Entre l'ancienne population et la nouvelle le contraste est

LES

ANCIENNES DÉMOCRATIES

DES PAYS-BAS

_Bibliothèque de Philosophie scientifique_

HENRI PIRENNE

PROFESSEUR A L'UNIVERSITÉ DE GAND

LES

ANCIENNES DÉMOCRATIES

DES PAYS-BAS

PARIS

ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR

26, RUE RACINE, 26

1910

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays,

y compris la Suède et la Norvège.

Droits de traduction et de reproduction réservés

pour tous les pays.

Copyright 1910,

by ERNEST FLAMMARION.

AVERTISSEMENT

Le nom de Pays-Bas est employé ici dans son acception ancienne,

c'est-à-dire comme désignant l'ensemble des territoires qui constituent

aujourd'hui les départements du Nord et du Pas-de-Calais, ainsi que les

royaumes de Belgique et de Hollande. Les seules démocraties qu'aient

connu ces régions avant nos jours ont été des démocraties urbaines,

et l'on ne s'étonnera donc point qu'il ne soit question que de villes

dans ce petit livre. Il a fallu y accorder une attention particulière

au Moyen Age, où se sont constitués les organismes municipaux dont les

temps modernes ont vu la lente désagrégation. Disons enfin que l'on

s'est préoccupé avant tout, dans les pages suivantes, d'exposer les

causes économiques et sociales qui expliquent la naissance et la chute

du système politique si particulier que l'on avait à exposer rapidement

et dont on n'a pu indiquer que les traits essentiels.

H. P.

LES

ANCIENNES DÉMOCRATIES

DES PAYS-BAS

CHAPITRE I

L'origine des Villes.

I. L'époque romaine et l'époque franque.--II. Châteaux et cités.--III.

_Portus_ et immigrants.--IV. La population marchande et ses

revendications sociales.--V. Le rôle des gildes.

I

L'ÉPOQUE ROMAINE ET L'ÉPOQUE FRANQUE.

Bien que l'un des caractères les plus saillants des Pays-Bas réside

dans le grand nombre de leurs villes et bien que, à toutes les

époques de leur histoire la bourgeoisie y ait joué un rôle politique

prépondérant, la vie urbaine ne s'y est pourtant développée qu'assez

tardivement. La plupart des grandes villes de l'Italie, de la France,

de l'Allemagne rhénane, de l'Autriche danubienne sont antérieures

à notre ère. Au contraire, ce n'est qu'au commencement du Moyen Age

qu'apparaissent Liége, Louvain, Malines, Anvers, Bruxelles, Bruges,

Ypres, Gand, Utrecht, etc. Tongres seule jouit sous l'Empire romain

de quelque importance. Elle ne la devait d'ailleurs qu'à sa situation

dans l'administration provinciale, et, lorsque celle-ci disparut lors

des invasions germaniques, elle perdit pour toujours l'influence

qu'elle avait pendant quelque temps exercée autour d'elle. Arlon et

Namur n'étaient à l'époque romaine que des bourgades de second ordre.

Tournai, plus considérable semble-t-il, fut si profondément atteint par

la conquête franque qu'il fallut transporter à Noyon le siège diocésain

qui y avait été établi et qui n'y revint qu'au XIIe siècle.

Ainsi, à de très rares exceptions près, les villes belges et

hollandaises de nos jours sont d'origine relativement récente, et

il n'y a rien d'étonnant à cela. Situés, en effet, à l'extrémité

septentrionale de l'Empire et touchant au monde barbare, les bassins

de l'Escaut et de la Meuse se trouvaient à l'écart des grandes voies

commerciales et, par cela même, peu accessibles à la vie urbaine

que suscite et entretient le trafic. Une seule grande chaussée les

traversait, courant de l'Est à l'Ouest, de Cologne à Boulogne. Ses

embranchements vers le Sud servaient à exporter les viandes fumées du

pays, qui jouissaient d'une certaine réputation, et les tissus de

laine fabriqués par les paysans morins et ménapiens.

La conquête franque ravagea les provinces de Belgique seconde et

de Germanie inférieure, et modifia en même temps, du tout au tout,

les conditions qui avaient déterminé jusqu'alors leur développement

historique. A partir de l'établissement du _regnum Francorum_, le Rhin

cessa de constituer la frontière de l'Europe civilisée. Les peuples

germaniques se trouvèrent réunis aux peuples romans dans la communauté

d'une même civilisation, et la Belgique, au lieu de la situation

excentrique qu'elle avait occupée durant la période romaine, se trouva

jouir d'une admirable position centrale dans l'Europe amplifiée. Elle

ne constitua pas seulement le point de contact entre les deux grandes

nationalités (romane et germanique) qui devaient faire la civilisation

du Moyen Age, c'est encore à travers son territoire que s'accomplirent

pour une bonne part, les échanges de toute sorte, échanges

intellectuels comme échanges matériels, qui s'opérèrent de l'une à

l'autre. Dès l'époque carolingienne, son isolement a cessé et elle

apparaît comme une des contrées les plus vivantes et les plus prospères

de l'Occident. Elle se couvre de monastères et de grands domaines,

en même temps que la prédilection de Charlemagne pour le séjour

d'Aix-la-Chapelle, fait d'elle, si l'on peut ainsi dire, la banlieue

du palais impérial. Tous ceux qui, des divers points de la chrétienté,

se dirigent vers le souverain, sont contraints de la traverser. Les

denrées de toutes sortes nécessaires au ravitaillement de la cour

sont transportées sur ses fleuves, et c'est encore par ceux-ci que

les monastères des régions du Nord faisaient venir des collines de la

Moselle le vin qu'il leur était impossible de produire sous leur ciel

froid et brumeux.

Dans l'Europe tout agricole de ce temps là, la Belgique, certainement

en avance sur les contrées voisines, présente le spectacle d'un

commerce relativement développé. Quentovic (Étaples) à l'embouchure de

la Canche, Tiel, Utrecht et Durstede sur le Rhin inférieur sont, dans

le Nord, les ports les plus importants de la monarchie carolingienne.

Valenciennes et Maestricht, situés aux endroits où la vieille chaussée

romaine coupe le cours de la Meuse et celui de l'Escaut, deviennent des

stationnements de barques et des lieux d'hivernage pour les marchands.

Enfin, l'abondance des ateliers monétaires prouve que l'usage du

numéraire, signe irrécusable du développement économique, se fait une

place de plus en plus grande à côté de l'antique système des échanges

en nature. Malgré la rareté de nos documents, nous pouvons apercevoir

aussi, dès le IXe siècle, les symptômes d'une activité industrielle

assez développée. Dans les prairies humides de la côte, la draperie des

Morins et des Ménapiens se ranime, et ses tissus, transportés au loin

par les barques de Quentovic, de Tiel et de Durstede propagent jusqu'au

pied des Alpes la réputation des «manteaux frisons». Le travail du

métal commence à se développer dans la vallée de la Meuse, à Huy et à

Dinant.

C'étaient là les manifestations d'une activité qui devait être

bientôt interrompue. La situation géographique des Pays-Bas, en

même temps qu'elle favorisait leur commerce, les exposait aussi aux

attaques du dehors. Nulle part, peut-être, les invasions des Normands

n'accumulèrent plus de ruines que dans cette région si largement

ouverte sur la mer par les estuaires de ses fleuves. De 820 à 891,

elle fut ravagée de fond en comble, et quand la victoire d'Arnoul de

Carinthie à Louvain l'eut enfin débarrassée des pillards, ses ports

n'existaient plus, et les étapes établies par les marchands le long de

ses cours d'eau avaient disparu. Du progrès social accompli au début du

IXe siècle, il ne restait rien.

II

CHATEAUX ET CITÉS.

Pendant l'anarchie à laquelle il venait d'être en proie, le pays avait

changé d'aspect. La nécessité de se défendre contre les barbares

y avait fait élever de toutes parts des fortifications que les

documents de l'époque désignent sous le nom de _castra_, c'est-à-dire

de châteaux. Très différents des tours et des donjons dans lesquels

les barons commencent dès lors à habiter, ces châteaux rappellent

d'assez près les acropoles antiques ou les _oppida_ des Gaulois et des

Germains. Ce sont des enceintes de pierre destinées à servir de refuge

à la population et à mettre à l'abri d'un coup de main soit une abbaye,

soit une résidence princière, soit la «cour» centrale de quelque grand

domaine. Leur forme est très simple: une courtine flanquée de tours,

disposée en plan carré et entourée d'un fossé. A l'intérieur, des

bâtiments claustraux, une église, des greniers, des habitations pour

les serviteurs laïques ou ecclésiastiques, le clergé et une petite

garnison permanente (_milites castrenses_).

Ce furent les comtes, en train de se transformer à cette époque, grâce

à la faiblesse du pouvoir royal et au désordre des institutions,

en princes territoriaux, qui prirent partout l'initiative de ces

travaux de défense. Eux seuls possédaient l'autorité nécessaire pour

contraindre les populations rurales à bâtir les châteaux et pour

diriger une œuvre dont le détail nous échappe, mais qui fut poursuivie

avec une activité singulière.

De leur côté, les évêques ne restaient pas inactifs. Le siège

épiscopal de Tongres, transféré à Maestricht au IVe siècle, avait

été établi par Saint-Hubert, vers 710, dans une bourgade proche de

la _villa_ carolingienne de Herstal, à Liége (_Leudicus vicus_,

_Leodium_). Sous les règnes de Charlemagne et de Louis le Pieux, cette

résidence ecclésiastique fut embellie par ses prélats. Au milieu du

IXe siècle, s'y élevaient déjà deux basiliques et un moustier de

chanoines. L'évêque Hartgar (840-856) y édifia un palais fort admiré

des contemporains, et où se réunissait une petite cour de lettrés.

Mais les Normands parurent et la cité naissante devint la proie des

flammes (881). Le Xe siècle la vit se relever de ses ruines. Richer

(920-945), puis Éracle (959-971) rebâtirent les églises et le palais.

Notger (972-1008) compléta leur œuvre. Sous son règne, Liége acheva de

s'entourer d'une solide ceinture de murailles. Des travaux analogues

furent entrepris vers la même époque à Cambrai, par l'évêque Dodilon

(888-901), à Utrecht et à Tournai.

Princes laïques et princes ecclésiastiques collaborèrent donc, durant

tout le Xe siècle, à la construction d'enceintes défensives. Le peuple

ne prit ici aucune initiative. Il se laissa diriger par l'autorité

publique et seconda ses efforts parce qu'ils répondaient à l'utilité

sociale. De distance en distance s'élevèrent à travers la campagne des

endroits de refuge et tout naturellement, en un temps où le besoin de

protection était le premier des besoins, les habitants des alentours

s'accoutumèrent à considérer comme leurs chefs-lieux ces forteresses

tutélaires.

Tels sont, dans les diverses contrées des Pays-Bas, les premiers

commencements de l'histoire municipale. Ils furent déterminés, on le

voit, par des nécessités d'ordre militaire. Pourtant les châteaux du

Xe siècle n'en sont pas moins les ancêtres des villes futures. Non

seulement ils marquèrent l'emplacement qu'elles devaient occuper[1],

mais l'organisation qui se développa dans l'enceinte de leurs murailles

présente déjà, à certains égards, un caractère urbain.

[Note 1: Cela n'est complètement vrai que des châteaux construits

par les princes laïques. Pour les cités épiscopales, il faut tenir

compte en outre de l'organisation ecclésiastique, qui avait décidé de

leur emplacement.]

La civilisation purement agricole qui, après la chute de l'Empire

romain, régna pendant de longs siècles dans l'Europe Occidentale, avait

naturellement exercé son influence sur toutes les institutions. La

sédentarité des fonctionnaires avait disparu avec les villes. Comme

le roi lui-même, voyageant sans cesse entre ses diverses résidences,

tous les fonctionnaires étaient itinérants. Il n'y avait pas de

capitale au centre de l'État; il n'y avait pas de chefs-lieux dans

ses circonscriptions. Les provinces (comtés) ne constituaient que

de vastes districts ruraux, parcourus constamment par les comtes

qui y rendaient la justice, y levaient les impôts, y convoquaient

les milices, qu'ils conduisaient eux-mêmes à l'armée. Seuls, les

centres de l'organisation religieuse et de l'organisation domaniale

possédaient un personnel permanent de clercs ou de moines pour les uns,

de maires, de «ménestrels» (_ministeriales_), de serfs domestiques[2]

pour les autres. On rencontrait des cités épiscopales, des palais

royaux, des _ville_ seigneuriales: mais toute trace avait disparu de

l'administration à forme municipale de l'époque romaine.

[Note 2: On sait qu'on appelle ainsi les serfs nourris dans la

maison du maître, par opposition aux serfs attachés à la glèbe.]

L'apparition des _castra_, au Xe siècle, fit renaître quelque chose

d'analogue. Les princes territoriaux qui avaient construit ces

forteresses ne pouvaient manquer de les utiliser pour le gouvernement

de leurs terres. Par elles réapparut, bien faiblement encore et bien

incomplètement, ce principe de la sédentarité administrative, qui est

inséparable de toute civilisation avancée. Bientôt les châteaux ne

furent plus de simples lieux de refuge: le commandant de leur garnison,

le châtelain, devint un fonctionnaire chargé de surveiller et de régir,

au nom du prince, la région environnante. Dès la fin du Xe siècle, en

Flandre, on le voit pourvu d'attributions judiciaires et financières, à

côté de ses primitives attributions militaires.

Le château servit également à la réunion des échevins des alentours. De

très bonne heure, on construit à leur usage, dans celui de Bruges, une

maison scabinale. C'est encore au château que s'accumulent les produits

des domaines possédés par le prince dans la région environnante, et que

les paysans acquittent les taxes en nature destinées à la subsistance

de la garnison. Ils y viennent aussi à époques fixes pour assister aux

«plaids généraux» et, en cas de besoin, pour réparer les murailles ou

curer les fossés, corvées obligatoires imposées par l'autorité publique

pour l'entretien d'un bâtiment public. Le château est de plus l'endroit

de perception d'un tonlieu levé sur les chariots qui le traversent

ou sur les bateaux passant par la rivière qui baigne ses remparts.

Enfin, on y établit un marché hebdomadaire, moyen de ravitaillement

indispensable à sa population.

Cette population, faut-il le dire, n'est pas encore une population

de bourgeois, dans le sens du moins où l'on entendra ce mot dans les

siècles suivants. Bien loin de s'adonner à l'exercice du commerce ou

de l'industrie, elle ne produit rien, et, au point de vue économique,

son rôle est celui d'un simple consommateur. Elle se compose de

quelques douzaines d'individus, fonctionnaires, soldats, serviteurs

de toute sorte. Son activité a moins pour objet le château lui-même

que la châtellenie qui l'entoure. A vrai dire, le château n'a même

de raison d'être que par rapport à celle-ci, dont il est le centre

militaire et administratif. Il constitue une sorte de local ouvert aux

gens du dehors, qui lui donnent une animation permanente, mais qui ne

l'habitent pas. Les paysans qui y amènent les récoltes des domaines

princiers, les receveurs et les maires qui viennent y rendre leurs

comptes aux «notaires» du prince, les échevins territoriaux qui y

siègent à la maison scabinale ne résident point dans ses murailles.

C'est de la châtellenie qu'ils viennent, et c'est dans la châtellenie

qu'ils retournent après s'être acquittés de leur mission, si bien que

le château ne nous apparaît en définitive que comme un lieu de passage

pourvu d'un certain nombre de gardiens à poste fixe.

Ce spectacle, que l'on peut constater au Xe et au XIe siècle à Gand,

Bruges, Ypres, Furnes, Lille, Bruxelles, Louvain, Valenciennes, etc.,

se retrouve en ses traits essentiels dans les «cités» épiscopales

d'Utrecht, de Liége, de Cambrai. Là aussi, l'administration se

développe et se complique, mais là aussi on est encore bien éloigné

d'une véritable existence urbaine. La «cité», toutefois, l'emporte

sur le château par sa population plus dense et par le rayonnement

plus grand qu'elle exerce autour d'elle. La résidence perpétuelle

de l'évêque et de sa cour, les clercs de plus en plus nombreux qui

desservent la cathédrale et les autres églises, les moines des

abbayes groupées au centre du diocèse y entretiennent un mouvement

plus intense et y réquisitionnent plus largement leur subsistance au

dehors. De plus, les nécessités de l'administration ecclésiastique y

attirent continuellement, de tous les points de l'évêché, une quantité

de personnes. Que l'on ajoute à cela les plaideurs cités devant le

tribunal de l'official, les maîtres et les élèves des écoles, et c'en

sera assez pour se convaincre de la supériorité des «cités» épiscopales

sur les _castra_ laïques. Mais c'est là une simple différence de degré.

Au fond, leur nature est la même. Les unes comme les autres font

penser à ces forts et à ces «blockhaus» élevés par les Français ou les

Anglais, au XVIIIe siècle, dans les prairies de l'Amérique du Nord et

les forêts du Canada. Comme eux, ce sont essentiellement des postes

militaires et des postes administratifs.

III

PORTUS ET IMMIGRANTS.

Il devait cesser bientôt d'en être ainsi. Les Normands disparus et la

sécurité rétablie, le mouvement commercial que nous avons observé aux

premiers temps de l'époque carolingienne, dans les bassins de l'Escaut

et de la Meuse, ne pouvait tarder de s'y ranimer. Les vieux ports du

IXe siècle, il est vrai, Quentovic, Tiel et Durstede, ne se relevèrent

pas de leurs ruines. Mais de nouveaux centres économiques ne tardèrent

pas à paraître et ils jouirent cette fois d'une prospérité durable.

Grâce à leur excellente situation géographique, les Pays-Bas virent

l'activité commerciale se développer chez eux de meilleure heure que

dans la plupart des autres contrées situées au Nord des Alpes. La

grande étendue de leurs côtes, le voisinage de l'Angleterre, les trois

fleuves profonds qui les traversent et qui les rattachent par des

routes naturelles l'un au Sud de l'Allemagne et aux cols donnant accès

à l'Italie, l'autre à la Bourgogne et au couloir de la Saône et du

Rhône, le troisième à la France centrale, les destinaient à jouer, dans

le bassin de la mer du Nord, le même rôle que Venise, Pise et Gènes

dans ceux de la Méditerranée et de l'Adriatique. Ils constituèrent, dès

le Xe siècle, le point de jonction des deux grands courants du trafic

européen. Par le cabotage de la mer du Nord et de la Baltique, ils se

trouvèrent en contact avec les négociants orientaux qui, à travers

la plaine russe, circulaient entre la Crimée et le golfe de Botnie,

tandis que les marchands italiens, dans leurs voyages vers le Nord,

y aboutissaient naturellement. Si faible qu'ait pu être encore au Xe

siècle le mouvement du commerce international, il se trouva donc plus

fécond que partout ailleurs dans les plaines de Belgique.

Sous son influence salutaire, le régime économique figé jusqu'alors

dans l'immobilité d'une vie agricole sédentaire et locale, s'assouplit

et se réveille. La carrière aventureuse du marchand commence à attirer

les plus entreprenants des serfs domaniaux. Les pauvres, si nombreux

à cette époque où la terre seule peut nourrir l'homme et où il n'y a

pas assez de terre pour chacun, voient se présenter à eux de nouveaux

moyens d'existence: le halage des barques, la conduite des chariots, le

déchargement des marchandises. De plus en plus nombreux, ils obéissent

à l'attraction toujours plus forte que le commerce, en se développant,

exerce autour de lui.

Cette attraction part de foyers déterminés tout naturellement par le

relief du sol, la direction ou la profondeur des cours d'eau. Ils se

constituent d'eux-mêmes aux nœuds, si l'on peut ainsi dire, du transit

régional. On en rencontre au fond des golfes (Bruges), là où une route

vient croiser le cours d'un fleuve (Maestricht, Valenciennes), au

confluent ou à proximité du confluent de deux rivières (Liége, Malines,

Gand), ou encore au point où une rivière cessant d'être navigable, les

bateaux qu'elle porte doivent nécessairement être déchargés (Louvain,

Bruxelles, Douai, Ypres). La circulation commerciale éparpille ses

étapes par le pays. Débarcadères, stations d'hivernage et relais fixent

bientôt autour d'eux des agglomérations d'hommes qui, rompant les liens

qui les ont jusqu'alors attachés à la terre, deviennent les artisans

inconscients du progrès social.

Les documents de l'époque donnent à ces endroits des noms

caractéristiques. Ils les appellent _emporium_, c'est-à-dire entrepôts,

ou plus souvent, et d'un mot qui fera fortune, _portus_. Depuis

longtemps, on désignait ainsi un lieu par lequel, grâce aux avantages

de sa situation, passent habituellement les marchandises[3]. Mais, à

partir du Xe siècle, le _portus_ n'est plus seulement un passage:

c'est le groupement permanent des individus massés en un lieu de

passage. Son nom est dans les Pays-Bas le nom le plus ancien qu'aient

porté les agglomérations urbaines. Durant tout le Moyen Age, en

néerlandais, une ville s'est appelée _poort_ et un bourgeois, _poorter_.

[Note 3: Sur ceci, cf. H. PIRENNE, _Villes, marchés et marchands au

Moyen Age. Rev. hist._, t. LXVII (1898), p. 62 et suiv.; _le même: Les

villes flamandes avant le XIIe siècle. Ann. de l'Est et du Nord_, t. I

(1905), p. 22 et suiv.]

Par une rencontre étrange à première vue et qui n'a rien pourtant que

de très naturel, c'est au pied des châteaux et des cités épiscopales

dont nous parlions tout à l'heure, que les _portus_ vinrent se former,

au cours du Xe siècle. Sans doute ce ne fut point là une règle sans

exception. Les forteresses, les monastères, les sièges diocésains

situés à l'écart des voies du trafic ne virent point se masser autour

de leurs murs les jeunes agglomérations marchandes[4]. Cette fortune

n'échut qu'à ceux-là seuls dont l'emplacement répondait aux nécessités

commerciales. Et ce fut le cas de la plupart d'entre eux. Les endroits

qui se prêtent le mieux à la défense d'un territoire sont, en effet,

ceux aussi vers lesquels se dirige naturellement la circulation des

hommes et des choses. Les chemins stratégiques sont tout à la fois

les chemins du commerce et il en résulta que, marqués les uns et les

autres par la nature, les _castra_ et les _portus_ se rencontrèrent aux

mêmes points.

[Note 4: Ce fut le cas pour Térouanne qui, bien que siège d'un

évêché, resta toujours une bourgade sans importance à cause des

conditions désavantageuses de sa situation.]

Personne d'ailleurs n'éprouvait plus impérieusement que les marchands

le besoin de protection. L'abri que les enceintes emmuraillées

pouvaient fournir en temps de guerre était surtout précieux pour des

gens dont tout l'avoir consistait en biens meubles, et que chaque

guerre menaçait d'une ruine complète. Aussi, s'il arriva parfois qu'un

_portus_ s'établit en rase campagne, on ne tarda guère à le reporter

dans le voisinage du _castrum_ le plus proche. C'est ce que l'on peut

constater pour celui de Lambres, près de Douai, et rien ne nous permet

de croire que cet exemple soit isolé.

Ainsi donc le Xe siècle vit se constituer dans les diverses régions

des Pays-Bas, sauf dans les contrées solitaires et inaccessibles de

l'Ardenne, un grand nombre d'agglomérations en partie double. Deux

éléments complètement différents par leur nature: le _castrum_ (ou la

cité) et le _portus_ s'accolèrent l'un à l'autre. Quelles que soient

les différences locales, le spectacle au fond est partout le même.

On peut seulement constater qu'il est un peu plus compliqué dans

les cités épiscopales. Ici, en effet, le périmètre plus étendu des

murailles permit, semble-t-il, aux marchands de s'installer non point à

l'extérieur, mais, du moins au début, à l'intérieur même de l'enceinte.

Entre l'ancienne population et la nouvelle le contraste est aussi

éclatant qu'il est possible. La première, composée de militaires,

de clercs, de fonctionnaires, de serviteurs, consomme, on l'a vu,

sans rien produire, et d'ailleurs ne s'augmente pas. La seconde,

perpétuellement alimentée de nouveaux arrivants, s'adonne tout entière

à l'exercice du commerce. Au lieu d'être entretenue par les prestations

qu'elle reçoit du dehors, elle ne subsiste que par son travail. C'est,

dans la pleine acception du mot, une colonie[5], et, comme dans toute

colonie, les immigrants dont elle s'accroît sont des chercheurs de

fortune, des aventuriers, des hommes entreprenants et actifs. Le

_castrum_ n'avait été pour les gens de la campagne qu'un refuge

momentané, que le siège d'un marché hebdomadaire, que l'emplacement

d'un sanctuaire vénéré. Ils y passaient, ils n'y résidaient pas. Le

_portus_, au contraire, retient tous ceux qui viennent y tenter un

nouveau genre de vie. Il ne se juxtapose pas seulement au château,

comme un faubourg à une ville: il s'en différencie par l'origine de

ses habitants, par leurs occupations habituelles, par leur condition

juridique.

[Note 5: Des textes du XIe siècle donnent le nom de _colonia_ à

Bruges et à Dinant.]

En effet, dès l'origine, sa population apparaît comme une population

d'hommes libres. Formée d'immigrants venus de toutes parts, ayant

abandonné leurs familles et les domaines sur lesquels ils avaient

vécu jusqu'alors, elle constitue un groupement d'inconnus, une foule

anonyme, au milieu de laquelle il est impossible de reconnaître le

_status_ primitif de chacun de ses membres. Sans doute, puisqu'ils

viennent de la campagne et que la servitude est alors la condition

habituelle de la classe rurale, beaucoup d'entre eux sont fils de

serfs. Mais comment le savoir s'ils ne le dévoilent eux-mêmes? Il peut

bien arriver, et il arrive, qu'un propriétaire des environs, passant

par l'agglomération marchande, y découvre un de ses hommes et le

réclame. Mais de tels incidents sont rares. Car l'étranger, l'homme du

dehors, n'a point d'état civil, et, n'en ayant point, il est traité

comme un homme libre, puisque la servitude ne se présume pas. En

somme, les premiers habitants des villes naissantes n'eurent point à

revendiquer la liberté. Elle leur vint d'elle-même et tout simplement,

en vertu des circonstances sociales de l'époque. Ce n'est qu'à la

longue, et beaucoup plus tard, qu'elle constituera pour eux un droit.

Elle a commencé par n'être qu'un fait.

IV

LA POPULATION MARCHANDE ET SES REVENDICATIONS SOCIALES.

Les documents contemporains comprennent sous le nom de _mercatores_

les premiers habitants des colonies marchandes. Il faut se garder de

donner à ce mot son acception moderne. Les «marchands» des _portus_ du

haut Moyen Age ne constituent évidemment pas une classe de commerçants

spécialisés. On doit les considérer comme un groupe de gens s'occupant

pêle-mêle de vente et d'achat, de production et de transport. On trouve

parmi eux les conditions les plus diverses. Les plus heureux ou les

plus habiles possèdent des barques et des chevaux et passent la plus

grande partie de l'année en lointains voyages, tentant la chance sur

les marchés, et, à travers les péripéties d'une existence vagabonde et

périlleuse, amassant une fortune considérable ou disparaissant dans

quelque rencontre, périssant dans quelque rixe obscure[6]. D'autres

sont de modestes porte-balles, des colporteurs fréquentant les châteaux

ou les cités des alentours. D'autres encore, boulangers, brasseurs,

tanneurs, etc., nous apparaissent comme de simples artisans. Et, de

très bonne heure, dans un certain nombre de villes, ces artisans se

divisent en deux groupes. Les uns s'occupent de la fabrication des

objets indispensables à la subsistance de la population locale; les

autres travaillent pour les marchands-voyageurs qui exportent au loin

leurs produits. En Flandre, dès le milieu du XIe siècle, les tisserands

ruraux s'agglomèrent déjà dans les villes et y constituent les premiers

éléments de cette classe ouvrière dont nous aurons si souvent à nous

occuper dans la suite. Ajoutons enfin à tout cela des bateliers, des

domestiques libres occupés au service des marchands, des débardeurs,

bref tout le personnel nécessaire à l'exercice du trafic et subsistant

grâce à lui.

[Note 6: C'est à tort certainement que M. BUCHER, _Die Entstehung

der Volkswirtschaft_, 2e édit., p. 90, et M. SOMBART, _Der moderne

Kapitalismus_, t. I, p. 219, ont nié la possibilité de fortunes

considérables pendant les premiers temps de l'évolution urbaine. Les

sources de l'époque nous parlent de _mercatores ditissimi_ et nous

donnent même des détails assez précis sur l'origine de la richesse de

certains d'entre eux. Voy. H. PIRENNE, _Villes, marchés et marchands_,

p. 64, 65. Malheureusement, les chroniqueurs de l'époque, tous gens

d'Église, s'intéressent trop peu à la vie commerciale pour que l'on

doive s'étonner de ne pas trouver chez eux autant de renseignements

que l'on voudrait. Il faut tenir compte aussi de ce que la chance a dû

jouer un grand rôle dans la formation des fortunes commerciales.]

La ville naissante, le _portus_ est donc un lieu permanent de commerce.

Ce n'est pas, comme on l'a cru parfois, l'existence d'un marché de

semaine ou celle d'une foire, qui lui a donné naissance. Le marché

ou la foire sont intermittents; ils n'existent que par l'afflux

momentané d'acheteurs et de vendeurs venus de l'extérieur et qui se

dispersent soit après quelques heures, soit après quelques jours.

Tout au contraire, le _portus_ ne se soutient que par une activité

commerciale ininterrompue. Il est le produit de la circulation même des

marchandises. Il naît spontanément du transit régional. Son apparition

est un phénomène analogue à celui qui, de nos jours, fait surgir tant

d'agglomérations nouvelles au croisement des grandes lignes de chemin

de fer, autour des puits de mine ou des sources de pétrole.

Endroit permanent d'échanges, centre d'une activité économique nouvelle

et contrastant avec la civilisation agricole et immobile au milieu de

laquelle il se développe, il doit nécessairement obtenir un régime

qui lui soit approprié. Les marchés et les foires, pendant le peu

de temps qu'ils durent, sont placés sous la protection d'un droit

d'exception et jouissent d'une paix spéciale[7]. Cette paix spéciale,

le _portus_, foire et marché perpétuel, en jouira donc aussi, mais il

en jouira perpétuellement. Elle lui est d'autant plus nécessaire que sa

population, composée d'hommes venus de toutes parts, arrachés à leur

milieu traditionnel, ne peut être maintenue dans l'ordre que par une

autorité impitoyable. Pour réfréner la brutalité des instincts, des

châtiments cruels sont indispensables. Le vieux système des amendes et

des compositions ne suffit plus. On doit organiser une sorte d'état de

siège, et l'on retrouve dans les plus anciens monuments du droit urbain

des traces significatives de la justice sommaire qui a dû régner de

bonne heure au sein des agglomérations marchandes[8].

[Note 7: Voir pour ceci le remarquable ouvrage de M. P. Huvelin,

_Essai historique sur le droit des marchés et des foires_. Paris, 1897.]

[Note 8: Cf. de nos jours en Amérique la loi de Lynch, phénomène en

somme analogue.]

Il en va du droit civil comme du droit pénal. Comment le groupe

marchand pourrait-il se maintenir et se développer sous l'empire des

coutumes formalistes qui ont suffi jusqu'alors à une population toute

rurale? A la procédure naïve et compliquée, aux modes antiques du

gage, du prêt, de la saisie, se substitue un droit plus simple et plus

rapide. Par la pratique journalière du commerce, s'élabore une coutume

nouvelle, un _jus mercatorum_, qui réagit nécessairement sur les

vieilles coutumes territoriales et, dans le _portus_, en modifie peu à

peu le caractère. Répression sévère en matière pénale, procédure rapide

en matière civile, tels sont les besoins primordiaux de la population

urbaine, et telles sont aussi ses revendications les plus anciennes.

Elles vont de pair avec d'autres besoins et d'autres revendications

qui en découlent. Tout d'abord, le changement du droit entraîne

un changement correspondant de l'organisation judiciaire. Il est

évident que les antiques échevinages carolingiens, recrutés dans le

plat-pays et s'assemblant périodiquement entre les murailles des

châteaux, ne peuvent plus servir d'organes à la coutume des _portus_.

Il faudra donc créer pour ceux-ci une cour de justice spéciale, dont

les membres seront nécessairement choisis parmi leurs habitants. Et

l'administration financière ne devra pas moins se renouveler que

l'administration de la justice. Le commerce ne s'accommode point d'un

système élaboré en pleine économie rurale et fait pour une époque où

les échanges en nature l'emportent de beaucoup sur la circulation

monétaire. La taille arbitraire, les prestations brutales du tonlieu

deviennent insupportables dans le milieu marchand. La fortune mobilière

naissante résiste à des institutions fiscales faites pour un temps où

la terre était la seule richesse. Le besoin d'une réforme, ici encore,

se fait impérieusement sentir.

La condition personnelle des individus enfin, doit, elle aussi,

s'adapter aux conditions d'existence de la population marchande. Jeunes

et célibataires pour la plupart, les immigrants des _portus_ furent

forcés de prendre leurs femmes dans les campagnes voisines ou dans le

«château». Mais à la campagne et dans le château, la servitude est

la condition normale du peuple. Ce sont donc des serves que forcément

les hommes du _portus_ vont épouser. Et qu'arrivera-t-il si, leur

appliquant le droit traditionnel dans toute sa rigueur, le maître de

leurs compagnes réclame les enfants qu'elles auront mis au monde?[9]

Sans doute, jusqu'alors personne n'a protesté contre la coutume qui

partage la descendance de deux non-libres entre leurs seigneurs

respectifs. Si exorbitante qu'elle paraisse, elle était en réalité très

naturelle. Les serfs d'un domaine épousaient les serves du domaine

voisin, et le partage des enfants ne consistait, en somme, que dans le

partage de leur travail et laissait subsister la famille. Mais, ce qui

avait été admissible dans le milieu rural et servile, cessait de l'être

dans le milieu urbain. Le paysan avait pu tolérer que la loi domaniale

sous laquelle il vivait atteignît aussi sa lignée. Pour le marchand,

l'idée même d'une telle ingérence devait paraître insupportable et

monstrueuse. Sa femme, en l'épousant devait devenir libre comme lui,

ses enfants naître libres. La coutume, devant le groupe social nouveau

qui surgissait au sein de la nation et auquel elle n'était point

applicable, devait céder encore.

[Note 9: On sait que la condition de l'enfant suit celle de la

mère: _partus ventrem sequitur_.]

Ainsi, du simple fait de l'apparition de groupements marchands sous les

murailles des châteaux, va découler une longue série de conséquences

sociales. Sous la pression de la nécessité s'élabore confusément tout

un programme de réformes. Sans théorie préconçue, sans l'excitation du

moindre idéalisme, des besoins nouveaux réclament leur satisfaction.

Ils tendent à bouleverser tout le droit et toute l'administration de

l'époque. Jamais peut-être, sauf à la fin du XVIIIe siècle et de nos

jours, la civilisation ne s'est trouvée en présence d'une rénovation

aussi profonde. Jamais non plus les circonstances économiques n'ont agi

plus activement et plus directement sur elle.

V

LE ROLE DES GILDES.

On ne comprendrait pas comment le droit urbain a pu triompher--et

triompher en somme assez facilement,--si l'on ne s'avisait point

de deux circonstances qui ont favorisé ses progrès: tout d'abord,

la plasticité des institutions à l'époque de sa naissance, ensuite

la liberté dont les autorités constituées l'ont laissé jouir à ses

débuts. Un droit coutumier, non écrit, traditionnel et rudimentaire,

une administration de forme patriarcale et confiée à des officiers

héréditaires, l'un et l'autre faits pour une civilisation très simple,

se trouvaient incapables de s'imposer aux manifestations nouvelles de

l'activité sociale qui surgirent avec la renaissance du commerce. Les

princes, de leur côté, ne songèrent pas à entraver un mouvement qui,

loin de les menacer, tournait plutôt à leur avantage en augmentant

leurs ressources dans la mesure même où l'essor du trafic rendait leurs

tonlieux plus productifs. Tous, laïques ou ecclésiastiques, ne manquent

pas de prendre sous leur sauvegarde les marchands traversant leur

terre: depuis le commencement du XIe siècle, les paix de Dieu comme les

paix territoriales les placent sous la protection de l'Église ou sous

celle des hauts justiciers.

En revanche, dans les territoires laïques du moins, on ne voit pas

le pouvoir politique intervenir dans l'organisation des colonies

marchandes. Pendant tout le Xe siècle et la plus grande partie du

XIe, il les ignore. Il ne remarque point les différences par où elles

se distinguent nettement du reste de la population régionale. Il ne

modifie en rien pour elles ses principes d'administration. Sans tenir

compte de leur situation économique et des besoins qu'elle leur impose,

il exige d'elles les mêmes prestations, les mêmes services, les mêmes

impôts qu'il exige des autres habitants de la châtellenie ou de la

banlieue. Incapable de s'adapter et de répondre aux nécessités de

leur genre de vie, il leur vend chèrement la protection qu'il leur

accorde, et son autorité ne se fait sentir à elles que comme une

série d'exactions et d'abus. Mais s'il les gêne, il ne les supprime

pas. Il ne leur donne aucune institution propre, mais il ne les

empêche pas de s'en donner. Le principe d'autorité qui a présidé à

l'érection des châteaux cède la place dans les _portus_ au principe du

_self-government_. Dès ses débuts, la vie urbaine se développe dans

la liberté, et c'est par l'association que, suppléant à l'inertie des

représentants officiels de la puissance publique, elle élabore peu à

peu les installations, les ressources et les institutions qui lui sont

le plus indispensables.

De son activité pendant cette première période de débuts et de

tâtonnements, on ne sait et l'on ne saura toujours que bien peu de

choses. L'historiographie de l'époque, confinée dans l'Église et

attentive seulement aux «gestes» des princes et des évêques, ne

s'est point occupée des immigrants obscurs qui préparaient un avenir

dont eux-mêmes ne pouvaient entrevoir la grandeur[10]. Nous en

sommes réduits, pour nous représenter leur organisation primitive,

à rechercher péniblement les traces qu'elle a laissées dans des

documents d'époque plus récente. Elles sont assez nombreuses pour

attester que c'est l'association libre qui constitua parmi eux le

premier principe d'ordre. Elle fut pour ces nouveaux venus, pour ces

«épaves», étrangers les uns aux autres, le succédané ou, si l'on veut,

le remplaçant de l'organisation familiale. Par elle, apparaît dans la

population urbaine, à côté des institutions patriarcales qui ont dominé

jusqu'alors, une forme nouvelle, plus artificielle et plus simple en

même temps, de groupement social.

[Note 10: Gilles d'Orval, par exemple, citant par hasard les

premières lignes de la charte donnée par l'évêque de Liége aux Hutois

en 1066, en passe le reste pour ne pas ennuyer ses lecteurs.]

Il est vrai que l'association est bien plus ancienne que la vie

urbaine. On connaît, dès l'époque franque, l'existence de «gildes»

remontant à l'antiquité germanique. Mais ces gildes primitives ne

semblent avoir eu aucun caractère politique. C'étaient de simples

«compagnonnages» dont les membres s'entr'aidaient les uns les autres,

se réunissaient pour boire ensemble, et dont le caractère religieux,

païen à l'origine, chrétien dans la suite, était fortement accusé. Il

n'en fut plus de même dans les villes. Ici, l'exercice du commerce

transforma complètement l'institution. Essentiellement voyageurs,

les marchands ne pouvaient se risquer seuls au dehors sans courir

le risque de devenir aussitôt la proie de quelque pillard. Ils

furent donc forcés, pour entreprendre avec sécurité leurs lointaines

pérégrinations, de constituer de véritables caravanes. Avant le

départ, dans chaque ville, ils s'assemblent sous le commandement d'un

chef (_Hansgraf, comes mercatorum, cuens des marchands_). A leur tête

marche un porte-bannière (_schildrake_) derrière lequel s'allonge la

file des chariots et des bêtes de somme. Aux caisses et aux ballots

sont attachés les pieux et les toiles des tentes que l'on dressera au

campement du soir, ainsi que les armes, arcs, flèches, épées, dont

les compagnons se serviront à la première alerte[11]. Naturellement,

une telle organisation suppose une discipline rigoureuse et quasi

militaire. Comme les modernes caravanes de l'Orient, ces caravanes

médiévales obéissent à un règlement qui détermine non seulement leur

ordre de marche, mais le rôle et les droits de chacun aux marchés et

aux foires où l'on s'arrête. Les périls courus en commun, l'obéissance

partagée sous le même chef, la solidarité des intérêts et des

sentiments maintiennent entre leurs membres un puissant esprit de

corps. Revenue au logis, l'association ne se dissout pas. Elle se

constitue en gilde, en hanse, en «frairie», en «carité». Dès le XIe

siècle, nous voyons la gilde de Saint-Omer complètement constituée,

et les statuts de la Halle aux draps de Valenciennes nous permettent

d'affirmer que la «carité» de cette ville remonte à une époque aussi

ancienne.

[Note 11: J'emprunte ces traits aux statuts de la Halle aux draps

de Valenciennes. CAFFIAUX. _Mémoires de la Société des antiquaires de

France_, t. XXXVIII (1877), et aux règlements de la Hanse de Londres.

Voy. H. PIRENNE. _La hanse flamande de Londres. Bull. de l'Académie de

Belgique._ Cl. des lettres, 1899.]

Or, ce ne sont point là certainement des phénomènes isolés. La

vraisemblance nous oblige à admettre que, les mêmes causes produisant

les mêmes effets, toutes les localités adonnées au commerce extérieur

ont connu des institutions analogues. En dépit des différences de

détail et de la diversité des noms, toutes ont dû posséder, plus ou

moins nombreuse et plus ou moins puissante, leur association marchande.

Comme à Saint-Omer, chacune de ces associations disposait sans doute

d'un local pour ses réunions, avait des doyens, désignait ses membres

sous le nom de frères et exerçait sur eux une certaine juridiction

corporative. Quelques-unes, chose vraiment extraordinaire, et qui

témoigne de la rapidité du progrès social, avaient un «notaire» ou

un «chancelier» chargé de tenir leurs écritures et que l'on peut

considérer comme le lointain ancêtre des clercs urbains de l'avenir[12].

[Note 12: G. ESPINAS et H. PIRENNE. _Les coutumes de la gilde

marchande de Saint-Omer_, dans _Le Moyen Age_, 1901, p. 189 et suiv.]

Mais à cela ne se bornait pas l'activité des gildes et des «carités».

Elles ne se contentent point de leurs attributions corporatives.

Hardiment, elles se chargent de fonctions publiques, et, puisque les

autorités restent inactives, elles agissent à leur place. A Saint-Omer,

la gilde affecte chaque année l'excédent de ses revenus à «l'utilité

commune», c'est-à-dire à l'entretien des rues, à la construction des

portes et de l'enceinte de la ville. D'autres textes nous donnent le

droit de conjecturer que des faits analogues se rencontrèrent dès une

époque très ancienne, à Arras, à Lille et à Tournai. Dans ces deux

dernières villes, en effet, nous voyons les finances urbaines, au XIIIe

siècle, placées sous le contrôle, ici de la «charité Saint-Christophe»,

là du comte de la Hanse[13].

[Note 13: Voyez L. VERRIEST. _Qu'était la charité Saint-Christophe

à Tournai? Bull. de la Comm. royale d'histoire de Belgique_, 1908, p.

139 et suiv.]

C'en est assez pour justifier ce que nous avancions plus haut et pour

affirmer qu'au milieu de la population hétérogène et, souvent sans

doute, hétéroclite des _portus_ flamands et wallons, l'association

marchande a, pour la première fois, établi quelque ordre et quelque

stabilité. Officiellement elle n'a aucun droit pour agir comme elle

le fait; son intervention s'explique uniquement par la cohésion qui

s'est établie entre ses membres et par l'influence dont jouit leur

groupe. Car, dans les agglomérations urbaines du XIe siècle, les

marchands-voyageurs constituent évidemment une élite. C'est parmi

eux que se rencontrent les hommes les plus énergiques et les plus

entreprenants; c'est parmi eux aussi que commencent à apparaître

les premiers riches. La gilde n'a pas seulement jeté les assises

des constitutions urbaines, elle a encore été, parmi la masse des

immigrants venus de la campagne, le point de départ de la formation de

classes sociales différentes, reposant sur la différence des fortunes.

Les hommes les plus riches ont pris tout naturellement la première

place et joué le rôle le plus actif dans les colonies marchandes,

comme, dans le plat-pays, la fortune foncière a assigné la première

place et donné le rôle le plus actif aux grands propriétaires.

Le caractère aristocratique qu'a revêtu dès l'époque franque la

constitution rurale, le caractère aristocratique que revêtira bientôt

la constitution urbaine s'expliquent par la concentration rapide du

capital, ici du capital foncier, là du capital mobilier, aux mains d'un

petit nombre de privilégiés.

Mais la fortune des marchands profite à la chose publique et l'usage

qu'ils en font justifie l'influence sociale dont ils jouissent.

L'initiative privée rivalise avec l'initiative corporative. A côté des

travaux d'utilité générale secondés par les gildes, on en constate

d'autres, dès le XIe siècle, qui sont dus à des particuliers. De

riches commerçants emploient généreusement leur fortune dans l'intérêt

de leurs concitoyens. L'un d'eux, en 1043, construit une église à

Saint-Omer[14]; un autre, un peu plus tard, rachète à Cambrai le

tonlieu d'une des portes de la ville et pourvoit à l'entretien d'un

pont[15].

[Note 14: GIRY. _Histoire de Saint-Omer_, p. 370.]

[Note 15: _Gestes des évêques de Cambrai_, édit. De Smedt, p. 131.]

Ainsi, on voit apparaître de très bonne heure, au milieu des _portus_,

les premiers linéaments du patriciat urbain. Une classe riche se forme,

qui prend en main la direction de l'agglomération. Influente par son

importance sociale, solide par l'étroite association de ses membres en

un même corps, elle s'essaye à la vie politique. Les revendications

de la bourgeoisie, dont nous avons cherché plus haut à déterminer

le programme, trouvent en elle, tout à la fois, leur organe et leur

champion.

CHAPITRE II

Formation des institutions urbaines.

I. Princes laïques et princes ecclésiastiques. La commune de Cambrai.

Les villes flamandes.--II. Développement du droit urbain. Condition

des personnes et des terres dans les villes.--III. Le tribunal urbain.

Les échevins. Le conseil. Les jurés.

I

PRINCES LAÏQUES ET PRINCES ECCLÉSIASTIQUES. LA COMMUNE DE CAMBRAI.--LES

VILLES FLAMANDES.

Jusque vers le milieu du XIe siècle, les princes, comme on l'a vu plus

haut, ne se sont pas occupés des colonies marchandes. Abandonnées à

elles-mêmes, celles-ci ont créé un simple _état de fait_ auquel manque,

avec la consécration légale, toute garantie sérieuse de durée. Pour

qu'il devienne un _état de droit_, pour que le _portus_ se transforme

en ville, et ses habitants en bourgeois, pour que, enfin, son autonomie

soit officiellement ratifiée et que naissent les institutions

qui doivent la compléter, l'intervention du pouvoir public est

indispensable. Elle est en même temps inévitable. Car l'intensité

croissante de la vie urbaine va nécessairement attirer l'attention des

princes, et depuis lors, de siècle en siècle, leurs rapports avec les

villes ne cesseront plus de se multiplier et de se compliquer.

Les anciennes démocraties des Pays-Bas · 第 1 / 16 段