En général, dans les Pays-Bas, les princes laïques leur furent

plus favorables que les princes ecclésiastiques. Et il est très

compréhensible qu'il en ait été ainsi. Les comtes de Flandre, de

Hainaut, de Hollande, les ducs de Brabant, comme d'ailleurs toute la

haute aristocratie du Moyen Age, n'étaient point sédentaires. Ils

n'avaient pas de résidence fixe et se déplaçaient continuellement

avec leur petite cour à travers leurs terres. Ne se trouvant point

en contact permanent avec la population urbaine, ils eurent donc peu

d'occasions d'entrer en conflit avec elle. Avant le XIIe siècle, la

conduite qu'ils adoptèrent à son égard fut généralement pacifique.

De leur côté, les villes n'eurent garde d'inquiéter un pouvoir qui

les protégeait contre les petits seigneurs locaux, voisins gênants et

dangereux, et qui s'abstenait d'intervenir dans leurs affaires.

Mais les évêques se trouvaient dans une situation toute différente.

Établis à demeure dans leurs cités, ils étaient forcés d'entretenir

avec les habitants de celles-ci des relations journalières et de

s'intéresser à leurs faits et gestes. Plus cultivés que les laïques,

ils professaient en outre une théorie de gouvernement reposant sur

le double principe de l'obéissance à l'autorité spirituelle et à

l'autorité temporelle, toutes deux émanées de Dieu même. A Liége,

à Utrecht, à Cambrai, les prélats excellents que les empereurs

chargeaient de l'administration des diocèses s'efforcèrent durant

tout le Xe et le XIe siècles de maintenir la fidélité au souverain

et la «discipline teutonique[16]». Il semble bien qu'ils aient

remarquablement organisé les institutions domaniales de leurs terres et

que la condition des paysans, sous leur autorité vigilante et ferme,

se soit trouvée singulièrement favorable. La petite noblesse du pays

obéissait moins facilement, et c'est elle sans doute qui provoqua à

Liége, sous l'évêque Éracle (959-971), à Cambrai sous l'évêque Engran

(956-960), des insurrections sur lesquelles nous sommes d'ailleurs très

mal renseignés[17].

[Note 16: Voy. H. PIRENNE, _Histoire de Belgique_, t. I, 3e édit.,

p. 65 et suiv.]

[Note 17: On a voulu considérer ces mouvements, sans la moindre

preuve, comme des essais de commune.]

Il est certain, d'autre part, que les cités épiscopales, plus peuplées

et plus animées que les châteaux des princes laïques, jouirent aussi

d'un ordre et d'une police plus fermes. Les évêques prirent des mesures

de toutes sortes pour en assurer le ravitaillement, y surveiller le

marché, y construire des murs et des ponts. Notger de Liége (972-1018),

détourna un bras de la Meuse pour assainir la ville et pour la

fortifier tout ensemble.

Mais c'est justement cette activité et cette sollicitude des évêques

pour le bien de leurs sujets qui devaient les mettre aux prises avec

ceux-ci. L'immigration des marchands dans les cités, au cours du Xe

siècle, y compliqua la situation, y fit naître des besoins nouveaux et

y suscita des revendications jusqu'alors inconnues. Or, les prélats

ne pouvaient sans danger, au siège même de leur résidence[18],

abandonner aux marchands cette autonomie dont les princes laïques les

laissaient jouir. Ils voulurent tout naturellement les soumettre au

régime autoritaire et patriarcal de leur gouvernement. Peu sympathique

d'ailleurs au commerce, l'Église confondait avec l'usure les opérations

auxquelles il donnait lieu; elle taxait d'_avaritia_ cette tendance à

l'augmentation constante de la richesse dans laquelle les économistes

modernes reconnaissent l'«esprit capitaliste». De là des malentendus,

des froissements, et bientôt une hostilité qui n'attendait qu'une

occasion pour se déclarer[19].

[Note 18: J'emploie cette expression à dessein. En effet, on ne

voit point que les villes secondaires des principautés épiscopales

aient eu à lutter contre les évêques. Dans celle de Liége, Huy obtint

une charte de libertés dès 1066.]

[Note 19: Pour l'attitude du clergé vis-à-vis du commerce, voy.

par exemple la _Vita S. Guidonis_ (_Acta SS. Boll._ Sept., t. IV, p.

43): «Mercatura raro aut nonquam ab aliquo diu sine crimine exerceri

potuit».]

Elle se présenta lors de la querelle des investitures. Mécontents de

leurs évêques impérialistes, les marchands prirent passionnément le

parti du pape. L'opposition religieuse alla de pair chez eux avec

l'opposition politique. Les prêtres qui soulevaient le peuple contre

les prélats simoniaques ne rencontrèrent nulle part des partisans

plus enthousiastes que parmi ces commerçants et ces artisans dont les

revendications économiques trouvaient tout à coup à s'utiliser pour la

bonne cause[20]. L'histoire de Cambrai nous permet de le constater avec

une netteté remarquable.

[Note 20: Il faut comparer ici, avec les événements des Pays-Bas,

ceux qui se passèrent à la même époque dans les villes rhénanes et dans

les villes lombardes. Il importe aussi de ne pas oublier que l'appui

donné au pape par les féodaux pendant la querelle des investitures

s'explique en grande partie par leur intérêt. Grégoire VII eut en

réalité pour lui, dans l'Empire, les deux forces qui allaient dominer

l'avenir: les princes laïques et les villes. L'empereur ne s'appuyait

plus que sur les partisans d'un ordre social en train de disparaître.

Il y a là tout un ensemble de phénomènes dont on tient en général trop

peu de compte dans l'étude de ce grand conflit.]

Pendant le XIe siècle, la prospérité de cette ville s'était largement

développée. Aux pieds de la cité primitive s'était groupé un faubourg

commercial qui avait été entouré, en 1070, d'une enceinte fortifiée.

Mais, placée sous l'administration du châtelain et des officiers de

l'évêque, la population marchande supportait impatiemment leur pouvoir.

Depuis assez longtemps elle se préparait en secret à la révolte,

lorsque, en 1077, l'évêque Gérard II dut s'absenter pour aller recevoir

l'investiture des mains de l'empereur. Il était à peine en chemin

que, sous la direction des marchands les plus riches de la ville, le

peuple s'insurgea, s'empara des portes et proclama la «commune». Les

pauvres, les artisans, les tisserands surtout, secondèrent d'autant

plus énergiquement le mouvement que les sermons d'un prêtre grégorien,

Ramihrdus, leur dénonçaient l'évêque comme simoniaque et excitaient

au fond de leurs cœurs ce mysticisme populaire que nous retrouverons

plus tard si fréquemment mêlé aux soulèvements de la démocratie

urbaine. Favorisée par les tendances toutes pratiques des uns, par

la ferveur religieuse des autres, la commune fut jurée au milieu de

l'enthousiasme général. Essentiellement révolutionnaire, elle prétendit

briser d'un seul coup un régime que ses intérêts aussi bien que sa

foi lui faisaient apparaître doublement odieux, et, en présence de la

collaboration des marchands, des tisserands et de Ramihrdus, on ne peut

s'empêcher de songer à la Florence mercantile, ouvrière et mystique du

temps de Savonarole.

La nécessité de maintenir par la force le régime nouveau qu'on

s'était donné, amena tous les habitants, grands ou petits, à s'unir

étroitement. Il ne pouvait être question ici de s'abandonner à

la direction d'une gilde. Une mesure de salut public, en face du

retour certain de l'évêque, s'imposait inévitablement: ce fut la

«commune» jurée par tous et obligatoire pour tous. Il semble bien, en

effet, que la commune de Cambrai ait été essentiellement militaire.

Son organisation est faite pour la lutte, et il est hautement

caractéristique que ce soit dans une ville épiscopale qu'ait été créé

pour la première fois cet instrument d'affranchissement économique que

tant de cités du Nord de la France et de l'Allemagne rhénane allaient

s'approprier à leur tour.

Nous sommes beaucoup moins bien informés de l'histoire de la

bourgeoisie de Liége que de celle de Cambrai. Des textes du

commencement du XIIe siècle nous permettent d'entrevoir qu'elle avait

usurpé sur la juridiction des chanoines de la cathédrale, puisque

l'empereur Henri IV fut sollicité de confirmer les privilèges de

ceux-ci (1107). Pour Utrecht, nous savons moins de choses encore. On

peut être certain pourtant que la population urbaine ne manqua pas de

profiter de la lutte qui éclata en 1122 entre son évêque Godebold et

l'empereur Henri V. Il est impossible de dire si c'est grâce à cet

événement qu'elle avait obtenu de l'évêque un «privilège» que Henri

ratifia. En tout cas, il est hautement intéressant de constater que,

comme en Flandre et comme à Cambrai, ce sont aussi les marchands qui,

à Utrecht, jouent le premier rôle. On ne peut en douter en voyant

l'empereur, pour s'assurer l'appui de la ville, modifier, à la demande

des _honestiores cives_ le tarif du tonlieu[21]. A Tournai, où le siège

épiscopal, transporté à Noyon au début de l'époque franque ne fut

rétabli qu'en 1146, les sources ne mentionnent aucun conflit et tout

permet de croire que les débuts de l'institution urbaine y furent aussi

pacifiques qu'en Flandre.

[Note 21: WAITZ. _Urkunden zur Deutschen Verfassungsgeschichte_,

1871, p. 28.]

Ici, en effet, nulle hostilité entre les comtes et les bourgeoisies.

Non seulement le prince les laisse se développer à l'aise, mais déjà,

dans la seconde moitié du XIe siècle, on le voit intervenir en leur

faveur. C'est qu'elles sont dès lors assez influentes pour qu'il

soit utile de gagner leur sympathie. Robert le Frison (1071-1093),

arrivé au pouvoir par usurpation, a cherché visiblement à les attirer

à sa cause, et ses successeurs Robert de Jérusalem (1093-1111) et

Baudouin VII (1111-1119) ont continué, à leur égard, la politique

dont il leur a légué l'exemple. Pour la première fois, sous le règne

de ces princes, des concessions formelles établissent en droit la

situation particulière de la population urbaine. Elle reçoit des

privilèges en matière de tonlieu, en matière de service militaire, en

matière de juridiction et de procédure. Dès le début du XIIe siècle,

toute la Flandre, d'Arras à Bruges, est parsemée de villes actives et

florissantes, placées sous la protection du prince, et reconnaissant

ses bienfaits par une fidélité à toute épreuve. En 1127, lors de

l'assassinat de Charles le Bon, elles se lèvent toutes ensemble pour

le venger, et le loyalisme qui leur fait prendre les armes provoque

aussi leur première intervention dans la vie politique du comté. Elles

prétendent intervenir dans le choix du nouveau prince. Elles dictent

leurs conditions à Guillaume de Normandie, sans s'inquiéter des ordres

du roi de France; elles se soulèvent contre lui dès qu'il manque aux

promesses qu'il leur a faites, et c'est elles qui installent sur le

trône une nouvelle dynastie en la personne de Thierry d'Alsace (1128).

II

DÉVELOPPEMENT DU DROIT URBAIN. CONDITION DES PERSONNES ET DES TERRES

DANS LES VILLES

Qu'elles aient vécu en bonne intelligence avec leurs princes ou

qu'elles aient dû les combattre, les villes, un peu plus tôt ou un peu

plus tard, à la fin du XIe siècle ou au commencement du XIIe siècle,

sont arrivées partout à leur but. Elles constituent désormais des

personnes collectives. Leur population n'est plus un simple groupement

d'hommes reconnaissable à ses caractères sociaux. Elle jouit d'un droit

propre: elle est devenue une classe juridique. Comme la noblesse,

la bourgeoisie obtient la reconnaissance légale. Pour celle-là

la profession des armes, pour celle-ci la profession du commerce

et de l'industrie ont eu à la longue pour résultat la possession

officiellement reconnue d'une situation privilégiée. Il importe de

l'analyser et d'en reconnaître les caractères spéciaux.

Ces caractères, faut-il le dire, ne sont point propres aux Pays-Bas.

La formation du régime municipal, dans ses traits essentiels, a été la

même dans les diverses parties de l'Europe. Il ne constitue en rien

un phénomène national. Les transformations économiques dont il est la

conséquence se sont déroulées à travers des péripéties différentes dans

le détail, mais au fond le spectacle est partout identique. Comme la

féodalité, les constitutions urbaines sont le résultat d'une situation

sociale indépendante des races, des langues et des frontières. Sans

doute, les diversités individuelles sont innombrables, mais elles ne

doivent pas faire illusion. A y regarder de près, on voit très bien

qu'il existe des «familles» de villes, mais on remarque aussi que ces

familles s'étendent indifféremment en deçà et au delà des frontières

tracées sur la carte de l'Europe. Elles ne sont déterminées ni par

l'ethnographie ni par la politique. Cologne, Mayence et Worms sont

plus étroitement apparentées à Reims, à Noyon, à Laon, à Cambrai, qu'à

Magdebourg ou à Lubeck; Lille et Arras, dont la population est purement

romane, sont les sœurs de Gand et de Bruges, dont la population n'est

pas moins purement germanique; et réciproquement, il y a beaucoup

plus d'affinité entre Liége et Utrecht qu'entre Utrecht et Amsterdam.

Ce sont les circonstances spéciales, l'emplacement géographique, le

genre particulier du commerce ou de l'industrie de chacune d'elles,

la nature des relations qu'elles avaient avec leurs princes qui ont

imprimé à l'évolution des villes les traits qui les distinguent dans

les diverses régions. Mais la diversité qu'elles présentent ne provient

pas d'une diversité de nature. Partout, le point de départ doit être

cherché dans les causes économiques dont la bourgeoisie n'est en somme

qu'une résultante. Plus ces causes ont été actives, plus est visible

l'action qu'elles ont exercée. Moins elles ont été entravées dans leur

expansion, et plus aussi les constitutions urbaines se présentent

sous leur forme la plus pure et, si l'on peut ainsi dire, la plus

classique. Or, il en a été ainsi dans les Pays-Bas, et spécialement en

Flandre. Plus activement adonnées au commerce et à l'industrie que les

autres contrées situées au Nord des Alpes, ces régions nous permettent

d'étudier dans des conditions particulièrement favorables la naissance

et le développement des institutions urbaines. La vie municipale

s'y est manifestée plus énergiquement et plus purement que partout

ailleurs, et c'est dans ce pays intermédiaire entre les deux grandes

civilisations de l'Occident, ouvert à toutes leurs influences et enfin

divisé lui-même entre la race romane et la race germanique, que l'on

peut le mieux apprécier, grâce à la variété et à la richesse du milieu

dans lequel elle grandit, la nature propre de la ville médiévale.

Le caractère le plus saillant qu'elle présente, c'est de reposer sur

le privilège. Comme le noble, le bourgeois est un privilégié et c'est

par là que la ville du Moyen Age s'oppose le plus clairement à la ville

antique. Dans l'antiquité, la cité est le centre du peuple qui l'a

construite. Il y a ses temples, ses magistrats; il s'y réunit à époques

fixes pour prendre part aux élections ou aux fêtes religieuses. Le

paysan a beau différer du citadin par son genre de vie, il n'en est pas

moins «citoyen» au même titre que lui. Le _jus civitatis_ n'est pas un

droit de classe; il appartient à tous les hommes libres de la nation,

qu'ils habitent dans les murs ou en dehors des murs. Le mot _civitas_

ne désigne pas seulement la cité proprement dite, l'agglomération bâtie

et remparée, il s'applique à tout le territoire dont la cité est tout

ensemble le cœur et le cerveau.

Tout au contraire, la ville médiévale constitue, au milieu du plat-pays

qui l'environne, un être juridique distinct. Dès que l'on a franchi

ses portes, on échappe à la coutume territoriale pour passer sous un

droit d'exception. Entre le rural et le bourgeois, il n'existe ni

communauté d'intérêts, ni communauté civile. Chacun d'eux vit sous son

régime propre, possède ses magistrats, s'administre ou est administré

suivant des principes différents. Le droit commun qui a continué de

régir la campagne, ne s'applique plus à la ville. Elle forme, au milieu

de la plaine que le regard embrasse du haut de son beffroi, un îlot

juridique, une véritable «immunité».

Tout d'abord, elle s'isole du plat-pays par son enceinte murale. Car,

dès le commencement du XIIe siècle, l'agglomération marchande qui a

grandi autour du château primitif a achevé ses travaux de défense.

Encerclée d'un mur ou d'un fossé, elle est, à son tour, une forteresse.

Ce qui était, à l'origine, un faubourg (_foris burgus_) ouvert est

devenu un _bourg_. Il l'est si bien que désormais ses habitants

prennent le nom de _bourgeois_ (_burgenses_)[22]. Dès lors, le vieux

_castrum_ qui s'élève encore au centre de la ville perd toute son

utilité. Construit pour servir de refuge aux paysans des alentours,

son rôle cesse du jour où il se trouve emprisonné au milieu des

maisons. Ses murailles sans emploi ne sont plus entretenues, elles

tombent en ruines ou on les démolit. Il arrivera même fréquemment que

les princes, comme à Gand, par exemple, ou à Valenciennes, céderont à

la ville, comme terrain à bâtir, le sol même sur lequel il s'élève.

Bref, des deux éléments juxtaposés à l'origine, le _castrum_ militaire

et le _portus_ marchand, celui-ci a absorbé celui-là. Et il est

rigoureusement vrai de dire que, dans les Pays-Bas tout au moins, ce

n'est point le _bourg_, mais le _faubourg_ qui a constitué la ville.

[Note 22: La première mention de ce mot en Flandre apparaît en

1056, à Saint-Omer. Il vient évidemment de France où son usage était

déjà ancien à cette époque. Toutefois, comme on l'a vu plus haut,

la langue néerlandaise a conservé, à côté de lui, l'ancien nom de

_poorter_. De la Flandre, le mot _burgensis_ s'est répandu dans le

reste de la Belgique: on le rencontre à Huy en 1066. Puis, de la

Belgique il a gagné l'Allemagne. C'est un phénomène très curieux et

caractéristique pour l'appréciation de la vie urbaine au Moyen Age, que

l'appellation des populations municipales, essentiellement pacifiques,

soit d'origine militaire.]

Mais la ville, en faisant disparaître les châteaux de refuge, s'est

substituée à eux. Elle rend désormais à la population rurale les

services qu'ils lui rendaient. C'est maintenant l'abri de ses remparts

que les paysans viendront chercher en cas de guerre. Pendant des

siècles, à l'approche de l'ennemi, ils s'entasseront, avec leurs

bestiaux et leurs chariots, le long de ses rues et sur ses marchés.

Ainsi, la fortification urbaine remplit un double emploi. Si elle

enclôt l'agglomération municipale, elle ouvre largement ses portes aux

gens du dehors en cas de péril. Elle constitue la sauvegarde du pays

environnant, et la bourgeoisie qui l'a construite à ses frais trouve

dans la sécurité qu'elle y offre aux paysans, la justification de la

prééminence qu'elle s'attribue sur eux et de la sujétion dans laquelle

elle les tient.

Les bourgeois d'ailleurs, sans leurs murailles, exposés à toutes

les attaques et livrés sans défense à toutes les convoitises, ne

pourraient protéger ni leur fortune ni leurs institutions. Le besoin

de défense s'impose à eux plus impérieusement qu'aux autres classes

sociales. Le clergé est sauvegardé par la vénération dont il jouit;

la noblesse et les paysans, vivant de la terre «que l'ennemi ne peut

emporter[23]», sont toujours assurés de réparer leurs pertes après un

pillage ou une invasion. Mais pour les communautés urbaines, dont la

vie économique plus compliquée exige des organes plus nombreux, plus

délicats et surtout plus coûteux, dont l'existence ne se maintient que

par l'exercice de professions variées, requérant des installations de

toutes sortes, un pillage ou une invasion seraient d'épouvantables

calamités. Dès lors, la muraille protectrice est une nécessité

primordiale. Non seulement aucune ville n'est une ville ouverte,

mais encore, dans le budget de chaque ville, les dépenses militaires

dépassent de beaucoup toutes les autres dépenses. Bien plus, même! Il

semble que les premiers impôts urbains n'aient eu d'autre destination

que de parer à l'entretien et à la construction de l'enceinte. Les

amendes prononcées par le tribunal de la ville sont souvent affectées

_ad opus castri_, et à Liége, jusqu'à la fin du Moyen Age, «l'accise»

communale n'a cessé de porter le nom significatif de «fermeté».

[Note 23: Mot du comte Baudouin V de Hainaut, dans GISLEBERT,

_Chronicon Hanoniense_, p. 174 (édit. Vanderkindere).]

Dans cette enceinte de paix[24] qui entoure la ville, règne aussi un

droit de paix. Il faut entendre par là un droit pénal particulièrement

sévère, destiné à maintenir l'ordre public par la terreur d'expiations

impitoyables. Les plus anciens documents du droit municipal abondent en

châtiments corporels: pendaison, décapitation, castration, amputation

des membres. Il applique, dans toute sa rigueur, la loi du talion: œil

pour œil, dent pour dent. _Secundum quantitatem facti punietur_, dit

la charte de Saint-Omer, _scilicet oculum pro oculo, dentem pro dente,

caput pro capite reddet_.

[Note 24: Le chroniqueur Galbert, au commencement du XIIe siècle,

appelle les villes des _loci pacifici_ et les oppose aux _forinseci

loci_.]

Mais ce n'est pas seulement en matière répressive, c'est bien plus

en matière civile que le droit de la ville se distingue de celui du

plat-pays. La procédure y est plus simple et plus rapide, les moyens

de preuve y sont plus perfectionnés. Sur le fond de la vieille coutume

primitive, germe une coutume nouvelle adaptée aux besoins qu'impose

la vie commerciale et industrielle. Tout ce droit, d'ailleurs, nous

échappe pour la plus grande partie car, créé par les besoins de la

pratique journalière, il grandit en dehors et à côté des chartes

concédées aux villes par les princes. De plus, il se modifie rapidement

sous l'influence du milieu si actif dans lequel il naît et dont il

doit suivre les mouvements variés. C'est un droit «journalier», pour

employer l'expression des textes[25]. Non écrit jusque vers le milieu

du XIIIe siècle, il commence à s'inscrire, à partir de cette date, dans

les «bans» ou les _vorboden_ des échevins.

[Note 25: Guillaume de Normandie accorde aux bourgeois de Flandre,

en 1127, «ut de die in diem consuetudinarias leges suas corrigerent».]

La procédure, le droit civil, le droit commercial et le droit pénal

ne caractérisent pas seuls l'originalité juridique des villes. Elle

apparaît plus clairement encore dans tout ce qui touche la condition

des personnes et la condition des terres.

Au début, on l'a vu, deux populations distinctes, celle du _castrum_ et

celle du _portus_ étaient juxtaposées. La première, la plus ancienne,

se composait de chevaliers et de _ministerales_[26], de clercs et de

serfs. La seconde, par suite de l'impossibilité où l'on se trouvait

de déterminer la condition de ses membres, était considérée comme

libre. A la longue, et sous l'influence des causes dont nous avons

parlé, la liberté des immigrants du _portus_ s'est étendue aux vieux

habitants du _castrum_. Le faubourg marchand n'a pas seulement absorbé

le _bourg_ militaire, il lui a aussi communiqué son état juridique. Il

y a fait disparaître, en somme assez rapidement, la servitude, soit

par l'effet des mariages mixtes, soit par l'entrée des serfs dans les

professions commerciales. En même temps, les chevaliers quittaient la

vieille forteresse devenue inutile. Presque tous, dans le courant du

XIIe siècle, abandonnent les villes aux bourgeois et se retirent à la

campagne. On n'en rencontre plus que dans les cités épiscopales, où

la présence de l'évêque en retient un certain nombre. Mais, dans les

localités laïques, en Hainaut, en Flandre, en Brabant, en Hollande,

presque tous émigrent des communes, où ils ne pourraient continuer de

résider qu'en se soumettant au droit nouveau.

[Note 26: On sait que l'on appelle ainsi des hommes non libres par

leur naissance mais qui, employés par leur seigneur à l'administration

ou à la guerre, se sont peu à peu fondus dans la chevalerie.]

Les anciennes démocraties des Pays-Bas · 第 2 / 16 段