payé aux aspirans, le cuisinier de ces messieurs avait trouvé le moyen
de faire faire assez bonne chère à ses Lucullus. Rien n'est plus facile,
en effet, que de faire quelque chose avec beaucoup d'argent. Mais par
une circonstance trop ordinaire, hélas! sous ce gouvernement impérial
que tout le monde regrette tant aujourd'hui qu'il est déjà si loin, il
arriva que le traitement cessa d'être payé pendant trois éternels mois.
Durant ce temps de famine et de stérilité, il fallut bien vivre
d'industrie et de la maigre ration du bord: une livre et demie de pain,
quelquefois une demi-livre de mauvaise viande, de lard rance ou six
onces de haricots!... Quelle dure extrémité pour de futurs amiraux de
France! C'est cependant ainsi que l'on entre dans ce chemin de la
gloire, au bout duquel on meurt encore quelquefois de faim et de soif.
La cambuse fournissait de tout cela. Avec un bon signé par le chef de
gamelle, sous la responsabilité de tout le poste, le commis aux vivres
délivrait autant de rations qu'il en fallait pour assouvir l'appétit de
dix ou douze voraces aspirans.
Mais comment, avec du lard et des _fayots_[J], faire autre chose que
des fayots et du lard? Faraud était désespéré en pensant que toute la
science qu'il avait apprise ou plutôt qu'il avait devinée, était
impuissante à varier, par la forme, des alimens qui, par le fond,
restaient toujours les mêmes. Cependant, toujours ingénieux à déguiser
l'uniformité de la nourriture quotidienne qu'il offrait au palais rebuté
de ses maîtres, on le voyait tantôt leur servir un gros morceau de lard
au milieu d'un lac de haricots.
[J] On nomme ainsi à bord, les haricots secs de la cambuse.
Tantôt un grand plat de haricots _accidentés_ par de petits morceaux de
lard, semés çà et là à l'aventure et comme par un coquet caprice.
Mais la base, la maudite base de cette _culination_ restait toujours la
même. Un Vatel se serait passé son épée dans le corps dix mille fois
pour une. Faraud, qui n'avait point d'épée, s'y prit autrement.
«Messieurs, dit-il un jour à ses dix ou douze aspirans réunis assez
mélancoliquement autour du potage limpide qu'il leur avait servi ce
jour-là comme d'ordinaire; Messieurs, je suis désespéré, dégoûté de ma
cuisine.
--Pas plus que nous, va, mon pauvre Faraud!
--L'humiliation que j'éprouve me tue!
--Oh! c'est trop fort. Désespéré, oui; mais humilié, pourquoi?
--Pourquoi, Messieurs? parce que je vois les autres novices des aspirans
de la division aller à terre, et que je n'y vais pas comme eux.
--Aller à terre! et que vont-ils faire à terre, tes novices?
--Ils vont y faire la provision.
--La provision! et avec quoi? Ils ne sont pas, je pense, plus en fonds
que toi. Les espèces manquent depuis long-temps dans tous les goussets
d'aspirans.
--Quand je dis qu'ils vont à terre _faire la provision_, je veux dire
qu'ils vont à terre faire semblant d'acheter quelque chose pour
l'honneur du corps et la dignité de _la gamelle_.
--Et comment font-ils semblant, ces gens-là, d'acheter quelque chose
avec rien?
--Je me charge, si vous le voulez bien, messieurs, de vous apprendre la
manière dont mes confrères s'y prennent. Si, en vous cotisant entre
vous, on pouvait seulement me composer, chaque jour, un fonds de cinq à
six sous, je me ferais bon d'aller tous les matins au marché, dans la
_poste-aux-choux_[K], et de revenir à bord avec un panier assez
gentiment garni de légumes à bon marché; et, au moins, cela aurait l'air
de quelque chose, et je n'entendrais plus dire à tous les malins de
l'équipage, quand je passe à vide auprès d'eux: «Dis donc, Faraud, les
aspirans doubleront-ils bientôt le _Cap-Fayot_? est-ce que la rafale bat
toujours en côte, mon fiston?» Je n'y peux plus tenir. J'aimerais mieux
être tué sur le coup que de mourir de honte à petit feu, comme je le
fais depuis trois mois.»
[K] La _poste-aux-choux_ est l'embarcation qui va tous les matins à
terre pour chercher les provisions fraîches du bord.
Tout ému de la harangue de Faraud, le chef de gamelle, qui, plus que
tous ses autres camarades, sent la peine secrète de son cuisinier,
s'écrie: «Il a raison!
--Mes amis, reprend avec vivacité l'un des aspirans, il est nécessaire,
urgent, pour la réputation dont jouissait notre table, de soutenir
l'opinion qu'on a encore de l'ordre et des convenances qui régnaient
dans notre gamelle. Nous sommes _rafalés_, il est vrai; mais un temps
meilleur viendra, et si jusque là nous pouvons cacher, sous des
apparences d'aisance, le dénuement dont nous souffrons, croyez bien que
ce ne sera pas en vain que nous aurons fait un sacrifice au décorum du
grade et à la dignité de notre corps. Moi, je donne cinq centimes de ma
poche chaque jour, pour que Faraud puisse faire semblant d'aller à la
provision.»
Cet exemple entraîna la majorité, et tous les assistans s'écrièrent:
«Donnons chacun un sou de notre poche pour que Faraud se rende chaque
matin au marché.»
Le lendemain de l'adoption de cette mesure, Faraud se leva avec l'aube
naissante, de crainte de manquer la poste-aux-choux qui ne partait
pourtant qu'à cinq heures. Il ne se sentait pas d'aise en se rendant à
terre le panier sous le bras et dix sous dans la poche. Il allait donc,
après trois mois d'exil, reparaître au milieu de ce marché où tant de
fois il s'était vu sollicité par toutes les marchandes de légumes et les
crieurs de poisson! La sensation produite par sa réapparition fut
générale; mais, hélas! le pauvre novice eut bientôt dépensé ses
cinquante centimes.
Pendant plusieurs jours néanmoins on le vit revenir à bord non-seulement
avec quelques carottes, un chou et un paquet de radis, mais encore avec
un poulet, une tranche de saumon ou une côtelette. Puis, après avoir
soumis ses provisions au rapide examen du chef de gamelle, Faraud allait
dans la cuisine préparer son dîner pour l'offrir le plus tôt possible à
l'avide appétit de ses maîtres.
Étonnés, à la fin, de voir figurer sur leur table des morceaux que le
peu d'argent qu'ils donnaient à leur novice ne lui permettait pas
d'acheter, ceux-ci voulurent avoir une explication catégorique sur la
singularité d'un fait qu'ils ne pouvaient concevoir.
«Comment fais-tu, demanda le chef de gamelle à son novice, pour nous
rapporter chaque jour un tas de choses que tu ne peux pas bien
évidemment payer avec les dix ou douze sous que nous te donnons?
--Allez toujours, messieurs; mangez cela en attendant mieux. Le reste
est mon secret.
--C'est justement ton secret que nous voulons connaître. Il doit être
beau! Voilà, par exemple, ce petit poulet que tu nous as servi
aujourd'hui....
--Eh bien! ce petit poulet n'était-il pas bon? Il n'en est pas seulement
resté un os!
--Je le crois bien, à douze! Tu nous donnes, pour toute la table, des
choses qui seraient tout au plus suffisantes pour deux ou trois
personnes.
--Que voulez-vous? quand on ne peut pas faire mieux!
--Mais encore, comment fais-tu pour te procurer ces objets que l'on
croirait le fruit d'une maraude plutôt que....
--Allons, je vois bien qu'il faut que je vous dise comment je m'y
prends.
--Voyons, parle.
--Rien n'est plus facile à vous expliquer. Quand les femmes du marché, à
qui j'avais l'habitude d'acheter mes provisions dans le bon temps, me
voient passer sur lest devant elles, le panier sous le bras, elles me
crient toutes:
«Eh bien! mon pauvre Faraud, vous ne nous prenez donc rien
aujourd'hui?» Moi je leur réponds du mieux que je peux: «Non, pas
aujourd'hui, la mère Pignon ou la mère Mariette,» c'est selon. Mais ces
braves femmes, qui devinent mon embarras et qui ne veulent pas me faire
honte, me disent alors: «Allons, tenez, prenez ce petit poulet, prenez
ces deux artichauts, ce morceau de saumon; vous nous paierez plus tard,
et quand vous pourrez.» C'est du crédit qu'elles font à une ancienne
pratique. Voilà tout mon secret, messieurs, et je vous l'aurais dit plus
tôt si je n'avais pas craint de recevoir _un poil_ de votre part.»
Cette explication parut suffire; mais il fut ordonné expressément à
Faraud de ne pas se laisser aller dorénavant aux offres trop généreuses
de ses anciennes marchandes. Faraud n'en continua pas moins, malgré les
remontrances de ses maîtres, à rapporter chaque jour à bord du _butin
dépareillé_, comme il disait. Il aurait mieux aimé recevoir
quotidiennement vingt à trente taloches, que de renoncer à faire aller
sa cuisine.
On avait depuis long-temps cessé de le tracasser sur son étrange
monomanie de _fricoter_, lorsqu'un beau matin un des aspirans de corvée
de _la Topaze_, en montant paisiblement la grande rue de Brest, entendit
crier _au voleur! au voleur_! Des marchands de légumes et de volailles,
des archers de ville, poursuivaient à outrance un petit marin qui leur
échappait à toutes jambes, un canard d'une main et un chou-fleur de
l'autre. L'aspirant se met en devoir de barrer le chemin au fugitif qui
court vers lui. Mais quelle est sa surprise, lorsque, dans l'individu
qu'il va pour saisir au collet, il reconnaît Faraud! Un ventru aurait
reculé; un Brutus aurait même peut-être balancé. Mais un aspirant de
marine! L'aspirant, d'une main vigoureuse, arrête son novice. Les hommes
qui poursuivent celui-ci, accourent tout essoufflés pour l'accuser
d'avoir volé un canard et un chou-fleur. La foule arrive aussi, et le
scandale va grossir avec elle. L'aspirant, après avoir entendu toutes
les plaintes, ne trouve d'autre moyen d'apaiser les marchands et de
renvoyer les archers de ville, qu'en fouillant dans sa poche et en
jetant à l'avidité des plaignans une pièce de cinq francs, qu'il avait
été assez heureux pour rencontrer ce jour-là dans son gousset.
Et voilà Faraud tout confus resté libre, son canard et son chou-fleur à
la main, en face de son maître justement irrité!...
«C'est donc ainsi, misérable, que tu te procurais les provisions que tu
nous faisais manger!
--Monsieur, je vous demande mille fois pardon de vous avoir trompés
comme je l'ai fait jusqu'ici. Mais je puis vous assurer que jamais
l'envie de voler quelque chose pour moi, ne me serait venue toute seule.
C'est l'ambition de notre _gamelle_ qui m'a perdu.
--Allons, marche devant moi! Je vais te conduire à bord, et une fois
arrivé, tu verras comment on punit les voleurs.
--Ah! oui, monsieur, vous avez bien raison, je suis un gueux, un
scélérat. J'ai escroqué, je ne m'en cache pas, bien des petites choses
au marché. Mais au moins aujourd'hui le canard et le chou-fleur, que
vous avez payés de votre poche, sont bien à moi, et vous me permettrez
bien de les servir à table, avant de me faire corriger comme je le
mérite.
--Marche devant moi, te dis-je, et plus vite que cela!»
Le pauvre Faraud, les yeux en pleurs et les provisions sous le bras,
chemine piteusement escorté par son aspirant.
On arrive à la poste-aux-choux. On s'embarque pour retourner à bord du
vaisseau; et à chaque coup d'aviron que donnent les canotiers, le
malheureux novice des aspirans sent qu'il se rapproche du moment
inévitable où la voix redoutée de ses maîtres l'accusera avec trop de
justice d'avoir compromis l'honneur de _la gamelle_ du poste. La
contenance du coupable, dans l'embarcation, est loin d'être arrogante ou
d'indiquer la résignation de son âme. Son air, au contraire, est
pénétré, rêveur et presque suppliant. Le patron et les canotiers, qui
ignorent encore l'aventure arrivée à Faraud, se demandent, de l'oeil, en
le voyant ainsi affligé, ce qui peut lui être advenu de fâcheux.
L'infortuné ne dit mot, et sa bouche ne s'entr'ouvre que pour laisser de
temps à autre passer quelques soupirs, longs et sourds, qui le
suffoqueraient s'il ne les exhalait pas à la dérobée. Il tient ses yeux
confus attachés obstinément sur la surface de la mer qui coule, hélas!
si rapidement le long du canot qui porte à bord de _la Topaze_ le témoin
impassible de sa faute, les remords de son coeur, et la crainte du
châtiment que lui réserve le sort!...
Bientôt la lourde poste-aux-choux, qui, ce jour-là, semble avoir marché
si vite, accoste le flanc de babord de la frégate. L'aspirant monte à
bord: il faut bien que Faraud le suive, et il grimpe aussi, tenant
toujours dans sa main tremblante le panier dans lequel barbote encore le
canard fatal, et s'élève la tête panachée du chou-fleur accusateur.
On descend au poste des aspirans, dans ce faux-pont obscur où se trouve
une longue table autour de laquelle l'aspirant arrivant de terre a
bientôt rassemblé tous ses camarades, pour leur faire entendre une
communication importante.
Les douze camarades, qui ne se sont pas fait prier pour se rassembler,
examinent d'abord avec curiosité les provisions que contient le panier.
L'un se confond en éloges sur la sagacité de Faraud, en tâtant avec une
sorte de volupté gastronomique, les flancs dodus du canard qui crie
entre ses doigts frémissans; l'autre agite, avec orgueil, le chou-fleur
parfumé qu'il se propose déjà de manger à la sauce blanche, ou à l'huile
et au vinaigre, si le beurre manque. Un mot du chef de gamelle vient
mettre fin à cette scène, moitié plaisante et moitié sérieuse.
«Messieurs, dit-il en s'adressant à ses camarades avec un ton qui sent
un peu la gravité d'une justice solennelle, ce n'est pas de cela qu'il
s'agit, une action infâme vient de m'être révélée. Les provisions que
vous venez d'étaler sur notre table avec tant de complaisance attestent
un fait qui portera l'affliction et l'indignation dans tous vos coeurs:
elles ont été volées!
--Volées! s'écrièrent ensemble, comme avec une seule voix, tous les
aspirans.
--Oui, _volées_, messieurs!
--Et par qui?
--Par le drôle que vous voyez là, et dont la contenance coupable
attesterait seule le crime, si un témoin irrécusable ne l'avait pas déjà
dénoncé à notre sévérité.»
Faraud, en effet, la casquette à la main et la tête baissée, se tenait
morne et muet au bout de cette longue table qu'il avait si souvent et si
ingénieusement recouverte de mets si vite avalés, de cette table
théâtre passager de sa gloire fugitive, et qui, pour lui, va être
transformée, dans une minute, en table de justice.
Le chef de gamelle raconte en peu de mots l'événement du matin. C'est un
acte d'accusation qu'il dresse en parlant. Tous ceux qui l'écoutent,
pénétrés de l'importance du délit, nomment par acclamation le chef de
gamelle président de la commission qui doit prononcer sur le sort du
prévenu. Il a déjà un accusateur, on lui donne des juges. Le plus
gourmand des aspirans se constitue son défenseur officieux. On prend des
plumes, de l'encre; on se procure un Code pénal, et tout ce qu'il faut,
enfin, pour faire fusiller un homme, ou pour l'envoyer tout au moins aux
galères.
Faraud est consterné.
Le rapporteur prend la parole. Il tonne, il éclate, il foudroie
l'accusé, et l'accusé sanglote. Le défenseur, qui a eu le temps de
préparer sa plaidoirie en rongeant une galette de biscuit, se lance et
s'épanouit dans un brillant exorde: il repousse l'accusation avec
l'éloquence du coeur, et un peu aussi avec l'éloquence de l'estomac. Le
ministère public réplique au défenseur: le défenseur répond au ministère
public. Les petits mousses qui composent l'assistance de la salle
d'audience se réjouissent en qualité d'ennemis naturels de Faraud, leur
supérieur, en prévoyant la condamnation de celui qui si souvent s'est
permis de stimuler vigoureusement leur paresse, ou de punir, à coups de
martinet, leurs trop fréquentes étourderies.
L'affaire est entendue. Le conseil, après avoir essuyé un déluge de
paroles, se trouve suffisamment éclairé pour rendre un jugement
impartial. Les juges se retirent dans un coin du faux-pont, qui leur
servira de chambre de délibération. A peine nos Minos se sont-ils dit
trois ou quatre mots à l'oreille, qu'on les voit revenir à leur place.
Le président se lève, et d'une voix ferme et solennelle, il prononce
l'arrêt suivant au milieu du plus profond silence:
«La commission militaire instituée à bord de la frégate de S. M. _la
Topaze_, en vertu du droit qu'elle tient de la justice, après avoir ouï
l'accusé Faraud dans sa défense et le rapporteur du conseil de guerre
dans son accusation, a reconnu que le prévenu Faraud a bien évidemment
commis un vol que rien ne saurait justifier, et dont la nature est
telle, qu'il pouvait compromettre, sans une circonstance indépendante de
la volonté de l'accusé, l'honneur de la gamelle des aspirans de cette
frégate;
«En conséquence, ladite commission condamne Jean-Julien Faraud à sept
jours de fer et à ne plus aller à la provision à terre.»
Ici, redoublement de sanglots du condamné, et redoublement de joie chez
les petits mousses qui viennent d'entendre prononcer l'arrêt.
Le président impose silence à l'auditoire, et il reprend: «Mais attendu
que le dit Faraud ne s'est livré que par un zèle excessif pour le bien
de ses maîtres, une action coupable dont la gamelle des aspirans a été
appelée involontairement à recueillir les fruits, les membres de la
commission ont été d'avis de concilier à la fois ce qu'ils doivent à
l'équité, et ce qu'ils doivent à l'indulgence que leur inspirent l'âge
et les antécédens honorables du prévenu....»
L'auditoire prête en ce moment la plus vive attention aux paroles que va
prononcer encore le président.
«En conséquence, la susdite gamelle sera tenue, dès les premiers fonds
reçus pour traitement de table, d'acheter un habillement complet, en
drap bleu ou noir, au novice Faraud, pour le récompenser du dévoûment
absolu qui l'a conduit à immoler, en faveur de ses aspirans, jusqu'aux
bons principes que ceux-ci s'étaient plu à lui inculquer;
«Condamne en outre la susdite gamelle aux frais du procès, et le canard
ainsi que le chou-fleur, déposés sur le tribunal comme pièces de
conviction, à être mangés dans les vingt-quatre heures, attendu que ces
deux objets ont été dûment acquis par un des aspirans, au profit de la
table, qui lui restituera ses avances en temps opportun.»
Il serait difficile de dire l'impression favorable avec laquelle fut
accueilli ce jugement. Faraud surtout, l'heureux Faraud semble avoir
perdu la raison par excès de satisfaction et de reconnaissance. Il se
jette en pleurant sur les mains de son défenseur généreux, sur celles de
l'impartial président, et même sur celles du rapporteur, qui a porté à
regret, contre lui, une accusation que lui dictait bien plutôt l'équité
que son coeur. Puis, après avoir bien pleuré d'attendrissement, le
novice se rappelle ce qu'il doit à la justice: il s'élance dans la
batterie; il va d'un pas ferme et résolu trouver le capitaine d'armes,
pour le prier de le mettre aux fers: c'est Régulus venant reprendre ses
chaînes dans les cachots de Carthage.
Il resta sept jours bien comptés aux fers, notre bon novice; mais à
l'expiration de sa peine, le ciel permit ou voulut que trois mois de
traitement fussent payés à la gamelle, et, quarante-huit heures après le
traitement reçu, un habillement complet de drap bleu se dessinait sur la
taille altière et droite du chef de cuisine des aspirans de _la Topaze_.
Un mois de bombance s'était à peine écoulé, qu'il ne restait déjà plus
un sou au chef de gamelle. La frégate _la Topaze_ partit heureusement
pour aller croiser dans l'Océan. Il était plus que temps; car, malgré la
leçon qu'il avait reçue, on ne sait pas ce qu'aurait pu faire encore le
novice Faraud, dans un nouveau moment de rafale.
Mais dans ce vaste Océan qu'allait sillonner _la Topaze_, on rencontrait
alors force bâtimens anglais de toutes les espèces et de toutes les
dimensions, depuis le faible cutter, jusqu'au terrible vaisseau à trois
ponts de 140 bouches à feu. La frégate fit d'abord plusieurs captures
parmi les navires qui ne pouvaient lui résister. Mais, à force de
chercher, elle finit par rencontrer un bâtiment en état de lui tenir
tête.
Ce fut un beau matin à la pointe du jour qu'elle fit cette belle
rencontre. Le soleil allait s'élever radieux sur les petites lames qui
clapotaient paisiblement à l'horizon, lorsque la vigie du grand mât de
perroquet cria: _Navire_!
«Où? demanda l'officier de quart.
--Sous le vent à nous, pas bien loin.»
Tout le monde le vit bientôt ce navire, de dessus le pont: il paraissait
assez gros. La mer était superbe et la brise jolie: la journée, qui
avait commencé par un beau soleil, devait se terminer par un combat, et
le combat par....
On chassa le bâtiment aperçu en laissant arriver sur lui bonnettes
hautes et basses.
Le bâtiment à vue, au lieu de prendre chasse, se mit tout bonnement en
panne pour attendre l'événement.
En s'approchant l'un de l'autre, chacun des navires reconnut dans celui
qui lui était opposé ni plus ni moins qu'une frégate.
_La Topaze_, ayant fait son branle-bas général de combat, hissa son
large pavillon tricolore aux sons guerriers des tambours qui battaient
déjà la charge dans sa batterie et sur ses gaillards.
L'autre frégate répondit à cette espèce de défi en hissant aussi son
pavillon. Mais ce pavillon était un long yatch anglais!
Après s'être aussi bien entendu, il n'y avait plus moyen d'entrer en
pourparlers: il fallait en venir aux beaux et bons coups de canon. A
terre, deux adversaires, flanqués de leurs témoins, peuvent bien
s'arranger sur le champ de bataille et aller déjeûner à la suite des
explications. Mais en mer, les duels entre deux navires n'admettent pas
la ressource des protocoles: on se tape d'abord, et l'on s'arrange
après, si l'on peut.
Par bonheur pour la frégate française, elle avait du 18 en batterie, et
350 hommes d'équipage.
Par malheur pour la frégate anglaise, elle n'avait que des canons de 12,
et 200 et quelques hommes, tout compris.
Cette infériorité de force et d'équipage ne l'empêcha pas d'accepter le
combat que _la Topaze_ lui présentait avec obstination, et qu'il était
devenu d'ailleurs trop tard pour elle de refuser.
On entra en matière des deux côtés, en lâchant, à demi-portée de canon,
des volées entières qu'enveloppa bientôt la fumée qui s'étendit sur le
champ de bataille des deux combattans. Tristes combats que ceux que se
livrent dans la plus affreuse solitude deux équipages au sein de
l'immensité des mers! Là, pas de spectateurs pour redoubler l'émulation
des braves, pas d'ambulances pour recevoir les blessés, pas un écho qui
répète, pour la patrie que l'on défend, le fracas de l'artillerie, les
cris de victoire, les derniers soupirs des mourans!... C'est partout du
péril sans illusion, de la gloire presque sans espoir et sans
couronne.... Oh! qu'il faut de courage pour se battre jusqu'au dernier
souffle sans être vu, et quelquefois sans perspective de se sauver!
_La Topaze_, en tirant, en manoeuvrant, en revirant de bord pendant une
heure ou deux pour battre avec avantage l'ennemi qui tirait, qui
manoeuvrait, qui revirait de bord aussi vite qu'elle, s'aperçut que,
malgré la supériorité de son calibre, elle pourrait encore combattre
fort long-temps avant de parvenir à réduire son adversaire.
Les équipages français aiment, une fois lancés dans le danger, les
choses qui finissent vite d'une manière ou d'autre. Les longues
canonnades, qui vont assez bien au flegmatique courage des Anglais,
conviennent assez peu à la bouillante vivacité de nos matelots, une fois
que le salpêtre de la poudre a communiqué son ardeur au salpêtre de leur
caractère. Le commandant français connaissait le faible de sa nation et
de son équipage. Après avoir donné à ses gens le temps de s'ennuyer à
faire le coup de canon, il saisit le moment opportun de leur accorder
l'abordage, comme quelque chose de propre à les affriander vers la fin
du lourd repas qui les avait un peu fatigués. Ce mot magique, _à
l'abordage_, ranima, enleva tous les courages affaissés. Un coup de
gouvernail donné à propos, et une manoeuvre décisive exécutée avec la
promptitude de l'éclair, logent le boute-hors de beaupré de _la Topaze_
dans la hanche de _la Blanche_. Car la frégate anglaise s'appelait _la
Blanche_: on ne connut son nom qu'en l'abordant par l'arrière, pour y
voir de plus près.
Je ne décrirai pas ici toute l'horreur du choc des deux navires ennemis
et des équipages. Tout le monde en littérature a déjà raconté ce
qu'était un abordage en mer. L'abordage même est devenu le pont-aux-ânes
des romanciers maritimes, comme autrefois, depuis la tempête si
classiquement essuyée par Énée, la tempête devint le pont-aux-ânes de
tous les poètes. Je ne m'en mêlerai plus.