auxquels aboutit, en dernier lieu, la production industrielle et qui
l'alimentent constamment de matière première. Si considérable qu'ait
pu être la différence entre leur fortune et la fortune des grands
usiniers de notre temps, il ne faut pas hésiter à les considérer comme
un groupe d'entrepreneurs capitalistes. Il importe, en effet, de ne
point juger en cette matière sans tenir compte du milieu. Ce ne sont
point les valeurs absolues, mais les valeurs relatives qui doivent
entrer en ligne de compte. A une époque où la circulation des biens,
comparée à la nôtre, semble un ruisseau à côté d'un fleuve, où un
navire de deux cents tonnes passe pour un grand bâtiment et où les
chariots franchissant les cols des Alpes ne transportent guère en un
an plus de marchandises que les trains n'en font passer aujourd'hui en
un seul jour à travers le tunnel du Saint-Gothard, quelques dizaines
de milliers de livres possédées par un Boine-Broke, un Simon Saphir
ou un Jean Rynvisch assuraient à leurs détenteurs une supériorité
financière analogue à celle dont jouissent les millionnaires de la
grande industrie contemporaine. Sans doute, il convient, même avec la
restriction que nous venons d'indiquer, de ne point se les représenter
sous un aspect trop moderne. Les conditions générales de la vie
économique et surtout l'état rudimentaire du crédit assignent à leur
activité des limites étroites. Il ne faut voir en eux que de riches
bourgeois, profitant de l'avantage que leur donne la fortune pour se
livrer à de fructueuses opérations de vente et d'achat en grand.
Beaucoup ne sont même, si l'on peut ainsi dire, que des marchands
intermittents; le négoce ne constitue pour eux qu'une occupation
accessoire et en quelque sorte adventice. Ils se gardent de s'engager
complètement dans les affaires; ils n'y risquent qu'une partie de
leurs capitaux; ils ne pratiquent ni les spéculations aventureuses ni
les marchés à terme. Mais, si vrai que soit tout cela, il n'en reste
pas moins que, comparés aux artisans des petits métiers, ils nous
apparaissent comme de puissants brasseurs d'affaires. Les ressources
dont ils disposent leur permettent d'acquérir en une seule fois des
centaines d'hectolitres de blé, de tonneaux de vin ou de balles de
laine. En Flandre, c'est naturellement à l'importation en gros de la
laine que se livrent la plupart d'entre eux, comme à Dinant c'est à
l'importation du métal qu'ils s'adonnent presque tous[47]. Seuls, ils
peuvent acquérir en quantité ces précieuses toisons anglaises dont
la finesse assure la vogue des draps flamands, et, propriétaires de
la matière première dont ils possèdent, en fait, le monopole, ils se
trouvent nécessairement dominer tout le travail industriel. La laine
brute qu'ils ont importée dans les villes leur fait retour sous forme
de tissus, après avoir passé par les ateliers, et le profit qu'ils
retirent de la vente des étoffes leur sert à entreprendre de nouvelles
importations de laine[48].
[Note 47: Il faut bien remarquer d'ailleurs qu'ils ne s'y livrent
pas exclusivement. Dès que les circonstances sont favorables, ils
importent des blés ou du vin.]
[Note 48: Je décris ici l'état de choses primitif. Plus tard, les
marchands de laine et les marchands de drap se séparèrent. Mais il est
impossible, dans un ouvrage comme celui-ci, d'entrer dans tous les
détails de l'organisation capitaliste.]
Comme nous l'avons déjà constaté plus haut, à propos du commerce des
subsistances, la liberté économique de ces marchands capitalistes est
complète. Autant l'ouvrier industriel est surveillé et tenu en bride
par les règlements municipaux, autant le trafic en gros du drap et
de la laine échappe aux atteintes de ceux-ci. Les grands négociants
peuvent à leur guise acquérir et introduire en ville des quantités
indéterminées de marchandises; les associations qu'ils forment entre
eux ne relèvent d'aucun contrôle; personne ne fixe un maximum au prix
qu'ils exigent des acheteurs. Eux seuls, dans leurs gildes ou leurs
hanses, associations volontaires comparables en cela à nos syndicats et
à nos _trusts_, peuvent imposer le respect de certaines règles ou de
certains procédés. Pour le reste, si restreinte et si maladroite encore
que soit la force naissante de leur capitalisme, elle se déploie du
moins sans entraves, et sa liberté achève de nous faire comprendre leur
influence et leur domination.
V
CARACTÈRE ÉCONOMIQUE DES CITÉS ÉPISCOPALES.
En résumé, dans les villes industrielles de la Belgique, la population
se divise donc, dès le XIIIe siècle, en trois groupes bien distincts.
Au sommet, la grande bourgeoisie capitaliste adonnée au commerce
en gros; sous elle, la petite bourgeoisie composée d'artisans
indépendants; au dernier échelon de l'échelle enfin, la masse des
ouvriers salariés plus nombreux, mais aussi plus misérables que les
deux autres classes. Cette répartition, d'origine purement économique,
se rencontre, indépendamment des diverses nationalités du pays, aussi
bien dans les contrées wallonnes que dans les contrées flamandes.
Elle existe à Dinant, à Douai, à Lille, à Saint-Omer aussi bien qu'à
Bruges, Gand, Bruxelles ou Louvain. Si on la compare avec le tableau
que l'on est accoutumé de tracer des villes médiévales, on constatera
aussitôt qu'elle s'en différencie par l'importance numérique des
entrepreneurs-capitalistes et des travailleurs salariés. Mais il
faut reconnaître que les Pays-Bas ont connu, à côté du type urbain
complètement développé que nous venons de décrire, un grand nombre de
bourgeoisies vivant surtout de l'industrie et du commerce locaux, et
dans lesquelles on ne trouve guère, à côté de rentiers à caractère
semi-rural, que les artisans indispensables à l'existence journalière
de la commune et du plat-pays voisin. Telle est la situation que nous
présentent la plupart des petites villes du Hainaut, du Namurois, de
la principauté de Liége, de la Hollande et de la Zélande, sans parler
de plusieurs régions de la Flandre et du Brabant. A vrai dire, les
exemplaires de ce genre sont beaucoup plus nombreux que ceux dont nous
venons de nous occuper. Mais leur fréquence ne doit pas nous tromper
sur leur nature. En réalité, les villes à activité économique locale ne
sont point les exemplaires primitifs de la floraison urbaine. Presque
toutes ne doivent être considérées que comme des villes de formation
secondaire, que comme des villages ou des bourgs dotés de franchises
municipales et érigés en communes bourgeoises sur le modèle des grandes
agglomérations marchandes.
Une place à part doit être faite aux «cités» épiscopales. Chez elles,
les causes économiques qui ont produit le développement des grandes
villes laïques ont été, soit accompagnées, comme à Utrecht, soit
remplacées, comme à Liége, par des facteurs de nature différente.
En effet, même en l'absence d'un commerce développé, les résidences
d'évêques ne pouvaient manquer d'attirer dans leurs murs une
population considérable[49]. Comme dans nos modernes capitales, la
présence de nombreux fonctionnaires et d'institutions importantes
suffisait à y maintenir le mouvement et la vie. C'est à Liége que
l'on peut le mieux constater cet état de choses. La grande cité
mosane, en effet, ne devint que sur la fin du Moyen Age la ruche
industrielle qu'elle a toujours été depuis lors. Jusqu'au milieu du
XIVe siècle, elle fut essentiellement une ville de prêtres, hérissée
de tours d'églises et parsemée de larges enclos monastiques. A mesure
que grandit sa population cléricale et que la cour de l'évêque se
développa, le nombre des artisans nécessaires à l'entretien de tout
ce monde augmenta dans la même proportion. Les incessants besoins
financiers des établissements ecclésiastiques firent bientôt surgir
à côté d'eux une classe puissante de manieurs d'argent qui, malgré
l'interdiction du prêt à intérêt, parvinrent à acquérir, grâce à des
avances au taux de 30 et 50 p. 100, des fortunes imposantes. Liége
fut, comme une autre ville épiscopale des Pays-Bas, Arras, une ville
de banquiers ou, si l'on veut, d'usuriers. Le rôle que les grands
marchands jouèrent en Flandre fut joué chez elle par les changeurs.
Quant à la classe des ouvriers salariés, elle y manque complètement.
La petite bourgeoisie ne s'y compose que d'artisans et de boutiquiers.
Sa constitution économique et sociale présente donc un caractère
particulier et nous aurons l'occasion de signaler plus loin l'influence
que cet état de choses a exercé sur son histoire.
[Note 49: Il faut faire une exception pour Térouanne, dont le
diocèse était trop peu étendu pour lui procurer une réelle importance.]
VI
DENSITÉ DES POPULATIONS URBAINES
Il a été beaucoup question, dans les pages précédentes, de «grandes»
villes et de «grandes» agglomérations marchandes. Le sens de ces
adjectifs doit être précisé. On n'est grand que par comparaison, et
cette vérité banale suffit à nous prémunir contre l'erreur d'assimiler
les «grandes» villes du Moyen Age aux grandes villes d'aujourd'hui.
Il est évident qu'il faut réduire l'importance des centres urbains à
l'échelle, si l'on peut ainsi dire, de la civilisation au milieu de
laquelle ils se sont développés et, à moins que l'on ne prétende que
l'Europe du XIIIe siècle a nourri autant d'hommes que l'Europe du
XXe, on admettra sans peine que la population urbaine d'il y a huit
cents ans ne peut être mise en parallèle avec la population urbaine
de nos jours. Néanmoins, si évident que cela soit, on ne s'en est
avisé qu'assez tard. On lit encore avec étonnement, dans des ouvrages
tout récents, qu'Ypres, au temps de saint Louis, comptait 200,000
habitants, et que Bruges et Gand étaient peuplés en proportion. La
question mérite la peine d'un sérieux examen. Faut-il rappeler, en
effet, que la démographie est peut-être la plus importante de toutes
les sciences sociales, puisque c'est elle, en définitive, qui, nous
renseignant sur la densité de la population, nous permet, du même coup,
d'apprécier les ressources militaires ou économiques d'un milieu humain
et nous fournit le moyen d'aborder, dans des conditions suffisantes
d'exactitude, l'analyse des phénomènes sociaux qu'il présente. L'étude
même des institutions politiques se trouve intéressée à la solution
du problème. N'a-t-on pas prétendu, avec grande vraisemblance, que la
densité de la population est un des facteurs les plus puissants du
régime démocratique[50]?
[Note 50: C. BOUGLÉ. _Les idées égalitaires_, p. 96 et suiv.]
Malheureusement, le Moyen Age ne nous a laissé que des renseignements
statistiques bien insuffisants. Ce n'est guère qu'au XVe siècle qu'ont
été entrepris çà et là des dénombrements complets. Avant cette date,
nous sommes forcés de recourir, faute de mieux, à des rôles d'impôts,
à des relevés de contingents militaires, à des listes de membres de
métiers, de confréries religieuses, etc., sources fragmentaires et qui
ne peuvent permettre tout au plus que des supputations hypothétiques.
Quelques documents officiels, quelques passages de chroniqueurs nous
apportent bien des chiffres précis. Mais, à l'examen, leur valeur se
dissipe et c'est pour les avoir admis sans critique que l'on a gonflé
au delà de toute vraisemblance les populations urbaines du Moyen Age.
Il est facile de constater que les écrivains médiévaux n'ont attribué
aucune importance à la question du nombre. Sauf les cas très rares
où ils ont eu à leur disposition des relevés exacts, ils enflent
involontairement les chiffres, et les contradictions que l'on relève
parmi eux sont une preuve suffisante du peu de créance qu'il faut leur
attribuer. A vingt ans d'intervalle, deux documents attribuent à la
ville d'Ypres une population de 200,000 et de 40,000 habitants.
La réalité est bien différente. De recherches minutieuses et
pénétrantes entreprises depuis un demi-siècle ressort, sans doute
possible, la très faible population des villes à la fin du Moyen Age.
Si étrange que cela paraisse, il est désormais établi qu'en 1450,
Nuremberg ne renfermait que 20,165 habitants; Francfort, en 1440,
que 8,719; Bâle, vers 1450, qu'environ 8,000; Fribourg en Suisse, en
1444, que 5,200, etc. Le spectacle n'est pas différent si l'on passe
d'Allemagne dans les Pays-Bas. Des documents absolument sûrs nous
apprennent qu'Ypres comptait 10,523 âmes en 1431; 7,626 en 1491 et
9,563 en 1506. D'une manière générale, rien ne nous permet de croire
que ces populations, insignifiantes aux yeux d'un moderne, aient
été plus considérables pendant les siècles précédents. Tout au plus
pourrait-on l'admettre pour Ypres, dont la draperie était en pleine
décadence au XVe siècle. Mais même en supposant que cette décadence
ait eu pour effet un recul formidable du nombre des habitants, il
resterait toujours que l'on ne pourrait, sans invraisemblance, porter
celui-ci, au moment de la plus grande prospérité de la ville, au delà
de vingt mille hommes. Ainsi, au rebours de ce que l'on croyait jadis,
nous devons nous représenter les populations urbaines du Moyen Age
comme n'ayant point dépassé un niveau très bas. Gand et Bruges, qui
comptèrent parmi les centres les plus peuplés de l'Europe continentale,
n'ont certainement pas dépassé, si même ils les ont atteints, les
chiffres de 50,000 et de 40,000 âmes. Louvain, Bruxelles et Liége
peuvent avoir eu de 20 à 30,000 habitants, c'est-à-dire à peu près
autant que Nuremberg et beaucoup plus que Bâle ou que Francfort.
Jusque vers la fin du XIIIe siècle, les villes ont vu croître
presque continuellement, semble-t-il, le nombre de leurs habitants.
L'émigration des gens de la campagne vers les centres industriels ne
paraît point s'être ralentie avant cette date. Mais aux environs de
l'an 1300, on arrive à un état d'équilibre et de stabilité. L'époque
démocratique des communes n'a pas été favorable à leur accroissement.
L'exclusivisme politique qui se manifeste alors les rend moins
accueillantes que jadis. Elles s'ouvrent plus difficilement aux
nouveaux venus et pendant que les populations rurales, autour d'elles,
deviennent plus denses, dans l'intérieur de leurs murailles, le chiffre
des bourgeois n'augmente plus et jusque dans les temps modernes, elles
ne dépasseront pas, sauf grâce à des circonstances exceptionnelles
comme par exemple à Anvers, le niveau auquel elles ont atteint.
On nous excusera d'avoir insisté un peu longuement sur une question qui
peut sembler, à première vue, assez étrangère à l'objet de ce livre. Il
était indispensable pourtant, si l'on voulait apprécier avec netteté
les ressources et la vitalité de ces villes dont nous avons à retracer,
dans les pages suivantes, les luttes politiques et les conflits
sociaux, de consacrer quelque attention à leur situation démographique.
Il n'était pas indifférent de savoir que leur histoire si agitée s'est
déroulée sur un théâtre très restreint. Tout le monde se connaissait
dans les «grandes villes» du Moyen Age et les rivalités des partis
s'y doublaient de rivalités et de rancunes personnelles. Les hommes ne
s'y confondaient pas dans une foule anonyme. Chacun d'eux apparaissait
en pleine lumière avec ses passions et ses intérêts. La politique
n'avait rien d'abstrait et de théorique. On ne combattait pas seulement
pour des programmes: les adversaires se rencontraient face à face et
marchaient l'un contre l'autre en ennemis. Les convictions politiques,
attisées par les antipathies privées, s'exaspéraient facilement dès
lors jusqu'à la férocité.
Mais on comprend aussi tout ce qu'une telle situation devait déposer
au fond des âmes, d'énergie et de vigueur. Surveillé et épié par son
voisin, le bourgeois du Moyen Age sent grandir en lui le sentiment de
la dignité et de la responsabilité personnelles. Chaque homme prend
conscience de sa valeur propre. S'il est sans pitié pour l'adversaire
au moment de la lutte, il saura aussi, quand les intérêts de la ville
seront en jeu, faire son devoir jusqu'au bout et, au besoin, lui
sacrifier sa vie. Comparables à nos petites villes modernes par le
chiffre de leur population, les communes médiévales rappellent par leur
énergie les cités antiques. Elles contrastent de la manière la plus
éclatante avec nos bourgs provinciaux, engourdis dans la monotonie
d'une existence que l'État suffit à garantir et qui n'exige aucun
effort de leurs habitants. C'est que chacune d'elles ne peut compter
que sur soi pour se défendre et pour vivre. Tous les services que
remplit aujourd'hui la puissance publique: ravitaillement, circulation,
fortification, etc., il faut qu'elles s'en acquittent elles-mêmes et
au moyen de leurs propres ressources. Leur maintien exige une tension
constante des volontés, un dévouement continuel à la chose publique.
En présence de nos grandes agglomérations modernes, elles le cèdent
sans doute et de beaucoup pour l'étendue, pour la richesse et pour le
nombre, mais elles l'emportent certainement par la vigueur morale et le
sentiment civique.
CHAPITRE V
Les villes sous le gouvernement des patriciens.
I. Formation et progrès du patriciat.--II. Caractères du gouvernement
patricien.
I
FORMATION ET PROGRÈS DU PATRICIAT.
A ne tenir compte que de la forme des institutions, les constitutions
municipales, dans les Pays-Bas comme ailleurs, ont présenté dès
l'origine et ont toujours conservé un caractère très nettement
démocratique. La communauté politique, telle qu'elle nous apparaît dans
les chartes urbaines, s'étend à toute la bourgeoisie. C'est au nom
de l'université des citoyens (_universitas civium_) que les échevins
exercent leurs pouvoirs. La ville est la chose de ses habitants; elle
constitue une personne morale, un être juridique les englobant sans
exception. Théoriquement, elle vit sous le régime du gouvernement
direct du peuple par lui-même.
Il a dû en être ainsi, en effet, à l'époque des origines. Si mal
renseignés que nous soyons sur la vie politique des premières colonies
marchandes, nous en savons assez pour constater qu'elles connurent tout
d'abord une organisation égalitaire. Non seulement leur population
d'immigrants se composait d'hommes peu différents les uns des autres
par la condition sociale, mais chacun étant intéressé au maintien et
à la défense de la ville naissante prenait nécessairement sa part
aux devoirs qu'imposaient les besoins de la communauté et jouissait
des droits découlant de ces devoirs. Toutefois, cet état de choses
ne put pas durer très longtemps. L'exercice du commerce, avec tous
les aléas qu'il comporte et toutes les chances qu'il réserve aux plus
habiles, introduisit bientôt, parmi la population, des différences très
sensibles de fortune. Peu à peu, le groupe homogène des _mercatores_
se répartit en classes plus distinctes les unes des autres, à mesure
que grandit l'activité économique. La spécialisation des professions
agit dans le même sens. L'artisan se sépara du marchand, puis, parmi
les artisans comme parmi les marchands, de nouvelles nuances vinrent
compliquer le tableau. Il y eut bientôt, au plus tard à la fin du
XIIe siècle, des travailleurs vivant du marché local, des salariés
produisant pour l'exportation et à côté, ou plutôt au-dessus d'eux, des
négociants trafiquant en denrées alimentaires, en matières premières
industrielles ou en objets fabriqués. La bourgeoisie présenta dès lors
toute la série des conditions sociales, depuis la misère du prolétaire
jusqu'à l'opulence du capitaliste.
Il est clair qu'un tel état de choses n'était plus compatible avec
la démocratie égalitaire qui avait régné à l'origine. Sans qu'il fût
pour cela besoin du moindre effort, celle-ci disparut d'elle-même,
évoluant du même mouvement que la communauté économique au sein de
laquelle elle avait pris naissance. On ne changea rien au texte des
chartes urbaines, on n'eut à formuler aucune déclaration de principe
ou à édicter aucune constitution. Par la force des choses, le pouvoir
passa insensiblement aux mains des plus riches. De démocratique, le
régime politique de ces centres de commerce et d'industrie qu'étaient
les villes se transforma en un régime tout d'abord ploutocratique,
puis oligarchique, transformation inévitable et dont la nécessité est
suffisamment attestée par son universalité. Aux bords de l'Escaut et de
la Meuse comme à Florence, les _majores_, les _divites_, les «grands»,
régnèrent désormais sur les _minores_, les _pauperes_, les _plebei_,
les «petits».
Les historiens modernes ont emprunté à l'antiquité, pour désigner cette
classe dominante, le nom de «patriciat» et de «patriciens». L'emprunt,
à vrai dire, n'est pas très heureux. Car les patriciens de Rome, chefs
des clans primitifs de la cité, antérieurs à la plèbe et la soumettant
à leur autorité militaire et religieuse, diffèrent très profondément
des grands bourgeois du Moyen Age, lentement sortis de la masse et
dont l'ascendant politique n'a d'autre support que leur ascendant
économique. On distingue bien çà et là, parmi eux, surtout dans les
cités épiscopales, comme par exemple à Liége, quelques _ministeriales_
du prince territorial. Mais ces exceptions sont trop rares pour
infirmer la règle générale. Là même où on les rencontre, il reste vrai
que les patriciens, dans leur très grande majorité, ne sont autre chose
que des marchands enrichis.
Cela revient à dire qu'ils sont en même temps propriétaires fonciers.
Les instruments du crédit étaient, en effet, trop rudimentaires pour
permettre à un capitaliste de placer ses bénéfices autrement qu'en
terres ou en achats de rentes sur des maisons. Déjà, au XIIe siècle,
les _Gesta episcoporum cameracensium_ nous montrent le premier grand
marchand dont l'histoire des Pays-Bas ait conservé le nom, Wérimbold,
acquérant, à mesure que sa fortune se développe, des revenus fonciers
de plus en plus abondants.
_Census accrescunt censibus
Et munera muneribus_[51].
[Note 51: _Gestes des évêques de Cambrai_, édit. De Smet, p. 125.]
Au XIIIe siècle, le sol urbain presque tout entier appartient à
d'opulents lignages et de nos jours encore, dans maintes villes
flamandes, des noms de rues rappellent le souvenir des patriciens sur
les fonds de qui elles ont été tracées.
Il n'est pas difficile de comprendre que les fils de ces heureux
parvenus se contentèrent souvent de la situation acquise par leurs
pères et abandonnèrent les soucis du négoce pour vivre confortablement
de leurs rentes. Ils y étaient d'autant plus portés que la valeur de
leurs propriétés ne cessa de croître aussi longtemps que la population
urbaine se développa et que les terrains à bâtir se couvrirent de
constructions. Ainsi, toute une partie du patriciat, et c'en est
naturellement la plus ancienne, renonça de bonne heure au commerce
qui avait constitué la base de sa fortune. Ces privilégiés, que les
documents contemporains désignent sous les appellations de _viri
hereditarii_, d'_hommes héritables_, d'_ervachtige lieden_, reçurent
du peuple les sobriquets d'_otiosi_, d'_huiseux_, de _lediggangers_
(flâneurs). Beaucoup d'entre eux, d'ailleurs, augmentaient encore
leurs ressources soit en prenant à ferme la perception des tonlieux et
des revenus du domaine princier ou celle des «accises» urbaines, soit
en prêtant de l'argent à intérêt ou en participant aux opérations de
banque de quelque compagnie de Lombards.
A côté de ces rentiers, que l'on doit considérer comme la partie la
plus stable du patriciat, le commerce continue à grossir les rangs de
la haute bourgeoisie. Dans la plupart des villes, la gilde fournit à
ces nouveaux riches une solide organisation corporative. On a vu plus
haut que l'existence des associations marchandes est fort ancienne
et qu'on peut la faire remonter au XIe siècle. Elles s'ouvrirent
certainement au début à tous ceux qu'attirait le transit régional.
Plus la circulation au dehors était périlleuse, et plus les confrères
éprouvaient le besoin de ne s'aventurer à l'étranger qu'en bandes
nombreuses. D'ailleurs, l'égalité primitive de leurs conditions les
disposait à s'associer facilement les uns aux autres dans leurs courses
vagabondes à la recherche de la fortune. Mais quand la sécurité sur
les grands chemins se fut généralisée et surtout quand l'inégalité des
chances et des aptitudes eut introduit parmi les marchands l'inégalité
des fortunes, confinant les uns dans la classe des détaillants ou des
artisans et réservant aux autres les vastes entreprises, la situation
changea du tout au tout. Dès la fin du XIIe siècle, les gildes des
villes flamandes ne sont plus que des corporations de grands marchands
adonnés au commerce lointain avec l'Angleterre et avec l'Allemagne.
Elles ne reçoivent plus comme membres que des trafiquants en gros. Pour
y entrer, il faut payer une redevance d'un marc d'or, c'est-à-dire une
somme introuvable pour les petites gens. Elles excluent de leurs rangs
les boutiquiers «qui pèsent de trosnel» et les travailleurs manuels
«qui ont les ongles bleus». Un artisan enrichi veut-il s'y faire
recevoir, il doit «abjurer son métier», sortir de sa classe, rompre
avec ses compagnons. Ainsi dès cette époque, la gilde renferme à la
fois les éléments les plus riches, les plus entreprenants, les plus
actifs de la bourgeoisie. Ceux de ses «frères» que les catastrophes du
commerce ont ruinés sont bientôt remplacés par des hommes nouveaux,
sortis des rangs inférieurs de la population.