traits généraux la croissance des villes. De ces traits, la plupart ne
se rencontrent point seulement dans les Pays-Bas. On les retrouve, avec
des modifications locales plus ou moins accusées, par toute l'Europe
occidentale. Pourtant, c'est peut-être dans les bassins de la Meuse
et de l'Escaut qu'ils se dessinent avec la plus grande netteté. On
a vu, en effet, qu'à très peu d'exceptions près, toutes les villes
de cette région sont filles du Moyen Age et que ni leur emplacement
ni leur configuration n'ont été influencés par les survivances de
l'Empire romain. Il faut ajouter surtout que l'activité commerciale
et industrielle qui a été le ferment des bourgeoisies belges s'est
développée avec une vigueur particulière le long des deux fleuves dont
elles jalonnent le cours, et il faut jeter maintenant un coup d'œil,
après avoir cherché à décrire les facteurs permanents et généraux de
leur développement, sur les variétés locales par lesquelles ils se sont
réalisés.
Ces variétés sont très nombreuses, et dans les Pays-Bas comme
ailleurs, on distingue facilement des «familles» urbaines. Villes
flamandes, villes liégeoises, villes brabançonnes, villes hollandaises,
constituent autant de groupes, ou, si l'on veut, autant de types de
constitutions municipales.
Dans chacune des grandes principautés territoriales les institutions
des communes accusent une étroite parenté. On ne rencontre point dans
les Pays-Bas le phénomène particulièrement fréquent en France, de
l'adoption par une foule de localités appartenant à des régions très
diverses et relevant de seigneurs différents, du droit propre à quelque
ville dont elles prennent la charte comme modèle. Rien n'y rappelle
la lointaine diffusion des «établissements» de Rouen, par exemple, ou
de ceux de Saint-Quentin[37]. Partout le droit urbain a évolué sur
place, s'adaptant au milieu spécial qui s'imposait à lui, sans faire
d'emprunts au dehors.
[Note 37: Voy. les travaux d'A. Giry. _Les établissements de
Rouen_ (1883), et _Les établissements de Saint-Quentin_ (1887). Je ne
parle naturellement ici que de la période créatrice des institutions
municipales; plus tard, à partir de la fin du XIIe siècle, on a créé
des villes de toutes pièces, et on leur a transporté le droit lentement
élaboré dans les villes anciennes. Au XIIIe siècle, les comtes de
Hollande répandent systématiquement dans la Frise qu'ils conquièrent,
le droit des villes hollandaises.]
Il est instructif encore de constater que ce droit n'est point l'œuvre
de «nomotèthes» analogues à ceux de l'antiquité. Si la tradition
locale conserve, dans plusieurs villes, le nom d'un fondateur, on y
chercherait en vain les traces d'une initiative personnelle en matière
d'institutions. Certes, les chartes municipales sont promulguées
au nom du prince, mais il est trop facile de montrer qu'elles se
bornent à ratifier une situation de fait existant avant elles ou à
octroyer des institutions demandées par les habitants. En réalité, les
constitutions municipales sont nées, dans les Pays-Bas, du libre jeu
de la vie urbaine. Elles sont le produit des circonstances économiques
et sociales. Répondant comme les institutions féodales à un moment
particulier du développement de celles-ci, elles s'y sont d'elles-mêmes
adaptées, et, dans la ville pas plus que dans le fief, il n'est
possible de distinguer au début, ni l'action d'un caractère national
particulier ni l'action d'un législateur.
C'est seulement dans les localités où le commerce s'est développé
de bonne heure et avec une intensité assez grande pour attirer de
nombreux immigrants que sont _nées_ les institutions municipales.
Sans doute, à partir de la fin du XIIe siècle, les villes se sont
éparpillées à travers tous les Pays-Bas. Mais à y regarder de près,
on s'aperçoit que la plupart d'entre elles ne sont que des villes
de formation secondaire. Parti de quelques centres privilégiés, le
mouvement urbain a gagné de proche en proche à mesure que se répandait
l'activité commerciale et qu'elle pénétrait plus profondément dans le
corps social. La bourgeoisie s'est répandue comme elle. Du bord des
fleuves où elle apparaît tout d'abord, elle remonte le long de leurs
affluents, atteint les plaines, puis les montagnes. Des petits bourgs,
des petits marchés locaux, de simples villages même se transforment et
se donnent ou reçoivent de leurs seigneurs des constitutions urbaines.
Mais ce n'est pas là qu'il faut étudier ces constitutions si l'on veut
en saisir la nature propre. Ces types dérivés doivent céder la place au
type primitif et original. C'est pour l'avoir oublié trop souvent que
l'on a compliqué une question en somme assez simple. On a considéré à
tort les survivances que les villes de formation tardive ont conservées
du régime domanial et rural comme les origines de toute l'organisation
municipale. C'est ainsi que l'on a prétendu rattacher celle-ci soit
à l'ancienne organisation judiciaire de l'époque franque, soit à la
«marche»[38] germanique ou à la communauté de village. Il est trop
évident qu'une saine méthode doit procéder autrement, remonter aux
sources mêmes et étudier la formation des bourgeoisies là où elles se
sont constituées tout d'abord. Ce n'est pas aux villes de second ordre
qu'il faut demander le secret des origines de la vie urbaine. Il réside
dans les foyers primitifs du commerce, c'est-à-dire dans les localités
qui, favorisées de tout temps par la nature, sont devenues de grandes
cités mercantiles. Partout ailleurs on ne trouvera que des imitations
postérieures, des appropriations plus ou moins réussies, des copies
plus ou moins exactes.
[Note 38: Je fais allusion ici à la théorie jadis fort répandue de
von Maurer. L. Vanderkindere a cherché à l'appliquer aux Pays-Bas dans
son intéressante étude intitulée: _Notice sur l'origine des magistrats
communaux et sur l'organisation de la marke dans nos contrées_.
Bruxelles, 1874.]
Des types divers que l'organisation urbaine a créés dans les Pays-Bas,
deux seulement sont assez bien connus depuis l'origine pour pouvoir
être décrits dans ce livre: le type liégeois et le type flamand. Les
villes hollandaises, sauf Utrecht, qui présente d'ailleurs une assez
grande ressemblance avec Liége, ne nous dévoilent leurs institutions
qu'à partir du XIIIe siècle. Quant aux villes brabançonnes, quoique
l'on possède sur elles des renseignements plus anciens, elles sont loin
de se prêter aussi bien que leurs voisines de l'Est et de l'Ouest à une
description précise. La Flandre et le pays de Liége nous présentent
d'ailleurs deux types particulièrement caractéristiques et dont se
rapprochent plus ou moins étroitement ceux des autres territoires.
Nous commencerons par le pays de Liége dont les institutions
municipales, moins «évoluées» si l'on peut ainsi dire, que celles
de la Flandre, nous permettront de mieux comprendre, par contraste,
l'originalité de celles-ci.
II
LE TYPE LIÉGEOIS.
Le pays de Liége est l'une des nombreuses principautés épiscopales
constituées par les empereurs au cours du Xe et du XIe siècle. Formé
par des donations successives de comtés et de domaines, il ne présente
pas cette cohérence que l'on remarque dans les principautés laïques
dues aux empiétements continus d'une dynastie puissante rayonnant
d'un point central. Si bizarrement découpé qu'il soit, cependant, il
possède dans la Meuse, de Givet à Maeseyck, un axe géographique. Dès
l'époque carolingienne, Maestricht, situé à l'endroit où la vieille
route romaine de Cologne à Boulogne franchissait le fleuve (_Trajectum
ad Mosam_) présentait une certaine activité commerciale. Beaucoup plus
haut, sur le cours supérieur de la rivière, Huy et Dinant s'adonnèrent
de bonne heure au travail des métaux. Entre celles-ci et celle-là,
Liége même--où saint Hubert avait transporté vers 710 le siège de
l'évêché de Tongres--ne fut pendant assez longtemps qu'une bourgade
insignifiante. Ses prélats carolingiens pourtant se préoccupèrent
de l'embellir et, après la tourmente des invasions normandes, leurs
successeurs, grâce à la faveur persistante des empereurs, reprirent
énergiquement l'œuvre commencée par eux. D'Étienne à Otbert (901-1119)
la ville vit s'élever successivement autour de la cathédrale et du
palais épiscopal sept collégiales et deux grands monastères. Elle
s'entoura de murailles, un pont de pierre fut construit sur la Meuse.
En même temps, la célébrité de ses écoles attirait à l'envi, de tous
les points de l'Europe Occidentale, maîtres et élèves vers cette
«Athènes du Nord». Aux environs de l'an mille, elle était certainement
la première des «cités» des Pays-Bas. Elle se distinguait aussi par
son caractère essentiellement clérical. Sa population marchande le
cédait de beaucoup à celle de Cambrai ou d'Utrecht. Le commerce de
la principauté avait son foyer principal à Maestricht; l'industrie
florissait à Huy et à Dinant. Quant à Liége, c'était essentiellement
une ville de prêtres. Remplie d'immunités et de maisons claustrales,
son sol, pour la plus grande partie, appartenait aux chapitres et aux
abbayes. Ses habitants laïques consistaient surtout en chevaliers et
en _ministeriales_, constituant à la fois la garde et le personnel
administratif des évêques, et en artisans que faisait vivre l'entretien
du clergé.
Rien d'étonnant, dans ces conditions, si les évêques réussirent sans
peine à établir autour d'eux un gouvernement très solide. Depuis Notger
(972-1008) on les voit occupés d'organiser leurs revenus, de prendre
des mesures pour la défense de leurs terres, de détruire les châteaux
des seigneurs pillards. Henri de Verdun, en 1077, empruntant à la
France l'institution de la paix de Dieu, installe à Liége le _judicium
pacis_ qui étend son action à tout le diocèse. Nous en savons assez
pour pouvoir affirmer que les prélats n'épargnèrent aucun effort pour
améliorer et garantir la situation de leurs sujets.
Mais en leur double qualité d'ecclésiastiques et de grands
propriétaires fonciers, ils n'allèrent point au delà d'une conception
politique tout ensemble patriarcale et autoritaire. Excellent pour
la population rurale, leur gouvernement pesa lourdement sur les
bourgeoisies dès que celles-ci commencèrent à éclore dans les villes
de la Meuse. Il répugnait à leur abandonner l'autonomie qu'elles
réclamaient et des froissements ne pouvaient manquer de se produire à
la longue entre un prince et des communes qui ne se comprenaient pas.
La première manifestation des revendications urbaines dans le pays
de Liége remonte à l'année 1066. A la demande des bourgeois de Huy,
l'évêque Théoduin leur accorda le droit de tenir eux-mêmes garnison à
l'avenir dans le château de la ville et de ne se rendre à son appel,
en temps de guerre, que quinze jours après les Liégeois. La charte
qui fut dressée à cette occasion ratifiait de plus un certain nombre
d'améliorations apportées au droit coutumier, mais que le chroniqueur
Gilles d'Orval, «de crainte d'ennuyer ses lecteurs», a cru bon de
passer sous silence. Il nous en dit assez cependant pour que nous
puissions considérer le document hutois comme une des plus anciennes
ratifications de ce que nous avons appelé plus haut le programme
politique des bourgeoisies. Il caractérise nettement d'autre part
la conduite des évêques en présence de ce programme. En effet, les
concessions de Théoduin ne furent pas spontanées. La population dut les
acheter à prix d'argent. Elle les paya du tiers de ses biens meubles et
rien ne montre mieux combien la fortune mobilière accumulée par les
marchands intervint efficacement en faveur du progrès social.
Faut-il attribuer au seul hasard la conservation de la charte de
Théoduin ou s'explique-t-elle peut-être par le développement très hâtif
du commerce hutois? Tout indique du moins que la situation privilégiée
de Huy est plus ancienne que celle de la capitale de l'évêché, beaucoup
moins active au point de vue économique. Mais le mouvement commencé
ne devait plus s'interrompre. Depuis le commencement du XIIe siècle,
il fallut de tous côtés céder aux revendications des bourgeois. La
question urbaine se pose désormais en face des évêques et exige
impérieusement une solution.
Celle que l'on trouva fut une sorte de compromis entre les prérogatives
du prince et les tendances communales à une autonomie complète. Les
villes liégeoises reçurent tous les privilèges essentiels à leur
développement. Elles constituèrent chacune un territoire juridique
spécial possédant son tribunal d'exception. Mais ce tribunal resta
très nettement un tribunal princier. Ses échevins, juges privilégiés
des bourgeois, au nombre de douze dans la capitale et de sept dans
les «bonnes villes», sont exclusivement nommés à vie par l'évêque et
recrutés en partie, au moins jusqu'à la fin du XIIe siècle, parmi ses
_ministeriales_. Ils appliquent sans doute le droit urbain et sont les
gardiens de la coutume urbaine, mais ils ne se présentent point sous
l'aspect d'une magistrature communale.
Dès lors, tous les efforts de la bourgeoisie tendirent à établir à côté
d'eux une institution qui ne relevât que d'elle-même. Elle pouvait bien
laisser aux échevins l'autorité judiciaire, mais elle ne pouvait leur
abandonner l'administration des affaires publiques. Dès le courant du
XIIe siècle, on la voit se donner des jurés élus par elle, assermentés
devant elle et chargés du soin des intérêts communaux. Les évêques,
d'ailleurs, protestèrent énergiquement contre cette innovation illégale
ou, si l'on veut, extra-légale. En 1230, l'un d'eux, Jean d'Eppes,
obtenait de l'empereur une sentence interdisant formellement les
«conjurations» et les «communes» dans tout le royaume d'Allemagne.
Mais la nécessité était trop pressante pour les villes de posséder
une magistrature indépendante. Institués tout d'abord par l'émeute,
les jurés deviennent permanents à la longue, et, après le soulèvement
de toutes les villes du pays, sous Henri de Gueldre (1247-1274),
soulèvement auquel reste attaché le nom de Henri de Dinant, ils
prennent place définitivement dans les constitutions urbaines. Ce sont
les jurés et les deux «maîtres» qui forment désormais le conseil. Mais
ce conseil ne parvient pas à attirer à lui la juridiction des échevins.
Ceux-ci continuent de posséder, jusqu'à la fin du Moyen Age, la haute
justice et la juridiction foncière. Bien plus même, ce n'est qu'au
XIVe siècle qu'ils disparaîtront du conseil et cesseront d'intervenir
dans l'administration urbaine. Le _perron_[39] qui avait été
primitivement le symbole de la juridiction épiscopale deviendra, à la
même époque, par une évolution significative, l'emblème de l'autonomie
communale.
[Note 39: Le perron liégeois, sur lequel on a beaucoup discuté,
n'a été, à l'origine, qu'une croix marquant dans la cité l'immunité
épiscopale.--Sur les institutions liégeoises, cf. le livre récent de G.
Kurth. _La cité de Liége au Moyen Age._ Bruxelles, 1910.]
Les institutions municipales, dans le pays de Liége, présentent donc
deux groupes distincts de magistrats, de nature et d'âge différents.
Les plus anciens, les échevins, forment un tribunal seigneurial;
les plus récents, les jurés du conseil, sont les mandataires et les
représentants de la commune. Les premiers jugent au nom de l'évêque,
les seconds au nom de la bourgeoisie. Leur compétence ne s'étend
qu'aux règlements municipaux et à la juridiction de police. La langue
juridique liégeoise caractérise très exactement cette compétence comme
«juridiction des statuts», tandis qu'elle désigne celle des échevins
par les mots: «juridiction de la loi». Jusqu'au bout, cette distinction
a persisté et, en dépit de tentatives sur lesquelles nous aurons à
revenir, les villes de la principauté n'ont pas réussi à faire passer
sous leur pouvoir le tribunal épiscopal.
III
LE TYPE FLAMAND.
C'est un spectacle bien différent que nous présentent les villes du
comté de Flandre. Ici, les institutions municipales se sont constituées
sans heurts ni conflits avec le prince et se sont développées bien
plus complètement. Il ne faut attribuer en rien cet état de choses
à la race. Car ce serait une grave erreur de croire que la Flandre
du Moyen Age présente, avec le pays wallon des bords de la Meuse, le
contraste d'une contrée purement germanique. En réalité, à partir du
règne d'Arnould Ier (918-965), le comté fut, durant très longtemps, une
principauté bilingue. Étendu de l'Escaut à la Canche, il comprenait au
nord, exactement comme la Belgique moderne, une population de langue
néerlandaise, au sud, une population de langue romane. Ce n'est qu'à
partir des conquêtes de Philippe-Auguste, qui lui enleva l'Artois,
puis de Philippe le Bel, auquel il céda les châtellenies de Lille,
de Douai et d'Orchies, qu'il ne fut plus peuplé que d'habitants de
race thioise. Mais, avant cette époque, le bourgeois d'Arras comme
le bourgeois de Bruges ou de Gand étaient également réputés flamands
et vivaient sous les mêmes institutions. Au sud comme au nord de la
frontière linguistique, les constitutions municipales offraient les
mêmes caractères et l'on ne pourrait citer de meilleur exemple que la
Flandre pour démontrer combien il est vrai que la croissance des villes
est indépendante des particularités ethnographiques et s'explique
essentiellement par le milieu.
Ce milieu leur fut ici exceptionnellement favorable. Plus encore que
la Meuse, l'Escaut formait une puissante artère commerciale et le
pays présentait en outre l'inappréciable avantage d'être baigné par
la mer tout le long de sa frontière occidentale. Le rivage, échancré
par les estuaires de la Canche, de l'Yzer et du Zwin, fournissait
d'excellents ports naturels, tandis que le Rhin et la Meuse venaient
mêler leurs eaux à celles de l'Escaut et faisaient aboutir ainsi à
la Flandre les navigateurs qui suivaient leur cours[40]. Destinée
par la nature à devenir un rendez-vous de marchands, la Flandre sut
profiter d'une situation si avantageuse. A Messines, à Thourout, à
Ypres, à Lille et à Douai s'organisèrent de grandes foires, placées
sous la protection spéciale des comtes et où, dès le commencement
du XIIe siècle au plus tard, des Italiens se trouvaient en contact
avec les négociants du Nord. La conquête de l'Angleterre par les
Normands, en mettant en rapports continuels avec le continent ce pays
qui avait vécu jusqu'alors dans un isolement relatif, augmenta encore
l'activité économique de la région flamande. Entre ces deux estuaires
s'ouvrant en face l'un de l'autre, celui du Zwin et celui de la Tamise,
l'intercourse, désormais, devint permanent et plus intense d'année en
année. La grande île prend, depuis cette époque, pour le commerce du
comté, une importance qui ne cessera plus de croître jusqu'à la fin du
Moyen Age. Et on s'explique facilement qu'il en ait été ainsi quand on
remarque qu'elle fournissait la laine à la draperie flamande.
[Note 40: Sur les conditions géographiques particulièrement
favorables du pays, voyez R. BLANCHARD. _La Flandre_, 1906.]
Car la Flandre n'est pas seulement une région commerciale. Elle est
tout autant, et peut-être plus encore, une région industrielle, et
c'est à quoi elle doit son originalité particulière.
De tout temps, les populations de la côte avaient confectionné des
tissus de laine. Les nombreux moutons nourris dans les prés salés
qui s'allongent derrière la ligne des dunes leur fournissaient en
abondance la matière première. A l'époque romaine, les draps des Morins
et des Ménapiens avaient joui d'une certaine célébrité. L'invasion
franque ne mit pas fin à leur fabrication. Les nouveaux habitants
apprirent des vaincus les procédés de leur technique. Au IXe siècle,
les manteaux dits frisons qui s'exportaient tout le long du Rhin et
se distinguaient par leurs belles couleurs et la supériorité de leur
tissage, étaient originaires du pays de Térouanne. Ainsi, le bonheur
voulut que la draperie flamande se développât dès l'origine sous
l'influence de la tradition industrielle de Rome et bénéficiât, par là,
d'une situation privilégiée.
Pratiquée tout d'abord par les paysans de la côte, la draperie ne
pouvait manquer de se concentrer dans les villes dès l'apparition
de celles-ci. Il serait infiniment intéressant de savoir comment
s'accomplit cette translation. Faute de documents, nous en serons
toujours réduits à l'ignorer. Mais on comprend sans peine que les
tisserands ruraux durent émigrer en masse vers ces endroits où ils
trouvaient tout ensemble, outre des acheteurs pour leurs produits, la
protection des remparts et la liberté personnelle. Au XIIe siècle,
toutes les villes flamandes sont devenues des villes drapières. Leurs
marchands nous apparaissent, avant tout, comme des exportateurs
d'étoffes. La production de celles-ci dépasse de beaucoup, en effet,
les besoins locaux et trouve, à l'étranger, des débouchés de plus en
plus étendus. Bientôt, la laine indigène ne suffit plus à alimenter
les métiers: il faut la faire venir du dehors. C'est à l'Angleterre,
dont les herbages humides nourrissaient une race de moutons à toisons
épaisses et soyeuses, qu'on alla la demander. Depuis le XIIe siècle,
la Flandre fut, jusqu'à la fin du Moyen Age, le meilleur client du
royaume insulaire. Les marchands des villes allaient vendre leurs draps
de l'autre côté de la mer et en rapportaient de pleins chargements de
balles de laine. Il suffit, pour apprécier l'importance de ce commerce,
de rappeler ici la formation de la _Hanse de Londres_, association
puissante de gildes locales adonnées au négoce avec l'Angleterre.
On nous excusera d'avoir insisté aussi longuement sur l'activité
économique de la Flandre. Nulle part, en effet, les villes ne sont
aussi purement les filles du commerce. Rien n'a entravé l'impulsion
vigoureuse qu'il leur a donnée et contre laquelle n'a pu tenir aucune
résistance. Ni l'Église, ni la noblesse n'ont réussi à arrêter l'élan
des bourgeoisies, qui se présentent ici à l'historien sous leur forme
la plus pure, et, si l'on peut dire, la plus classique. Le prince,
seul, eût pu constituer pour elles un sérieux obstacle. Mais pas plus
au haut du Moyen Age que de nos jours, la politique n'était arbitraire.
Elle dut s'adapter partout aux circonstances locales. Si la conduite
des évêques à l'égard des villes trouve son explication, non dans le
caprice des prélats, mais dans l'impossibilité où ils se trouvaient
de céder aux communes l'administration de leurs cités, celle des
comtes de Flandre, en dépit de quelques épisodes sans importance,
prouve clairement qu'ils comprirent tout le profit qu'ils pouvaient
retirer de l'exceptionnelle vitalité du commerce dans leur territoire.
Leur intérêt les poussait à favoriser son développement, et ils n'y
manquèrent pas. Les lois de paix promulguées par eux ordonnent en
termes exprès de respecter les marchands et tous les hommes qui, venus
d'autres contrées, traversent le pays. Charles le Bon (1119-1127) est
loué par un contemporain d'avoir imposé à la Flandre la discipline et
le calme d'un monastère, et, le jour où parvint à Ypres la nouvelle
qu'il était assassiné, les marchands réunis à la foire s'empressèrent
de fuir. Pareillement les comtes pourvoient aux besoins des _portus_,
stations permanentes de ce commerce qui les enrichit. Ils sont pour les
villes naissantes des gardiens vigilants et les aident de toutes leurs
forces à fonder le droit nouveau qui leur est indispensable.
Dès le règne de Robert le Frison (1071-1093), on peut constater que,
dans une certaine mesure, la cause du prince et la cause des villes
sont liées l'une à l'autre. Le coup de force, en effet, par lequel
Robert enleva le comté à son neveu Arnoul fut énergiquement secondé par
toutes les bourgeoisies de la côte, et l'on peut être sûr qu'elles en
furent largement récompensées. Un peu plus tard, en 1127 et 1128, elles
se soulèvent pour venger la mort du bon comte Charles, victime d'un
complot tramé par une partie de la noblesse. Elles ne reconnaissent
Guillaume de Normandie qu'au prix de concessions exorbitantes, le
renversent quand elles le voient les abandonner pour s'appuyer sur
l'élément féodal et font monter sur le trône Thierry d'Alsace, dont la
dynastie n'oubliera jamais qu'elle leur doit le pouvoir.