Il nous reste à jeter un coup d'œil sur ces marchands-exportateurs

auxquels aboutit, en dernier lieu, la production industrielle et qui

l'alimentent constamment de matière première. Si considérable qu'ait

pu être la différence entre leur fortune et la fortune des grands

usiniers de notre temps, il ne faut pas hésiter à les considérer comme

un groupe d'entrepreneurs capitalistes. Il importe, en effet, de ne

point juger en cette matière sans tenir compte du milieu. Ce ne sont

point les valeurs absolues, mais les valeurs relatives qui doivent

entrer en ligne de compte. A une époque où la circulation des biens,

comparée à la nôtre, semble un ruisseau à côté d'un fleuve, où un

navire de deux cents tonnes passe pour un grand bâtiment et où les

chariots franchissant les cols des Alpes ne transportent guère en un

an plus de marchandises que les trains n'en font passer aujourd'hui en

un seul jour à travers le tunnel du Saint-Gothard, quelques dizaines

de milliers de livres possédées par un Boine-Broke, un Simon Saphir

ou un Jean Rynvisch assuraient à leurs détenteurs une supériorité

financière analogue à celle dont jouissent les millionnaires de la

grande industrie contemporaine. Sans doute, il convient, même avec la

restriction que nous venons d'indiquer, de ne point se les représenter

sous un aspect trop moderne. Les conditions générales de la vie

économique et surtout l'état rudimentaire du crédit assignent à leur

activité des limites étroites. Il ne faut voir en eux que de riches

bourgeois, profitant de l'avantage que leur donne la fortune pour se

livrer à de fructueuses opérations de vente et d'achat en grand.

Beaucoup ne sont même, si l'on peut ainsi dire, que des marchands

intermittents; le négoce ne constitue pour eux qu'une occupation

accessoire et en quelque sorte adventice. Ils se gardent de s'engager

complètement dans les affaires; ils n'y risquent qu'une partie de

leurs capitaux; ils ne pratiquent ni les spéculations aventureuses ni

les marchés à terme. Mais, si vrai que soit tout cela, il n'en reste

pas moins que, comparés aux artisans des petits métiers, ils nous

apparaissent comme de puissants brasseurs d'affaires. Les ressources

dont ils disposent leur permettent d'acquérir en une seule fois des

centaines d'hectolitres de blé, de tonneaux de vin ou de balles de

laine. En Flandre, c'est naturellement à l'importation en gros de la

laine que se livrent la plupart d'entre eux, comme à Dinant c'est à

l'importation du métal qu'ils s'adonnent presque tous[47]. Seuls, ils

peuvent acquérir en quantité ces précieuses toisons anglaises dont

la finesse assure la vogue des draps flamands, et, propriétaires de

la matière première dont ils possèdent, en fait, le monopole, ils se

trouvent nécessairement dominer tout le travail industriel. La laine

brute qu'ils ont importée dans les villes leur fait retour sous forme

de tissus, après avoir passé par les ateliers, et le profit qu'ils

retirent de la vente des étoffes leur sert à entreprendre de nouvelles

importations de laine[48].

[Note 47: Il faut bien remarquer d'ailleurs qu'ils ne s'y livrent

pas exclusivement. Dès que les circonstances sont favorables, ils

importent des blés ou du vin.]

[Note 48: Je décris ici l'état de choses primitif. Plus tard, les

marchands de laine et les marchands de drap se séparèrent. Mais il est

impossible, dans un ouvrage comme celui-ci, d'entrer dans tous les

détails de l'organisation capitaliste.]

Comme nous l'avons déjà constaté plus haut, à propos du commerce des

subsistances, la liberté économique de ces marchands capitalistes est

complète. Autant l'ouvrier industriel est surveillé et tenu en bride

par les règlements municipaux, autant le trafic en gros du drap et

de la laine échappe aux atteintes de ceux-ci. Les grands négociants

peuvent à leur guise acquérir et introduire en ville des quantités

indéterminées de marchandises; les associations qu'ils forment entre

eux ne relèvent d'aucun contrôle; personne ne fixe un maximum au prix

qu'ils exigent des acheteurs. Eux seuls, dans leurs gildes ou leurs

hanses, associations volontaires comparables en cela à nos syndicats et

à nos _trusts_, peuvent imposer le respect de certaines règles ou de

certains procédés. Pour le reste, si restreinte et si maladroite encore

que soit la force naissante de leur capitalisme, elle se déploie du

moins sans entraves, et sa liberté achève de nous faire comprendre leur

influence et leur domination.

V

CARACTÈRE ÉCONOMIQUE DES CITÉS ÉPISCOPALES.

En résumé, dans les villes industrielles de la Belgique, la population

se divise donc, dès le XIIIe siècle, en trois groupes bien distincts.

Au sommet, la grande bourgeoisie capitaliste adonnée au commerce

en gros; sous elle, la petite bourgeoisie composée d'artisans

indépendants; au dernier échelon de l'échelle enfin, la masse des

ouvriers salariés plus nombreux, mais aussi plus misérables que les

deux autres classes. Cette répartition, d'origine purement économique,

se rencontre, indépendamment des diverses nationalités du pays, aussi

bien dans les contrées wallonnes que dans les contrées flamandes.

Elle existe à Dinant, à Douai, à Lille, à Saint-Omer aussi bien qu'à

Bruges, Gand, Bruxelles ou Louvain. Si on la compare avec le tableau

que l'on est accoutumé de tracer des villes médiévales, on constatera

aussitôt qu'elle s'en différencie par l'importance numérique des

entrepreneurs-capitalistes et des travailleurs salariés. Mais il

faut reconnaître que les Pays-Bas ont connu, à côté du type urbain

complètement développé que nous venons de décrire, un grand nombre de

bourgeoisies vivant surtout de l'industrie et du commerce locaux, et

dans lesquelles on ne trouve guère, à côté de rentiers à caractère

semi-rural, que les artisans indispensables à l'existence journalière

de la commune et du plat-pays voisin. Telle est la situation que nous

présentent la plupart des petites villes du Hainaut, du Namurois, de

la principauté de Liége, de la Hollande et de la Zélande, sans parler

de plusieurs régions de la Flandre et du Brabant. A vrai dire, les

exemplaires de ce genre sont beaucoup plus nombreux que ceux dont nous

venons de nous occuper. Mais leur fréquence ne doit pas nous tromper

sur leur nature. En réalité, les villes à activité économique locale ne

sont point les exemplaires primitifs de la floraison urbaine. Presque

toutes ne doivent être considérées que comme des villes de formation

secondaire, que comme des villages ou des bourgs dotés de franchises

municipales et érigés en communes bourgeoises sur le modèle des grandes

agglomérations marchandes.

Une place à part doit être faite aux «cités» épiscopales. Chez elles,

les causes économiques qui ont produit le développement des grandes

villes laïques ont été, soit accompagnées, comme à Utrecht, soit

remplacées, comme à Liége, par des facteurs de nature différente.

En effet, même en l'absence d'un commerce développé, les résidences

d'évêques ne pouvaient manquer d'attirer dans leurs murs une

population considérable[49]. Comme dans nos modernes capitales, la

présence de nombreux fonctionnaires et d'institutions importantes

suffisait à y maintenir le mouvement et la vie. C'est à Liége que

l'on peut le mieux constater cet état de choses. La grande cité

mosane, en effet, ne devint que sur la fin du Moyen Age la ruche

industrielle qu'elle a toujours été depuis lors. Jusqu'au milieu du

XIVe siècle, elle fut essentiellement une ville de prêtres, hérissée

de tours d'églises et parsemée de larges enclos monastiques. A mesure

que grandit sa population cléricale et que la cour de l'évêque se

développa, le nombre des artisans nécessaires à l'entretien de tout

ce monde augmenta dans la même proportion. Les incessants besoins

financiers des établissements ecclésiastiques firent bientôt surgir

à côté d'eux une classe puissante de manieurs d'argent qui, malgré

l'interdiction du prêt à intérêt, parvinrent à acquérir, grâce à des

avances au taux de 30 et 50 p. 100, des fortunes imposantes. Liége

fut, comme une autre ville épiscopale des Pays-Bas, Arras, une ville

de banquiers ou, si l'on veut, d'usuriers. Le rôle que les grands

marchands jouèrent en Flandre fut joué chez elle par les changeurs.

Quant à la classe des ouvriers salariés, elle y manque complètement.

La petite bourgeoisie ne s'y compose que d'artisans et de boutiquiers.

Sa constitution économique et sociale présente donc un caractère

particulier et nous aurons l'occasion de signaler plus loin l'influence

que cet état de choses a exercé sur son histoire.

[Note 49: Il faut faire une exception pour Térouanne, dont le

diocèse était trop peu étendu pour lui procurer une réelle importance.]

VI

DENSITÉ DES POPULATIONS URBAINES

Il a été beaucoup question, dans les pages précédentes, de «grandes»

villes et de «grandes» agglomérations marchandes. Le sens de ces

adjectifs doit être précisé. On n'est grand que par comparaison, et

cette vérité banale suffit à nous prémunir contre l'erreur d'assimiler

les «grandes» villes du Moyen Age aux grandes villes d'aujourd'hui.

Il est évident qu'il faut réduire l'importance des centres urbains à

l'échelle, si l'on peut ainsi dire, de la civilisation au milieu de

laquelle ils se sont développés et, à moins que l'on ne prétende que

l'Europe du XIIIe siècle a nourri autant d'hommes que l'Europe du

XXe, on admettra sans peine que la population urbaine d'il y a huit

cents ans ne peut être mise en parallèle avec la population urbaine

de nos jours. Néanmoins, si évident que cela soit, on ne s'en est

avisé qu'assez tard. On lit encore avec étonnement, dans des ouvrages

tout récents, qu'Ypres, au temps de saint Louis, comptait 200,000

habitants, et que Bruges et Gand étaient peuplés en proportion. La

question mérite la peine d'un sérieux examen. Faut-il rappeler, en

effet, que la démographie est peut-être la plus importante de toutes

les sciences sociales, puisque c'est elle, en définitive, qui, nous

renseignant sur la densité de la population, nous permet, du même coup,

d'apprécier les ressources militaires ou économiques d'un milieu humain

et nous fournit le moyen d'aborder, dans des conditions suffisantes

d'exactitude, l'analyse des phénomènes sociaux qu'il présente. L'étude

même des institutions politiques se trouve intéressée à la solution

du problème. N'a-t-on pas prétendu, avec grande vraisemblance, que la

densité de la population est un des facteurs les plus puissants du

régime démocratique[50]?

[Note 50: C. BOUGLÉ. _Les idées égalitaires_, p. 96 et suiv.]

Malheureusement, le Moyen Age ne nous a laissé que des renseignements

statistiques bien insuffisants. Ce n'est guère qu'au XVe siècle qu'ont

été entrepris çà et là des dénombrements complets. Avant cette date,

nous sommes forcés de recourir, faute de mieux, à des rôles d'impôts,

à des relevés de contingents militaires, à des listes de membres de

métiers, de confréries religieuses, etc., sources fragmentaires et qui

ne peuvent permettre tout au plus que des supputations hypothétiques.

Quelques documents officiels, quelques passages de chroniqueurs nous

apportent bien des chiffres précis. Mais, à l'examen, leur valeur se

dissipe et c'est pour les avoir admis sans critique que l'on a gonflé

au delà de toute vraisemblance les populations urbaines du Moyen Age.

Il est facile de constater que les écrivains médiévaux n'ont attribué

aucune importance à la question du nombre. Sauf les cas très rares

où ils ont eu à leur disposition des relevés exacts, ils enflent

involontairement les chiffres, et les contradictions que l'on relève

parmi eux sont une preuve suffisante du peu de créance qu'il faut leur

attribuer. A vingt ans d'intervalle, deux documents attribuent à la

ville d'Ypres une population de 200,000 et de 40,000 habitants.

La réalité est bien différente. De recherches minutieuses et

pénétrantes entreprises depuis un demi-siècle ressort, sans doute

possible, la très faible population des villes à la fin du Moyen Age.

Si étrange que cela paraisse, il est désormais établi qu'en 1450,

Nuremberg ne renfermait que 20,165 habitants; Francfort, en 1440,

que 8,719; Bâle, vers 1450, qu'environ 8,000; Fribourg en Suisse, en

1444, que 5,200, etc. Le spectacle n'est pas différent si l'on passe

d'Allemagne dans les Pays-Bas. Des documents absolument sûrs nous

apprennent qu'Ypres comptait 10,523 âmes en 1431; 7,626 en 1491 et

9,563 en 1506. D'une manière générale, rien ne nous permet de croire

que ces populations, insignifiantes aux yeux d'un moderne, aient

été plus considérables pendant les siècles précédents. Tout au plus

pourrait-on l'admettre pour Ypres, dont la draperie était en pleine

décadence au XVe siècle. Mais même en supposant que cette décadence

ait eu pour effet un recul formidable du nombre des habitants, il

resterait toujours que l'on ne pourrait, sans invraisemblance, porter

celui-ci, au moment de la plus grande prospérité de la ville, au delà

de vingt mille hommes. Ainsi, au rebours de ce que l'on croyait jadis,

nous devons nous représenter les populations urbaines du Moyen Age

comme n'ayant point dépassé un niveau très bas. Gand et Bruges, qui

comptèrent parmi les centres les plus peuplés de l'Europe continentale,

n'ont certainement pas dépassé, si même ils les ont atteints, les

chiffres de 50,000 et de 40,000 âmes. Louvain, Bruxelles et Liége

peuvent avoir eu de 20 à 30,000 habitants, c'est-à-dire à peu près

autant que Nuremberg et beaucoup plus que Bâle ou que Francfort.

Jusque vers la fin du XIIIe siècle, les villes ont vu croître

presque continuellement, semble-t-il, le nombre de leurs habitants.

L'émigration des gens de la campagne vers les centres industriels ne

paraît point s'être ralentie avant cette date. Mais aux environs de

l'an 1300, on arrive à un état d'équilibre et de stabilité. L'époque

démocratique des communes n'a pas été favorable à leur accroissement.

L'exclusivisme politique qui se manifeste alors les rend moins

accueillantes que jadis. Elles s'ouvrent plus difficilement aux

nouveaux venus et pendant que les populations rurales, autour d'elles,

deviennent plus denses, dans l'intérieur de leurs murailles, le chiffre

des bourgeois n'augmente plus et jusque dans les temps modernes, elles

ne dépasseront pas, sauf grâce à des circonstances exceptionnelles

comme par exemple à Anvers, le niveau auquel elles ont atteint.

On nous excusera d'avoir insisté un peu longuement sur une question qui

peut sembler, à première vue, assez étrangère à l'objet de ce livre. Il

était indispensable pourtant, si l'on voulait apprécier avec netteté

les ressources et la vitalité de ces villes dont nous avons à retracer,

dans les pages suivantes, les luttes politiques et les conflits

sociaux, de consacrer quelque attention à leur situation démographique.

Il n'était pas indifférent de savoir que leur histoire si agitée s'est

déroulée sur un théâtre très restreint. Tout le monde se connaissait

dans les «grandes villes» du Moyen Age et les rivalités des partis

s'y doublaient de rivalités et de rancunes personnelles. Les hommes ne

s'y confondaient pas dans une foule anonyme. Chacun d'eux apparaissait

en pleine lumière avec ses passions et ses intérêts. La politique

n'avait rien d'abstrait et de théorique. On ne combattait pas seulement

pour des programmes: les adversaires se rencontraient face à face et

marchaient l'un contre l'autre en ennemis. Les convictions politiques,

attisées par les antipathies privées, s'exaspéraient facilement dès

lors jusqu'à la férocité.

Mais on comprend aussi tout ce qu'une telle situation devait déposer

au fond des âmes, d'énergie et de vigueur. Surveillé et épié par son

voisin, le bourgeois du Moyen Age sent grandir en lui le sentiment de

la dignité et de la responsabilité personnelles. Chaque homme prend

conscience de sa valeur propre. S'il est sans pitié pour l'adversaire

au moment de la lutte, il saura aussi, quand les intérêts de la ville

seront en jeu, faire son devoir jusqu'au bout et, au besoin, lui

sacrifier sa vie. Comparables à nos petites villes modernes par le

chiffre de leur population, les communes médiévales rappellent par leur

énergie les cités antiques. Elles contrastent de la manière la plus

éclatante avec nos bourgs provinciaux, engourdis dans la monotonie

d'une existence que l'État suffit à garantir et qui n'exige aucun

effort de leurs habitants. C'est que chacune d'elles ne peut compter

que sur soi pour se défendre et pour vivre. Tous les services que

remplit aujourd'hui la puissance publique: ravitaillement, circulation,

fortification, etc., il faut qu'elles s'en acquittent elles-mêmes et

au moyen de leurs propres ressources. Leur maintien exige une tension

constante des volontés, un dévouement continuel à la chose publique.

En présence de nos grandes agglomérations modernes, elles le cèdent

sans doute et de beaucoup pour l'étendue, pour la richesse et pour le

nombre, mais elles l'emportent certainement par la vigueur morale et le

sentiment civique.

CHAPITRE V

Les villes sous le gouvernement des patriciens.

I. Formation et progrès du patriciat.--II. Caractères du gouvernement

patricien.

I

FORMATION ET PROGRÈS DU PATRICIAT.

A ne tenir compte que de la forme des institutions, les constitutions

municipales, dans les Pays-Bas comme ailleurs, ont présenté dès

l'origine et ont toujours conservé un caractère très nettement

démocratique. La communauté politique, telle qu'elle nous apparaît dans

les chartes urbaines, s'étend à toute la bourgeoisie. C'est au nom

de l'université des citoyens (_universitas civium_) que les échevins

exercent leurs pouvoirs. La ville est la chose de ses habitants; elle

constitue une personne morale, un être juridique les englobant sans

exception. Théoriquement, elle vit sous le régime du gouvernement

direct du peuple par lui-même.

Il a dû en être ainsi, en effet, à l'époque des origines. Si mal

renseignés que nous soyons sur la vie politique des premières colonies

marchandes, nous en savons assez pour constater qu'elles connurent tout

d'abord une organisation égalitaire. Non seulement leur population

d'immigrants se composait d'hommes peu différents les uns des autres

par la condition sociale, mais chacun étant intéressé au maintien et

à la défense de la ville naissante prenait nécessairement sa part

aux devoirs qu'imposaient les besoins de la communauté et jouissait

des droits découlant de ces devoirs. Toutefois, cet état de choses

ne put pas durer très longtemps. L'exercice du commerce, avec tous

les aléas qu'il comporte et toutes les chances qu'il réserve aux plus

habiles, introduisit bientôt, parmi la population, des différences très

sensibles de fortune. Peu à peu, le groupe homogène des _mercatores_

se répartit en classes plus distinctes les unes des autres, à mesure

que grandit l'activité économique. La spécialisation des professions

agit dans le même sens. L'artisan se sépara du marchand, puis, parmi

les artisans comme parmi les marchands, de nouvelles nuances vinrent

compliquer le tableau. Il y eut bientôt, au plus tard à la fin du

XIIe siècle, des travailleurs vivant du marché local, des salariés

produisant pour l'exportation et à côté, ou plutôt au-dessus d'eux, des

négociants trafiquant en denrées alimentaires, en matières premières

industrielles ou en objets fabriqués. La bourgeoisie présenta dès lors

toute la série des conditions sociales, depuis la misère du prolétaire

jusqu'à l'opulence du capitaliste.

Il est clair qu'un tel état de choses n'était plus compatible avec

la démocratie égalitaire qui avait régné à l'origine. Sans qu'il fût

pour cela besoin du moindre effort, celle-ci disparut d'elle-même,

évoluant du même mouvement que la communauté économique au sein de

laquelle elle avait pris naissance. On ne changea rien au texte des

chartes urbaines, on n'eut à formuler aucune déclaration de principe

ou à édicter aucune constitution. Par la force des choses, le pouvoir

passa insensiblement aux mains des plus riches. De démocratique, le

régime politique de ces centres de commerce et d'industrie qu'étaient

les villes se transforma en un régime tout d'abord ploutocratique,

puis oligarchique, transformation inévitable et dont la nécessité est

suffisamment attestée par son universalité. Aux bords de l'Escaut et de

la Meuse comme à Florence, les _majores_, les _divites_, les «grands»,

régnèrent désormais sur les _minores_, les _pauperes_, les _plebei_,

les «petits».

Les historiens modernes ont emprunté à l'antiquité, pour désigner cette

classe dominante, le nom de «patriciat» et de «patriciens». L'emprunt,

à vrai dire, n'est pas très heureux. Car les patriciens de Rome, chefs

des clans primitifs de la cité, antérieurs à la plèbe et la soumettant

à leur autorité militaire et religieuse, diffèrent très profondément

des grands bourgeois du Moyen Age, lentement sortis de la masse et

dont l'ascendant politique n'a d'autre support que leur ascendant

économique. On distingue bien çà et là, parmi eux, surtout dans les

cités épiscopales, comme par exemple à Liége, quelques _ministeriales_

du prince territorial. Mais ces exceptions sont trop rares pour

infirmer la règle générale. Là même où on les rencontre, il reste vrai

que les patriciens, dans leur très grande majorité, ne sont autre chose

que des marchands enrichis.

Cela revient à dire qu'ils sont en même temps propriétaires fonciers.

Les instruments du crédit étaient, en effet, trop rudimentaires pour

permettre à un capitaliste de placer ses bénéfices autrement qu'en

terres ou en achats de rentes sur des maisons. Déjà, au XIIe siècle,

les _Gesta episcoporum cameracensium_ nous montrent le premier grand

marchand dont l'histoire des Pays-Bas ait conservé le nom, Wérimbold,

acquérant, à mesure que sa fortune se développe, des revenus fonciers

de plus en plus abondants.

_Census accrescunt censibus

Et munera muneribus_[51].

[Note 51: _Gestes des évêques de Cambrai_, édit. De Smet, p. 125.]

Au XIIIe siècle, le sol urbain presque tout entier appartient à

d'opulents lignages et de nos jours encore, dans maintes villes

flamandes, des noms de rues rappellent le souvenir des patriciens sur

les fonds de qui elles ont été tracées.

Il n'est pas difficile de comprendre que les fils de ces heureux

parvenus se contentèrent souvent de la situation acquise par leurs

pères et abandonnèrent les soucis du négoce pour vivre confortablement

de leurs rentes. Ils y étaient d'autant plus portés que la valeur de

leurs propriétés ne cessa de croître aussi longtemps que la population

urbaine se développa et que les terrains à bâtir se couvrirent de

constructions. Ainsi, toute une partie du patriciat, et c'en est

naturellement la plus ancienne, renonça de bonne heure au commerce

qui avait constitué la base de sa fortune. Ces privilégiés, que les

documents contemporains désignent sous les appellations de _viri

hereditarii_, d'_hommes héritables_, d'_ervachtige lieden_, reçurent

du peuple les sobriquets d'_otiosi_, d'_huiseux_, de _lediggangers_

(flâneurs). Beaucoup d'entre eux, d'ailleurs, augmentaient encore

leurs ressources soit en prenant à ferme la perception des tonlieux et

des revenus du domaine princier ou celle des «accises» urbaines, soit

en prêtant de l'argent à intérêt ou en participant aux opérations de

banque de quelque compagnie de Lombards.

A côté de ces rentiers, que l'on doit considérer comme la partie la

plus stable du patriciat, le commerce continue à grossir les rangs de

la haute bourgeoisie. Dans la plupart des villes, la gilde fournit à

ces nouveaux riches une solide organisation corporative. On a vu plus

haut que l'existence des associations marchandes est fort ancienne

et qu'on peut la faire remonter au XIe siècle. Elles s'ouvrirent

certainement au début à tous ceux qu'attirait le transit régional.

Plus la circulation au dehors était périlleuse, et plus les confrères

éprouvaient le besoin de ne s'aventurer à l'étranger qu'en bandes

nombreuses. D'ailleurs, l'égalité primitive de leurs conditions les

disposait à s'associer facilement les uns aux autres dans leurs courses

vagabondes à la recherche de la fortune. Mais quand la sécurité sur

les grands chemins se fut généralisée et surtout quand l'inégalité des

chances et des aptitudes eut introduit parmi les marchands l'inégalité

des fortunes, confinant les uns dans la classe des détaillants ou des

artisans et réservant aux autres les vastes entreprises, la situation

changea du tout au tout. Dès la fin du XIIe siècle, les gildes des

villes flamandes ne sont plus que des corporations de grands marchands

adonnés au commerce lointain avec l'Angleterre et avec l'Allemagne.

Elles ne reçoivent plus comme membres que des trafiquants en gros. Pour

y entrer, il faut payer une redevance d'un marc d'or, c'est-à-dire une

somme introuvable pour les petites gens. Elles excluent de leurs rangs

les boutiquiers «qui pèsent de trosnel» et les travailleurs manuels

«qui ont les ongles bleus». Un artisan enrichi veut-il s'y faire

recevoir, il doit «abjurer son métier», sortir de sa classe, rompre

avec ses compagnons. Ainsi dès cette époque, la gilde renferme à la

fois les éléments les plus riches, les plus entreprenants, les plus

actifs de la bourgeoisie. Ceux de ses «frères» que les catastrophes du

commerce ont ruinés sont bientôt remplacés par des hommes nouveaux,

sortis des rangs inférieurs de la population.

Les anciennes démocraties des Pays-Bas · 第 7 / 16 段