manier l'aviron toute la nuit, et que ça vous alonge joliment une soirée
qui dure douze heures de temps jusqu'à la pointe du jour.
--Moi je me suis embêté, parce que, vois-tu, je m'impatientais
d'attendre, et je m'impatientais parce qu'il y a quelque chose de
nouveau qui m'attend à Perros.
--Quel nouveau?
--Mon congé.
--Ton congé! à toi!
--Un peu! Dix ans de service et une blessure à l'omoplate, d'un coup de
canon de l'ennemi, qui m'empêche le remuement à volonté du bras avec
lequel je me mouche avec ou sans mouchoir; voilà ce qui m'a fait
demander mes invalides. Y es-tu?
--Mais que feras-tu avec ton congé, sans avoir un morceau de pain pour
te laver la figure en dedans, quand la faim t'arrivera militairement
tous les matins?
--Ce que je ferai? je me ferai des enfans tout seul, si je peux; car les
enfans, comme on dit, c'est la richesse du pauvre.
--Et avec quoi encore te feras-tu des enfans?
--Avec un joli moule que je me suis choisi pour cela, va. Tu connais
bien Marie Angel?
--Cette grande belle fille de la Clarté, l'aînée au père Angel?
--_Indubitablement_!
--C'est une belle _criature_!
--Je ne taille jamais que dans le beau.
--Qui vous a un bel estomac, au moins!
--Le plus bel estomac du département des Côtes-du-Nord, à ce que m'ont
dit les connaisseurs.
--Et un bon caractère de fille, toujours de belle humeur, été comme
hiver.
--Ah! ça doit être encore plus facile à manier, il n'y a pas de doute,
qu'une pièce de quatre pour un ancien canonnier comme moi.
--Et tu veux l'épouser?
--Oui, et par le côté le plus pressé encore. Elle n'a pas grand'chose,
mais elle a ce qui me plaît, et ça vous donne tant de force pour gagner
sa vie, une femme qui vous chausse un peu proprement! Le père Angel,
dont je vais devenir le respectable gendre, gagne quarante à cinquante
sous par jour à faire des filets de pèche. C'est le plus grand fabricant
du pays en filets à la brasse: le brave homme ne peut pas aller loin
avec la goutte qu'il a par en bas, et celle qu'il prend à chaque instant
par en haut. Une fois mort de rhumatisme et d'eau-de-vie, il me cédera
son fonds, c'est-à-dire sa navette; et comme je me suis exercé, en
faisant la cour à sa fille Marie, à passer assez gentiment une maille ou
deux dans les filets du beau-père futur, je me trouverai établi tout
naturellement avec ma petite femme, dans le domicile et l'état du pauvre
défunt.
--Allons, je te vois bientôt négociant en filets de pèche, avec une
femme sur les bras et un _cabillot_ entre les quatre doigts et le pouce.
--Et le pouce! Oui, je le _pousserai_ mon commerce. Tiens, vois-tu, la
navigation me scie depuis long-temps le tempérament. On ne risque qu'à
se faire casser les reins dans notre métier, et ce n'est pas un assez
grand avantage pour qu'on se donne tant de mal pour l'État. Au lieu
qu'avec une belle petite gaillarde qui vous tricotte une paire de bas en
vous chantant la petite chanson, et en vous faisant une bonne soupe aux
choux, on est plus heureux et plus tranquille qu'un roi. Hein! Qu'en
dis-tu, espèce de célibataire?»
A ce moment de l'entretien, j'entendis courir vers moi deux des
matelots qui s'étaient éloignés pour parcourir l'île. Ces hommes
paraissaient s'être hâtés pour venir m'annoncer qu'ils avaient aperçu
sur une hauteur voisine plusieurs douaniers.... Le jour s'était fait, et
à la clarté de ses premiers rayons, et avec le secours d'une petite
longue-vue que je portais sur moi, je distinguai, en effet, quelques
hommes qui s'avançaient vers nous. A la forme de leurs schakos et à la
couleur de leurs habits, je reconnus des douaniers. «Nul doute, me
dis-je, qu'une des pataches des postes voisins aura abordé l'île comme
moi, et dans une autre partie....» Mais pour plus de précaution et avant
de pousser une reconnaissance, j'ordonnai à tout mon monde de rembarquer
dans la péniche. Le canonnier Fournerat et son camarade, trop occupés
encore, peut-être, de la conversation qu'ils avaient entamée, ne se
disposaient pas à exécuter mon ordre, soit qu'ils l'eussent mal entendu
ou qu'ils ne jugeassent pas nécessaire de se hâter. A peine, cependant,
avais-je prononcé quelques mots d'impatience contre leur lenteur, que
mes faux douaniers, qui s'avançaient toujours, nous couchèrent en joue
et nous envoyèrent une grêle de coups de fusil. Cette décharge si
inattendue produisit plus d'effet que mon commandement. Tous mes gens se
jettent dans la péniche: on saute sur les armes et les avirons. Je fais
pousser l'embarcation au large: nous lâchons précipitamment quelques
coups de feu sur les douaniers qui continuent à tirer sur nous. La
péniche enfin s'éloigne du rivage avec tout son équipage, à l'exception
cependant du pauvre Fournerat. Une balle venait de l'étendre mort auprès
de son camarade Tasset, qui, plus heureux que lui, avait réussi, à la
première décharge, à regagner le bord.
Ma péniche fuit en désordre. Une fois un peu au large et hors de danger,
nous cherchons à nous expliquer cette attaque imprévue. Comment nos
assaillans, si réellement ils avaient été des douaniers français,
auraient-ils pu nous prendre pour des Anglais, quand le pavillon
tricolore flottait dès le matin au haut du mât de _tappe-cul_ de la
péniche? «Ce sont des Anglais déguisés en préposés de douane, me
répondait mon patron....--Mais pourquoi des Anglais auraient-ils eu
recours à ce stratagème, lorsque, sans changer de costume, ils auraient
pu nous approcher aussi bien qu'ils l'ont fait au moyen de ce
déguisement?--Par farce, peut-être, me répondait encore mon patron, ou
sans doute, parce qu'ils croyaient, en s'habillant en préposés, pouvoir
nous accoster impunément de plus prés et à bout portant, comme ils l'ont
fait.»
J'ordonnai de gouverner de manière à contourner la queue de l'île, et à
nous rendre le plus tôt possible à Perros.
Mais à peine avions-nous atteint la pointe sud de Tomé, que nous vîmes
déborder par l'autre côté et de la partie du nord trois légers canots
qui nageaient sur nous à grands coups d'avirons. C'étaient encore les
Anglais qui venaient nous attaquer. Ma péniche ne marchait que
très-médiocrement à l'aviron, comme je l'ai déjà dit, et je prévoyais
bien que j'allais avoir affaire à force partie, quoique les canots
ennemis fussent assez grêles. Il fallut se disposer à résister au
nombre. Mes gens, un peu honteux de s'être laissés surprendre par
l'attaque vigoureuse à laquelle nous avions été obligés de céder, ne
demandaient pas mieux que de prendre leur revanche.
Dès que la plus agile des trois embarcations ennemies fut rendue assez
près de moi pour me lancer quelques coups de fusil, je fis tonner sur
elle l'obusier de 12, dont l'arrière de ma péniche était armé. Ce coup
chargé à mitraille produisit merveille, et les balles que mon unique
pièce d'artillerie fit pleuvoir autour de mes plus hardis assaillans,
semblèrent les déconcerter un peu. La fusillade s'engagea bientôt entre
eux et nous, et sans interrompre le service des avirons, nous tînmes
tête à l'ennemi, qui nous gagnait toujours de vitesse. La brise,
pendant ce petit combat à la course, vint à s'élever; mais elle nous
était contraire, et rendait inutile l'emploi de nos voiles. Les Anglais,
malgré la supériorité de leur marche, n'osaient cependant pas nous
aborder, car ils paraissaient surtout redouter la brutalité de notre
obusier. Dans la confusion de ce petit engagement, j'eus à peine le
loisir de remarquer que la canonnière de la station, favorisée par la
brise qui nous contrariait, venait d'appareiller du fond de la rade, et
se trouvait déjà à portée de canon du champ de bataille.
Il était temps pour nous que son gros calibre ronflât sur les péniches
anglaises! Ma pauvre embarcation, ébranlée et fatiguée par la fréquence
des chocs que lui faisait éprouver la détonnation de mon obusier, se
remplissait d'eau, et si l'engagement s'était prolongé, peut-être
aurions-nous fini par couler, non pas sous le feu de l'ennemi, mais par
l'effet du propre feu que nous faisions sur lui.
Une gloire aussi négative ne nous était pas réservée.
A l'approche de la canonnière s'avançant couverte de toile et à force de
rames, et faisant déjà gronder ses gros canons de devant, les péniches
anglaises abandonnèrent la chasse qu'elles m'appuyaient avec
acharnement. Elles s'éloignent, s'arrêtent un instant, rentrent leurs
avirons, et bientôt nous les voyons livrer au vent, qui favorise leur
fuite, les petites voiles blanches qu'elles hissent, avec la rapidité de
l'éclair, au haut des mâts qu'elles ont établis dans un clin d'oeil. Des
mauves agiles ne glissent pas plus légèrement sur les flots qu'elles
effleurent du bout de l'aile, que ces trois embarcations, livrant aussi
leurs ailes blanches, au souffle de la risée. D'assailli que j'étais, je
veux devenir assaillant, et me voilà, dans ma lourde péniche,
poursuivant à mon tour mes ennemis, avec le secours imposant de la
canonnière. Mais tous mes efforts furent vains. Les Anglais gagnèrent le
large avant que nous pussions les approcher, et nous restâmes maîtres
absolus du champ de bataille, sans avoir à nous enorgueillir beaucoup de
cet avantage. Quelques trous de balles dans ma mâture et dans les
chapeaux de deux ou trois de mes gens, furent les résultats les plus
remarquables de ce petit combat.
J'appris en quelques mots au commandant de la canonnière mon aventure à
Tomé, et le piège dans lequel, à la faveur de leur travestissement de
douaniers, les Anglais avaient voulu m'attirer. «Pardieu-! me dit mon
commandant, ces gaillards-là n'ont pas payé cher les frais du nouveau
costume sous lequel ils ont cherché à vous abuser. Il y a trois jours
qu'une frégate anglaise s'est emparée d'une de nos pataches de douane;
et les habits des prisonniers auront servi à métamorphoser en préposés,
les gaillards dont vous vous serez laissé approcher sans assez de
défiance.»
Le mystère que jusque là nous avait caché le costume de douanier, venait
de nous être expliqué. Les Anglais nous avaient joué une petite comédie
de travestissement, une espèce de pièce à tiroir.
Pour plus de prudence, la canonnière commandante voulut faire le tour de
l'île de Tomé, quoiqu'il n'y eût plus aucun espoir d'y surprendre des
Anglais.
Le vent, qui depuis quelque temps s'était élevé de l'ouest, devint plus
fort; et comme il était contraire pour rentrer, la canonnière et ma
péniche louvoyèrent avec l'avantage de la marée afin de regagner le
mouillage en dedans de ce qu'on nomme _le lanquin_ de Perros.
Le soir, ou ne s'entretenait dans tout le pays que de l'événement de
Tomé, de la mort du pauvre Fournerat, et du mauvais tour enfin
qu'avaient voulu me jouer les Anglais.
Ce ne fut que le surlendemain de mon aventure que le temps devint assez
beau pour me permettre de retourner dans la petite île, théâtre de ma
récente aventure.
Je me, disposais à faire ce petit voyage en ordonnant à tout mon monde
de s'embarquer dans la péniche, lorsqu'une jeune fille s'avança vers moi
les yeux en pleurs.
«Monsieur, me dit-elle, j'ai une grâce à vous demander?
--Et quelle grâce, mademoiselle?
--Celle de me permettre d'aller à Tomé avec vous.
--Et quel besoin avez-vous d'aller à Tomé?
--Quel besoin? Ah! monsieur, si vous saviez....» Et la jeune fille à ces
mots fondit en larmes.
«Quel est votre nom? êtes-vous de Perros?
--Monsieur, je suis du village de la Clarté, je me nomme Marie Angel.»
A ce nom, dont je fus frappé comme d'un coup de foudre, je me rappelai
avec une vive et poignante douleur la conversation de l'avant-veille
entre Fournerat et son ami.... Pauvre Fournerat!
«Mais, mademoiselle, je ne sais trop si, pour vous-même, je dois vous
permettre de venir à Tomé. Je crois devoir vous épargner le spectacle
douloureux que vous venez chercher peut-être à l'insu de votre père, de
votre famille.
--Oh! je vous le demande en grâce, monsieur: ne me refusez pas. Je ne
pleurerai pas, je vous le jure, et je tiendrai si peu de place dans
votre embarcation....
--Allons, venez, puisque vous le voulez. Je crains également de vous
recevoir dans ma péniche, et de vous désobliger en vous refusant.....
Embarquez-vous.»
La jeune fille s'embarque. Je donne ordre à mes hommes de pousser au
large, et nous voilà naviguant vers Tomé.
Tous mes matelots connaissaient la pauvre Marie Angel. Ils la
regardaient en silence et d'un air qui voulait lui dire combien ils
respectaient sa douleur et les larmes qu'elle s'efforçait de ne pas
répandre devant eux et surtout devant moi, à qui elle avait promis de ne
pas pleurer.
Placée derrière, près du patron de l'embarcation, elle tenait ses yeux
humides fixés sur les flots que nous fendions à force de rames. En
approchant de Tomé, je remarquai que son sein battait avec plus de
force, et que ses joues pâlissaient. Mais elle m'avait promis de ne pas
pleurer, et elle ne pleurait pas, de peur peut-être de m'importuner....
Je commande au patron d'aborder l'île dans un autre endroit que celui où
nous aurions retrouvé le corps de notre infortuné canonnier.
A peine sommes-nous rendus à terre, que Marie Angel se dirige vers le
lieu que je voulais lui cacher: soit qu'elle connût déjà l'île, ou qu'un
instinct trop naturel la guidât, elle gagne avec rapidité et avant nous,
la partie du rivage que nous avions abordée l'avant-veille.... Nous ne
pouvons que la suivre; et bientôt nous la voyons s'arrêter, se coucher
et se jeter sur le corps défiguré de son amant.
La pluie et le vent avaient passé pendant deux jours sur ce corps livide
et sur ces tristes restes que les Anglais n'avaient eu le temps ni
d'enlever ni d'enterrer.
Tous nos efforts furent vains pour arracher la pauvre Marie à cet
affreux spectacle. Nous ne parvînmes à transporter le cadavre vers la
péniche, qu'en consentant à laisser Marie soutenir, dans ce pénible
trajet, la tête inanimée de son amant, comme si cette tête, à la bouche
béante, aux yeux vitrés et fixes, vivait encore!
«C'est au coeur, s'écriait la malheureuse fille, c'est au coeur qu'ils
l'ont tué!»
Le cadavre fut reçu, avec précaution et recueillement, par les hommes
qui se trouvaient dans la péniche: on le plaça sur le banc de l'arrière,
et une voile recouvrit en entier le corps du défunt.
Nous repartîmes aussitôt pour Perros.
Marie, agenouillée aux pieds du cadavre de son amant, laissait tomber sa
tête sur sa poitrine affaissée; elle priait à voix basse, pendant que
nous nous éloignions de l'île. Personne ne causait à bord: c'est à
peine si quelquefois je prenais la parole pour donner à mes hommes les
ordres nécessaires à la manoeuvre. Jamais traversée plus courte ne me
parut plus pénible. Le bruit des rames, frappant à coups réguliers les
flots tranquilles, semblait ajouter quelque chose de sinistre à cette
scène lugubre. On aurait dit une marche funèbre, battue par les avirons
des nageurs sur la mer immobile. Il y avait du deuil jusque dans les
plis de notre petit pavillon que j'avais fait amener à demi-mât, et qui,
abandonné par le vent qui s'était tu, tombait le long de sa drisse,
comme un long crêpe ou comme un lambeau de linceul.
Nous arrivâmes enfin à Perros.
La multitude nous attendait sur le rivage où nous devions aborder.
Des artilleurs de la station se disputèrent l'honneur de porter le
cadavre de leur camarade Fournerat. Quant à Marie, elle ne pleura pas.
Elle voulut que le corps fût conduit chez elle, en attendant
l'inhumation, et en suivant la marche de ceux qui le portaient, elle
priait toujours, mais sans laisser échapper une larme. On aurait dit
que, moins malheureuse que quelques heures auparavant, elle venait de
retrouver quelque chose de consolant, et que la mort ne lui avait pas
encore tout ôté, en lui ravissant celui seul qu'elle aimait. Triste
illusion de la douleur, qui fait retrouver une consolation dans la vue
des objets qui devraient le plus augmenter notre désespoir!
Le lendemain, on enterra Fournerat dans le modeste cimetière du village
de la Clarté. Tous les marins de la station l'accompagnèrent jusqu'au
champ de l'éternel repos.... Marie jeta la première poignée de terre sur
sa fosse, et puis, quand cette fosse fut comblée, elle sema des fleurs
sur la tombe qui venait de recouvrir pour toujours les restes de celui
qui aurait été son époux.
Quelques jours après cet enterrement, qui avait produit sur moi la plus
pénible impression, je revins visiter, conduit par quelque chose de
rêveur et peut-être aussi par un instinct de curiosité, le petit
cimetière de la Clarté.
Mes regards cherchèrent d'abord la tombe de Fournerat: c'était la seule
chose que je voulusse voir autour de moi. Je remarquai que sur cette
tombe, déjà un peu affaissée, une main, que je devinai sans peine, avait
déposé des fleurs toutes fraîches. Une croix, sur laquelle se trouvaient
tracés le nom, l'âge et la profession du mort, avait été plantée depuis
peu: au haut de la fosse et sur la tête de cette croix pendait une
petite couronne de marguerites touffues, qu'il avait fallu bien du temps
pour composer. «Peut-être, me dis-je, ces fleurs nouvelles sont-elles
encore mouillées des larmes de la pauvre Marie!... Quel secret avait
donc ce malheureux Fournerat pour se faire aimer ainsi d'une jeune fille
de village, ou plutôt, que de sensibilité avait-il rencontrée chez
cette jeune fille si naïve et si touchante dans sa douleur!...» Et je
pensai long-temps à Marie sur la tombe de son amant!...
Les impressions les plus profondes s'effacent bien vite dans le coeur
des marins: ils voient tant de choses en si peu de temps! J'oubliai
bientôt et Fournerat et sa maîtresse, et le cimetière de la Clarté et le
petit port de Perros, que je quittai pour aller courir les mers pendant
plusieurs années sur une demi-douzaine de navires différens.
Les petits événemens que je viens de raconter avaient presque disparu de
ma mémoire, lorsqu'un jour en visitant, pendant une de mes relâches au
Sénégal, le cimetière de Saint-Louis, il me prit envie de lire les
inscriptions que l'on pouvait encore déchiffrer sur quelques croix
funéraires, battues depuis long-temps par le vent, ou couchées pour la
plupart sur le sable qui recouvrait les ossemens des infortunés
moissonnés par les maladies de ce pays terrible. Il m'était souvent
arrivé, dans les colonies, de parcourir les lieux où l'on entasse les
cadavres des pauvres Européens, pour avoir des nouvelles de ceux de mes
amis dont je n'avais entendu parler depuis long-temps; et souvent aussi
j'avais appris leur sort, en voyant leur nom écrit sur la fosse qui les
avait pour toujours séparés du monde. Une sorte de pressentiment m'avait
dit qu'en faisant une visite dans le cimetière de Saint-Louis, je
rencontrerais là quelques morts de ma connaissance. Je me laissai aller
à cette idée tant soit peu triste, et mon sombre pressentiment ne tarda
pas à être justifié.
A peine, en effet, avais-je fait quelques pas sur le sable dans lequel
on creuse les tombeaux que la fièvre jaune ou le ténesme se chargent de
combler dans ce climat inexorable, que je m'arrêtai, presque
involontairement, devant une croix blanche sur laquelle on avait tracé
une inscription en lettres noires, encore toutes fraîches peintes. La
première chose que je vis dans cette inscription, ce fut l'âge de la
personne qu'on venait d'inhumer depuis peu, à en juger par l'état dans
lequel se trouvait encore la terre: ÂGÉE DE VINGT-TROIS ANS!
«_Vingt-trois ans_! me dis-je.... Mourir à cet âge, et encore au
Sénégal! Mais quelle peut être la pauvre femme que la mort a si tôt
enlevée?» Je lus, ou plutôt, sans avoir le temps de bien lire, je fus
frappé comme d'un coup électrique, en croyant avoir vu sur la croix qui
était devant moi, ces mots:... «Marie Angel, dite soeur
_Sainte-Marie_....»
Il me fallut m'asseoir sur une tombe voisine, et me remettre un peu du
malaise que j'éprouvais, avant de pouvoir arrêter de nouveau mes yeux
sur cette fatale inscription.
Au bout de quelques minutes d'efforts faits sur moi-même, je voulus
relire les mots qui m'avaient si fort troublé.... Je n'avais déjà que
trop bien lu.
«_Ci-gît Marie Angel, dite soeur Sainte-Marie, née à Perros, département
des Côtes-du-Nord, le 1er mai 1801, morte à l'hospice de Saint-Louis,
âgée de vingt-trois ans. Priez Dieu pour le repos de son âme_!»
C'est alors que le souvenir de l'infortuné Fournerat et de toutes les
circonstances que j'avais depuis long-temps oubliées, vint de nouveau
assaillir toute mon âme. Avec quelle vivacité se présentèrent à mon
esprit, et le petit cimetière de la Clarté, et les traits de la pauvre
Marie me demandant à venir à Tomé dans ma péniche! Que d'événemens, de
lieux et d'époques venaient en ce moment se rapprocher, se confondre
dans mon imagination, à la vue de cette croix où le sort de la pauvre
Marie m'était révélé!... Quelle immense distance entre la tombe de son
amant et la sienne! Lui en France, elle au Sénégal!... Ensevelis tous
deux pour jamais, et si loin l'un de l'autre!...
Hélas, il n'était que trop vrai! Le soir, en revenant accablé de
tristesse vers l'hospice de Saint-Louis, j'appris de la bouche même des
compagnes de soeur Sainte-Marie, que la pauvre Marie, attachée depuis
cinq ans, par des voeux indissolubles, à l'ordre des Soeurs de la
Charité, avait terminé au Sénégal des jours remplis pour elle d'une
longue et cruelle amertume!
Cinq ans! c'était juste le temps qui s'était écoulé depuis la mort du
malheureux Fournerat!
J'ai cherché bien long-temps depuis dans le monde un pareil exemple de
constance et d'amour: je ne l'ai pas encore trouvé. Peut-être est-ce
pour cela que je me suis rappelé si bien, comme la chose la plus rare,
tant de fidélité et de tendresse. Je chercherai long-temps encore sans
doute!
LE NOVICE DES ASPIRANS DE MARINE.
Les anciennes ordonnances de la marine, que l'on a refaites sans réussir
à faire quelque chose de bien meilleur qu'elles, permettaient aux
aspirans de choisir, parmi les équipages des navires où ils servaient,
quelques petits mousses et un novice que l'on chargeait des détails du
ménage et de la cuisine du _poste_[I]; triste cuisine qu'alimentaient
les 22 francs de traitement accordés par mois à chaque commensal! Il ne
fallait rien moins qu'une continence à la Scipion ou une vertu d'estomac
à la Spartiate, pour se contenter de si peu. Mais la gloire se chargeait
de payer tout le reste, et de compenser, en espérances brillantes, ce
qu'il y avait de désespérant dans le positif d'une telle vie.
[I] On nomme _le poste_ des aspirans, la partie du faux-pont où logent
et mangent les aspirans de marine.
Le _chef de gamelle_ sous les ordres duquel se trouvait toute la
marmaille du _poste_, était celui des aspirans que ses collègues avaient
chargé de dépenser le traitement de table, le plus convenablement
possible. C'était la femme de ménage ou plutôt l'économe de toute la
confrérie: le novice et les petits mousses en étaient les frères
servans.
A bord de la frégate _la Topaze_, il existait un jeune marin sale et
vif, actif et intelligent: il s'appelait Faraud. Il était novice: les
aspirans de la frégate le choisirent pour en faire leur cuisinier.
Faraud débuta dans sa nouvelle charge en faisant un dur apprentissage du
métier pour ses maîtres et pour lui. Il manqua d'abord toutes les
sauces, et il reçut quelques taloches; il consomma d'abord aussi,
beaucoup trop de beurre, et il reçut encore des taloches; mais à force
de faire des écoles et de subir des corrections, il se forma et devint
moins prodigue. Les vieilles paires de bottes, les habits usés et les
doubles rations à la cambuse commencèrent alors à pleuvoir sur lui.
Encourager les âmes actives et nobles, c'est semer en bonne terre.
Faraud, largement rémunéré par ses jeunes maîtres, devint bientôt la
perle des novices des aspirans, et ce n'était pas peu de chose, au
moins, dans toute une division navale.