Examinons tout d'abord le groupe des artisans qui travaillent pour la

satisfaction des besoins journaliers de la population: boulangers,

bouchers, charpentiers, tailleurs, forgerons, potiers de terre ou

potiers d'étain, menuisiers, etc. Indispensables à la bourgeoisie,

ils ne manquent dans aucune ville. Chaque agglomération, grande ou

petite, les possède en nombre proportionné à son importance. De même

que le grand domaine, à l'époque agricole du Moyen Age, s'efforçait

de produire par lui-même toutes les espèces de céréales, de même

toute ville pourvoit indépendamment aux nécessités courantes de ses

habitants. D'ailleurs, ceux-ci ne sont pas seuls à consommer les

objets fabriqués ou préparés par les métiers locaux. «Le territoire

qui servait à approvisionner les marchés urbains servait également à

écouler ses produits. Les habitants du plat-pays apportaient au marché

les moyens de subsistance et les matières premières et achetaient en

retour le travail des artisans des villes. ... Le bourgeois et le

paysan se trouvaient ainsi dans un rapport réciproque de clientèle. Ce

que l'un produisait, l'autre le consommait, et ces relations d'échange

se faisaient en grande partie sans l'intermédiaire de l'argent: tout au

plus celui-ci intervenait-il pour compenser la différence des valeurs

échangées[45]».

[Note 45: J'emprunte ces lignes à M. Bücher, _op. cit._, trad.

Hansay, p. 84.]

Nous nous trouvons donc en présence d'un système économique très

simple, et par là même facile à dominer et à réglementer dans toutes

ses parties. Aussi, la législation que nous avons déjà rencontrée

en matière d'alimentation urbaine se retrouve-t-elle en matière

d'industrie locale, immuable dans ses principes, quoique assez

différente dans ses applications. Le socialisme municipal a trouvé

dans l'organisation des petits métiers sa forme la plus complète, et

l'œuvre qu'il a réalisée dans ce domaine doit être considérée comme

un chef-d'œuvre du Moyen Age. Elle est aussi conséquente dans ses

principes, aussi cohérente dans ses parties, aussi riche dans ses

détails que les plus beaux monuments de l'architecture gothique ou que

les grandes «Sommes» des philosophiques scolastiques.

Le «bien commun» de la bourgeoisie est ici, comme en matière

d'alimentation urbaine, le but suprême à atteindre. Procurer à la

population des produits de qualité irréprochable et au meilleur

marché possible, tel est l'objectif essentiel. Mais, les producteurs

étant eux-mêmes des membres de la bourgeoisie, il faut de plus

adopter des mesures qui leur permettent de vivre de leur travail de

façon convenable. Ainsi le consommateur ne peut être pris seul en

considération, il importe aussi de s'occuper de l'artisan. Une double

réglementation se développe. D'une part, on surveille la fabrication

et la vente, de l'autre, on institue ce que l'on pourrait appeler, en

employant une expression moderne, une législation et une organisation

du travail.

Pour l'une comme pour l'autre, on a recours au même système autoritaire

que nous avons déjà constaté. Des employés spéciaux sont chargés

de l'examen constant et minutieux de l'industrie. Au marché, comme

à l'intérieur des boutiques ou des ateliers, leur présence est

continuelle. Nulle porte ne peut leur être fermée. Jour et nuit ils

ont le droit de pénétrer, comme nos modernes fonctionnaires des

accises, dans tous les endroits où l'on travaille. Pour faciliter leur

contrôle, les règlements municipaux imposent à l'artisan d'exercer

son métier ostensiblement, devant sa fenêtre. Le pouvoir municipal

multiplie les prescriptions qu'il doit respecter. Il fixe, suivant

les branches d'industrie, le genre des outils à employer, la qualité

de la matière première, les procédés à suivre dans l'élaboration du

produit, etc. Les châtiments les plus sévères, de lourdes amendes, la

suspension temporaire, le bannissement punissent les fraudes ou même de

simples négligences. Surtout, et dans le but de rendre la surveillance

plus facile, les diverses espèces de travailleurs sont réparties en

groupes distincts, par professions. Les «métiers» ne sont en effet, à

l'origine, que les cadres dans lesquels l'autorité urbaine classe sous

sa haute direction tous les artisans de la ville. Ils ne constituent en

rien, à la période des débuts, des corporations autonomes. Leurs chefs

(doyens, maîtres, _vinders_, etc.) leur sont imposés par l'échevinage,

leurs règlements ne dépendent que de celui-ci, et c'est tout au plus

s'ils sont consultés lors de leur élaboration. Inutile d'ajouter sans

doute que le travail est obligatoire, et la grève considérée comme un

délit contre le «corps de la ville». Bref, de quelque côté que l'on

se tourne, on rencontre également la barrière du pouvoir municipal

enserrant l'artisan au profit de la généralité. Sa situation est

tout à fait analogue à celle d'un fonctionnaire, et, en réalité, il

est vraiment un fonctionnaire de l'alimentation urbaine. On ne peut

s'avancer plus loin dans la voie du socialisme réglementaire.

Mais cet artisan si soigneusement tenu en bride est d'autre part

protégé avec une sollicitude extraordinaire contre l'éternel adversaire

du travailleur industriel, c'est-à-dire contre la concurrence. Si

sa liberté est partout restreinte, son existence, d'autre part, est

assurée par la même autorité qui le soumet à ses décrets. Tout d'abord,

il n'a pas à craindre l'intervention de l'étranger. Le métier urbain

a exclusivement le droit d'écouler ses produits sur le marché de la

ville. En dehors des foires, les producteurs de l'extérieur ne peuvent

introduire leurs fabricats dans l'enceinte urbaine. Mais il ne suffit

pas de repousser le «forain», il faut encore garantir l'artisan

contre la concurrence de ses propres compagnons. Défense est faite,

en conséquence, de vendre à un prix plus bas que le taux fixé par

les règlements, défense de travailler un nombre d'heures supérieur

à celui dont la cloche du beffroi sonne le commencement et la fin,

défense de se servir d'instruments inusités ou d'en inventer, défense

de perfectionner la technique, défense d'employer plus d'ouvriers que

ne le font les voisins, de faire travailler sa femme ou ses enfants

mineurs, défense enfin et défense absolue de recourir à la réclame et

de vanter sa marchandise au détriment de la marchandise d'autrui. On va

si loin dans cette voie, qu'à Saint-Omer le statut de la halle interdit

au vendeur de saluer les passants, de se moucher ou d'éternuer devant

eux, crainte de le voir attirer ainsi sur son étalage l'attention du

client.

Il est impossible de restreindre davantage la liberté économique de

l'individu et pourtant, durant de longs siècles, pas une protestation

ne s'est élevée contre cet état de choses qui, aux yeux d'un moderne,

paraît le comble de l'anormal et de l'artificiel. C'est qu'il était

admirablement approprié aux conditions du milieu et qu'il répondait

de la manière la plus complète au vœu des artisans. Il est facile de

comprendre qu'ils eussent pu facilement s'en affranchir s'il avait pesé

sur eux comme un fardeau gênant. Or, au lieu d'en exiger l'abolition,

tous veillent unanimement à son maintien. Et cela s'explique de façon

toute naturelle. Produisant, en effet, pour un marché restreint, pour

une clientèle limitée aux habitants de la ville et de la banlieue, le

travailleur ne songe pas à l'extension d'un mouvement d'affaires qui

reste toujours nécessairement identique à lui-même. Chaque maître ne

prétend qu'à recevoir sa part dans l'ensemble immuable des profits

possibles. L'égalité économique apparaît à tous comme la norme

suprême et tous réprouvent au même degré celui qui, soit par fraude,

soit par ingéniosité personnelle, soit par supériorité de fortune,

enlèverait à ses compagnons le pain quotidien, et, ne cherchant que

son intérêt privé, les réduirait à la misère. Bien rares d'ailleurs,

sont ceux qui pourraient espérer de s'élever au-dessus du niveau moyen

de leur classe. Car les artisans vivant du marché local appartiennent

presque tous à la petite bourgeoisie. En règle générale leur capital

ne comprend que leur maison, quelques petites rentes et les outils

indispensables à leur profession. Ils constituent un groupe de petits

entrepreneurs vendant à leurs clients, sans intermédiaire, les produits

qu'ils ont fabriqués au moyen d'une matière première achetée en petite

quantité. Les restrictions mises à la liberté de chacun d'eux sont

dès lors la garantie de l'indépendance économique de tous. Nul, le

voulût-il, ne peut écraser son confrère. Si quelque compagnon, soit

par héritage soit par mariage acquiert des capitaux plus abondants que

ceux de ses pareils, il ne pourra les appliquer à son industrie, et

la supériorité de sa condition personnelle ne lui permettra point de

faire à ses voisins une concurrence désastreuse. Mais l'inégalité de

fortune parmi les artisans semble d'ailleurs un phénomène très rare.

Chez presque tous on rencontre le même genre d'existence et la même

modicité de ressources. A tout prendre, l'organisation économique dans

laquelle ils se trouvent serait plus exactement désignée par l'épithète

d'«acapitaliste» que par celle d'«anticapitaliste».

La solidarité des artisans achève ce que la législation urbaine a

déjà si fermement établi. Entre tous ces hommes de même profession,

de même fortune, de mêmes sentiments, se nouent des liens puissants

de camaraderie ou, disons mieux en parlant comme les documents

contemporains, de fraternité. Dans chaque métier s'organise une

association charitable: confrérie, charité, gilde, etc. Les confrères

s'entr'aident les uns les autres, pourvoient à la subsistance des

veuves et des orphelins de leurs confrères, assistent ensemble aux

funérailles des membres de leur groupe, prennent part côte à côte

aux mêmes cérémonies religieuses, aux mêmes réjouissances. L'unité

des sentiments correspond à l'égalité économique. Elle en constitue

la garantie spirituelle en même temps qu'elle fournit la meilleure

preuve de l'harmonie existant entre la législation industrielle et les

aspirations de ceux auxquels elle s'applique.

IV

LE RÉGIME DES INDUSTRIES D'EXPORTATION.--SALARIÉS ET CAPITALISTES.

Pourtant, cette harmonie ne règne pas dans tout l'ensemble de la

classe des travailleurs. Dans beaucoup de villes, et précisément

dans les villes les plus puissantes, il faut distinguer, à côté des

artisans-entrepreneurs subsistant grâce au marché local, un autre

groupe industriel de nature fort différente. Les centres les plus

anciens de la vie urbaine, nous l'avons vu, ont été créés par des

marchands. Or, ces marchands nous apparaissent, dès l'origine, comme

étendant leurs affaires bien au delà du marché local. Ce sont des

négociants en gros, amenant dans la ville, pour les exporter au dehors,

des produits naturels ou des produits fabriqués. L'industrie urbaine

a nécessairement fourni, de très bonne heure, le principal aliment

de leur commerce. Non point, il est vrai, cette petite industrie qui

se rencontre dans chaque ville et dont nous venons d'esquisser le

tableau, mais l'industrie spécialisée, et par cela même susceptible

d'une extension croissante, que les circonstances ont fait surgir dans

certaines régions privilégiées.

De ces industries spécialisées et dont les produits ont tout de

suite débordé, grâce au commerce, au delà de leurs lieux d'origine,

il en est deux qui se sont développées en Belgique avec une vigueur

exceptionnelle: celle du laiton, dans la vallée de la Meuse et

particulièrement à Dinant, celle de la laine dans la plaine flamande.

L'une et l'autre nous présentent, dans leur organisation, un spectacle

identique et qui contraste aussi fortement qu'il est possible avec

celui de l'industrie locale. Ce serait donc une erreur que de ne

tenir compte que de celle-ci, comme l'ont fait la plupart du temps

les théoriciens de l'économie urbaine. En réalité, le spectacle que

présente l'organisation des villes industrielles les plus avancées,

est moins simple qu'on ne l'a cru. A côté de traits caractéristiques

au Moyen Age, il s'y rencontre des phénomènes presque modernes. C'est

particulièrement dans les Pays-Bas, et plus particulièrement encore en

Belgique, qu'ils se détachent avec vigueur, et c'est à quoi peut-être

l'étude des institutions de cette contrée doit le meilleur de son

intérêt et de sa valeur scientifique.

La différence des débouchés rend compte tout d'abord de la différence

fondamentale par laquelle l'industrie du laiton ou celle de la

laine s'opposent à la petite industrie. Au lieu de produire, comme

cette dernière, pour le marché local, elles produisent en grand et

pour l'exportation. Le batteur de cuivre de Dinant, le tisserand,

le foulon, le teinturier de Gand, d'Ypres, de Bruges, de Douai

ou de Louvain ne ressemblent en rien au boulanger, au forgeron

ou au savetier. A la fois artisans et marchands, ceux-ci vendent

directement à leurs clients les produits de leur travail; ceux-là,

au contraire, sont réduits au rôle de simples ouvriers industriels.

Ils ne se trouvent pas en contact avec le public, ils n'ont de

rapport qu'avec les marchands qui les emploient--marchands batteurs

à Dinant, marchands drapiers en Flandre et en Brabant. Ce sont ces

marchands qui leur distribuent le métal ou la laine qu'ils mettent

en œuvre, c'est à eux que la matière première revient sous forme de

chaudrons ou d'étoffes, et c'est eux enfin qui vendent à la halle ou

transportent à l'étranger ces produits d'un travail qu'ils se sont

bornés à diriger. Entre le négociant et le fabricant existe donc ici

une séparation très nette. Le premier est un capitaliste, le second un

salarié. Il importe peu que les batteurs de cuivre, les tisserands,

les foulons, les tondeurs, etc., soient, comme les autres artisans,

répartis en métiers. Si la forme des groupements est la même de part

et d'autre, elle ne doit point nous tromper sur la nature même de ces

groupements. Car dans les métiers de l'industrie locale, les outils,

l'atelier, la matière première appartiennent au travailleur, comme

le produit même qu'il écoule directement au consommateur. Dans la

batterie et la draperie au contraire, le capital et le travail se sont

dissociés. L'ouvrier, écarté du marché, ne connaît que l'entrepreneur

qui le paie et qui s'interpose entre lui et les acheteurs anonymes

auxquels vont les fruits de son labeur. La vente directe en détail

détermine l'organisation économique des autres artisans. Les métiers

de l'industrie d'exportation, au contraire, alimentent le commerce en

gros, et c'est après avoir passé par une foule d'intermédiaires qu'à

des centaines de lieues de l'endroit de production, les chaudrons

dinantais ou les tissus flamands passent enfin dans les mains d'un

acheteur qui ignorera toujours celui qui les a fabriqués. L'échange

direct, dans lequel on se plaît trop souvent à reconnaître le caractère

essentiel de l'économie urbaine, ne se rencontre donc que dans une

partie de celle-ci. A côté de lui, il faut faire sa place, et une large

place, à cette forme d'échange bien plus compliquée qui nécessite

l'intervention du capital. Bref, les traits par lesquels on a coutume

de caractériser l'industrie du Moyen Age ne s'appliquent point aux

ouvriers des industries d'exportation. Empiétant en quelque sorte

sur l'avenir, ils nous montrent déjà, au XIIIe siècle, le spectacle

que l'industrie à domicile a généralisé dans toute l'Europe après

la Renaissance. Si on a pu s'y tromper, c'est que les industries

d'exportation, nous l'avons déjà dit, ne se rencontrent que dans un

nombre assez restreint de villes. Pour qu'elles aient pu se développer,

en effet, il a fallu un ensemble de circonstances qui, à tout prendre,

sont assez rares. C'est grâce à l'abondance de la matière première,

aux avantages de leur situation géographique, à la possession

traditionnelle d'une technique supérieure que certains centres urbains

purent, dès l'origine, fabriquer des produits aisément exportables et

auxquels leur qualité supérieure valut une diffusion extraordinaire

malgré les entraves du protectionnisme municipal. Il en alla ainsi,

dans cette région de fleuves et de ports qu'est la Belgique, pour

les cuivres dinantais et les draps flamands et brabançons. De très

bonne heure, les uns et les autres figurent dans le commerce européen

à côté des blés du Nord et des vins de France ou des vins du Rhin.

C'est là une situation exceptionnelle sans doute, mais c'est là aussi

une situation fort ancienne. Elle est au moins contemporaine de la

formation de l'industrie locale, et il serait donc inexact de la

considérer comme appartenant à un stade postérieur de l'évolution

économique. En réalité, l'économie urbaine nous présente côte à

côte, dans les pays où elle atteint son développement complet, les

modalités différentes de la petite industrie locale et de l'industrie

d'exportation ou, si l'on veut, de la grande industrie.

C'est par le nombre de leurs membres que les ouvriers adonnés à

celle-ci se différencient le plus nettement des autres métiers

urbains. L'industrie d'exportation, dont le marché est indéfiniment

extensible et la production toujours grandissante peut nourrir des

masses d'hommes, et, dès le XIIe siècle, il est sûr que, de tous côtés,

ils affluent vers elle. On ne possède malheureusement aucune donnée

sûre avant le commencement du XIVe siècle. Mais, dès cette époque, on

peut constater que Gand renfermait environ 4.000 tisserands, chiffre

énorme, si l'on songe que la ville ne comportait certainement pas

alors plus de 50.000 habitants. On ne peut douter que dans les grandes

villes flamandes les artisans de la draperie, avec leurs femmes

et leurs enfants, aient formé la majeure partie de la population.

L'équilibre que les villes médiévales du type courant présentent entre

les diverses professions, est ici complètement rompu à l'avantage de

l'une d'elles, et l'on se trouve en face d'une situation qui rappelle

de très près celle des centres manufacturiers de notre époque. Le fait

suivant suffit à le prouver. A Ypres, en 1431, c'est-à-dire à une

époque où la draperie est en pleine décadence, elle comprend encore

51,6 p. 100 de l'ensemble des professions, tandis qu'à la même date, à

Francfort-sur-le-Main, elle n'y intervient que dans la proportion de

16 p. 100.

Les multitudes ouvrières des grandes villes industrielles paraissent

avoir vécu dans une condition assez rapprochée de celle des modernes

prolétaires. Leur existence était précaire et livrée à la merci des

crises et des chômages. Que l'ouvrage vînt à manquer, les métiers

partout cessaient de battre et des bandes de sans-travail se

répandaient par le pays, mendiant un pain qu'ils ne pouvaient plus se

procurer par leur labeur. Certainement, la situation de ces grands

métiers sur lesquels reposait la richesse de la Flandre était bien

inférieure en stabilité et en indépendance à celle des autres artisans.

De là la turbulence et l'esprit de révolte qui leur sont si souvent

reprochés depuis le commencement du XIIe siècle, et dont ils ont

d'ailleurs donné tant de preuves. En dehors des époques de chômage, la

condition des maîtres, propriétaires ou locataires d'ateliers, était

satisfaisante, mais il en allait tout autrement pour les valets ou

compagnons occupés par eux. Ceux-ci habitent dans les faubourgs de

misérables chaumières louées à la semaine. La plupart du temps, ils

n'ont d'autre propriété que les vêtements qu'ils portent. Ils vont

de ville en ville chercher à louer leurs bras. Le lundi matin, on

les rencontre sur les places, sur les marchés, autour des églises,

attendant anxieusement le patron qui les embauchera pour huit jours.

Pendant la semaine, la cloche des ouvriers (_werkklok_) annonce par

ses tintements le commencement de la besogne, le court intervalle des

repas et la fin de la journée. La paie est distribuée le samedi soir:

elle doit être en argent, suivant les règlements municipaux, ce qui

n'empêche pas les abus du _Truk-System_ de donner lieu à des plaintes

réitérées. Ainsi, les tisserands, les foulons et en général tous les

groupes si variés de travailleurs occupés par la draperie forment

une classe à part au milieu des autres artisans. On ne les reconnaît

pas seulement à leurs «ongles bleus», mais à leur costume et à leurs

mœurs. On les considère comme des êtres de condition inférieure et on

les traite comme tels. Ils sont indispensables, mais on ne craint pas

d'être durs à leur égard, car on sait que la place de ceux qui auront

été ruinés par les amendes ou expulsés par les bannissements ne restera

pas longtemps vacante. Les bras s'offrent toujours aux employeurs en

quantité surabondante. Des masses d'ouvriers vont même chercher fortune

hors du pays; on en rencontre en France et jusqu'en Thuringe et en

Autriche.

En un point, pourtant, mais en un point essentiel, les travailleurs des

industries d'exportation dans les villes du Moyen Age se différencient

des ouvriers des temps modernes. Au lieu d'être réunis dans de grands

ateliers appartenant aux patrons, ils se répartissent entre une

multitude de petits ouvroirs. Le maître tisserand, propriétaire ou plus

souvent locataire d'un ou deux métiers, occupe quelques compagnons

(en général de un à trois) et un apprenti. C'est ce maître qui reçoit

des marchands la matière première et le salaire qu'il distribue à son

personnel après avoir prélevé sa part. Ainsi les travailleurs ne sont

pas directement subordonnés au capitaliste. Au lieu d'être surveillés

par lui, ils ne relèvent dans l'exercice de leur profession que du

contrôle des fonctionnaires municipaux. Mais cette garantie, on le

verra plus loin, sera jusqu'à la fin du XIIIe siècle plus apparente que

réelle. Aussi longtemps, en effet, que le gouvernement urbain appartint

aux riches bourgeois, l'intervention du pouvoir public étant réglée

par eux, ne put les gêner et il suffit de parcourir les actes de la

succession du drapier douaisien Jehan Boine-Broke[46] pour constater

jusqu'où a pu aller, avant la révolution démocratique, l'exploitation

du monde des travailleurs.

[Note 46: Publiés par M. G. Espinas dans la _Virteljahrschrift für

Social- und Wirtschaftsgeschichte_, an. 1904.]

Les anciennes démocraties des Pays-Bas · 第 6 / 16 段