Nous nous mîmes en devoir, au moyen de nos embarcations, d'aider le

navire assez lourd de notre ami, à arriver à terre. Le calme était

survenu, et notre secours ne fut pas inutile au capitaine Mainfroy.

«Mais, à propos, nous cria-t-il pendant que nous traînions son gros

bâtiment à force de rames, ayez soin, mes camarades, de conduire ma

barque dans l'anse la plus déserte de la côte; et dans l'endroit surtout

où il y aura le moins de douaniers!

--Pourquoi cela?

--La bonne question, pourquoi cela! C'est afin d'avoir le moins possible

de surveillans incommodes. Quoique mon brick ne soit chargé à peu près

que de charbon de terre, j'ai ici quelque petite chose que je serais

bien aise de pouvoir débarquer sans visa et sans contrôle importun. Et

vous le savez bien:

Nous vivons sous un prince ennemi de la fraude.

Vous m'entendez, n'est-ce pas? C'est pourquoi je ne vous en dirai pas

davantage pour le moment.»

Les intentions de l'intègre capitaine furent comprises à merveille et

exécutées avec ponctualité. Nous le nichâmes entre deux rochers, à

l'abri de tous vents et près d'une partie du rivage où l'on ne pouvait

se rendre que par des chemins à peu près impraticables. Le douanier même

qui montait la garde en face de ce mouillage, avait de la peine à se

promener pour se chauffer les pieds dans un aussi mauvais endroit. Le

capitaine Mainfroy déclara que nous l'avions piloté avec une

intelligence digne d'éloges. Il nous poussa sur cette circonstance, une

citation latine ou peut-être bien même grecque, qu'il me serait

difficile de me rappeler aujourd'hui. Il fit encore mieux: il ne

consentit à nous laisser partir de son bord avec nos embarcations,

qu'après nous avoir fourré en contrebande, dans le fond de nos canots,

quelques pièces de cordage qu'il nous engagea à mettre à terre le plus

vite et le plus adroitement que nous pourrions. «Demain, dit-il, nous

nous reverrons. J'espère bien qu'alors je serai débarrassé de toutes les

tracasseries de l'arrivée, et que j'aurai mis en lieu de sûreté tout ce

qu'il y a de _portatif_ à bord.»

Le lendemain, quand nous revîmes notre ami, il avait réussi à dévaliser,

à très-peu de choses près, toute sa prise. Il ne restait plus à bord que

le charbon qu'il n'avait pas pu enlever. Mais les câbles, les

embarcations et la plupart des voiles, avaient passé sous le nez de la

douane et du syndic de la marine, pour être vendus à des receleurs du

pays.

«A présent, nous dit Mainfroy, je puis attendre paisiblement la part

qui me reviendra légitimement sur cette prise. J'ai commencé par faire

comme le roi des animaux, et en vertu d'un droit qui se résume en un

hémistiche.... _Sic nominor leo_. Et si nous bambochions un peu

maintenant, mes amis! Car nous pouvons dire enfin avec Horace:

_Nunc est bibendum_.

--Bambocher, bambocher! cela est bien facile à dire. Mais quelles

bamboches veux-tu faire dans un pays à peu près sauvage?

--Un pays sauvage où j'ai trouvé à vendre toute ma contrebande en

quelques heures! Vous allez voir comme on improvise des fredaines avec

de l'argent. N'y a-t-il pas des filles ici?

--Oui, des filles sales à faire mal au coeur!

--On fait laver et brosser ces filles-là.

--Dans un trou où l'on ne trouverait seulement pas une baignoire au

poids de l'or?

--On envoie ces filles-là se baigner à la mer.

--Dans le mois de janvier?

--Les bains froids à la lame sont toniques. Mais, au surplus, à défaut

de filles, on fait du punch avec du rhum et du sucre, et j'ai encore de

tout cela à bord de ma prise.»

Nous bambochâmes donc avec du punch, et du sein d'une orgie qui dura

quarante-huit heures, notre ami partit à cheval pour Paris, afin,

disait-il, de dépenser son argent sur un théâtre plus vaste. Il voulait

aussi revoir sa famille.

Nous n'entendîmes plus parler de lui.

Deux mois s'étaient écoulés depuis notre séparation, lorsque nous le

vîmes revenir à Brest dans un costume tout différent de celui sous

lequel il était parti après notre bamboche sur la côte de Bretagne.

Notre ami Mainfroy nous apparut en habit marron, suivi par un faiseur de

commissions qui marchait à cinq pas de lui, portant sans beaucoup

d'efforts une valise. Cette valise était vide. Notre camarade, au-devant

duquel je me précipitai tendrement du plus loin que je le vis, me

demanda une dizaine de sous pour payer le jeune homme qui portait ses

effets.

--Je n'ai plus le sou, me dit-il, et ma valise vaut à peine les

cinquante centimes que tu vas donner pour elle. Je ne l'ai fait venir

derrière moi que pour le décorum.

--Comment, tu portes des éperons d'or, et tu as le gousset à sec!

--Dis donc des éperons de cuivre doré, malheureux! Toujours pour le

décorum. Il vaut mieux faire envie que pitié. Va, je me suis joliment

amusé à Paris. C'est ça une ville civilisée! A propos, as-tu toujours

l'habitude de déjeûner?

--Cette question!

--Non, je te demande cela parce que depuis cinq jours que je voyage,

j'ai perdu cette bonne habitude par nécessité.... Déjeûnons pour me

refaire un peu l'estomac à la vie de province.»

Nous déjeûnâmes.

Pendant plusieurs jours Mainfroy dîna, coucha _ad turnum_ sur chacun des

navires de guerre mouillés en rade. Il avait à bord de ces bâtimens

assez d'amis pour vivre une ou deux semaines très-agréablement sans

être obligé de porter deux fois un appétit à bord du même navire. Quant

au blanchissage de son linge, il employait un procédé qui depuis a été

renouvelé avec succès, mais dont, à coup sur, il peut passer pour

l'inventeur. Un cahier de papier à lettres lui suffisait pour changer

chaque jour, pendant une quinzaine, le col de l'unique chemise qu'il

possédât; et quand il se promenait d'un air grave, l'habit boutonné

jusqu'au menton, on aurait juré, à quatre pas de lui, que le liseré

blanc qui relevait l'éclat de sa haute cravate noire, n'était rien moins

que de la batiste nouvellement repassée. Ce n'était pourtant autre chose

qu'une rognure de papier vélin. La nécessité, comme il disait, est bien

la plus ingénieuse de toutes les couturières.

Mainfroy se promenait du reste assez peu depuis qu'il n'avait plus

qu'une paire de bottes. Il attendait des jours meilleurs pour reprendre

son essor et se dégourdir les jarrets au gré de sa vive et pétulante

imagination.

Ces jours meilleurs qu'il attendait dans le _statu quo_ avec la

résignation d'un vrai sage qui n'a plus de chaussure, arrivèrent enfin.

Il trouva à s'embarquer comme sous-lieutenant à bord d'un corsaire de

Brest.

Sous-lieu tenant! c'était justement le grade qu'il avait déjà occupé dès

son début dans la carrière. Il accepta ce poste avec une tranquillité

apparente qui ne nous présagea rien de bon, à nous qui connaissions

l'homme.

Il partit une seconde fois pour recommencer sa fortune sur mer, après

avoir mangé avec nous les avances qu'il avait reçues en s'enrôlant à

bord du corsaire brestois.

La première des prises que fit ce corsaire fut confiée à Mainfroy, qui

déjà avait fait preuve d'habileté en ramenant au port un mauvais bateau

monté par un mauvais équipage. Le corsaire revint de sa croisière; mais

Mainfroy ne revint pas avec sa prise. Cette fois-là nous n'eûmes pas

même la consolation de penser qu'il avait eu le malheur d'être fait

prisonnier de guerre par les Anglais. Nous le crûmes, au bout de

quelques mois, englouti pour jamais au fond de ces flots sur lesquels il

avait voulu tenter audacieusement la fortune.

Bien des événemens autrement importans que la perte de notre ami

Mainfroy s'étaient passés en France depuis notre séparation. Mais le

souvenir de ce cher collègue, si vif, si original, était resté si

profondément gravé dans nos coeurs et notre mémoire, que jamais mes

camarades et moi nous ne nous rencontrions sans parler de sa jolie

figure, de ses cols de chemise en papier, et du goût qu'il avait

toujours eu pour la bamboche et les grands hasards.

Le sort ayant voulu que je commandasse des bâtimens marchands après mon

exclusion de la marine royale et royaliste en 1815, je courus sur ces

divers navires, pendant plusieurs années, une bonne partie du globe; et

jamais je ne séjournai dans un pays étranger sans parler de mon ancien

camarade corsaire, comme si tous les rivages que j'abordais dussent

m'entretenir de lui. Mais j'avais un secret pressentiment qu'un jour je

finirais par apprendre de ses nouvelles sur des plages lointaines. Il y

a des sortes d'amitié qui sont un peu comme l'amour, et qui ne perdent

jamais totalement les illusions qui les consolent d'un chagrin pourtant

sans espoir.

On m'avait donné pour consignataire d'un beau navire que je conduisis à

Bahia en 1820, un excellent homme chez lequel on dînait fort bien alors.

Un dimanche, étant à table avec plusieurs personnes que je ne

connaissais pas, la conversation vint à rouler sur les jeunes Français

qui avaient rempli les mers de l'Amérique du Sud du bruit de leurs

exploits flibustiers. Je ne sais comment je trouvai le moyen de placer

le nom de mon ami Mainfroy, au milieu de tous les contes que l'on

débitait au dessert; mais ce que je sais fort bien, c'est qu'il m'arriva

de parler en termes assez gais du caractère et des fredaines de mon

ancien camarade. Un officier français, devenu général buénos-ayrien, qui

se trouvait au nombre des convives, m'arrêta tout court à moitié de ma

narration pour m'adresser ces sévères paroles:

«Monsieur le capitaine, je connais particulièrement la personne sur le

compte de laquelle vous vous égayez avec un peu trop de légèreté

peut-être. Son nom n'est pas _Mainfroy_, comme vous le dites, mais bien

Manfredo. C'est un des hommes à qui la république que j'ai l'honneur de

servir doit le plus: et si, comme vous nous l'avez donné à entendre, le

capitaine Manfredo vous fait l'honneur d'être un de vos amis, je ne puis

que vous en faire mon très-sincère compliment. Je bois à sa glorieuse

santé.»

Le ton de cette solennelle remontrance me coupa net le fil de l'histoire

que j'avais commencée. Dès que je me trouvai un peu remis de mon

embarras, je m'empressai, du mieux qu'il me fut possible, de

recueillir, de la bouche du général indépendant, des informations sur le

compte de mon ex-collègue. Mais le général se montra si réservé dans

toutes les réponses qu'il daigna faire à mes pressantes questions, que

je n'appris rien de plus que ce qu'il m'avait déjà dit sur son compte.

Enfin, je venais de savoir que Mainfroy existait encore, qu'il s'était

distingué au service de la république, et qu'un jour je pourrais

peut-être le revoir couvert de gloire et chargé des riches dépouilles

des ennemis qu'il avait vaincus.

Peu de jours après mon singulier entretien avec le général de

Buénos-Ayres, mon consignataire me convia à dîner chez lui, avec un air

de finesse et d'espièglerie qu'il ne mettait pas ordinairement dans les

formes de ses invitations ordinaires. «Vous rencontrerez à ma table, me

dit-il, une personne que vous ne serez pas mécontent d'y voir!

--Une jolie personne, quelque dame de votre connaissance, peut-être?

--Oui, une fort jolie personne même, et que je connais depuis peu. Oh!

vous la connaissez aussi, mon gaillard.... Mais je ne puis vous en dire

davantage aujourd'hui: c'est une surprise agréable que je vous ai

ménagée. A demain donc!

--A demain!»

Je crus être tombé en une bonne fortune, et quoiqu'à Bahia la chose soit

assez rare, je n'attachai pas une grande importance à l'espoir flatteur

que j'aurais pu concevoir sur l'aventure du lendemain.

Je me rendis un peu tard à l'invitation du brave M. R.... Tout le monde

était déjà à table, et l'on mangeait silencieusement les premiers plats

qui venaient d'être servis. Une place était vide: c'était la mienne, et

je m'en emparai sans que les convives levassent la tête de dessus leur

assiette, pour remarquer mon arrivée. Je me trouvai placé entre le

général que j'avais déjà vu, et un invité que je ne connaissais pas.

Je me disposais à manger le potage que le maître de la maison venait de

me faire passer, lorsque mon voisin l'inconnu, en me regardant le visage

et en me donnant une grande tape sur l'épaule, s'écria avec l'accent de

la surprise et de la joie:

«Et comment va mon brave et digne camarade?»

Je lève les yeux sur l'individu qui m'adresse ainsi la parole: c'était

mon ami Mainfroy.

Les témoins de cette rencontre si imprévue semblèrent prendre plaisir à

nous voir nous embrasser et nous serrer l'un contre l'autre avec toutes

les marques d'une vieille et sincère amitié. Mon ami s'était essuyé la

bouche du coin de sa serviette, pour mieux me coller sur le visage ses

lèvres encore barbouillées de sauce. Je ne restai pas, comme on peut

bien le croire, en reste de démonstrations de tendresse avec lui. Notre

reconnaissance fut parfaite.

«Et par quel hasard, lui demandai-je après le premier coup de feu,

ai-je le bonheur de te retrouver ici, toi que pendant six à sept ans

j'ai cru mort?

--Mais, mon bon ami, par un hasard que, toujours supérieur à la

destinée, je me suis fait moi-même. Va, il s'est passé bien des

événemens dans ma vie depuis ma paire de bottes à éperons dorés et mes

cols de chemise en papier. Heim, te souviens-tu de ma manière de me

faire du linge blanc?

--Est-ce qu'on peut oublier jamais les souvenirs d'un si bel âge? Mais

qu'as-tu donc fait, mon pauvre camarade, depuis notre séparation?

--Eh! des choses assez drôlettes. J'ai fait presque toujours la course;

car ici le pays est on ne peut plus favorable au développement du mérite

des jeunes marins qui veulent devenir quelque chose. Ils sont toujours

en guerre civile dans les États de la Nouvelle-Union; et les Européens

qui se vouent à la profession de corsaire et qui savent l'exercer,

jouissent ici de la plus grande considération. J'ai servi la république

de Buénos-Ayres.

--Même avec distinction, d'après ce que m'a dit M. le général.

--J'ai servi aussi le gouvernement brésilien.

--Mais ces deux États ont été cependant en guerre l'un contre l'autre.

--C'est justement pour cela que je les ai servis tous les deux. Mais je

te conterai tout ça quand nous aurons fini de dîner, car nous avons bien

des choses à nous dire depuis le temps que nous ne nous sommes vus....

Ce pauvre ami, qui m'eût dit que je l'eusse retrouvé aujourd'hui!...

Messieurs, je vous demande bien des pardons; mais quand après une si

longue absence on se revoit, on semble n'exister que pour l'ami que l'on

retrouve.

--Faites, faites, Messieurs: rien de plus naturel, reprirent les

convives.

--Mais, en vérité, je ne te trouve nullement changé, continua Mainfroy.

C'est ton ancien visage, un peu sombre, et un peu passé au soleil.

--C'est comme toi! tu as toujours ton air de jeune fille, de timidité

même, et sans les roses de ton teint qui ont un peu bruni aussi.....

--Finissez donc, vil flatteur!

.....Présent le plus funeste

Qu'au pu faire _aux amis_ la colère céleste.

--Mais, à propos, Mainfroy, parles-tu encore latin et grec? Les

citations ont-elles été toujours leur train?

--Moi! Ah! tu te souviens encore de mes distiques et de mes sentences!

Non, mon ami, j'ai renoncé à toutes ces pompes de la pédanterie.

Naviguant sans cesse au milieu de matelots et de marins assez peu

lettrés, j'ai totalement négligé le culte des antiques Muses. Ces

gaillards-là m'ont gâté même toute mon érudition. J'ai appris seulement

quelques petites chansons maritimes et anacréontiques que je braille

passablement au besoin en société joyeuse. Là se borne maintenant toute

ma littérature.

--Ah! vous chantez, capitaine? se prit à dire notre Amphitryon. Je vous

saisis au mot, et vous allez nous faire entendre quelque chose de votre

crû.

--Très-volontiers, Messieurs. Je me sens d'autant moins disposé à faire

des façons aujourd'hui, que j'ai besoin de répandre ma joie de quelque

manière que ce soit. Je vais donc vous chanter de petits couplets

composés il y a quelques dix années par deux aspirans de nos amis. Il

n'y a pas de dame ici, et l'on peut se permettre, je crois, la chanson

de bord. D'ailleurs, Messieurs, les couplets que je me propose de vous

faire entendre pourraient se chanter dans une maison d'éducation de

jeunes demoiselles, sans que la plus prude d'entre elles se crût en

droit de faire la moindre petite grimace.»

Je me disposai, comme tous les autres convives, à écouter la chanson de

notre troubadour.

«C'est, me dit-il avant de commencer, _le Départ de Lorient_. Tu

connais cela comme ta poche; nous chantions ces couplets dans toutes nos

bamboches.... Messieurs, on répétera en choeur, si vous le voulez bien,

le refrain de chaque couplet. Cela dit, je commence, et attention à

aller de l'avant à mon commandement. Ne vous scandalisez pas.

» A propos, c'est sur l'air de _Tirlemont, ville du Diable_. Ne vous

scandalisez pas

» M'y voici:

»Adieu Lorient, séjour de guigne,

Nous partirons demain matin,

Le verre en main.

Cent bouteilles de jus de vigne,

Du départ marqueront l'instant.

Adieu Lorient,

Adieu Lorient,

A. A. Adieu Lorient!

«Répétez donc, Messieurs, et soutenez la voix mieux que ça!»

Tout le monde répéta tant bien que mal.

«Le moment des combats s'avance:

Des combats oubliées l'horreur

Pour voir l'honneur.

Amis, songeons qu'à la vaillance

Toujours on donne, après l'action.

Double ration. (_ter._)

»Allons donc, ensemble: _Double ration_!!! C'est mieux, cela!

»Je connais un cas dans la vie

Où _Soifier_[L], par un sort nouveau,

Boira de l'eau.

C'est lorsqu'une vague ennemie

Sera sa dernière boisson

Et son poison. (_ter_.)

»Des couplets qu'ici je vous chante,

Les auteurs sont deux bons enfans,

Deux aspirans[M].

Sur _l'Eylau_, sur _la Diligente_,

Ces deux vrais amateurs de rack

Ont mis leur sac!» (_ter._)

[L] _Soifier_ ou _soifeur_, buveur qui a toujours soif et qui _soife_

toujours. C'est un terme d'orgie.

[M] Ces couplets, qui eurent un grand succès dans la marine, furent en

effet composés par MM. Luco et Rinjard, deux aspirans de la division

navale de Lorient, embarqués sur le vaisseau _l'Eylau_ et la corvette

_la Diligente_.

Après avoir beaucoup bu et beaucoup chanté encore, les convives, que la

gaîté de mon ami avait mis en verve, commencèrent à causer entre eux au

sein du nuage que formait, sur la table et dans l'appartement, la fumée

de dix à douze cigarres allumés depuis une demi-heure. Mainfroy, qui ne

trouvait plus à s'occuper au milieu de tout ce monde, me prit

par-dessous le bras, et, m'entraînant dans le jardin, il me dit:

«Viens-t'en faire un tour. Nous avons à nous dire des choses beaucoup

plus intéressantes que celles que nous entendons ici. Prends ton

chapeau: j'ai des cigarres en poche, et le temps est magnifique.»

Une fois au grand air, et seuls tous deux, la conversation alla vite,

comme on peut bien le penser.

«Tu sauras d'abord, me dit-il, que je ne me nomme plus Mainfroy. J'ai

changé ce nom-là contre celui de Manfredo. Si bien que depuis

très-long-temps on ne m'appelle plus dans toute l'Amérique méridionale

que le _capitaine Manfredo_! Je t'aurais bien appris cette petite

substitution euphonique à table, mais j'ai jugé que cela aurait pu

paraître singulier à tous ces gens-là.

--Et qu'as-tu donc fait depuis ton départ de Brest et pendant les six

années que tu as passées loin de nous?

--J'ai commencé d'abord par enlever la prise que l'on m'avait confiée à

bord du corsaire où l'on m'avait accordé la place de sous-lieutenant.

Puis après, avec ma prise, je suis venu à Carthagène, où j'ai tout vendu

pour mon compte. On parle dans l'histoire, d'un général qui brûla ses

vaisseaux pour se fermer le chemin de sa patrie. Moi, j'ai fait mieux:

j'ai vendu mon navire pour m'ôter la possibilité de rentrer en France.

Je voulais faire forcément de grandes choses dans ces mers-ci.

--Et as-tu réussi à satisfaire ton ambition?

--J'ai réussi au-delà de mes espérances. Pendant la guerre entre le

Mexique et l'Espagne, j'ai été tour à tour Mexicain pour prendre les

navires espagnols, et Espagnol pour courir sur les bâtimens mexicains.

Lorsque les hostilités ont ensuite éclaté entre le Brésil et

Buénos-Ayres, je suis devenu Brésilien contre les Buénos-Ayriens, et peu

de temps après Buénos-Ayrien contre les Brésiliens, mes anciens

compagnons d'armes. Et dans ce changement de nations et de patrie, il

m'est arrivé souvent, à bord des corsaires que je commandais, de

reprendre, sous un pavillon, les navires marchands que j'avais déjà pris

pour le compte du gouvernement que je ne servais plus. J'ai enfin, tel

que tu me vois, défendu ou combattu sept à huit causes différentes, mais

toujours avec loyauté. J'ai été naturalisé Mexicain, Colombien,

Brésilien, Buénos-Ayrien, Chilien et Péruvien, sans jamais avoir abjuré

intérieurement ma qualité de Français. Si tous les pays ont voulu de

moi, ce n'est pas de ma faute. Je n'ai voulu sincèrement adopter aucun

d'eux pour ma patrie. Je n'ai cherché à m'approprier que leur argent, et

à le dépenser le plus joyeusement possible sur la terre même que mes

profusions avaient pour but de féconder.

--Et la fortune que tu as cherchée par tant de moyens et en, bravant

tant de périls, a secondé tes voeux, il n'y a pas de doute?

--Oui, je suis très-riche, mais je n'ai fait aucune épargne. Je

m'enrichis à tout moment, à la minute, parce que j'ai toujours de

l'argent sous la main; mais je n'en prends que lorsque j'en ai besoin.

--Et de la considération, tu en as acquis beaucoup à Buénos-Ayres, à ce

que l'on m'a assuré, du moins?

--Oui, mais de la considération de Buénos-Ayres. Là on m'estime assez,

parce que je puis valoir, au bout du compte, un peu mieux que ceux qui

m'ont fait une réputation. Mais ailleurs on m'a souvent regardé comme un

_écumeur de mer_. Ce n'est pas l'embarras, j'ai assez passablement

_écume_ les mers que j'ai parcourues depuis quelques années.»

Je parlai à mon ami de femmes, de conquêtes et de plaisirs, et de toutes

ces choses enfin qu'on n'oublie jamais à notre âge dans les entretiens

intimes.

«Les femmes, me répondit-il, n'ont jamais occupé une grande place dans

mes idées ni dans l'ordre des choses de ma vie presque épopétique. Je

les ai toujours regardées comme des trouvailles agréables que l'on

pouvait faire en route, mais jamais comme un but ou même comme un moyen

d'arriver à ce but. J'en ai eu de toutes les espèces, et je pourrais

dire de toutes les couleurs; mais aucune d'elles, quelque séduisante

qu'elle pût être, ne m'aurait pas fait oublier dix minutes l'heure

d'aller à ce que j'appelais mon devoir. On peut cueillir çà et là une

jolie fleur que l'on trouve sous ses pas; mais je donne comme le plus

grand fou d'entre tous les fous du globe, le monomane qui emploie toute

sa vie à cultiver une tulipe sur laquelle d'autres monomanes mettront

une somme de vingt à trente mille francs. Parlons maintenant d'autre

chose. Tu sais à présent toute ma vie; tu connais ma position. Que

puis-je faire pour toi?

--Mais rien, mon bon ami, je pense.

--Je reconnais bien là ta vieille et sincère amitié. Rien! Cependant

s'il t'arrivait à la mer d'être rencontré par quelque pirate, ne

serais-tu pas bien aise à avoir un laissez-passer de la main du

capitaine Manfredo? Heim! dis donc, si nous venions à nous rencontrer à

la mer tous deux, quelle bonne peur je ferais à ton équipage, et quel

plaisir j'aurais à te protéger au lieu de te piller, comme souvent j'ai

été réduit à le faire pour de pauvres diables de navires!

--Oui, ce serait assez drôle. Mais, à mon tour, ne puis-je pas l'offrir

aussi quelques petits services?

--Si, ma foi. Tu peux même me servir plus que tu ne le penses peut-être.

--Et comment cela?

--Voici l'affaire:

»L'estimable Amphytryon dont nous venons de manger le dîner, qui n'était

pas déjà trop bon comme cela, M. R.... enfin, ton cosignataire à Bahia,

m'a appris que tes armateurs, en t'envoyant ici, t'avaient donné

l'autorisation de traiter pour le joli brick que tu commandes, dans le

cas où tu trouverais à faire un marché avantageux.

--C'est vrai; mais j'ai reçu aussi l'ordre de ne donner le navire qu'au

prix de seize mille piastres. C'est, du reste, un excellent bâtiment,

sortant des chantiers, construit pour une grande marche, et qui navigue

aussi bien qu'on peut le désirer.

--J'ai envie d'acheter ton brick; car je te dirai avec franchise, et

entre nous seulement, que j'ai un plan en tête. Je veux enfin faire

encore quelques petites affaires sur mer pour mon compte, et c'est un

fin voilier que je cherche. Le prix ne me fera rien, si je puis me

procurer ce que je désire.

--En ce cas-là, mon cher, je pourrai faire ton affaire et la mienne.

Contes de bord · 第 12 / 13 段