Pendant la guerre, rien n'était plus commun que de voir les croiseurs

anglais louvoyer entre les Sept-Iles et la terre de France. Les petits

convois de caboteurs avaient bien soin alors de s'assurer, avant de

donner dans la passe, qu'aucun navire ennemi ne viendrait troubler leur

timide navigation. Quand la plus grande des Sept-Iles avait annoncé, au

moyen du sémaphore qu'on avait établi sur son sommet, qu'il n'y avait

aucun bâtiment anglais à vue, vite les commandans des convois faisaient

appareiller les navires placés sous leur escorte, et on s'efforçait

alors de donner dans le _courreau_ avant que l'ennemi pût contrarier la

marche de la petite flotte de lougres, de goëlettes et de sloops

marchands.

Les Anglais aimaient d'autant plus à s'approcher de cette partie de la

côte de Bretagne, que l'île de Tomé, par un privilège assez singulier,

leur offrait souvent l'occasion de faire des vivres frais. Ceci a

peut-être besoin d'une courte explication topographique.

Pas un arbre ne croît sur cette île qui, avec une demi-lieue de long, ne

présente à l'oeil qu'un lambeau de chaîne de montagnes, recouvert d'un

peu de bruyère. Pas une source, pas le plus petit ruisseau ne murmure ou

ne serpente sur cette terre inculte. Autrefois un cultivateur voulut y

établir une ferme et fatiguer son sol dépouillé, pour en tirer quelque

chose; mais les ruines de la ferme attestent aujourd'hui l'inutilité des

efforts du pauvre fermier. Une seule espèce d'animaux peut se contenter

de ce séjour si peu fait pour les hommes. La tradition rapporte qu'un

chasseur y jeta une paire de lapins, et depuis ce temps les lapins ont

tellement pullulé à Tomé, qu'on ne peut y faire un pas sans rencontrer

un de ces insulaires herbivores. Aussi les matelots, dans leur langage

pittoresque, disent-ils que Tomé n'est autre chose qu'une colonie de

lapins.

Les Anglais manquaient rarement, pour peu qu'ils restassent quelque

temps à croiser dans ces parages, d'envoyer des embarcations à Tomé pour

y _faire du lapin_, comme disaient encore les matelots, ainsi qu'on dit

qu'un navire a envoyé ses embarcations à terre, pour y _faire de

l'eau_.

La petite île, quelque pauvre et inutile qu'elle fût, avait pourtant un

propriétaire; mais, par une de ces lois qui ne sont tolérables qu'en

temps de guerre, il était défendu au possesseur suzerain de ce fief

maritime de visiter sa propriété: les bâtimens de la station de Perros

et les pataches de la douane avaient seuls le privilège d'aborder dans

cette île, que l'imagination des anciens aurait peuplée peut-être de

dieux ou tout au moins d'heureux mortels, mais qui en réalité n'était

peuplée que d'assez mauvais gibier, à la chair aussi sèche que le

terrain qui le nourrit.

Le privilège exclusif accordé aux péniches et aux pataches qui

visitaient Tomé, produisit assez souvent d'étranges rencontres. Pendant

qu'une embarcation française, par exemple, abordait l'île par un bout,

un canot anglais l'accostait quelquefois par l'autre bout, et alors

venaient les coups de fusil entre les Anglais, qui d'un côté tiraient

des lapins pour leur compte, et les Français, qui trouvaient plus

piquant de brûler leur poudre sur des ennemis, que sur le gibier qu'ils

étaient venus chasser.

Lorsque des canots anglais envoyés à Tomé se voyaient surpris par le

mauvais temps pendant leur petite expédition, ils attendaient, cachés

dans les rochers de l'île, que la bourrasque s'apaisât, pour aller

rejoindre les navires auxquels ils appartenaient, et qui, pour éviter

les dangers que leur aurait fait éprouver le coup de vent, avaient

prudemment gagné le large.

Sur des côtes moins mal gardées que ne l'étaient les nôtres, on aurait

pu quelquefois faire d'assez bonnes captures sur l'ennemi; mais les

Anglais se montraient si peu disposés en général à opérer des descentes,

que l'on daignait à peine se prémunir contre leurs rares tentatives de

débarquement.

Un jour toutefois ils surent faire tourner à leur avantage une

situation difficile dans laquelle le mauvais temps les avait

soudainement placés.

Trois de leurs embarcations, assaillies par un coup de vent pendant

qu'elles étaient à Tomé, cherchèrent en vain, malgré la grosseur de la

mer et la force de la brise, à regagner leurs navires. Réduites, après

d'impuissans efforts, à se réfugier dans les criques de l'île dont elles

avaient voulu s'éloigner, elles revinrent, poussées par la lame,

s'échouer dans une petite anse où bientôt les matelots réussirent à les

haler à terre, de manière à les soustraire au choc des vagues qui

auraient fini par les briser si on les eût laissées à flot.

Le coup de vent dura quarante-huit heures, et pendant ce temps-là, les

matelots anglais n'eurent d'autre asile que leurs embarcations tirées à

sec, et d'autre nourriture que les lapins qu'ils purent tuer.

La mer enfin et le vent s'apaisèrent. On songea à remettre les canots à

flot et à regagner les navires qui, revenant du large, ralliaient déjà

la côte pour se rapprocher des canots qu'ils avaient laissés à terre.

Au moment où les officiers anglais ordonnaient à leurs matelots de

s'embarquer pour quitter l'île hospitalière, ils aperçurent dans le

_courreau_ des Sept-Iles, et non loin d'eux, une grande péniche qu'ils

prirent d'abord pour française. C'était en effet une patache des douanes

qui, voyant les croiseurs anglais trop au large pour avoir à les

redouter, se rendait avec toute sécurité de Tréguier à Lannion.

Par malheur, à bord de la patache s'étaient embarqués ce jour-là même

une douzaine de préposés qui, devant passer l'inspection d'un de leurs

chefs supérieurs, avaient cru très-bien faire en prenant la voie de mer

pour se rendre à Lannion. La tenue de ces passagers était parfaite. La

plaque et les _jugulaires_ de leurs schakos reluisaient au soleil qui

venait de se montrer. Leurs buffleteries, soigneusement blanchies,

tranchaient admirablement sur le vert foncé de leurs fracs époussetés et

brossés jusqu'à la corde. Rien enfin ne manquait à leur tenue militaire.

Quelle proie, je vous demande, pour nos Anglais cachés dans les rochers

auprès desquels la patache venait virer nonchalamment de bord! Sortir de

leur gîte de la nuit, comme des éperviers acharnés; fendre les flots

avec la rapidité d'un poisson volant, et se jeter sur la pauvre patache,

qui n'y pensait guère, je vous le jure, ne fut que l'affaire d'un

moment, d'une minute pour les embarcations ennemies! Les douaniers,

surpris et sans doute effrayés de cette attaque si prompte, essayèrent

de résister. Ils sautent sur leurs armes; la patache avait un petit

canon et deux espingoles: elle fait feu; mais les Anglais, comme

agresseurs, étaient disposés à l'attaque, et les douaniers, assaillis à

l'improviste, étaient bien loin d'avoir tout préparé pour la défense. Le

grand nombre dut avoir l'avantage, et après une inutile résistance, la

patache se rendit aux trois péniches.

La joie des vainqueurs dut être grande, lorsque, pour rejoindre les

croiseurs qui les attendaient en louvoyant, ils défilèrent sous la

Grande-Ile avec leurs trois embarcations et la patache conquise. Le

sémaphore placé sur cette Grande-Ile annonça à son confrère le sémaphore

situé sur la côte ferme, le triste événement qui venait de se passer

dans le _courreau_ des Sept-Iles et presque sous les yeux de la garnison

qui gardait le plus important des rochers de l'archipel.

On vit bientôt la frégate ennemie à laquelle appartenaient les canots

sortis de Tomé, aller au-devant de la conquête des péniches

victorieuses, et prendre à la remorque la pauvre patache. Ce dut être

pour elle une capture assez étrange que cette douzaine de préposés de

douanes parés, brossés, fourbis, pour aller passer l'inspection à

Lannion et arrivant prisonniers de guerre à bord d'une division

anglaise.

On parla beaucoup, à Perros, du malheur arrivé à la patache de Tréguier.

Les préposés des brigades établies sur les côtes voisines de

l'événement, jurèrent de venger leurs camarades sur les Anglais.

Plusieurs jours de suite, ils s'embusquèrent dans les rochers de Tomé,

pour chercher à surprendre les embarcations des croiseurs qui

s'aviseraient de vouloir débarquer dans l'île. Mais leurs tentatives

furent vaines. Personne ne parut.

Pour suivre bien le fil des petits détails que j'ai encore à raconter,

il est nécessaire de se rappeler succinctement ceux que l'on a déjà lus,

et de ne pas oublier surtout l'île de Tomé où venaient aborder les

Anglais et les Français; la frégate anglaise avec les douaniers pris en

grande tenue, etc.

Lors du dernier événement arrivé à ces pauvres douaniers, je commandais

une péniche appartenant à la station de Perros, station très-imposante,

composée d'une canonnière qui commandait les forces navales de

l'endroit, et de deux mauvaises embarcations dont la mienne faisait

partie! Le commandement que l'on m'avait confié, à moi très-jeune

aspirant de première classe et futur amiral de France, avait été dans

son temps un grand canot de vaisseau. En rehaussant les pavois de ce

canot et en plaçant un petit obusier en fonte sur son arrière, on avait

cru en faire une péniche. J'oublie de dire qu'on lui avait même donné un

nom assez pompeux, mais assez peu convenable à ses qualités: ma péniche

se nommait _l'Active_. Vingt-sept hommes la montaient. Vingt environ à

_couple_ pouvaient être bordés, à l'occasion, de l'avant à l'arrière. Un

caisson placé au pied du grand mât contenait quelques fusils, une

dizaine de pistolets et autant de sabres: c'était là notre arsenal. Un

des bancs de l'arrière me servait de cabane; l'autre banc de babord

était réservé au chef de timonerie que j'appelais toujours _mon second_,

pour qu'à son tour il m'appelât toujours _mon capitaine_. Quand il

faisait froid, je tapais des pieds sur le tillac, ne pouvant pas me

promener faute d'espace. Quand il pleuvait, je me couvrais d'un manteau.

Mes hommes faisaient leur soupe à la mer, en plaçant la chaudière,

commune à l'état-major et à l'équipage, sur la moitié d'une barrique

remplie de sable et au centre de laquelle on allumait du feu. C'était

une vie d'Arabes, au milieu des flots; mais à quinze ou seize ans, avec

un poignard au côté, des épaulettes en or mélangé de bleu sur le dos, et

deux douzaines d'hommes à commander, on se croit général d'armée. Un

capitaine de vaisseau ne se promenait pas plus fièrement sur sa dunette,

que moi sur le banc qui me servait à la fois de gaillard d'arrière, de

chambre à coucher et de banc de quart dans les circonstances

solennelles.

Un jour avant la prise de la patache des douanes, le commandant de la

station m'avait donné l'ordre d'escorter jusqu'à l'île de Bréhat trois

ou quatre caboteurs chargés d'objets du gouvernement. Dieu sait, à la

tête de ce convoi composé de trois ou quatre barques, les signaux que je

faisais à mon bord; car j'avais toute une série de pavillons pour

transmettre mes ordres aux divers bâtimens placés sous ma protection. Un

amiral commandant une escadre aurait envié les évolutions que

j'exécutais, et à coup sûr il ne se serait pas donné plus de soins pour

conduire une armée alignée sur trois colonnes, que moi pour mener mes

trois bateaux à bon port.

Dès que mon importante mission fut remplie et que j'eus vu défiler

devant moi les navires de mon convoi pour aller mouiller à leur

destination, je tirai un coup d'obusier en hissant et rehissant trois

fois mon pavillon à tête de mât, pour faire mes adieux aux capitaines

marchands que j'allais quitter. Les capitaines de mon escadre

répondirent à ce galant signal en m'exprimant leurs remercimens et leur

satisfaction. Ils hissèrent et rehissèrent par trois fois aussi leur

pavillon national, et je me séparai d'eux pour retourner à Perros.

J'insiste un peu sur ces détails puérils, parce qu'ils ont encore pour

moi tout l'attrait et toute la fraîcheur des souvenirs d'un âge que l'on

ne se console d'avoir passé qu'en se le rappelant sans cesse. Tous les

marins, j'en suis bien sûr, me sauront gré de raconter longuement ces

petites scènes qui sont celles que les hommes de mer se rappellent avec

le plus de plaisir et d'attendrissement. Les critiques seuls pourront me

reprocher mon verbiage. Je sais bien que dans tout cela il y a peu de

mérite sous le rapport de l'art et du goût littéraire; mais chez moi les

douces impressions et la vérité passent avant l'art: mes plus chers

souvenirs d'abord, et le travail d'artiste après, s'il se peut, telle

est ma devise de _raconteur_.

Le jour tombait déjà quand je me mis en devoir de revenir à la station.

Mais ce jour tombait comme tombe un beau jour d'été. La mer était

calme, le ciel tranquille, et l'air tiède que l'on respirait semblait

s'être imprégné en caressant les flots, de ces parfums de l'Océan, que

les marins préfèrent à l'ambre le plus exquis et aux essences les plus

précieuses. La lune se dégageait, à l'horizon, du cercle noirâtre que

les effets de lumière formaient au loin autour de nous, et sa clarté si

vive et à la fois si douce paraissait couvrir d'une nappe d'argent la

houle que nous fendions à grands coups de rames. Il nous avait fallu en

effet border nos avirons: le vent avait cessé, comme pour ne pas

interrompre le calme harmonieux de la nature. A terre, au sein des

forêts ombreuses et des plaines désertes, le silence des nuits a sans

doute quelque chose de bien religieux; mais à la mer combien le repos de

tous les élémens est noble et sublime! L'homme qui ne s'est pas oublié

des heures entières au milieu de l'Océan pendant une belle nuit d'été,

n'a pas éprouvé ce qu'il y a de mieux fait pour nous élever aux idées

les plus nobles et les plus consolantes.

Revenons un peu aux choses terrestres. A droite de ma péniche je voyais

l'immense mer se gonfler majestueusement sous les rayons de la lune: à

ma gauche et du côté de la terre, défilaient une multitude de rochers

auxquels la nuit et la clarté de l'astre qui nous guidait donnaient les

formes les plus bizarres et l'apparence la plus fantastique. Le calme de

ce beau spectacle n'était interrompu, que par le bruit régulier de nos

avirons ou par la voix retentissante de mes matelots, et quelquefois par

le mugissement lointain de la houle paresseuse qui allait s'engouffrer

dans les cavités des rochers ou les grottes du rivage. Jamais je n'ai

passé d'heures plus douces que celles de cette nuit, pendant laquelle,

tout jeune que j'étais, mes petites facultés méditatives allaient grand

train.

Un canonnier de marine que j'avais à bord ne me permit pas de rester

long-temps plongé dans mes délicieuses rêveries. Ce canonnier était un

de ces clowns d'équipage, de ces agréables de bord qui ont le privilège

de faire rire leurs camarades en toute occasion, et d'égayer pour ainsi

dire la pénible vie du matelot. Mon clown à moi se nommait Fournerat:

c'était un joyeux et joli garçon, aimé de tout son monde, et qui, chose

rare, était aussi bon homme de bord qu'il était bon farceur. Mes gens

étaient-ils fatigués, harassés, mouillés jusqu'aux os? Fournerat

laissait échapper une saillie, et le plus mécontent riait et se

remettait à l'ouvrage; Étions-nous obligés de nager pendant une

demi-journée? Quand l'ardeur des rameurs mollissait, Fournerat

improvisait une chanson, et le courage revenait au plus maussade. Les

quarts-de vin de ses camarades, les doubles rations que je lui donnais

en supplément, pleuvaient sur lui; mais jamais il ne se grisait, et je

l'aimais comme l'homme le plus utile, le plus rangé et le plus soumis de

mon petit équipage.

Mes gens, avaient les avirons sur les bras depuis trois ou quatre

heures. L'air chaud de la nuit semblait leur inspirer la mollesse dont

ils étaient remplis. Quelques-uns des nageurs se plaignaient déjà de la

fatigue, mais se plaignaient comme font souvent les matelots, en

exhalant leur mauvaise humeur en bons mots contre les objets, qu'ils

pouvaient accuser sans craindre d'être réprimandés. «Savez-vous bien,

disait l'un à ses camarades, que la lettre que nous avons à écrire avec

ces plumes de dix pieds (les avirons) est bigrement longue!--Oui,

répondait un autre, et j'ai envie de mettre de suite ma signature au

bas, pour en avoir plus tôt fait.

--Qu'est-ce que ça veut dire? s'écria Fournerat; vous voulez finir déjà

votre lettre par paresse d'écrire? Eh bien! moi, je vais en commencer

une. Prêtez-moi une de vos plumes de bois, et vous allez voir comment je

vas styler la lettre d'un mauvais fils à son cher père.»

Fournerat, en prononçant ces mots avec un ton qui n'était qu'à lui,

saisit l'aviron d'un des mécontens. Chacun se dispose à entendre le

_farceur_ dicter la lettre qu'il va adresser à son père. Le courage

revient à tout le monde, et mon canonnier, tout en hallant un grand coup

sur son long aviron, commence ainsi:

«La mer est mon papier, la péniche _l'Active_ mon écritoire, et mon

aviron ma plume. La bouteille à l'eau-de-vie, si le capitaine le veut

bien, sera ma bouteille à l'encre.

--J'y consens, m'empressai-je de dire, en devinant l'intention du drôle.

--C'est bon, mon capitaine, vous _souscrivez_, et moi j'écris.

_Lettre d'un mauvais fils à monsieur son père_.

«Mon cher père, et bigrement trop cher, puisque vous avez donné le jour

à un garnement de mon espèce.

«Je profite de l'occasion de la poste aux lettres pour vous adresser

celle-ci. Quant à la mienne, elle est fort bonne, et je souhaite que la

présente vous trouve de même, et dans la situation où j'ai l'honneur

d'être. Il me reste encore, à ce que je crois, deux frères et une soeur

que ma chère mère vous a donnés à nourrir et à éduquer; la présente est

pour vous dire et vous assurer, en bon fils, que je donnerais bien mes

deux frères pour ne plus avoir de soeur, sachant bien que cela ferait

plaisir à votre coeur paternel. Je suis bien aise de vous apprendre que

j'ai profité des bons principes que vous m'avez fait sucer chez vous

quand vous ne me donniez pas de pain à manger. J'irai loin, si je suis

votre exemple, et déjà je suis en route pour Toulon, où je serai nourri,

habillé et chauffé aux frais du gouvernement.

«Quand vous aurez l'occasion de battre ma chère mère et qu'elle aura le

malheur de vous taper conjugalement, tâchez de vous assommer l'un et

l'autre, en souvenir de moi, persuadés que je vous le rendrai à tous

deux aussitôt que le ciel voudra bien me le permettre.

«Adieu, mes chers parens, je vous embrasse aussi parfaitement que je

vous aime, et suis votre infectionné fils,

«LACARCAILLE.

«Posse-cripthomme. J'oubliais de vous dire, si ça peut vous intéresser,

que je viens d'être condamné à cinq ans de galères innocemment au bagne

de Toulon. C'est une bien jolie ville, où vous pourrez m'envoyer de

l'argent si vous avez le hasard d'en voler à quelques amis. Je n'ai pas

voulu vous laisser apprendre cette nouvelle par un autre. Mais soyez

persuadé qu'au bagne comme ailleurs je n'oublierai pas les principes que

j'ai reçus de vous.

«Idem.»

«Bah! se prit à crier un canonnier nommé Baradin, après avoir entendu la

lettre de son confrère, ce _bavacheur_ de Fournerat ne nous parle jamais

que de ses galères! C'est toujours le bagne de Brest ou de Toulon avec

lui. Change ta barre, conteur d'histoires de chaînes et de forçats; le

bagne ne rend plus!

--Tiens, comme il est mal bordé cette nuit le prince Baradin premier,

l'empereur des mouches tuées au vol, vice-roi des gamelles vides,

protecteur de la confédération sale!

--Pourquoi m'appelles-tu prince, espèce de va-de-la-langue? Encore une

autre bêtise, n'est-ce pas? et tu restes là la bouche ouverte, comme un

sac quand il n'y a rien dedans!

--Ah! tu me demandes pourquoi je t'appelle prince? Je _vas_ te le dire,

mais dans une petite chanson, composée par ton serviteur, dans les cinq

minutes qui vont venir.

--Silence, les enfans! s'écria un des maîtres à tous ceux qui riaient de

la dispute survenue entre les deux canonniers; Fournerat va faire et

chanter une chanson sur Baradin: taisons nos langues et ouvrons nos

oreilles; c'est l'ordre.

--Mes amis, c'est sur l'air de _Oui, noir, mais pas si diable_, que je

vais vous _déchanter_ la _Baradine_, romance de circonstance, cadrant

avec le sujet, et un bien vilain sujet, voyez plutôt. Mais il ne faut

pas que la musique vous empêche de haller dur et long-temps sur vos

avirons. Chantons mal, mais nageons bien. Je tousse trois fois, je me

mouche deux: c'est vous dire que je vais commencer.

Baradin qui s' mange l'âme,

Un jour de carnaval.

En carrosse voit un' dame

Qui s'en allait au bal. (_bis_.)

Quèques gaillards, par malice,

Crient: Vive l'Impératrice!

Voyons, que cela finisse,

S' dit mon cadet d' novice,

Et voilà Baradin

din! din!

Qui lui tend, qui lui tend sa sal'main. (_bis_.)

«M'n ami, dit la Princesse,

Que puis-je pour ton bien?

--Mais m'accorder, l'Altesse,

De toucher votre main. (_bis_.)

--Si c' n'est que ça, dit-elle,

V'là ma main. Elle est belle.

Attends, c'est d'la dentelle

Que c' linge et c'te ficelle.

Régale toi-z-en. Tiens, tiens!

Hein, hein?»

Baradin, Baradin, prends sa main, (_bis_.)

«La faveur n'est pas mince,»

Dit-il à ses amis,

«Joséphine m'a fait prince

En m'donnant un rubis,» (_bis_.)

L'Altesse impériale

L'avait fait prince de Galle,

Et mon gaillard s' régale

En grattant sa main sale.

J' crois bien, c'était du fin,

Hein, hein!

Tes rubis, les rubis sont mal sains. (_bis_.)

Je rappelle ici cette improvisation, toute grossière qu'elle est, pour

faire connaître l'humeur et l'esprit des matelots. Qu'on me pardonne de

la reproduire: ce fut, hélas! le chant du cygne, du pauvre Tyrtée de mon

équipage!

La marée avait cessé de pousser favorablement la péniche vers sa

destination. Mes hommes étaient las de toujours tirer sur leurs avirons.

Le vent ne s'élevait pas et le jour allait se faire. Je pris le parti

d'aborder l'île de Tomé qui se trouvait sur ma route, et d'attendre là

que la marée suivante me permît de regagner Perros sans trop de peine.

«Gouvernez sur Tomé, dis-je à mon patron. Nous mouillerons le grappin

derrière en abordant.»

En accostant l'île, entre trois grands rochers qui formaient une espèce

de petit port, mes hommes levèrent leurs rames. Le silence était

parfait autour de nous, et ma voix seule et celle de mes gens allaient,

au terme de la plus calme des nuits, réveiller les tranquilles échos du

rivage. La mer gémissait à peine sur le bord, humide déjà de la rosée du

matin. La clarté de la lune, qui allait bientôt faire place à celle du

soleil, argentait encore le sommet de l'île et le côté opposé à celui

sur lequel nous nous disposions à débarquer. Mais autour de nous

l'obscurité prêtait à tous les objets des formes gigantesques et

fantastiques. Un aviron tombant à la mer, le bruit du grappin que l'on

mouillait derrière la péniche, la confusion même des voix de mes

matelots, donnaient à cette scène si simple un charme inexprimable, du

moins pour moi.

Je me plais ici à décrire un peu longuement ces choses, parce que ce

sont des souvenirs que ma mémoire me rappelle avec ravissement au bout

de vingt ans, et que je pense que l'on doit bien raconter et bien

exprimer pour les autres ce que l'on se rappelle soi-même avec charme.

L'art d'émouvoir et d'intéresser peut-il être autre chose que celui de

peindre naïvement ce que l'on a senti le mieux?

En abordant à Tomé je recommandai à ceux de mes gens qui les premiers

étaient sautés à terre, de ne pas trop s'éloigner, et de ne pas perdre

de vue la péniche, non loin de laquelle moi-même je jugeai prudent de

rester. Un coup de fusil, au reste, devait être le signal de ralliement.

La marée devant bientôt nous permettre de continuer avec le jour notre

route sur Perros, je ne pensai pas devoir passer plus d'une heure ou une

heure et demie dans l'île.

Malgré la sévérité de mes ordres, quelques-uns de mes hommes

s'écartèrent un peu plus que je ne leur avais permis. Ils voulaient

chasser, disaient-ils, quelques lapins à coups de manche de gaffe. Après

l'événement que je vais raconter et que j'étais loin de prévoir, je

n'eus pas la force d'en vouloir à ces maraudeurs: ils nous sauvèrent.

Pendant que mes matelots rôdaient ça et là autour de moi, je m'assis sur

un rocher près du rivage. J'aurais volontiers cédé dans ce moment

d'inaction au sommeil que deux nuits blanches m'avaient rendu

nécessaire, sans l'intérêt que m'inspirait une conversation qui s'était

établie, à dix ou douze pas de ma place, entre Fournerat, mon brave

canonnier, et le matelot Tasset, l'un de ses amis. Il s'agissait

d'amour, de mariage et de projet de retraite: je prêtai attentivement

l'oreille.

Les deux interlocuteurs s'étaient alongés nonchalamment sur un tertre de

bruyère: c'était la pelouse du pays. Fournerat avait la parole.

«Jamais, disait il à son camarade, je ne me suis senti autant envie de

retourner à Perros qu'aujourd'hui. Les deux jours que nous venons de

passer dehors m'ont paru longs comme un câble sans bout ou vingt-quatre

heures sans pain.

Contes de bord · 第 8 / 13 段