cependant, malgré toute la confiance que j'ai en toi, je sais qu'il
n'est pas de capitaine qui n'ait un faible pour le navire qu'il
commande, et, involontairement, tu pourrais bien m'avoir exagéré
l'excellente marche et les qualités de ton brick, par cela seul qu'il
est ton brick.
--Mais il ne tient qu'à toi, si tu le veux, de te convaincre, autant que
possible, de la réalité d'une partie des qualités que je lui ai
trouvées.
--En l'essayant un peu dans la baie, n'est-ce pas?
--Sans doute.
--C'est justement là ce que je voulais te proposer. Je sais fort bien
que ce n'est pas en courant ça et là quelques petits bords sous terre,
que l'on peut éprouver complètement un navire et juger exactement de ce
qu'il doit être à la mer; mais, néanmoins, un marin devine bien à peu
près, en _bordaillant_ pendant quelques heures, si un bâtiment vire bien
ou mal de bord, s'il est facile ou difficile à gouverner, et s'il porte
ou ne porte pas la voile. Quel jour veux-tu que nous essayions ton
bateau ou plutôt notre bateau, puisque déjà nous sommes en marché?
--Demain, si tu le veux, si la brise est bonne.
--C'est cela, demain. Le plus tôt possible est toujours le mieux avec
moi. Ainsi, c'est entendu. Demain matin, dès que l'amante de Céphale
ouvrira en souriant les portes de l'Orient, comme disent les poètes,
j'arrive à ton bord: nous appareillons deux minutes après, et nous
faisons torcher à ton _ship_ autant de toile qu'il pourra en porter.
--C'est une affaire convenue. Tout sera prêt pour te recevoir.»
Le reste de la soirée se passa entre nous deux en entretiens intimes, et
je vis avec un plaisir extrême que Mainfroy n'avait rien perdu de son
ancienne gaîté. En nous séparant, moi pour retourner à mon bord, et lui
pour aller coucher je ne sais où, nous nous embrassâmes comme déjà nous
l'avions fait, en nous retrouvant, quelques heures auparavant.
Le lendemain matin, exact au rendez-vous qu'il m'avait donné, j'étais à
peine levé, que je le vis arriver à mon bord dans une grande embarcation
chargée de provisions et montée de douze à quinze robustes lurons qui
m'avaient l'air d'être des matelots.
--Que veux-tu faire de tout ce monde-là? lui demandai-je dès qu'il fut
rendu assez près de mon brick pour pouvoir m'entendre.
--Ce que je veux faire de tout ce monde-là, dis-tu? Mais de quel monde
veux-tu parler?
--Pardieu! de cet équipage complet que tu m'amènes-là!
--Comment! tu ne devines pas ce que je veux en faire? Je reconnais bien
à cette question ton peu de prévoyance ordinaire. Crois-tu qu'avec le
peu d'hommes que vous avez presque toujours à bord de vos barques
marchandes l'on puisse manoeuvrer un navire ou louvoyer de manière à
l'essayer? J'ai trouvé sur ce port ces quelques hommes de bonne volonté,
et je leur ai payé une journée de travail pour qu'ils vinssent nous
aider afin de ne pas harasser trop tes gens.
--Ce secours-là, je t'assure, nous serait complètement inutile. J'ai un
équipage assez exercé et très-nombreux qui nous suffira. Ainsi, fais-moi
le plaisir de renvoyer ces gaillards-là à terre. Nous ferons notre
affaire tout seuls.
--Oui, mais c'est que je leur ai payé une journée à ces braves gens! Il
faut au moins leur faire gagner leur argent: c'est bien la moindre des
choses.
--Je leur paierai plutôt le double de ce que tu leur as donné, pour ne
pas les prendre à bord.
--Et pourquoi cela?
--Parce que je ne m'en soucie pas. Ils m'ont des mines....
--Des mines! Parbleu! pourvu qu'ils aient des mains, c'est tout ce qu'on
leur demande. Mais tu en prendras toujours bien la moitié?
--Pas un seul, puisque je te dis que nous avons à bord plus de monde
qu'il ne nous en faut.
--Tu en prendras bien au moins trois ou quatre, ne fût-ce que pour
m'obliger?
--Allons, puisque tu y tiens tant, fais-en embarquer trois, et qu'il
n'en soit plus question.»
Il en fit sauter quatre à bord. Le reste fut envoyé à terre avec
l'embarcation qui les avait apportés.
Plus j'examinai ces quatre drôles, plus je trouvai qu'il y avait dans
leurs figures sombres et jaunes quelque chose qui me disait que j'avais
bien fait de ne pas laisser venir à bord leurs autres compagnons.
J'appareillai mon brick en quelques minutes. Le capitaine _Manfredo_ se
plaça à la barre, donnant de temps à autre et avec moi quelques ordres,
comme un homme habitué au commandement. Mais je remarquai sur sa
physionomie un air de mécontentement qu'il n'avait pas quelque temps
auparavant en arrivant à bord.
Nous nous trouvâmes bientôt sous voile avec une brise aussi belle qu'on
pouvait le désirer pour louvoyer et pour courir sous toutes les
allures.
Nous prolongeâmes notre première bordée au plus près du vent, jusqu'à
deux ou trois lieues au large. Le navire paraissait glisser sur l'eau à
peu près de la même manière qu'un aigle nage dans l'air: il faisait à
peine clapoter la mer qui venait couler comme de l'huile sur ses flancs
élongés. On jeta le lock: huit noeuds et demi à la main! Manfredo, pour
mieux vérifier l'exactitude de ce sillage dont la vitesse l'étonne, veut
filer lui-même la ligne: neuf noeuds pleins, au plus près du vent,
gouvernant à six quarts!...
Nous courons largue: le bâtiment sous cette allure est enlevé par la
brise: il ne marche plus, il vole. Nous virons de bord sous toutes les
voilures: non-seulement il vire, mais il tourne comme une toupie. Il n'y
a pas à le nier: jamais corsaire ne s'est mieux patiné que cela, et
Manfredo en convient en s'écriant à chaque évolution: «Le joli bateau!
le beau morceau de bois! Il ferait, le diable m'emporte, piler du poivre
à une frégate.»
Nous barbotions depuis long-temps dans l'immense baie de Bahia. Le
capitaine Manfredo, malgré l'admiration qu'il exprimait sur la marche et
les qualités de mon brick, ne paraissait pas encore disposé à me faire
une proposition et à entrer en arrangement pour l'achat du navire. Je
voulais le laisser venir, et il ne venait pas.
Cependant, après être resté quelques minutes seul sur l'arrière du
bâtiment, dans une attitude qui sentait un peu la méditation, il
s'approcha de moi, comme tout préoccupé encore de quelque bonne idée
dont il aurait eu à me faire part.
«Quel dommage, me dit-il, que tu n'aies pas voulu ce matin me laisser
embarquer les hommes que je t'avais amenés! Ton équipage manoeuvre le
brick aussi bien qu'il est possible de le faire; mais comme nous
t'aurions _patiné_ la barque avec ma douzaine de gaillards!
--Vous ne me l'auriez que trop bien patinée, peut-être! J'ai mieux aimé
n'avoir affaire qu'à mes gens. Quelles faces avaient ces drôles!
--Tu trouves qu'ils avaient des faces!... Et quelle espèce de faces
donc, subtil physionomiste?
--Ma foi! des faces de forbans.
--Quelle idée! Des hommes à la journée, pris au hasard sur le port, et
par moi! A ton avis, j'aurais donc la main bien malheureuse.... Ah! je
vois, mon vieil ami, que le temps ou la fréquentation des hommes t'ont
rendu défiant. Tant pis pour toi; car avec ce sentiment-là on ne fait
jamais de grandes choses.
--Que veux-tu? Je suis peut-être né pour ne remplir qu'une obscure
vocation. Chacun son lot dans ce monde.
--Ah ça, dis-moi, mais ne va pas t'effrayer au moins de ma question, et
interpréter avec effroi une simple plaisanterie, dis-moi, mon ami, si je
venais à enlever ton navire, une supposition, par un moyen quelconque,
mais à te l'enlever là d'amitié, tout en louvoyant comme nous faisons
pour l'essayer, que dirais-tu?
--Je dirais que j'ai été un imbécile.
--Je ne dirais pas le contraire non plus. Mais que penserais-tu de moi
après cela?
--Je penserais.... Pardieu! que veux-tu que l'on pense d'un camarade qui
surprend votre confiance pour vous piller en vous mettant le couteau sur
la gorge?
--J'entends: tu penserais que je suis un forban, un pirate, un brigand.
Parle, va, ne te gêne pas. J'y suis fait depuis long-temps.
»Mais si, en te _soutirant_ ton bâtiment avec adresse et élégance, je te
proposais de prendre tout le crime sur mon compte, en te réservant en
sous-main, bien entendu, la moitié des bénéfices de l'opération, et cela
sans altérer le moindrement ta réputation d'honnête capitaine, et en
allant même jusqu'à t'offrir la facilité d'alléguer la violence pour te
justifier, que dirais-tu, voyons?
--Je ne dirais rien, attendu que jamais je ne me trouverai dans une
position semblable, et qu'il faudrait m'arracher la vie avant de
s'emparer ainsi de mon navire.
--Allons donc! réponds-moi mieux que cela; voyons, ne fais pas ainsi la
cruelle. Et tiens, malgré ton air chaste et un peu irrité, je devine,
tant je te connais, que tu ne serais pas fâché de te laisser faire une
douce violence, n'est-ce pas?
--Capitaine Manfredo, lui répondis-je pour mettre fin à cet entretien,
voulez-vous bien me faire un plaisir?
--Et lequel, mon cher collègue?
--Celui de vous rappeler que vous n'avez que quatre hommes à votre
disposition, et qu'en commençant à louvoyer ce matin, j'ai donné l'ordre
à mon second de distribuer à chacun de mes vingt hommes un poignard bien
affilé et un pistolet chargé de deux bonnes balles.
--Tu plaisantes!
--Je dis vrai, et je parle très-sincèrement; et pour mieux vous en
convaincre, voici dans la poche de ma veste un pistolet à deux coups
qui ne m'a pas quitté. Ainsi donc, à moi encore le droit de commander
ici.
--C'est juste. En ce cas ordonne donc, si bon te semble, à ton second,
de regagner le mouillage, car il me semble qu'à présent il ne me reste
plus rien à faire à ton bord.»
Je revins jeter l'ancre au poste que j'avais quitté le matin pour
essayer mon pauvre brick, qui risquait fort de ne pas être vendu. Le
capitaine Manfredo ne m'adressa plus la parole que pour me dire des
choses très-insignifiantes et tout-à-fait étrangères au marché dont il
m'avait parlé la veille. Pour lui c'était un coup manqué, et pour moi un
danger évité.
A peine étions-nous revenus dans la rade de Bahia, qu'il se fit mettre à
terre avec les quatre hommes que le matin j'avais laissé embarquer à
bord à sa sollicitation. Il me quitta, le drôle, eu me donnant un coup
sur l'épaule, et en me disant, comme à son ordinaire: «Adieu l'ami;
porte-toi bien, et moi aussi.»
Je remarquai que pendant qu'il se rendait de mon bord sur le quai, il se
tenait sur l'arrière de l'embarcation qui le portait, et qu'il semblait
jeter encore sur mon navire des regards de regret et de convoitise. Ce
fut pour moi un avertissement de me tenir en garde contre les tentatives
que pourrait encore imaginer le pirate pour rattraper la proie qui
venait de lui échapper.
La nuit qui suivit notre promenade sur l'eau, je fis tenir sur mon pont
la moitié de mes hommes armés jusqu'aux dents. J'avais jugé prudent de
faire faire le grand quart comme en temps de guerre. L'événement me
prouva que j'avais bien jugé.
Vers une heure du matin, étendu sur la natte dont je m'étais fait un lit
sur mon banc de quart, je fus réveillé par un de mes officiers, qui
attira mon attention sur ce qui paraissait se passer à bord d'une
goélette brésilienne, _l'Isabella_, mouillée à quelque distance de
nous.
Je prêtai attentivement l'oreille dans l'obscurité de la nuit, que
troublaient par instans des cris, des gémissemens, partis du pont de
cette goélette. Je crus d'abord que c'étaient des matelots ivres qui se
battaient entre eux, et je n'y pris plus garde. Le bruit qui m'avait un
peu inquiété s'étant même tout-à-fait apaisé, je descendis dans ma
chambre, croyant n'avoir plus rien à redouter, du moins pour le reste de
la nuit. A peine cependant étais-je rendu dans ma cabine, que j'entendis
mes hommes me rappeler sur le pont pour parler, me disaient-ils, au
capitaine de la goélette qui venait d'appareiller. Je n'eus que le temps
de m'élancer sur le gaillard. _L'Isabella_ passait sous toutes voiles à
nous ranger. Un homme, monté sur le bastingage de l'arrière de ce
navire, me hurla ces mots au porte-voix:
«Adieu, mon ami: je viens de faire mon affaire. La goélette que je tiens
sous mes pieds m'a coûté moins cher que tu ne voulais me vendre ton
brick. Je vais courir quelques bordées au large. Au revoir, porte-toi
bien, et moi aussi!»
C'était la voix du capitaine Manfredo.
Toute la journée qui suivit ce coup de piraterie, on ne parla à Bahia
que du bonheur que j'avais eu d'échapper à l'envie du forban pour mon
joli navire. Une fois délivré de la présence de mon ancien confrère, je
respirai plus librement que je n'avais encore fait depuis notre
entrevue.
Dès que toute ma cargaison se trouva embarquée, je fis mes dispositions
pour partir, et j'appareillai enfin avec une bonne brise de terre. La
nuit qui suivit mon départ ne fut marquée par aucun incident
extraordinaire; mais le lendemain, vers deux ou trois heures de
l'après-midi, j'aperçus à une assez grande distance, et un peu sous le
vent de moi, un bâtiment qui paraissait courir la même bordée que la
mienne ou vouloir me rallier. Le peu de vent qui se jouait en ce moment
sur la mer, pour ainsi dire endormie, ne permettait pas au navire en
vue de m'approcher promptement, et cependant, au bout de quelque temps,
je crus remarquer qu'il m'avait assez sensiblement gagné. Je braquai ma
longue-vue sur lui avec quelque inquiétude, et à force de chercher à
découvrir tous ses mouvemens, je m'aperçus qu'il avait bordé une assez
grande quantité d'avirons, et je demeurai convaincu qu'au bout de peu
d'instans, il pourrait bien m'avoir accosté.
Privé, au sein du calme plat qui se fit bientôt, de m'éloigner de ce
diable de navire qu'un pressentiment secret me faisait déjà regarder
comme suspect, j'attendais avec anxiété le moment où la brise du soir
s'élèverait. Cette brise maudite n'arrivait pas, et chaque minute
d'attente me paraissait longue comme une heure de torture. La goélette
s'approchait toujours; et, quand il me fut permis de l'observer de plus
près que je ne l'avais encore fait, je reconnus, ou je crus reconnaître
_l'Isabella_.... Un quart d'heure après cette triste découverte, il ne
me resta plus de doute sur l'espèce de rencontre que je venais de faire.
La goélette hissa, une fois à deux portées de canon de moi, un grand
pavillon rouge à croix blanche au haut de son mât de misaine. Malgré le
trouble de mes idées, je me rappelai que c'était le signal particulier
auquel le capitaine Manfredo m'avait dit que je le reconnaîtrais si nous
avions quelque jour le bonheur de nous rencontrer à la mer..... Quel
bonheur!... J'étais consterné: il n'y avait plus moyen de lui échapper,
car il venait trop bon train.... Mais au moment où je réunissais toutes
mes forces pour me résigner au sort que je ne prévoyais que trop, la
brise, cette brise que j'avais attendue si vainement jusque là, s'éleva
tout-à-coup du côté de terre, et je la vis avec un ravissement indicible
enfler mes voiles abattues et faire plier mollement mon navire sur le
côté de tribord. C'était la vie et l'espoir qui me revenaient avec la
fraîcheur du vent. Plus de crainte du pirate! Mes voiles, arrondies par
les risées dont je profite, m'enlèvent comme des ailes rapides, à
l'avidité de mon infatigable vautour. Il a beau rentrer ses avirons en
double, et larguer toutes ses petites voiles pour me poursuivre sans
relâche; au bout d'une heure de chasse il n'a rien gagné sur moi; au
contraire, il parait avoir perdu du terrain, et il se voit bientôt
contraint d'abandonner la partie, avant la nuit qui s'avance, apportant
dans ses flancs une brise forte et ronde, qu'elle étend, avec ses ombres
immenses, sur la mer doucement agitée.
Mais mon ami le pirate ne voulut pas me quitter sans me faire
solennellement ses adieux. Au moment où il virait de bord pour
s'éloigner de moi, il m'envoya quatre coups de canon dont les boulets
allèrent se perdre à quelque cents brasses de mon navire.
Ce furent là ses derniers adieux! Ah! si jamais je confie encore mou
existence aux flots, puisse le ciel ne plus me faire rencontrer
d'anciens amis à qui il aurait pris fantaisie de faire, pour leur
compte, de petites affaires sur mer!
FIN
TABLE.
Les premiers jours de mer. Moeurs des marins au large.
Le Roi-Matelot.
Petite guerre en mer. Mystification de passagers.
Barbe-Rouge.
Un Négrier. Supercherie.
Folies de bord. Caricatures.
Le Naufragé de la Barboude.
Un Contre-Amiral en bonne fortune.
Petit combat, grandes émotions.
Le Novice des aspirans de marine.
Le Forban mon ami.