Ce qui augmente encore la force des gildes locales, c'est leur

association. En Flandre, dès le XIIe siècle, presque toutes les

compagnies marchandes des villes de la côte ont formé une compagnie

générale appelée _hanse de Londres_. La gilde brugeoise détient la

présidence de l'ensemble, mais les gildes particulières des autres

villes sont représentées dans le conseil chargé de diriger le

groupe et d'exercer la juridiction sur ses membres. Dans la Flandre

orientale, Gand semble avoir été à la tête d'une organisation analogue.

On comprend dès lors l'ascendant et l'influence que durent exercer

au sein des bourgeoisies les «marchands hansés». Non seulement ils

y possédaient le prestige que donne la fortune, non seulement ils y

alimentaient l'industrie de matières premières, y occupaient la grande

majorité des artisans et en exportaient les produits, mais ils s'y

sentaient encore soutenus par leurs confrères des villes voisines et

l'on peut affirmer que seuls, dans le monde économique de l'époque, ils

étaient animés de la force et de l'audace que donne l'esprit de classe.

Constitué d'un groupe de propriétaires et de marchands capitalistes,

le patriciat n'en possède pas moins une puissante unité. Car entre

les _hommes héritables_ et les marchands de la gilde, les rapports

sont constants et intimes. Chaque famille patricienne, chaque lignage

comprend des membres des deux catégories. La première se recrute

continuellement dans la seconde et celle-ci, à son tour, s'ouvre

toute grande devant les fils des _otiosi_ qui veulent se livrer au

commerce. Une foule d'individus sont à la fois «marchands et bourgeois

héritables». En somme, si les patriciens s'adonnent individuellement

à des occupations diverses, ils n'en forment pas moins, dans

l'ensemble, une classe nettement reconnaissable. On les considère

comme la bourgeoisie par excellence; les chroniqueurs les appellent

indifféremment _majores_, _ditiores_, _boni homines_.

Entre cette aristocratie ploutocratique et le reste de la population

urbaine, le contraste est éclatant.

Par leurs mœurs, par leur costume, par tout leur genre de vie, les

patriciens s'isolent du «commun», c'est-à-dire des gens de métier.

Le temps est passé sans retour, dès le commencement du XIIe siècle,

où, sous le nom générique de _mercatores_, se confondaient, dans les

premières agglomérations urbaines, tous ceux qui se livraient au

commerce. La différence des fortunes et la différence des professions

les ont écartés les uns des autres au point de rendre tout contact

impossible. La société bourgeoise s'est hiérarchisée sur le modèle

de la société nobiliaire. Les patriciens affichent à toute occasion

leur situation privilégiée. Ils se font donner le titre de «sire»,

de «damoiseau», de _here_. Beaucoup d'entre eux s'enorgueillissent

d'avoir pour gendre quelque chevalier, dont la dot de leur fille a

servi à redorer le blason. Leurs maisons de pierre[52] couronnées

de créneaux élèvent leurs tourelles et leurs larges pans d'ardoises

par-dessus les humbles toits de chaume des habitations ouvrières. Ils

servent à cheval dans la milice. A la prison communale, on distingue

soigneusement et l'on traite de manière différente l'homme de métier et

le bourgeois «qui a coutume de boire journellement du vin à sa table».

Dans les églises urbaines, enfin, des fondations pieuses obligent

chaque jour le prêtre à recommander aux prières des fidèles l'âme des

puissants damoiseaux dont les corps reposent devant le chœur, sous des

dalles de pierre ou de laiton représentant l'effigie du mort en grand

costume militaire.

[Note 52: Ce sont les _steenen_ flamands dont quelques spécimens

existent encore.]

Personne ne proteste contre cet ascendant des patriciens. Le «commun»

les reconnaît comme seigneurs des villes, et c'est bien là le nom

qui leur appartient puisque, au cours de la seconde moitié du XIIe

siècle au plus tard, ils détiennent exclusivement le pouvoir. Le

gouvernement direct du peuple par lui-même est tombé en désuétude.

Peu à peu, la classe qui possède la richesse, donne l'impulsion à

l'industrie urbaine et dispose par surcroît des loisirs nécessaires

pour s'occuper de la chose publique a monopolisé entre ses mains

l'administration municipale. Non seulement l'échevinage, mais tous les

emplois communaux appartiennent désormais aux grands bourgeois. C'est

de leur sein que sortent les percepteurs de l'impôt, les «rewards» de

l'industrie, les surveillants des marchés, les chefs des quartiers, les

commandants de la milice, les receveurs des hôpitaux, les inspecteurs

des travaux publics, etc. Le régime auquel les villes sont soumises

est, dans toute la force du terme, un régime de classe. Les droits

politiques, jadis diffus dans l'ensemble de la population, se sont

concentrés aux mains d'une minorité privilégiée. Et les administrateurs

sortis de cette minorité sont, en fait, irresponsables. Leur gestion

échappe à tout contrôle; ils ne rendent de comptes à personne. Eux

seuls décident de la nécessité de lever de nouvelles «accises», de

contracter des emprunts, d'entreprendre des œuvres d'utilité générale

ou d'embellissement.

Il va de soi, pourtant, que le patriciat ne pouvait consentir à

abandonner les destinées des villes à un petit groupe de magistrats

tout puissants. Le caractère viager des fonctions échevinales eût, à

la longue, abandonné celles-ci comme un fief à quelques familles, si

des mesures de tout genre n'avaient été prises pour parer au danger.

La principale d'entre elles est l'institution de l'échevinage annuel

qui, établi à Arras dès la fin du XIIe siècle, se répand dans les

années suivantes à toute la Flandre, d'où il passe ensuite au Brabant.

Dès lors, tous les membres du patriciat peuvent arriver à leur tour au

maniement des affaires. Ils y participent même d'autant plus largement

qu'après l'introduction du principe de l'annalité, le «magistrat»

urbain s'élargit considérablement. A côté des échevins en fonctions,

on voit maintenant se constituer un conseil habituellement composé

des échevins de l'année précédente. D'autre part, on s'ingénie à

trouver un système de roulement des magistratures destiné à appeler au

gouvernement urbain le plus grand nombre possible de représentants du

patriciat. A Liége, les échevins viagers et les jurés annuels devaient

être pris parmi les différents «vinaves»[53] de la ville. En Brabant,

les diverses familles de l'aristocratie bourgeoise se constituèrent

en groupements désignés sous le nom de «lignages» ou de _geslachten_.

Le nombre de ces lignages était égal au nombre des échevins et chacun

d'eux disposait ainsi d'un siège dans l'échevinage. Ailleurs encore,

des précautions très minutieuses étaient prises pour empêcher les

magistratures urbaines d'être accaparées par les ambitieux et les

intrigants. A Tournai, ainsi que dans beaucoup de villes flamandes, des

électeurs, choisis d'ailleurs en très petit nombre dans les diverses

paroisses de la ville, avaient à nommer les échevins nouveaux. A

Lille, le tirage au sort intervenait même, comme dans l'antiquité et

dans plusieurs villes italiennes du Moyen Age, pour la désignation

des administrateurs de la commune. Mais, que l'on eût recours à

l'élection ou au sort, le peuple restait également exclu du pouvoir.

En fait, depuis le commencement du XIIIe siècle au plus tard, les gens

du commun sont inéligibles. Tout d'abord, ils ne le sont, si l'on

peut ainsi dire, que tacitement. Les textes ne prononcent l'exclusion

des magistratures municipales que contre les voleurs et les faux

monnayeurs. Mais la situation ne tarde pas à s'exprimer officiellement.

A Bruges, en 1240, l'impossibilité de devenir échevin pour l'artisan

qui n'aura pas renoncé à son métier et acquis la hanse de Londres est

nettement formulée. A Alost, en 1276, un règlement écarte en propres

termes de l'échevinage tout homme de «vilain mestier».

[Note 53: Vinave signifie voisinage. C'est le nom que portaient,

dans le pays de Liége, les quartiers urbains.]

Ce n'est pas seulement le «commun peuple», c'est encore le prince

territorial qui fut atteint par cette mainmise du patriciat sur

les magistratures urbaines. Du jour, en effet, où seule la haute

bourgeoisie fut admissible aux fonctions et où, au sein même de

celles-ci, la désignation des échevins fut réservée à des électeurs

ou s'effectua suivant l'un ou l'autre des systèmes que nous venons

d'exposer, l'intervention du prince dans le recrutement des conseils

municipaux perdit toute efficacité. Si elle persiste en principe, ce

n'est plus que comme une pure forme dont on ne tient aucun compte

dans la pratique. En réalité, sous le gouvernement des patriciens,

les villes sont presque complètement indépendantes du pouvoir

territorial. Le bailli ou l'_amman_ du prince continue bien à y

représenter l'autorité du «seigneur» de la terre. Mais que peut cet

unique fonctionnaire contre la puissante aristocratie qui, pleine de

confiance en soi, prétend gouverner à sa guise, et qui d'ailleurs, s'il

devient gênant, a toujours la ressource de le corrompre à prix d'or?

Quant au prince, le seul parti qu'il ait à prendre et qu'il prend en

effet, c'est la patience ou la résignation. Car lui aussi dépend de

ces opulents échevins qui administrent ses villes comme si elles leur

appartenaient. Ses continuels besoins d'argent l'obligent à recourir

sans cesse à leurs bons offices. Ils lui sont indispensables pour

garantir les emprunts qu'il contracte chez les Lombards. Souvent même

il leur demande directement les sommes qui lui font défaut, et il les

obtient toujours. La haute bourgeoisie n'a garde de lui refuser des

subsides qui sont la garantie de l'indépendance dont elle jouit. Elle

est d'autant plus disposée à le faire que sa générosité ne lui coûte

rien. Car dirigeant à son gré l'administration financière des villes,

elle n'a qu'à puiser dans le trésor communal ou, si d'aventure il est

vide, elle n'a qu'à frapper un impôt sur le «commun» pour satisfaire

les désirs du prince et garantir, au prix de la fortune publique, la

situation privilégiée qu'elle occupe.

II

CARACTÈRES DU GOUVERNEMENT PATRICIEN.

Mais, hâtons-nous de le dire, si le patriciat devait à la longue,

comme toutes les aristocraties, abuser de ses privilèges, il a su

pendant longtemps s'en montrer digne. C'est un spectacle admirable

que celui qu'il a donné, du milieu du XIIe siècle jusqu'à la fin du

XIIIe, par son intelligence, sa laborieuse activité, son aptitude

aux affaires. Il s'est dévoué à la chose publique avec un dévouement

qui commande le respect. On peut dire que la civilisation urbaine

a pris sous son gouvernement les traits principaux qui devaient la

distinguer jusqu'au bout. Il a créé de toutes pièces l'administration

municipale que la révolution démocratique par laquelle il devait

être renversé au XIVe siècle a respectée. C'est lui qui a donné aux

divers services publics de la commune leur forme définitive. Le plus

important de tous, le régime financier, est son œuvre propre et rend

hautement témoignage de ses talents. Non seulement il a établi dès le

XIIe siècle un système d'impôts directs, non seulement il y a joint

tout un ensemble d'«accises» frappées sur les denrées alimentaires et

les principaux objets de consommation, mais il a encore institué le

crédit urbain reposant sur la vente de rentes viagères. L'organisation

des halles et des marchés a été réglée par lui dans ses moindres

détails. Il a su trouver les ressources nécessaires pour élever

autour des villes de solides murailles, pour entreprendre le pavage

des rues, pour amener l'eau potable des environs[54], pour construire

des entrepôts, des quais, des écluses, des ponts et toutes les

installations indispensables au commerce. Car la prospérité commerciale

a été évidemment le premier de ses soucis. Sous son administration,

on voit les villes racheter les vieux tonlieux seigneuriaux ou

ecclésiastiques, et obtenir pour leurs bourgeois, non seulement du

prince territorial, mais des princes étrangers, des privilèges de

sauf-conduit et toutes sortes d'avantages économiques. Un système de

courriers est organisé entre les foires de Champagne, ce grand marché

de l'Europe du XIIIe siècle, et les principales communes flamandes.

Pour faciliter l'afflux et la circulation des marchandises, des

rivières sont approfondies, canalisées, pourvues de _rabots_[55] et

d'_overdrags_. A Ardenbourg, le canal du Leet, à Gand, celui de la

Lieve mettent ces villes en communication directe avec la mer. Bruges

dépense des sommes considérables pour régulariser les passes du Zwin.

Le plus grand monument civil que nous avons conservé du Moyen Age,

les halles d'Ypres, suffirait d'ailleurs à nous donner l'idée de la

vigueur économique et en même temps de la splendeur des villes sous

l'administration patricienne, quand bien même les textes seraient muets

à cet égard.

[Note 54: Je songe ici à l'étang de Dickebusch, près d'Ypres,

creusé au XIIIe siècle.]

[Note 55: Un _rabot_, corruption du français «rabat», est une sorte

de barrage mobile destiné à maintenir les eaux à un niveau permanent.

Un _overdrag_ est un plan incliné servant à faire passer les bateaux

d'un bief de canal à un autre.]

Tant d'activité et une activité si variée exigeait, à côté des

magistrats, tout un personnel permanent de scribes. Dès la première

moitié du XIIIe siècle, il est complètement organisé. Les clercs de

l'échevinage dressent les chirographes constatant les transactions

passées devant le tribunal urbain, s'acquittent de la correspondance

municipale, tiennent les écritures relatives à la comptabilité. Et

dans ces bureaux urbains, le latin, qui de l'Église a passé à la

société laïque comme langue des affaires, est abandonné, innovation

caractéristique et bien en harmonie avec l'esprit qui anime les

bourgeoisies. La plus ancienne charte en langue française que nous

connaissions est due à un scribe douaisien, et la plus ancienne charte

en langue flamande provient des archives d'Audenarde.

L'indépendance municipale, si largement déployée par le patriciat

dans le domaine purement politique, n'est pas moins hautement

revendiquée par lui en face du clergé. Dès la fin du XIIe siècle, des

conflits perpétuels mettent aux prises les régences communales avec

les chapitres et les monastères renfermés dans l'enceinte urbaine,

voire même avec l'évêque diocésain. On a beau fulminer contre elles

l'excommunication ou l'interdit, elles n'en persistent pas moins dans

leur attitude. Si elles cèdent, ce n'est que pour revenir bientôt

à la charge. Au besoin, elles n'hésitent pas à contraindre les

prêtres à chanter la messe et à administrer les sacrements. Pleine de

respect pour la religion et pour l'Église, la bourgeoisie traite en

revanche avec un sans-gêne étonnant son clergé local. A Liége, elle

vit avec lui dans un état de lutte perpétuel. L'impôt communal de la

«fermeté», auquel les clercs prétendent échapper en vertu de leurs

franchises, amène une longue suite d'émeutes et de combats. Ailleurs,

on prétend obliger les couvents à fermer les caves où ils débitent,

francs d'accises, les crus de leurs vignobles ou le surplus de leurs

provisions de vin. La juridiction synodale n'est pas moins âprement

combattue. Bruges, au XIIIe siècle, soutient avec une extraordinaire

obstination un long et coûteux procès à son sujet contre l'évêque de

Tournai. Aucune dépense n'est épargnée. On demande à grands frais de

volumineux mémoires à des avocats parisiens; on va jusqu'à envoyer à

Rome des gens de loi chargés d'exposer au pape les réclamations de

la ville. Il n'est pas enfin jusqu'à la question des écoles qui ne

mette aux prises le clergé et le pouvoir municipal. Dès la fin du XIIe

siècle, elle se pose à Gand avec une netteté particulière et s'y résout

en faveur de la bourgeoisie. Malgré les plaintes et les réclamations

de l'abbé de Saint-Pierre, la keure de 1192 donne à tout le monde le

droit d'ouvrir des classes. Au XIIIe siècle, dans les grandes villes

flamandes tout au moins, si l'enseignement supérieur reste aux mains de

l'Église, l'enseignement élémentaire nous apparaît comme complètement

libre.

Que l'on ne s'y trompe point d'ailleurs. S'il est permis de parler de

luttes scolaires dans les villes des Pays-Bas au Moyen Age, c'est à

condition de bien préciser les termes et de n'attribuer aucun caractère

dogmatique ou philosophique à la querelle. Ce qui était en cause, ce

n'était point l'esprit religieux de l'enseignement. Sur ce point tout

le monde était d'accord. Seul, le monopole revendiqué par le clergé

en matière d'instruction était l'objet du conflit. Dans les grandes

cités marchandes, une foule d'enfants fréquentaient les écoles pour

y acquérir les connaissances indispensables à la pratique de la vie

commerciale: la lecture, l'écriture, un peu de calcul et de mauvais

latin. De là l'intervention toute naturelle du pouvoir municipal. En

contestant à l'Église son droit exclusif à l'enseignement, il voulut

tout simplement l'empêcher de tirer seule profit d'une profession

devenue lucrative, et sans doute aussi fournir à la jeunesse des

maîtres plus au courant de ses besoins que ne pouvaient l'être des

moines étrangers aux nécessités pratiques de l'existence.

Il est inutile d'insister plus longuement sur la civilisation

municipale à l'époque du patriciat. Nous en aurons dit assez et

notre but sera atteint, si nous avons réussi à montrer tout ce que

la haute bourgeoisie a accompli pour porter les villes des Pays-Bas

au degré de vigueur et de richesse où nous les voyons parvenues à la

fin du XIIIe siècle. Si la fondation des premiers centres urbains

est due aux immigrants qui vinrent y chercher fortune lors de la

renaissance commerciale du Moyen Age, leur organisation définitive

et leur système administratif est l'œuvre de la classe riche qui ne

tarda pas, nous l'avons vu, à s'y constituer. Mais cette classe ne

se borna pas à gouverner. Elle a encore généreusement consacré sa

fortune à l'augmentation de la chose publique. Ce Wérimbold, dont nous

rappelions tantôt le nom, est vanté par le chroniqueur de Cambrai pour

avoir racheté de ses deniers un tonlieu oppressif qui se percevait

à l'une des portes de la ville. La création des hôpitaux urbains

atteste hautement, de son côté, ce mélange d'esprit chrétien et de

patriotisme local qui animait l'aristocratie marchande. Depuis la fin

du XIIe siècle, les fondations charitables qu'elle a instituées se

multiplient avec une étonnante rapidité. Dans la seule ville d'Ypres,

des hôpitaux sont établis en 1230, en 1276, en 1277, en 1279, soit par

des échevins, soit par des veuves d'échevins. Et de même que le chœur

de Saint-Jean à Gand[56], les halles d'Ypres et de Bruges, le canal de

la Lieve, rappellent encore aujourd'hui la grandeur et la fécondité du

régime patricien, de même la fortune des bureaux de bienfaisance de la

Belgique moderne consiste, pour une grande part, dans les donations

de ces «hommes héritables» et de ces marchands qui affectèrent sans

compter, au soulagement des pauvres et des malades, les bénéfices que

la vente des draps et des laines faisaient affluer dans leurs coffres.

[Note 56: Aujourd'hui cathédrale de Saint-Bavon.]

CHAPITRE VI

Le soulèvement du «commun».

I. Décadence du régime patricien. Premiers soulèvements du

«commun».--II. Le mouvement démocratique dans le pays de Liége.--III.

Le mouvement démocratique en Flandre.--IV. Les agitations sociales du

XIVe siècle.

I

DÉCADENCE DU RÉGIME PATRICIEN. PREMIERS SOULÈVEMENTS DU «COMMUN».

Un régime de classe peut répondre durant très longtemps au vœu de

l'opinion et rendre à la généralité des services qui le font accepter

par tout le monde. Mais il arrive toujours un moment où l'intérêt

public se trouve en conflit avec l'intérêt particulier du groupe

dominant et où s'évanouit l'harmonie qui a réglé les rapports entre

la minorité gouvernante et la majorité gouvernée. Plus celle-ci a

laissé prendre d'ascendant à celle-là, plus elle éprouve à son égard de

défiance, de rancune, bientôt de haine. Elle ne la considère plus que

comme un oppresseur. Et quand il arrive par surcroît que la situation

privilégiée des détenteurs du pouvoir ne repose sur aucun titre légal

et ne résulte que du jeu des circonstances, elle est fatalement

condamnée à disparaître de gré ou de force.

C'est ce que nous montre avec une netteté particulière l'histoire

du patriciat urbain. Dès la fin du XIIIe siècle, il a manifestement

achevé de jouer son rôle. Sentant désormais sa position menacée, il ne

cherche plus qu'à la défendre. Il s'oppose obstinément aux moindres

concessions. L'esprit novateur et hardi dont il a donné tant de preuves

fait place à l'exclusivisme le plus étroit. Il se transforme en un

parti jalousement conservateur.

En vieillissant, d'ailleurs, il perd sa vigueur et sa souplesse

premières. Il lui arrive ce qui arrive presque toujours aux corps

privilégiés. Peu à peu, il cherche à écarter de son sein les hommes

nouveaux. Les lignages qui disposent des sièges échevinaux ne veulent

pas admettre d'intrus au partage. Il ne suffit plus d'être riche pour

avoir accès aux magistratures. Leurs détenteurs les considèrent comme

une sorte de bien de famille. La naissance l'emporte désormais sur la

condition sociale. De ploutocratique qu'il avait été tout d'abord, le

régime devient à la longue oligarchique.

Nulle part la transformation qui s'opère ne nous apparaît plus

clairement que dans la ville de Gand. L'échevinage y a passé, au cours

du XIIIe siècle, au pouvoir d'une clique égoïste et arrogante. Le

principe de l'annalité des fonctions communales, respecté en apparence,

est impunément violé en fait. Un roulement s'est introduit qui a pour

résultat de maintenir le pouvoir aux mains des mêmes individus. Chaque

année treize échevins nouveaux (échevins de la keure) entrent en

charges; mais, à côté d'eux les treize échevins de l'année précédente

(échevins des parchons) et les treize échevins d'il y a deux ans

(_vacui_ «vagues») restent associés à l'administration. Ainsi se

constitue le fameux collège des XXXIX, dans lequel, tous les trois

ans, les mêmes hommes reparaissent aux mêmes places sous les mêmes

noms, sans que jamais l'un d'eux soit écarté du gouvernement de la

commune. Les titres seuls changent, et, en réalité, la ville se trouve

abandonnée à l'administration viagère de trente-neuf individus, l'on

pourrait presque dire, à en juger par les plaintes qui s'élèvent contre

eux et par la haine qu'ils soulèvent, de trente-neuf tyrans. Tout au

moins est-il certain qu'à la fin du XIIIe siècle, les abus qu'on leur

reproche sont intolérables. Leur partialité est révoltante; on va

jusqu'à les accuser de laisser impunément enlever par leurs parents les

filles des riches bourgeois, et par leurs valets, celles des «moyennes

gens». A l'égard les uns des autres, il n'est rien qu'ils ne tolèrent.

Ils laissent en fonctions des vieillards, des malades, et jusqu'à des

lépreux, incapables de rendre le moindre service à la chose publique.

Sans doute, rien ne permet de croire que les abus aient été partout

aussi criants. Il est sûr toutefois que les tendances oligarchiques

l'emportent peu à peu dans toutes les villes. L'impopularité du régime

grandit d'année en année. Une foule de riches bourgeois, écartés des

emplois communaux, traités orgueilleusement par les échevins régnants,

inquiets d'ailleurs des dangers que font courir à leurs propres

intérêts des magistrats irresponsables, ne demandent qu'à secouer la

domination qui pèse sur eux. Et, si elle leur semble lourde à porter,

de quel poids écrasant doit-elle peser sur le commun!

Les anciennes démocraties des Pays-Bas · 第 8 / 16 段