Mais avant l'accouplement terrible des deux frégates, un novice, à la

mine encore toute barbouillée de suie et de fumée, s'était placé à l'une

des pièces de l'avant de la batterie, près de la cuisine des aspirans.

Ce novice-là c'était Faraud, le novice Faraud que nous avons un peu

oublié. Dans les jours de combat, Faraud se trouvait être servant du

dernier canon de 18 de la batterie. Quelle métamorphose pour un

cuisinier! quitter la batterie de cuisine pour servir une pièce dans la

batterie d'une frégate!

Deux ou trois minutes avant l'abordage, Faraud avait quitté sa pièce

pour sauter sur le pont. Un sabre tout rouillé était tombé sous sa main

calleuse. Le passage pour se jeter à bord de l'ennemi est étroit et

périlleux; mais Faraud est leste et téméraire. Un de ses aspirans,

n'écoutant que son courage; s'élance un des premiers: c'est son chef de

gamelle; Faraud le suit par habitude, par zèle, comme s'il allait à la

provision. Le voilà donc à bord de l'anglais. On se hache là comme chair

à pâté. Tant mieux, c'est son métier; il s'y connaît, il hache aussi. Au

bout d'un quart-d'heure de carnage, le nombre l'emporte, et quoique les

Anglais se battent bien, ils sont écrasés par ceux qui se battent aussi

bien qu'eux et qui sont plus forts. La victoire reste à l'équipage de

_la Topaze_. On bat le roulement: le feu cesse; le massacre est

suspendu, et Faraud revient à bord de sa frégate avec un coup de sabre

sur la figure et un rayon de gloire sur le front.

Le commandant, qui a tout vu au sein de la confusion générale, le

commandant, qui a tout fait faire et à qui aucun détail n'est échappé,

ordonne au maître d'équipage de donner un coup de sifflet de silence....

Tout le monde se tait, même les blessés qui crient de douleur.

Le commandant prend la parole pour féliciter en quelques mots rapides

et énergiques l'équipage qui s'est si bien conduit. Puis il proclame que

le novice Faraud s'est montré dans la mêlée un des plus intrépides parmi

350 braves.

Le héros reçoit avec autant de surprise que de modestie le compliment

solennel dont il est encore plus étourdi que de son coup de sabre sur la

joue, puis il se rend au poste du chirurgien pour se faire appliquer un

emplâtre sur le visage, à seule fin, dit-il, d'aller faire bien vite le

dîner de ses pauvres maîtres, qui doivent avoir bien bon appétit après

s'être si bien peignés.

Pendant le temps que Faraud emploie à faire cuire dix ou douze rations

de boeuf salé, on coule la frégate anglaise, trop endommagée dans le

combat et par le choc de l'abordage, pour pouvoir tenir long-temps à

flot. C'est ainsi qu'en temps de guerre, des hommes qui quelquefois

n'ont pas le sou en poche, envoient, pour le bien du service, des

millions au fond de l'eau.

Les aspirans, après avoir satisfait noblement à tous les devoirs du

service pendant l'action, viennent, midi sonnant, se réunir joyeusement

autour de la table sur laquelle le chef de gamelle a fait servir un

déjeuner improvisé. Tous les jeunes convives, en se revoyant remplis de

gaîté et d'appétit, se félicitent de se retrouver aussi bien portans,

aussi dispos, à la suite d'une affaire dans laquelle chacun d'eux ne

s'est pas épargné. Ils s'embrassent, ils se complimentent, ils se

racontent les détails particuliers qu'ils ont pu recueillir sur les

incidens qu'ils ont été à portée d'observer dans la partie du navire où

ils étaient placés. Tout s'est passé à merveille dans le combat. On

nomme les morts; on s'apitoie sur le sort des blessés. On accorde un

regret à l'un, une louange à l'autre. La conversation va grand train;

les langues s'animent, les têtes s'exaltent. Une voix nasale au milieu

de tout ce tumulte, se fait entendre et domine le bruit de tous les

entretiens: c'est la voix de Faraud qui, en arrivant avec un grand plat

sur lequel fume un gros morceau de salaison, annonce à ces messieurs que

le déjeûner est servi.

Cet avertissement, attendu avec une certaine impatience, rétablit pour

un instant le silence dans le poste des aspirans. On se met à table,

comme s'il s'agissait de faire un bon repas.

Le chef de gamelle, après s'être placé à l'une des extrémités du cordon

formé par ses camarades assis par ordre d'ancienneté, se met en devoir

de découper la pièce de boeuf, qui résiste long-temps sous le tranchant

du large couteau dont il est armé; et tout en divisant les rations, il

adresse à Faraud quelques mots que celui-ci écoute avec respect, sa main

appliquée sur celle de ses joues qui a reçu provisoirement l'emplâtre

destiné à couvrir sa blessure.

«Eh bien! Faraud, on dit, mon ami, que tu t'es vaillamment comporté dans

le combat.

--Mais on dit qu'oui, monsieur. Quant à moi, ce que je sais, c'est que

j'ai fait mon possible. J'ai marché devant moi, en tapant le mieux que

j'ai pu.... Que voulez-vous! on ne peut pas toujours se sauver et

prendre chasse, comme je l'ai fait, vous savez bien, dans la grande rue

de Brest.

--Qui te parle de ta grande rue de Brest? je te parle du combat,

aujourd'hui.

--Vous, je sais bien, messieurs. Mais tout l'équipage n'était pas comme

vous: à chaque instant j'entendais dire, tribord et babord, de moi, des

choses qui ne m'allaient pas trop. J'ai voulu faire voir à quelques-uns

du bord que je savais aussi bien aller de l'avant que battre en

retraite. Et avec ça, un sabre d'abordage, c'est plus facile à manier

dans la main, qu'un _canard escroqué_.

--C'est bien cela, mon ami; tu auras de l'avancement, va; et nous

saurons reconnaître ton zèle pour nous et le courage que tu as montré

dans le service.... Et ton coup de sabre, qu'en dis-tu? te fait-il

beaucoup souffrir?

--Mais, monsieur, je dis que pour celui-là, je ne l'ai pas _volé_, comme

le canard et le chou-fleur.

--Ah ça! en finiras-tu avec ton maudit canard, qui commence à m'ennuyer

à la fin? Qui te parle de voler et de battre en retraite? Ta conduite a

tout expié depuis long-temps, et ta blessure suffit pour effacer le

souvenir d'une bagatelle que personne, du reste, n'est en droit de te

reprocher, maintenant surtout.... Messieurs, j'ai conçu un projet pour

lequel je demanderai votre approbation et même votre coopération. Le

commandant a fait solennellement l'éloge de la conduite de notre novice.

Il paraît être des mieux disposés en sa faveur; croyez-vous que si nous

saisissions ce moment opportun pour demander de l'avancement pour

Faraud, nous ferions mal?

--Non, au contraire, nous ferions très-bien. Allons en corps demander de

l'avancement pour Faraud.

--Oui, mes amis, mais après que nous aurons fini de déjeûner. Je n'ai

pas encore mangé mon morceau de fromage, dit un des aspirans.

--A propos de fromage: dis donc, chef de gamelle, s'il était possible

d'avoir, avec un bon à la cambuse, une demi-livre de _tête de maure_ de

plus? Ce n'est pas tous les jours fête, et après cinq heures de combat,

c'est bien la moindre chose qu'on obtienne un petit supplément.

--Vous avez raison, mes amis; le commis aux vivres est bon enfant: je

vais lui faire un bon pour une livre, afin d'obtenir, au moins, la

demi-livre de tête-de-maure.... (_Le chef de gamelle écrit_....)

«Tiens, Faraud, va-t'en à la cambuse porter ce bon, et tâche de nous

ramener quelque chose, car ils crèvent encore tous de faim....

--Oui, monsieur. Attendez un instant, je reviens à la minute. L'équipage

se priverait plutôt de sa ration que de vous laisser manquer de quelque

chose, car c'est vous autres, mes aspirans, qui nous avez montré, à

tous, le chemin pour aller à bord de la frégate anglaise.... Excusez,

messieurs; mais voyez-vous, c'est que je suis si content aujourd'hui....

--C'est bon; cours en double, et reviens avec ton fromage. La

sensibilité aura son tour une autre fois que nous serons moins pressés.»

Quand le demi-pain de fromage eut été dévoré, et cela fut fait vite, les

aspirans, fidèles à leur promesse, se rendirent collectivement auprès de

leur commandant, pour demander de l'avancement en faveur de leur novice.

La chose était déjà faite, et Faraud, le soir de ce beau jour, prépara

le maigre souper de ses maîtres, en qualité de matelot à vingt et un

francs par mois. C'était le nouveau grade auquel il venait d'être promu

pour sa belle action et son coup de sabre.

Une distinction aussi flatteuse, un avancement aussi subit étaient bien

faits pour exciter un zèle nouveau chez celui qui venait d'être l'objet

de tant de marques de bienveillance. Pendant tout le reste de la

croisière, Faraud continua à mériter de plus en plus l'attachement que

déjà lui avaient voué ses jeunes maîtres. Ceux-ci, croyant même avoir

fait trop peu pour récompenser un dévoûment aussi long et aussi

inaltérable, résolurent de prélever, une fois arrivés à terre, une

certaine somme sur les fonds à venir de la _gamelle_, pour procurer à

leur novice les moyens nécessaires d'acquérir la petite instruction qui

pourrait le mettre à même de s'élever un jour au-dessus de la classe des

simples matelots.

L'heureux Faraud ne savait que se trouver confondu de tant de

témoignages d'intérêt et de sollicitude.

_La Topaze_ revint enfin à Brest, après plusieurs mois de victorieuse et

de productive campagne. En arrivant en quarantaine, car c'est toujours

par des quarantaines ou l'hôpital que se terminent, pour les marins, les

plus glorieuses croisières, le commandant s'empressa de signaler, en

style énergique et pressant, au ministre de la marine, les officiers et

les matelots qui s'étaient le plus distingués pendant le voyage.

Les récompenses avaient du prix alors, parce qu'elles avaient un motif,

et qu'un mérite reconnu les justifiait presque toujours; et quoique l'on

touchât d'assez près à la fin du règne de Napoléon, les croix d'honneur

ne pleuvaient pas aussi fort qu'aujourd'hui. Cependant alors nous étions

en guerre, et aujourd'hui nous sommes en paix. Mais revenons à notre

affaire et au seul fait dont nous ayons encore à nous occuper.

Quinze étoiles de la Légion-d'Honneur arrivèrent, courrier pour

courrier, pour être réparties entre les plus braves des braves de la

frégate _la Topaze_. La plus stricte impartialité devait présider à la

distribution de ces nobles récompenses.... L'opinion publique, qui

existe à bord d'un vaisseau aussi bien que dans le plus grand des

royaumes de la terre, avait déjà prononcé... le matelot Faraud fut

nommé membre de la Légion-d'Honneur, et voilà le cuisinier des aspirans

devenu chevalier!

Dites à présent, contempteurs d'un temps que vous n'avez pas connu ou

que vous n'avez pas bien vu, dites-nous qu'alors tout se donnait aussi à

l'intrigue et à la servilité!

Les aspirans de la frégate, en apprenant l'illustration subite de leur

novice, comprirent assez tous les devoirs que leur imposaient les

convenances, pour prendre une résolution qui pût s'accorder avec le rang

auquel venait d'être élevé Faraud. Ils ne voulurent plus souffrir que

celui-ci continuât à _fricoter_ pour eux. Mais Faraud, plus attaché à

son ancien métier que séduit par la grandeur de son nouvel état,

s'obstina à vouloir encore cuisiner pour le compte de ses chers

aspirans. Un grand débat s'émut à ce sujet. A la délicatesse des

scrupules de ses maîtres, à la sagesse de leurs remontrances, le

serviteur zélé opposait l'irrésistibilité de ses goûts, la considération

qu'on devait à l'ancienneté de ses services. Le combat fut long et

opiniâtre; la voix impérieuse du devoir militaire fut obligée de se

faire entendre pour mettre fin à cette querelle de procédés et de

sacrifices. Le commandant ordonna à Faraud de quitter le poste des

aspirans, pour prendre rang à un plat de matelots à vingt et un.

Fatale élévation, décevant honneur, qui venaient de condamner Faraud à

abandonner une profession, au prix de laquelle tous les honneurs du

monde et leur vain éclat n'étaient rien pour lui! Pourquoi, se disait-il

souvent, ai-je été chercher, le sabre à la main, à bord de la frégate

anglaise, cette diable de croix qui me force de renoncer au métier que

je faisais depuis si long-temps? La belle avance à présent! N'aurais-je

pas cent fois mieux fait de rester tranquillement dans ma cuisine?

c'était là le vrai poste où je devais mourir. L'ambition, que je

n'aurais jamais dû avoir, m'a perdu. Oh! que si je pouvais remettre

cette croix d'honneur à qui me l'a donnée, je quitterais bientôt tout ce

_bataclan_, pour le plaisir seulement de faire cuire encore une bonne

grillade pour ces messieurs!... Mais il n'y a plus moyen: un autre m'a

remplacé dans mes fonctions, et me voilà condamné au _matelotage_ pour

le restant de mes jours!

Que de fois, cédant à la tentation qui le tourmentait jour et nuit, on

vit l'infortuné se glisser à l'improviste dans la bien-aimée cuisine qui

lui était interdite! Avec quelle volupté il s'empressait alors de jeter

une poignée de sel dans la chaudière de ses aspirans, de fourrer un

morceau de bois dans le feu qu'il accusait son successeur de ne pas

faire assez pétiller! Puis, après avoir ainsi contribué clandestinement

à faire bouillir sa chère marmite, il se sentait plus content de

lui-même et moins fatigué du poids de son insupportable dignité.

Une chose bien douce venait encore le consoler un peu du triste veuvage

auquel la fortune l'avait condamné. Ses jeunes maîtres, en le perdant,

lui avaient conservé toute leur ancienne bienveillance. Jamais un grand

dîner ne se donnait au poste des aspirans, sans que Faraud ne fût

invité à jeter un coup d'oeil sur les préparatifs du festin. Avec ses

conseils tout allait bien. Sans son approbation tout aurait paru aller

mal. C'était un vieil ami de la maison, sans lequel rien n'aurait été

bon, avant qu'il y eût mis le doigt. Faraud, malgré sa réclusion forcée

dans son nouveau grade, n'avait jamais cessé, au reste, d'être commensal

du _poste_. Il partageait, avec le personnel des serviteurs des

aspirans, tous les rares débris des repas ordinaires ou extraordinaires.

Outre ces petites douceurs, il recevait encore, pour les bons offices

qu'il rendait à ses ex-patrons, les vieilles paires de bottes, les vieux

habits que ceux-ci ne pouvaient plus porter. Des cadeaux fastueux, faits

à Faraud par d'autres mains que celles des aspirans, auraient révolté sa

dignité; mais venant d'eux, tout lui semblait acceptable et presque

sacré.

Tant de dévoûment devait un jour recevoir son prix, obtenir sa couronne,

et cette couronne fut celle du martyre.

Dans une rixe sanglante, au milieu de laquelle un de ses maîtres

d'autrefois s'était vu forcé de mettre le sabre à la main pour résister

à l'attaque de plusieurs matelots furieux, Faraud, n'écoutant que

l'instinct de toute sa vie, se précipita au-devant du coup qui menaçait

un de ses aspirans. Le coup destiné au jeune officier alla frapper la

victime qui s'immolait pour lui. Le malheureux succomba quelques heures

après que son généreux sang eut éteint l'ardeur des révoltés, et en

expirant sur un lit d'hôpital, il fit entendre, avec l'accent d'une âme

satisfaite, ces mots touchans, que le corps des aspirans n'oubliera

jamais: _Je meurs content: j'ai sauvé l'un d'eux_!

LE FORBAN MON AMI.

Dans l'étroit logement que l'on nous avait affecté à bord d'un petit

bâtiment convoyeur, et que l'on nommait pompeusement à bord _le Poste

des aspirans_, le hasard ou plutôt la destinée m'avait donné pour

camarade de hamac un bon et excellent petit aspirant de seconde classe,

dont le caractère arrangeant convenait au mieux à mon humeur un peu

exigeante.

N'ayant qu'un hamac pour deux, il fallait que l'un de nous se trouvât

toujours sur le pont quand l'autre était couché, et mon ami Mainfroy,

sans cesse disposé à s'accommoder de tout ce qui pouvait me faire

plaisir, se promenait plus souvent qu'à son tour sur le pont, pendant

que je dormais pour lui. Il ne reculait jamais, au reste, devant

quelques heures de quart, qu'il fit beau ou mauvais temps; et, par un

goût tout particulier à sa nature de marin, il arrivait toujours que

c'était lorsqu'il ventait le plus fort ou que la pluie tombait avec le

plus de violence, que mon camarade se plaisait à affronter en face la

tempête ou l'orage. Rien ne lui allait aussi bien que le gros temps et

les choses périlleuses.

Le partage de hamac que je faisais avec lui, d'une manière au reste

assez inégale, nous avait conduits à mettre aussi en commun, comme dans

une tirelire, notre peu d'argent, nos peines et nos plaisirs, et jusqu'à

nos vêtemens.

Voici comment s'exécutaient, par exemple, les articles de notre

communauté d'habits.

Les aspirans ne pouvaient aller en corvée, ni s'absenter du bord, sans

être décorés des trèfles en or qu'ils portaient sur leur petit frac

bleu, en guise d'épaulettes, comme marque distinctive de leur grade.

Comme nous n'avions à nous deux qu'une paire de trèfles par économie, et

que nous n'étions jamais de service ensemble, lorsque je quittais le

quart, je remettais mes insignes à Mainfroy, et avec ces insignes

quelquefois aussi le frac râpé auquel ils tenaient.

Tout s'arrangeait ainsi au mieux entre lui et moi, et le plus simplement

du monde, à la satisfaction des deux parties contractantes.

L'ami Mainfroy avait embrassé le métier de marin par goût, et l'on

pouvait même dire par passion; l'idée de devenir un jour amiral de

France lui était venue à Paris en lisant _Robinson Crusoé_ ou les

_Mémoires de Duguay-Trouin_.

Ses parens, qui étaient des gens fort paisibles et peu fortunés,

n'avaient d'abord voulu faire de lui qu'un avocat ou tout au plus un

médecin. La vocation du jeune homme l'emporta sur les arrangemens de

famille. Un beau jour il quitta les brillantes études qu'il avait à

moitié terminées, et sans autre recommandation que sa charmante figure,

et sans autre fortune qu'une pièce de cinq francs, il arriva de Paris à

Brest vêtu de la seule petite veste qu'il eût emportée du collège.

Le père Mainfroy ne tarda pas à découvrir les traces du fugitif. Mais,

en homme sage, il se résigna à laisser son fils parcourir la carrière

qu'il s'était ouverte si résolument. En peu de temps, et après une

campagne fort dure, le drôle apprit tout ce qu'il fallait pour être

reçu dans la marine en qualité d'aspirant de deuxième classe, à 50

francs par mois.

Sa gaîté insouciante nous réjouissait fort. A toutes les allusions qu'il

puisait avec originalité dans les habitudes du métier, il manquait

rarement d'ajouter une foule de citations poétiques, un déluge de

distiques latins qu'il exhumait en lambeaux de tous les vieux auteurs

que sa mémoire lui rappelait encore. Il excellait à habiller sa vive

conversation, des guenilles des études qu'il avait abandonnées pour

courir les mers. Ses entretiens étaient de vrais habits d'arlequin, et

nous nous amusions beaucoup de son érudition de carnaval, comme nous

disions, sans qu'il se fâchât jamais.

Personne au reste n'aurait deviné, sous la douce enveloppe de mon ami

Mainfroy, l'âme que ce petit diable tenait comme en réserve pour les

circonstances décisives ou les événemens périlleux. En le voyant pour

la première fois, on aurait dit d'une belle petite fille travestie en

aspirant de marine. Mais, pour peu qu'on le poussât trop à bout, on

rencontrait, sous cet extérieur naïf et séduisant, tout l'entêtement

d'un vieux soldat et l'audace d'un damné de corsaire. Au surplus, avec

nous il était le meilleur enfant de toute l'armée navale: il ne se

donnait de coups d'épée qu'avec les étrangers, et toujours pour des

bagatelles dont il riait lui-même jusque sur le terrain, où bien

rarement d'ailleurs il se rendait pour son propre compte.

La vie un peu trop uniforme que menaient les aspirans à bord des

bâtimens de l'État finit par l'ennuyer. Dans les relâches que faisait

notre petit navire sur les côtes de Bretagne, nous avions quelquefois

l'occasion de fraterniser avec des officiers de corsaire. L'existence de

ces messieurs parut convenir à notre ami, et un beau jour, sans en avoir

parlé à qui que ce fût, il vint nous annoncer qu'ayant obtenu du

ministre de la marine la permission d'embarquer en course, il venait

nous faire ses adieux pour aller courir les grandes aventures.

«Mais à bord de quel corsaire t'es-tu embarqué?

--A bord d'un beau lougre de Saint-Malo, mes amis: tenez, d'ici vous

pouvez voir si j'ai eu bon goût: voilà désormais mon navire.

--Et quand appareilles-tu?

--Demain, et je compte sur vous pour me faire la conduite, et sur toi

particulièrement, mon vieux, me dit-il en me frappant affectueusement

sur l'épaule:

Car lorsque je retrouve un ami si fidèle,

Ma fortune doit prendre une face nouvelle.

Il est entendu que nous boirons un bol de punch avant de nous quitter. A

demain donc, vous autres.»

Le lendemain nous nous trouvâmes sur le rivage à l'heure du

rendez-vous.

Le bol de punch fut exactement bu: Mainfroy, à l'instant dit, s'embarqua

en nous criant à tous: «Adieu, les enfans: _Audaces fortuna juvat_.

Portez-vous bien, et moi aussi.» C'était sa formule ordinaire d'adieu.

Il s'éloigna de nous dans la petite embarcation qui le conduisait à

bord, en prenant lui-même la barre du gouvernail, et en ordonnant à un

de ses canotiers de border un peu l'écoute de misaine.

On ne pouvait quitter plus gaîment ses amis. Il partit.

Quinze à vingt jours après l'appareillage du corsaire qui avait emporté

sur les mers notre camarade et sa fortune, ou plutôt ses espérances de

fortune, nous apprîmes que le malheureux lougre avait été capturé par un

croiseur anglais. Voilà donc le pauvre Mainfroy prisonnier en

Angleterre, au bout de deux ou trois semaines de course. Ce n'était pas,

hélas! ce qu'il s'était promis, ni ce que nous avions souhaité pour

lui.

Nous le supposions le plus sincèrement du monde, rongeant tristement son

frein sur quelque ponton de la Tamise ou de Chatam, et nous avions déjà

même fait le deuil de notre infortuné collègue, lorsqu'un jour, mouillés

sur notre navire dans une petite rade fort ignorée de la côte du

Finistère, nous vîmes arriver du large, et toutes voiles dehors, une

espèce de barque toute noire, toute charbonnée, portant fièrement, au

bout du pic de sa brigantine enfumée, un pavillon anglais renversé. Rien

de plus grotesque ne s'était encore offert sur mer à nos yeux. Nous nous

primes d'abord à rire beaucoup de la prise qui nous arrivait. Quel

corsaire maudit du sort, nous disions-nous, a pu mettre la patte sur une

telle barquasse! Il faut apparemment qu'il n'ait eu rien de mieux à

faire. La belle capture, et que le capteur est à plaindre! C'est

probablement quelque brick charbonnier de Dublin ou de Corck. Il n'a pas

pour plus de cinquante francs de voilure au vent, et il veut faire

encore la frégate!

La prise avançait toujours vers nous, et, quelque piètre que fût sa

mine, nous allâmes au-devant d'elle dans nos embarcations pour lui

offrir notre assistance, s'il était besoin, soit pour la piloter dans le

port ou la traîner à terre à coups d'aviron.

En approchant du navire, nous vîmes derrière, un grand jeune homme

effilé qui se promenait sur le gaillard en se donnant des airs de

commandement sous un gros bonnet rouge qui lui couvrait la moitié du

visage. Avant de répondre aux questions que nous lui adressions comme au

capitaine de la prise, il s'appuya les deux coudes sur le bastingage, et

après nous avoir assez long-temps examinés, il s'écria d'une voix que

nous crûmes tous reconnaître:

_Beatus ille qui, etc._

» Le diable m'emporte, je crois que c'est vous autres!»

Nous ne fîmes tous qu'un seul cri en reconnaisant dans le capitaine de

prise du charbonnier, notre bon ami Mainfroy!

«Et d'où viens-tu ainsi, notre brave camarade?

--Tiens, parbleu, je viens de la mer! Et mon corsaire, en avez-vous eu

des nouvelles?

--Les journaux ont annoncé dernièrement qu'il venait d'être pris.

--Pris! Et le gaillard! tant mieux. Mon gueux de capitaine, pour se

débarrasser de moi au bout de huit jours de mer, m'a donné le

commandement de ce mauvais bateau avec cet équipage de canailles que

vous voyez là. Et il se trouve que je suis attéri, et que c'est lui qui

a été mis dans le sac! C'est charmant.

(_S'adressant à son équipage_.) «Voyons, tas de carognes, brasse un peu

babord devant, et borde deux pouces de l'écoute de guy....

Croiriez-vous, mes amis, que voilà sept nuits que je passe sans fermer

l'oeil?

--Tu as donc éprouvé bien du mauvais temps à la mer?

--Non pas précisément; mais j'ai été obligé de veiller pour faire aller

mon monde à coups de trique. Quel chien de métier! si vous saviez? Mais

enfin, me voilà rendu au port, Dieu merci, et comme dit Horace:

Non semper imbres nubibus hispidos

Manant in agros, etc.»

Contes de bord · 第 11 / 13 段