Car c'est la masse des artisans qui souffre le plus de l'exclusivisme

et de la partialité de l'échevinage. L'organisation même de la police

industrielle, qui soumet étroitement le travailleur à la surveillance

du pouvoir municipal, lui assigne son métier, contrôle l'exercice de

sa profession et règle ses prix de vente, n'est supportable pour lui

que s'il s'abandonne avec confiance à la direction de ce pouvoir. Dès

qu'il le suspecte, il ne voit plus dans son ingérence qu'une usurpation

arbitraire. Il consent à aliéner sa liberté au profit du bien commun

et de l'égalité économique, mais il n'entend pas l'abandonner à des

administrateurs qui, manifestement, ne gouvernent plus que dans un

intérêt de caste. Aussi, dès la seconde moitié du XIIIe siècle, les

métiers ne supportent-ils plus qu'en frémissant les doyens, jurés ou

_vinders_ patriciens que l'échevinage a placés à leur tête. Chacun

d'eux brûle d'obtenir son autonomie, de régler comme il l'entend

ses propres affaires, d'intervenir directement dans la législation

industrielle, bref de n'obéir qu'à des règlements sur lesquels il

aura délibéré, qui répondront à ses besoins, dont l'application sera

confiée à ses propres élus. Toutes les volontés sont d'accord sur le

but à atteindre. La cause de chaque métier est solidaire de celle de

tous les autres et, dans chaque métier, la condition des artisans étant

sensiblement la même, un seul mouvement les entraîne tous d'un élan

vigoureux vers la réalisation de leur idéal.

Si puissant qu'il soit au sein des travailleurs du marché local, ce

mouvement est bien plus intense encore et bien plus redoutable chez

les salariés de la grande industrie. Ce n'est point seulement la

supériorité numérique qui a donné, à Dinant, aux batteurs de laiton,

dans les villes flamandes et brabançonnes, aux tisserands, aux

foulons et aux autres ouvriers de la laine, le premier rôle dans le

soulèvement démocratique qui s'apprête. Tout ce que nous savons de

leur condition sociale les destinait évidemment à en prendre partout

l'initiative et la direction. A tous les motifs de mécontentement

qui agitaient les petits métiers, ils en ajoutaient d'autres encore

et de bien plus puissants. N'est-ce point l'échevinage, c'est-à-dire

un pouvoir inféodé à quelques familles de grands marchands, qui

réglait souverainement leurs salaires? Ne voyaient-ils point nombre

de patrons entrepreneurs, assurés de l'impunité puisqu'ils siégeaient

eux-mêmes au tribunal urbain ou que leurs parents y siégeaient, abuser

scandaleusement de leur situation pour exploiter les ouvriers, soit en

retenant une partie de leur paie, soit en les trompant sur la qualité

et la quantité de la matière première qu'ils leur confiaient. Que l'on

ajoute à cela l'interdiction faite aux travailleurs manuels d'entrer

dans la gilde et de vendre du drap, la surveillance sur les métiers

de la laine confiée aux seuls marchands, la rigueur particulière des

bans municipaux réglementant l'industrie textile, et l'on comprendra

sans peine l'exaspération des ouvriers drapiers contre un régime qu'ils

rendaient responsable de tous leurs maux. Incapables de pénétrer la

nature de l'industrie capitaliste pour laquelle ils travaillaient,

ils se figuraient naïvement que le renversement du régime patricien

leur apporterait cette indépendance économique dont ils voyaient

jouir autour d'eux les autres artisans. Ils attribuaient la rigueur

de leur condition, le salariat auquel ils étaient réduits, les

chômages dont ils souffraient dès que l'exportation des laines était

entravée, à l'injustice et à la dureté de la haute bourgeoisie. Ils

rêvaient confusément, au fond de leurs ateliers, d'un état de choses

bien différent de la réalité présente et où ces beaux draps qu'ils

s'épuisaient à produire et à apprêter seraient vendus par eux sous

les halles urbaines à deniers comptants, et cesseraient d'assurer aux

marchands détestés de scandaleux bénéfices.

Plus grossiers, plus brutaux que les autres artisans, plus amoureux

aussi du changement, comme tous ceux que la misère de leur sort fait

vivre d'espoir, ils avaient déjà, à maintes reprises, au cours du

XIIIe siècle, donné d'inquiétants symptômes de leur malaise et de leur

inquiétude. En 1225, un imposteur se donnant pour le comte Baudouin,

mystérieusement disparu en Orient, après avoir porté pendant quelques

mois la couronne impériale à Constantinople, était arrivé sur les

confins de la Flandre et du Hainaut. Il n'eut qu'à se montrer dans

les grandes villes pour conquérir les masses travailleuses. Tous les

pauvres, et à leur tête les foulons et les tisserands, se prirent

aussitôt d'enthousiasme pour le pauvre empereur, dépouillé de ses

biens, misérable comme eux. Il fut, pendant un moment, une sorte de

monarque de la plèbe et faillit provoquer une révolte sociale. La

comtesse Jeanne, épouvantée par la soudaineté de l'explosion, courut se

réfugier à Tournai. Valenciennes fut le théâtre de graves événements.

On déposa les magistrats patriciens, les gens de métier jurèrent la

commune, s'emparèrent des riches qui n'avaient pas eu le temps de fuir,

et il fallut mettre le siège devant la ville pour la faire rentrer dans

l'ordre. D'ailleurs, toute cette agitation se calma aussi rapidement

qu'elle s'était propagée. Le soi-disant empereur fut bientôt démasqué:

ce n'était qu'un aventurier nommé Bertrand de Rains. Il fut accroché à

la potence et les illusions qu'il avait fait luire un instant devant

les yeux des ouvriers urbains disparurent avec lui. De cette aventure

sans lendemain, il demeura pourtant quelque chose. Pour la première

fois, elle avait fait entrevoir aux travailleurs la possibilité d'un

changement. Depuis lors la Flandre ne cessa plus d'être en proie à une

fermentation dont la gravité s'accentue à mesure que l'on approche du

XIVe siècle.

C'est dans les villes wallonnes du comté qu'elle s'accuse tout d'abord.

A Douai, dès 1245, elle se caractérise par des troubles qui portent

le nom de _takehans_ et dans lesquels il est facile de reconnaître

de véritables grèves. De là, le mouvement ne tarde pas à gagner les

régions germaniques. En 1274, les tisserands et les foulons de Gand,

après l'échec d'un coup de main contre l'échevinage, nous présentent

le curieux spectacle d'une sécession de la plèbe industrielle. Ils

quittent la ville en masse et se retirent en Brabant. L'émotion que

causa cette résolution désespérée a laissé des traces jusqu'à nos

jours. Les échevins supplièrent aussitôt leurs collègues patriciens de

Louvain, de Bruxelles, d'Anvers, etc., de ne pas prendre ces fugitifs

sous leur protection, et les archives gantoises conservent encore les

réponses qui leur furent envoyées et qui les tranquillisèrent.

Un tel épisode montre suffisamment jusqu'où l'exaspération des esprits

était montée. Mais la grandeur du péril n'eut d'autre résultat que de

fortifier la résistance. Les «bans» communaux des centres industriels,

à partir du milieu du XIIIe siècle, abondent en textes significatifs

à cet égard. Interdiction est faite aux tisserands et aux foulons de

porter des armes, voire même de sortir dans les rues pourvus des lourds

outils de leur profession. Il leur est défendu de se rassembler à plus

de sept, de se réunir pour tout autre motif que le bien du métier.

Se mettent-ils en grève, on prodigue contre eux les châtiments les

plus sévères: le bannissement, la mort. Depuis 1242, nous voyons se

conclure des ligues urbaines stipulant l'extradition des artisans

fugitifs, suspects ou capables de conspiration. La hanse des dix-sept

villes, cette vaste association de centres manufacturiers formée au

commencement du XIIIe siècle, semble n'avoir plus d'autre but que la

défense commune contre les revendications ouvrières.

Elles sont d'autant plus dangereuses que le «commun» ne se trouve pas

isolé en face du patriciat. Il faut se garder de croire, en effet, que

toutes les puissances sociales de l'époque se soient solidarisées avec

la haute bourgeoisie et l'aient aidée à défendre sa cause. Le monde

médiéval était composé de trop de groupes divers, étrangers les uns aux

autres, pour qu'une alliance conservatrice de tous les privilégiés pût

alors se conclure. Le péril qui menaçait les «hommes héritables» et

les marchands des villes n'inquiétait ni l'Église, ni la noblesse, ni

les princes. Ils en profitèrent, au contraire, pour miner le pouvoir

de ces orgueilleux patriciens qui avaient si peu ménagé les franchises

cléricales, les droits féodaux et les prérogatives mêmes de leurs

seigneurs terriens. Si étrange que cela puisse paraître aux yeux d'un

moderne, il est certain qu'ils prirent plus d'une fois le parti du

peuple. A Liége, le chapitre soutient ouvertement les métiers contre

les échevins. En Flandre, la comtesse Jeanne, puis le comte Gui de

Dampierre leur témoignent une bienveillance marquée. En agissant ainsi,

ils ne font sans doute qu'appliquer l'éternel principe: les ennemis de

nos adversaires sont nos amis. C'est seulement leur rancune contre les

patriciens qui explique leur conduite. Mais les artisans trouvèrent

aussi des protecteurs plus désintéressés. Déjà au XIIe siècle, des

prédicateurs populaires, appartenant à ces tendances mystiques dont le

large courant, mitoyen entre la foi orthodoxe et l'hérésie, traverse

toute l'histoire religieuse du Moyen Age, avaient exalté l'humilité

chrétienne et condamné la richesse en termes dont les âmes devaient

être singulièrement troublées. Tel par exemple, à Liége, Lambert le

Bègue, tel, à Anvers, Guillaume Cornelius. Les frères mineurs, dont

l'institution se répandit très rapidement dans toutes les villes au

cours du XIIIe siècle, devaient aussi témoigner à la foule misérable

les plus ardentes sympathies. L'esprit du «poverello» d'Assise se

répandait par leurs bouches dans la masse des déshérités, et s'ils

lui prêchaient la résignation, ils lui parlaient aussi de justice,

et, en lui montrant dans le royaume des cieux la glorification du

pauvre, contribuaient pour leur part à rendre plus odieux encore le

régime ploutocratique du patriciat. Plus d'un d'entre eux a dû employer

son ascendant à la cour princière en faveur de réformes hostiles à

l'oligarchie urbaine. Nous savons que le «gardien» des franciscains

de Gand ne fut pas étranger à l'abolition momentanée par la comtesse

Marguerite, en 1275, de la fameuse magistrature des trente-neuf.

Tout se réunit donc, vers la fin du XIIIe siècle, pour faire éclater un

conflit. Des causes économiques, politiques, religieuses, poussent à la

catastrophe. Elle s'accomplit dans les diverses régions des Pays-Bas

presque au même moment. Seules les petites villes où le patriciat n'a

pu se développer et où les contrastes sociaux étant peu marqués les

haines de classe n'ont pu faire leur œuvre, en sont restées à peu

près indemnes. La révolution démocratique a épargné le Hainaut, à

l'exception de Valenciennes et de Maubeuge, et les Pays-Bas du Nord, à

l'exception d'Utrecht. Mais elle s'est déroulée dans le pays de Liége,

dans la Flandre et dans le Brabant avec une violence, une richesse de

péripéties, une énergie et une durée dont on ne trouve l'équivalent que

dans les républiques municipales de l'Italie.

Il ne peut être question ici de la raconter en détail. Nous nous

bornerons à en esquisser les traits principaux dans les deux contrées

où l'on peut le mieux apprécier sa nature et observer les modifications

qu'elle présente suivant les circonstances: la principauté de Liége et

le comté de Flandre.

II

LE MOUVEMENT DÉMOCRATIQUE DANS LE PAYS DE LIÉGE.

C'est au milieu du XIIIe siècle que commence, dans les villes

liégeoises, la lutte des «petits» contre les «grands». Elle durera plus

d'un siècle, acharnée et opiniâtre, et ne cessera qu'avec la victoire

complète de ceux-là sur ceux-ci. Nous sommes très mal renseignés sur

ses premiers épisodes. En 1253, un patricien, apparenté à une riche

famille de changeurs, Henri de Dinant, profita, semble-t-il, d'un

conflit survenu entre l'évêque et les bourgeoisies, pour organiser un

soulèvement des métiers et leur faire une place dans le gouvernement

de la «cité». Ses efforts échouèrent. Mais, dès l'année suivante, les

ouvriers batteurs de Dinant prenaient les armes à leur tour, secouaient

le pouvoir des échevins, revendiquaient le droit de s'administrer

eux-mêmes, se donnaient une cloche, un sceau, bref se constituaient en

corporation autonome. Une partie de la population, sans doute possible

les artisans, se prononça pour eux; une autre, évidemment les «bonnes

gens d'emmi la ville», c'est-à-dire les marchands, leur résista.

Bref, il fallut que l'évêque vînt mettre le siège devant Dinant pour

y rétablir la tranquillité. Les batteurs durent renoncer à leurs

conquêtes et le régime patricien fut rétabli. Depuis lors, il ne cessa

plus d'être attaqué. Durant toute la seconde moitié du XIIIe siècle,

les villes de la principauté vivent dans un état permanent d'agitation.

A Huy et à Saint-Trond, les tisserands s'en prennent à la gilde

drapière; à Dinant, les batteurs s'efforcent de récupérer la situation

qu'ils ont perdue; à Liége, des troubles éclatent à toute occasion.

Toutefois, ces efforts décousus, entrepris sans entente préalable,

provoqués par des causes accidentelles, n'aboutissent pas. Mais quand,

au commencement du XIVe siècle, parvient sur les bords de la Meuse la

nouvelle des «matines brugeoises»[57], les artisans, exaltés par la

victoire de leurs frères de Flandre, se soulèvent partout d'un même

élan.

[Note 57: Voyez ci-dessous p. 183.]

Cette fois, le mouvement était trop formidable, l'exemple d'ailleurs

des événements qui continuaient à se dérouler en Flandre était

trop dangereux, pour que les patriciens s'obstinassent dans la

résistance. D'ailleurs, le chapitre cathédral prenait fait et cause

pour les gens de métier. Bon gré mal gré, les lignages consentirent

à partager le pouvoir avec les «petits». Les métiers obtinrent le

droit de donner à la ville l'un de ses deux «maîtres» et d'être

représentés dans le conseil (1303). Mais ces concessions arrachées

par la crainte ne devaient pas durer plus longtemps qu'elle. Bientôt

les «grands» reprennent courage. S'appuyant sur l'évêque comme le

peuple s'appuie sur le chapitre, ils prétendent restaurer leurs

anciennes prérogatives dans toute leur intégrité. Exaspérés par la

résistance qu'ils rencontrent, ils se décident à risquer le tout pour

le tout. Ils appellent à la rescousse le comte de Looz, s'allient à

la chevalerie hesbignonne, et, dans la nuit du 3 au 4 août 1312, ils

tentent brusquement de s'emparer de la cité. Une lutte sans merci

s'engage dans les rues au milieu des ténèbres. Peu à peu, les gens

de lignage, débordés par la masse des artisans, sont réduits à la

défensive, battent lentement en retraite vers la ville haute et s'y

barricadent dans l'église de Saint-Martin. La sainteté de cet asile ne

put les protéger. Le feu est mis à l'édifice, dont les ruines fumantes

s'écroulent bientôt sur les vaincus.

Ce fut au tour des «petits», tout puissants après un tel triomphe, de

rendre à leurs ennemis intransigeance pour intransigeance. La paix

d'Angleur, scellée le 14 février 1313, anéantit le pouvoir politique du

patriciat. Désormais, pour pouvoir siéger dans le magistrat, il fallut

appartenir à un métier. La constitution urbaine, jadis oligarchique,

devenait ainsi purement populaire. A l'exclusivisme des lignages se

substituait l'exclusivisme des métiers.

Il ne fallait point s'attendre à voir le calme sortir d'une

exploitation aussi outrancière de la victoire. L'ancien allié des

«petits», le chapitre de Saint-Lambert, les abandonna bientôt. L'évêque

Adolphe de la Mark prit parti contre eux plus énergiquement encore. A

peine arrivés au pouvoir, en effet, les «petits» se montrèrent au moins

aussi hostiles que les «grands» aux prérogatives princières et aussi

résolus à ne tenir compte, dans tous les domaines, que de l'intérêt

municipal. A Liége, comme dans toutes les «bonnes villes», ils se

crurent tout permis, chassèrent les officiers de l'évêque, s'emparèrent

de ses revenus et s'attribuèrent sa juridiction. Pour augmenter leur

influence et grossir les rangs de leurs troupes, ils laissèrent

quantité de gens du plat-pays s'inscrire dans la commune, et, sous le

nom de «bourgeois forains», vivre sous sa protection et échapper ainsi

à l'autorité de leurs seigneurs.

L'exclusivisme urbain que l'on avait reproché au patriciat ne fit

donc que prendre plus de vigueur et d'audace sous le gouvernement des

artisans. La rupture fut tout de suite complète et définitive entre

eux et ceux qui jadis les avaient aidés à vaincre. Le prince, le

chapitre, la noblesse se coalisèrent contre eux avec les patriciens.

Ce ne fut d'ailleurs qu'après une guerre longue et sanglante qu'on put

les résoudre à demander la paix. Au reste, les vainqueurs comprirent

bien qu'il ne pouvait plus être question de rétablir l'ancien régime

oligarchique dont personne, sauf les gens de lignage, ne souhaitait le

retour. Les sentences qui frappèrent les Liégeois après la bataille

de Hoesselt (1328) ne firent point disparaître l'égalité des droits

politiques et ne remirent en vigueur aucune des prérogatives de la

haute bourgeoisie. On se contenta de faire disparaître le gouvernement

direct de la ville par les métiers. Pendant les années de trouble

que l'on venait de traverser, ceux-ci avaient en réalité disposé,

sans intermédiaire et sans contrôle, du pouvoir municipal. Toutes

les décisions importantes avaient été remises à leur volonté; leurs

«gouverneurs» avaient usurpé les fonctions du magistrat. La paix de

Jeneffe (1330) mit fin à cet état de choses. L'autorité fut replacée

aux mains des «maîtres», des jurés et des conseillers qui seuls,

désormais, eurent le droit de convoquer la bourgeoisie en assemblées

plénières. Les métiers cessèrent de constituer des corps politiques.

Le conseil urbain se composa à l'avenir de quatre-vingts personnes

choisies dans les six «vinaves» de la cité. De plus, la prépondérance

exclusive des artisans fut brisée. On répartit toutes les magistratures

par moitié entre les «grands» et les «petits».

Il est incontestable que cette organisation ne fut pas une mesure

de réaction violente, improvisée par les vainqueurs dans leur seul

intérêt. On y surprend très clairement le dessein d'établir l'équilibre

des institutions en y faisant coopérer également les deux partis entre

lesquels se divisait la population. Pourtant, elle devait tromper

les attentes de ses auteurs. Non seulement les métiers ne pouvaient

consentir, après avoir goûté la forte saveur de la vie politique,

à n'être plus que de simples corporations industrielles, mais le

patriciat liégeois était devenu incapable de remplir le rôle auquel il

était destiné. Déchu de son ancienne puissance depuis les événements de

1312, il n'avait pu réparer ses pertes et s'infuser un sang nouveau.

Car les lignages dont il se composait ne s'adonnaient point, comme ceux

des villes marchandes, au commerce d'exportation. Les Lombards qui

s'étaient répandus dans les Pays-Bas, depuis le milieu du XIIIe siècle

et y avaient bientôt monopolisé le commerce de l'argent, avaient tari

la plus abondante des sources de leur fortune. Ils ne consistaient plus

guère qu'en un groupe peu nombreux de propriétaires fonciers, de plus

en plus porté à se détourner des affaires municipales pour s'absorber

dans la petite noblesse. Comment une classe si lamentablement affaiblie

eût-elle pu tenir égale la balance des partis? Elle comprit tout de

suite que son influence était perdue et elle ne chercha point à la

recouvrer. Les métiers le comprirent mieux encore. Dès 1331, ils

s'agitaient de nouveau et la rigueur que l'évêque déploya contre

eux n'eut pas de résultat plus durable que la modération de l'année

précédente. Les mécontents ne désarmèrent pas et, de guerre lasse,

ils obtinrent satisfaction en 1343. La «lettre de Saint-Jacques»

leur accorda presque tous les points de leur programme. Elle déclara

les «gouverneurs» des métiers admissibles au conseil, leur abandonna

l'élection des jurés des «petits» et décida qu'il suffirait à l'avenir

de la requête de deux ou trois métiers pour obliger les «maîtres» de

la cité à convoquer une assemblée générale de la bourgeoisie. Après de

telles concessions, le partage des magistratures entre les patriciens

et les artisans n'était plus qu'une garantie illusoire. Il subsista

pourtant pendant une quarantaine d'années encore, mais, en 1384, les

lignages, dont la décadence n'avait cessé de s'accentuer, y renoncèrent

volontairement...

Depuis lors, les métiers dominèrent exclusivement dans la constitution

municipale. Seuls jouirent des droits politiques ceux qui se firent

inscrire sur leurs rôles. Le conseil recruté parmi eux, au lieu d'être

comme jadis élu dans les vinaves, ne fut plus que l'instrument de

leurs volontés. Toutes les questions importantes durent être soumises

à la délibération des trente-deux métiers et tranchées dans chacun

d'eux par «recès» ou «sieultes». Ce qui est surtout remarquable dans

cette organisation--la plus démocratique que les Pays-Bas aient jamais

connue--c'est moins le principe du gouvernement direct que l'égalité

absolue qu'elle établit entre les trente-deux collèges dont elle reçoit

l'impulsion. Elle les place tous sur le même rang et donne également

une voix à chacun d'entre eux. Pour comprendre une répartition si

simpliste du pouvoir, il suffit de se rappeler ce que nous avons dit

plus haut de la situation économique ou sociale de la cité de Liége.

Dans cette ville de petite bourgeoisie, où aucune industrie n'exerçait

la prépondérance, toutes les corporations revendiquèrent et obtinrent

des droits identiques. Ce serait une grave erreur que d'attribuer cet

égalitarisme, avec Michelet, à un prétendu sentiment démocratique

wallon. Il s'explique tout simplement par les circonstances du milieu.

Et cela est si vrai qu'on le retrouve avec tous ses traits essentiels

dans une autre ville épiscopale, à Utrecht, différente de Liége par la

nationalité de ses habitants, mais lui ressemblant de très près par sa

constitution sociale. Là aussi, les métiers dominent le gouvernement

municipal, et leurs _oudermannen_ siègent dans le conseil dont ils

désignent les membres. Il est clair, d'ailleurs, que la participation

égale de tous à la chose publique développa rapidement au sein du

peuple, à Utrecht comme à Liége, un esprit démocratique qui, dans la

seconde de ces deux villes surtout, survécut longtemps au Moyen Age.

Le sentiment de l'égalité politique est peut-être le plus vivace de

tous les sentiments sociaux. Nous aurons l'occasion de le constater en

suivant ses manifestations jusqu'à la fin du XVIIe siècle.

Les autres villes liégeoises ne lui fournirent pas l'occasion de se

développer aussi librement que dans la capitale. Dans la plupart

d'entre elles, une branche d'industrie--la draperie à Huy et à

Saint-Trond, la batterie du cuivre à Dinant--l'emportait sur toutes

les autres, donnait l'ascendant du nombre à un groupe de travailleurs

et entretenait l'existence d'une classe de riches marchands. Dès

lors, dans ces agglomérations de tons plus nuancés, de nature plus

hétérogène, l'introduction d'un système purement égalitaire devenait

impossible. Ici encore, la forme politique se modela sur le substratum

économique. On le remarque dans la plus active des villes mosanes, à

Dinant, avec une netteté particulière. Depuis le milieu du XIVe siècle,

le gouvernement municipal y fut partagé entre les trois éléments de la

population. Il appartint respectivement pour un tiers aux «bonnes gens

d'emmi la ville», c'est-à-dire aux marchands exportateurs, au grand

métier des batteurs de cuivre et aux neuf petits métiers comprenant

la masse des artisans locaux. Ce type d'organisation n'a d'ailleurs

rien de particulièrement dinantais. Il répond à la nature de toutes

les agglomérations urbaines où des intérêts divergents se trouvant

en présence, il fallut attribuer à chacun d'eux une intervention

proportionnelle à son importance. On le trouve en vigueur dans presque

toutes les villes brabançonnes et, du moins pendant les périodes de

calme, dans les villes flamandes.

III

LE MOUVEMENT DÉMOCRATIQUE EN FLANDRE

Les anciennes démocraties des Pays-Bas · 第 9 / 16 段