les foulons, dont les tisserands prétendent fixer le salaire et qu'ils

s'efforcent de réduire à la condition de clients, les traitent en

ennemis et, quoique plus misérables encore, soutiennent, pour échapper

à leur domination, la cause des «bonnes gens». Le prolétariat ouvrier

n'est pas animé de l'esprit de classe. L'esprit corporatif seul le

dirige et achève de rendre impossible une victoire pour laquelle

l'union de tous eût été la première condition.

Mais, s'ils ont échoué dans leurs efforts pour atteindre à un but

inaccessible, les tisserands flamands n'en restent pas moins les

protagonistes les plus ardents et les plus persévérants de cette idée

démocratique qui a si profondément troublé le XIVe siècle, et leurs

chefs, les De Deken, les Van den Bosch, les Ackerman, les Philippe Van

Artevelde, et tant d'autres, méritent d'être cités à côté des Étienne

Marcel et des Wat Tyler. Il ne leur a manqué, pour jouir de la même

célébrité, que d'avoir agi, comme eux, sur un plus vaste théâtre.

CHAPITRE VII

Les villes sous le gouvernement démocratique.

I. Caractères des démocraties urbaines du Moyen Age.--II. L'économie

urbaine sous le régime des métiers.--III. L'organisation politique.

I

CARACTÈRE DES DÉMOCRATIES URBAINES DU MOYEN AGE.

Les anciennes démocraties des Pays-Bas · 第 10 / 16 段