--Et pourquoi donc ça? Le temps m'a paru long à moi parce qu'il a fallu

manier l'aviron toute la nuit, et que ça vous alonge joliment une soirée

qui dure douze heures de temps jusqu'à la pointe du jour.

--Moi je me suis embêté, parce que, vois-tu, je m'impatientais

d'attendre, et je m'impatientais parce qu'il y a quelque chose de

nouveau qui m'attend à Perros.

--Quel nouveau?

--Mon congé.

--Ton congé! à toi!

--Un peu! Dix ans de service et une blessure à l'omoplate, d'un coup de

canon de l'ennemi, qui m'empêche le remuement à volonté du bras avec

lequel je me mouche avec ou sans mouchoir; voilà ce qui m'a fait

demander mes invalides. Y es-tu?

--Mais que feras-tu avec ton congé, sans avoir un morceau de pain pour

te laver la figure en dedans, quand la faim t'arrivera militairement

tous les matins?

--Ce que je ferai? je me ferai des enfans tout seul, si je peux; car les

enfans, comme on dit, c'est la richesse du pauvre.

--Et avec quoi encore te feras-tu des enfans?

--Avec un joli moule que je me suis choisi pour cela, va. Tu connais

bien Marie Angel?

--Cette grande belle fille de la Clarté, l'aînée au père Angel?

--_Indubitablement_!

--C'est une belle _criature_!

--Je ne taille jamais que dans le beau.

--Qui vous a un bel estomac, au moins!

--Le plus bel estomac du département des Côtes-du-Nord, à ce que m'ont

dit les connaisseurs.

--Et un bon caractère de fille, toujours de belle humeur, été comme

hiver.

--Ah! ça doit être encore plus facile à manier, il n'y a pas de doute,

qu'une pièce de quatre pour un ancien canonnier comme moi.

--Et tu veux l'épouser?

--Oui, et par le côté le plus pressé encore. Elle n'a pas grand'chose,

mais elle a ce qui me plaît, et ça vous donne tant de force pour gagner

sa vie, une femme qui vous chausse un peu proprement! Le père Angel,

dont je vais devenir le respectable gendre, gagne quarante à cinquante

sous par jour à faire des filets de pèche. C'est le plus grand fabricant

du pays en filets à la brasse: le brave homme ne peut pas aller loin

avec la goutte qu'il a par en bas, et celle qu'il prend à chaque instant

par en haut. Une fois mort de rhumatisme et d'eau-de-vie, il me cédera

son fonds, c'est-à-dire sa navette; et comme je me suis exercé, en

faisant la cour à sa fille Marie, à passer assez gentiment une maille ou

deux dans les filets du beau-père futur, je me trouverai établi tout

naturellement avec ma petite femme, dans le domicile et l'état du pauvre

défunt.

--Allons, je te vois bientôt négociant en filets de pèche, avec une

femme sur les bras et un _cabillot_ entre les quatre doigts et le pouce.

--Et le pouce! Oui, je le _pousserai_ mon commerce. Tiens, vois-tu, la

navigation me scie depuis long-temps le tempérament. On ne risque qu'à

se faire casser les reins dans notre métier, et ce n'est pas un assez

grand avantage pour qu'on se donne tant de mal pour l'État. Au lieu

qu'avec une belle petite gaillarde qui vous tricotte une paire de bas en

vous chantant la petite chanson, et en vous faisant une bonne soupe aux

choux, on est plus heureux et plus tranquille qu'un roi. Hein! Qu'en

dis-tu, espèce de célibataire?»

A ce moment de l'entretien, j'entendis courir vers moi deux des

matelots qui s'étaient éloignés pour parcourir l'île. Ces hommes

paraissaient s'être hâtés pour venir m'annoncer qu'ils avaient aperçu

sur une hauteur voisine plusieurs douaniers.... Le jour s'était fait, et

à la clarté de ses premiers rayons, et avec le secours d'une petite

longue-vue que je portais sur moi, je distinguai, en effet, quelques

hommes qui s'avançaient vers nous. A la forme de leurs schakos et à la

couleur de leurs habits, je reconnus des douaniers. «Nul doute, me

dis-je, qu'une des pataches des postes voisins aura abordé l'île comme

moi, et dans une autre partie....» Mais pour plus de précaution et avant

de pousser une reconnaissance, j'ordonnai à tout mon monde de rembarquer

dans la péniche. Le canonnier Fournerat et son camarade, trop occupés

encore, peut-être, de la conversation qu'ils avaient entamée, ne se

disposaient pas à exécuter mon ordre, soit qu'ils l'eussent mal entendu

ou qu'ils ne jugeassent pas nécessaire de se hâter. A peine, cependant,

avais-je prononcé quelques mots d'impatience contre leur lenteur, que

mes faux douaniers, qui s'avançaient toujours, nous couchèrent en joue

et nous envoyèrent une grêle de coups de fusil. Cette décharge si

inattendue produisit plus d'effet que mon commandement. Tous mes gens se

jettent dans la péniche: on saute sur les armes et les avirons. Je fais

pousser l'embarcation au large: nous lâchons précipitamment quelques

coups de feu sur les douaniers qui continuent à tirer sur nous. La

péniche enfin s'éloigne du rivage avec tout son équipage, à l'exception

cependant du pauvre Fournerat. Une balle venait de l'étendre mort auprès

de son camarade Tasset, qui, plus heureux que lui, avait réussi, à la

première décharge, à regagner le bord.

Ma péniche fuit en désordre. Une fois un peu au large et hors de danger,

nous cherchons à nous expliquer cette attaque imprévue. Comment nos

assaillans, si réellement ils avaient été des douaniers français,

auraient-ils pu nous prendre pour des Anglais, quand le pavillon

tricolore flottait dès le matin au haut du mât de _tappe-cul_ de la

péniche? «Ce sont des Anglais déguisés en préposés de douane, me

répondait mon patron....--Mais pourquoi des Anglais auraient-ils eu

recours à ce stratagème, lorsque, sans changer de costume, ils auraient

pu nous approcher aussi bien qu'ils l'ont fait au moyen de ce

déguisement?--Par farce, peut-être, me répondait encore mon patron, ou

sans doute, parce qu'ils croyaient, en s'habillant en préposés, pouvoir

nous accoster impunément de plus prés et à bout portant, comme ils l'ont

fait.»

J'ordonnai de gouverner de manière à contourner la queue de l'île, et à

nous rendre le plus tôt possible à Perros.

Mais à peine avions-nous atteint la pointe sud de Tomé, que nous vîmes

déborder par l'autre côté et de la partie du nord trois légers canots

qui nageaient sur nous à grands coups d'avirons. C'étaient encore les

Anglais qui venaient nous attaquer. Ma péniche ne marchait que

très-médiocrement à l'aviron, comme je l'ai déjà dit, et je prévoyais

bien que j'allais avoir affaire à force partie, quoique les canots

ennemis fussent assez grêles. Il fallut se disposer à résister au

nombre. Mes gens, un peu honteux de s'être laissés surprendre par

l'attaque vigoureuse à laquelle nous avions été obligés de céder, ne

demandaient pas mieux que de prendre leur revanche.

Dès que la plus agile des trois embarcations ennemies fut rendue assez

près de moi pour me lancer quelques coups de fusil, je fis tonner sur

elle l'obusier de 12, dont l'arrière de ma péniche était armé. Ce coup

chargé à mitraille produisit merveille, et les balles que mon unique

pièce d'artillerie fit pleuvoir autour de mes plus hardis assaillans,

semblèrent les déconcerter un peu. La fusillade s'engagea bientôt entre

eux et nous, et sans interrompre le service des avirons, nous tînmes

tête à l'ennemi, qui nous gagnait toujours de vitesse. La brise,

pendant ce petit combat à la course, vint à s'élever; mais elle nous

était contraire, et rendait inutile l'emploi de nos voiles. Les Anglais,

malgré la supériorité de leur marche, n'osaient cependant pas nous

aborder, car ils paraissaient surtout redouter la brutalité de notre

obusier. Dans la confusion de ce petit engagement, j'eus à peine le

loisir de remarquer que la canonnière de la station, favorisée par la

brise qui nous contrariait, venait d'appareiller du fond de la rade, et

se trouvait déjà à portée de canon du champ de bataille.

Il était temps pour nous que son gros calibre ronflât sur les péniches

anglaises! Ma pauvre embarcation, ébranlée et fatiguée par la fréquence

des chocs que lui faisait éprouver la détonnation de mon obusier, se

remplissait d'eau, et si l'engagement s'était prolongé, peut-être

aurions-nous fini par couler, non pas sous le feu de l'ennemi, mais par

l'effet du propre feu que nous faisions sur lui.

Une gloire aussi négative ne nous était pas réservée.

A l'approche de la canonnière s'avançant couverte de toile et à force de

rames, et faisant déjà gronder ses gros canons de devant, les péniches

anglaises abandonnèrent la chasse qu'elles m'appuyaient avec

acharnement. Elles s'éloignent, s'arrêtent un instant, rentrent leurs

avirons, et bientôt nous les voyons livrer au vent, qui favorise leur

fuite, les petites voiles blanches qu'elles hissent, avec la rapidité de

l'éclair, au haut des mâts qu'elles ont établis dans un clin d'oeil. Des

mauves agiles ne glissent pas plus légèrement sur les flots qu'elles

effleurent du bout de l'aile, que ces trois embarcations, livrant aussi

leurs ailes blanches, au souffle de la risée. D'assailli que j'étais, je

veux devenir assaillant, et me voilà, dans ma lourde péniche,

poursuivant à mon tour mes ennemis, avec le secours imposant de la

canonnière. Mais tous mes efforts furent vains. Les Anglais gagnèrent le

large avant que nous pussions les approcher, et nous restâmes maîtres

absolus du champ de bataille, sans avoir à nous enorgueillir beaucoup de

cet avantage. Quelques trous de balles dans ma mâture et dans les

chapeaux de deux ou trois de mes gens, furent les résultats les plus

remarquables de ce petit combat.

J'appris en quelques mots au commandant de la canonnière mon aventure à

Tomé, et le piège dans lequel, à la faveur de leur travestissement de

douaniers, les Anglais avaient voulu m'attirer. «Pardieu-! me dit mon

commandant, ces gaillards-là n'ont pas payé cher les frais du nouveau

costume sous lequel ils ont cherché à vous abuser. Il y a trois jours

qu'une frégate anglaise s'est emparée d'une de nos pataches de douane;

et les habits des prisonniers auront servi à métamorphoser en préposés,

les gaillards dont vous vous serez laissé approcher sans assez de

défiance.»

Le mystère que jusque là nous avait caché le costume de douanier, venait

de nous être expliqué. Les Anglais nous avaient joué une petite comédie

de travestissement, une espèce de pièce à tiroir.

Pour plus de prudence, la canonnière commandante voulut faire le tour de

l'île de Tomé, quoiqu'il n'y eût plus aucun espoir d'y surprendre des

Anglais.

Le vent, qui depuis quelque temps s'était élevé de l'ouest, devint plus

fort; et comme il était contraire pour rentrer, la canonnière et ma

péniche louvoyèrent avec l'avantage de la marée afin de regagner le

mouillage en dedans de ce qu'on nomme _le lanquin_ de Perros.

Le soir, ou ne s'entretenait dans tout le pays que de l'événement de

Tomé, de la mort du pauvre Fournerat, et du mauvais tour enfin

qu'avaient voulu me jouer les Anglais.

Ce ne fut que le surlendemain de mon aventure que le temps devint assez

beau pour me permettre de retourner dans la petite île, théâtre de ma

récente aventure.

Je me, disposais à faire ce petit voyage en ordonnant à tout mon monde

de s'embarquer dans la péniche, lorsqu'une jeune fille s'avança vers moi

les yeux en pleurs.

«Monsieur, me dit-elle, j'ai une grâce à vous demander?

--Et quelle grâce, mademoiselle?

--Celle de me permettre d'aller à Tomé avec vous.

--Et quel besoin avez-vous d'aller à Tomé?

--Quel besoin? Ah! monsieur, si vous saviez....» Et la jeune fille à ces

mots fondit en larmes.

«Quel est votre nom? êtes-vous de Perros?

--Monsieur, je suis du village de la Clarté, je me nomme Marie Angel.»

A ce nom, dont je fus frappé comme d'un coup de foudre, je me rappelai

avec une vive et poignante douleur la conversation de l'avant-veille

entre Fournerat et son ami.... Pauvre Fournerat!

«Mais, mademoiselle, je ne sais trop si, pour vous-même, je dois vous

permettre de venir à Tomé. Je crois devoir vous épargner le spectacle

douloureux que vous venez chercher peut-être à l'insu de votre père, de

votre famille.

--Oh! je vous le demande en grâce, monsieur: ne me refusez pas. Je ne

pleurerai pas, je vous le jure, et je tiendrai si peu de place dans

votre embarcation....

--Allons, venez, puisque vous le voulez. Je crains également de vous

recevoir dans ma péniche, et de vous désobliger en vous refusant.....

Embarquez-vous.»

La jeune fille s'embarque. Je donne ordre à mes hommes de pousser au

large, et nous voilà naviguant vers Tomé.

Tous mes matelots connaissaient la pauvre Marie Angel. Ils la

regardaient en silence et d'un air qui voulait lui dire combien ils

respectaient sa douleur et les larmes qu'elle s'efforçait de ne pas

répandre devant eux et surtout devant moi, à qui elle avait promis de ne

pas pleurer.

Placée derrière, près du patron de l'embarcation, elle tenait ses yeux

humides fixés sur les flots que nous fendions à force de rames. En

approchant de Tomé, je remarquai que son sein battait avec plus de

force, et que ses joues pâlissaient. Mais elle m'avait promis de ne pas

pleurer, et elle ne pleurait pas, de peur peut-être de m'importuner....

Je commande au patron d'aborder l'île dans un autre endroit que celui où

nous aurions retrouvé le corps de notre infortuné canonnier.

A peine sommes-nous rendus à terre, que Marie Angel se dirige vers le

lieu que je voulais lui cacher: soit qu'elle connût déjà l'île, ou qu'un

instinct trop naturel la guidât, elle gagne avec rapidité et avant nous,

la partie du rivage que nous avions abordée l'avant-veille.... Nous ne

pouvons que la suivre; et bientôt nous la voyons s'arrêter, se coucher

et se jeter sur le corps défiguré de son amant.

La pluie et le vent avaient passé pendant deux jours sur ce corps livide

et sur ces tristes restes que les Anglais n'avaient eu le temps ni

d'enlever ni d'enterrer.

Tous nos efforts furent vains pour arracher la pauvre Marie à cet

affreux spectacle. Nous ne parvînmes à transporter le cadavre vers la

péniche, qu'en consentant à laisser Marie soutenir, dans ce pénible

trajet, la tête inanimée de son amant, comme si cette tête, à la bouche

béante, aux yeux vitrés et fixes, vivait encore!

«C'est au coeur, s'écriait la malheureuse fille, c'est au coeur qu'ils

l'ont tué!»

Le cadavre fut reçu, avec précaution et recueillement, par les hommes

qui se trouvaient dans la péniche: on le plaça sur le banc de l'arrière,

et une voile recouvrit en entier le corps du défunt.

Nous repartîmes aussitôt pour Perros.

Marie, agenouillée aux pieds du cadavre de son amant, laissait tomber sa

tête sur sa poitrine affaissée; elle priait à voix basse, pendant que

nous nous éloignions de l'île. Personne ne causait à bord: c'est à

peine si quelquefois je prenais la parole pour donner à mes hommes les

ordres nécessaires à la manoeuvre. Jamais traversée plus courte ne me

parut plus pénible. Le bruit des rames, frappant à coups réguliers les

flots tranquilles, semblait ajouter quelque chose de sinistre à cette

scène lugubre. On aurait dit une marche funèbre, battue par les avirons

des nageurs sur la mer immobile. Il y avait du deuil jusque dans les

plis de notre petit pavillon que j'avais fait amener à demi-mât, et qui,

abandonné par le vent qui s'était tu, tombait le long de sa drisse,

comme un long crêpe ou comme un lambeau de linceul.

Nous arrivâmes enfin à Perros.

La multitude nous attendait sur le rivage où nous devions aborder.

Des artilleurs de la station se disputèrent l'honneur de porter le

cadavre de leur camarade Fournerat. Quant à Marie, elle ne pleura pas.

Elle voulut que le corps fût conduit chez elle, en attendant

l'inhumation, et en suivant la marche de ceux qui le portaient, elle

priait toujours, mais sans laisser échapper une larme. On aurait dit

que, moins malheureuse que quelques heures auparavant, elle venait de

retrouver quelque chose de consolant, et que la mort ne lui avait pas

encore tout ôté, en lui ravissant celui seul qu'elle aimait. Triste

illusion de la douleur, qui fait retrouver une consolation dans la vue

des objets qui devraient le plus augmenter notre désespoir!

Le lendemain, on enterra Fournerat dans le modeste cimetière du village

de la Clarté. Tous les marins de la station l'accompagnèrent jusqu'au

champ de l'éternel repos.... Marie jeta la première poignée de terre sur

sa fosse, et puis, quand cette fosse fut comblée, elle sema des fleurs

sur la tombe qui venait de recouvrir pour toujours les restes de celui

qui aurait été son époux.

Quelques jours après cet enterrement, qui avait produit sur moi la plus

pénible impression, je revins visiter, conduit par quelque chose de

rêveur et peut-être aussi par un instinct de curiosité, le petit

cimetière de la Clarté.

Mes regards cherchèrent d'abord la tombe de Fournerat: c'était la seule

chose que je voulusse voir autour de moi. Je remarquai que sur cette

tombe, déjà un peu affaissée, une main, que je devinai sans peine, avait

déposé des fleurs toutes fraîches. Une croix, sur laquelle se trouvaient

tracés le nom, l'âge et la profession du mort, avait été plantée depuis

peu: au haut de la fosse et sur la tête de cette croix pendait une

petite couronne de marguerites touffues, qu'il avait fallu bien du temps

pour composer. «Peut-être, me dis-je, ces fleurs nouvelles sont-elles

encore mouillées des larmes de la pauvre Marie!... Quel secret avait

donc ce malheureux Fournerat pour se faire aimer ainsi d'une jeune fille

de village, ou plutôt, que de sensibilité avait-il rencontrée chez

cette jeune fille si naïve et si touchante dans sa douleur!...» Et je

pensai long-temps à Marie sur la tombe de son amant!...

Les impressions les plus profondes s'effacent bien vite dans le coeur

des marins: ils voient tant de choses en si peu de temps! J'oubliai

bientôt et Fournerat et sa maîtresse, et le cimetière de la Clarté et le

petit port de Perros, que je quittai pour aller courir les mers pendant

plusieurs années sur une demi-douzaine de navires différens.

Les petits événemens que je viens de raconter avaient presque disparu de

ma mémoire, lorsqu'un jour en visitant, pendant une de mes relâches au

Sénégal, le cimetière de Saint-Louis, il me prit envie de lire les

inscriptions que l'on pouvait encore déchiffrer sur quelques croix

funéraires, battues depuis long-temps par le vent, ou couchées pour la

plupart sur le sable qui recouvrait les ossemens des infortunés

moissonnés par les maladies de ce pays terrible. Il m'était souvent

arrivé, dans les colonies, de parcourir les lieux où l'on entasse les

cadavres des pauvres Européens, pour avoir des nouvelles de ceux de mes

amis dont je n'avais entendu parler depuis long-temps; et souvent aussi

j'avais appris leur sort, en voyant leur nom écrit sur la fosse qui les

avait pour toujours séparés du monde. Une sorte de pressentiment m'avait

dit qu'en faisant une visite dans le cimetière de Saint-Louis, je

rencontrerais là quelques morts de ma connaissance. Je me laissai aller

à cette idée tant soit peu triste, et mon sombre pressentiment ne tarda

pas à être justifié.

A peine, en effet, avais-je fait quelques pas sur le sable dans lequel

on creuse les tombeaux que la fièvre jaune ou le ténesme se chargent de

combler dans ce climat inexorable, que je m'arrêtai, presque

involontairement, devant une croix blanche sur laquelle on avait tracé

une inscription en lettres noires, encore toutes fraîches peintes. La

première chose que je vis dans cette inscription, ce fut l'âge de la

personne qu'on venait d'inhumer depuis peu, à en juger par l'état dans

lequel se trouvait encore la terre: ÂGÉE DE VINGT-TROIS ANS!

«_Vingt-trois ans_! me dis-je.... Mourir à cet âge, et encore au

Sénégal! Mais quelle peut être la pauvre femme que la mort a si tôt

enlevée?» Je lus, ou plutôt, sans avoir le temps de bien lire, je fus

frappé comme d'un coup électrique, en croyant avoir vu sur la croix qui

était devant moi, ces mots:... «Marie Angel, dite soeur

_Sainte-Marie_....»

Il me fallut m'asseoir sur une tombe voisine, et me remettre un peu du

malaise que j'éprouvais, avant de pouvoir arrêter de nouveau mes yeux

sur cette fatale inscription.

Au bout de quelques minutes d'efforts faits sur moi-même, je voulus

relire les mots qui m'avaient si fort troublé.... Je n'avais déjà que

trop bien lu.

«_Ci-gît Marie Angel, dite soeur Sainte-Marie, née à Perros, département

des Côtes-du-Nord, le 1er mai 1801, morte à l'hospice de Saint-Louis,

âgée de vingt-trois ans. Priez Dieu pour le repos de son âme_!»

C'est alors que le souvenir de l'infortuné Fournerat et de toutes les

circonstances que j'avais depuis long-temps oubliées, vint de nouveau

assaillir toute mon âme. Avec quelle vivacité se présentèrent à mon

esprit, et le petit cimetière de la Clarté, et les traits de la pauvre

Marie me demandant à venir à Tomé dans ma péniche! Que d'événemens, de

lieux et d'époques venaient en ce moment se rapprocher, se confondre

dans mon imagination, à la vue de cette croix où le sort de la pauvre

Marie m'était révélé!... Quelle immense distance entre la tombe de son

amant et la sienne! Lui en France, elle au Sénégal!... Ensevelis tous

deux pour jamais, et si loin l'un de l'autre!...

Hélas, il n'était que trop vrai! Le soir, en revenant accablé de

tristesse vers l'hospice de Saint-Louis, j'appris de la bouche même des

compagnes de soeur Sainte-Marie, que la pauvre Marie, attachée depuis

cinq ans, par des voeux indissolubles, à l'ordre des Soeurs de la

Charité, avait terminé au Sénégal des jours remplis pour elle d'une

longue et cruelle amertume!

Cinq ans! c'était juste le temps qui s'était écoulé depuis la mort du

malheureux Fournerat!

J'ai cherché bien long-temps depuis dans le monde un pareil exemple de

constance et d'amour: je ne l'ai pas encore trouvé. Peut-être est-ce

pour cela que je me suis rappelé si bien, comme la chose la plus rare,

tant de fidélité et de tendresse. Je chercherai long-temps encore sans

doute!

LE NOVICE DES ASPIRANS DE MARINE.

Les anciennes ordonnances de la marine, que l'on a refaites sans réussir

à faire quelque chose de bien meilleur qu'elles, permettaient aux

aspirans de choisir, parmi les équipages des navires où ils servaient,

quelques petits mousses et un novice que l'on chargeait des détails du

ménage et de la cuisine du _poste_[I]; triste cuisine qu'alimentaient

les 22 francs de traitement accordés par mois à chaque commensal! Il ne

fallait rien moins qu'une continence à la Scipion ou une vertu d'estomac

à la Spartiate, pour se contenter de si peu. Mais la gloire se chargeait

de payer tout le reste, et de compenser, en espérances brillantes, ce

qu'il y avait de désespérant dans le positif d'une telle vie.

[I] On nomme _le poste_ des aspirans, la partie du faux-pont où logent

et mangent les aspirans de marine.

Le _chef de gamelle_ sous les ordres duquel se trouvait toute la

marmaille du _poste_, était celui des aspirans que ses collègues avaient

chargé de dépenser le traitement de table, le plus convenablement

possible. C'était la femme de ménage ou plutôt l'économe de toute la

confrérie: le novice et les petits mousses en étaient les frères

servans.

A bord de la frégate _la Topaze_, il existait un jeune marin sale et

vif, actif et intelligent: il s'appelait Faraud. Il était novice: les

aspirans de la frégate le choisirent pour en faire leur cuisinier.

Faraud débuta dans sa nouvelle charge en faisant un dur apprentissage du

métier pour ses maîtres et pour lui. Il manqua d'abord toutes les

sauces, et il reçut quelques taloches; il consomma d'abord aussi,

beaucoup trop de beurre, et il reçut encore des taloches; mais à force

de faire des écoles et de subir des corrections, il se forma et devint

moins prodigue. Les vieilles paires de bottes, les habits usés et les

doubles rations à la cambuse commencèrent alors à pleuvoir sur lui.

Encourager les âmes actives et nobles, c'est semer en bonne terre.

Faraud, largement rémunéré par ses jeunes maîtres, devint bientôt la

perle des novices des aspirans, et ce n'était pas peu de chose, au

moins, dans toute une division navale.

Contes de bord · 第 9 / 13 段