Le malheureux venait de laisser échapper là le mot de l'humanité, et ce

mot venait de trahir toute cette prétendue philosophie qu'une minute

auparavant j'admirais tant encore en lui. Il ne s'était résigné à vivre

seul sur un rivage désert, que dans l'espoir peut-être de faire parler

de lui un jour, et c'était aussi par amour d'une vaine gloire qu'il

s'était séquestré du monde, lui simple matelot, lui que son ignorance et

son obscurité condamnaient à vivre et à mourir oublié!... Le bonheur ne

lui aurait même pas suffi: il fallait de l'éclat à sa réclusion, de la

renommée pour l'exil volontaire qu'il s'était imposé: il fallait aussi,

en d'autres termes, une auréole de gloire sur son rouffle, une promesse

d'immortalité peut-être sur sa dépouille cadavéreuse qu'il abandonnerait

bientôt aux serpens de l'île et aux oiseaux de proie de ce rivage

désert!

A peine eûmes-nous quitté notre _grand philosophe_, que je le vis monter

sur le cocotier au sommet duquel il avait établi sa vigie. Il s'empressa

de diriger la longue-vue dont je venais de lui faire présent, sur mon

embarcation, et je ne le perdis de vue que lorsque la nuit, qui

commençait à se faire, eut enveloppé de ses tranquilles voiles et _la

Barboude_ et le _rouffle_ de l'ermite, et l'arbre sur lequel il s'était

planté pour suivre du regard le canot qui allait mettre tant d'espace

entre lui et nous.

Notre vaisseau, enveloppé au large par une nuit obscure, avait hissé

deux fanaux au haut du grand mât pour m'indiquer sa position La mer

calme et unie que fendait mon embarcation pour regagner le bord

retentissait au loin sous les coups d'aviron de mes canotiers. La

conversation que je venais d'avoir avec le naufragé de _la Barboude_

m'occupait encore tout entier, et absorbé dans mes réflexions sur

l'étrange abandon auquel s'était résigné cet homme extraordinaire, je ne

fus réveillé pour ainsi dire de ma préoccupation, que lorsque la voix de

la sentinelle du vaisseau se fit entendre pour nous crier: «_Oh de la

chaloupe_! vient-elle à bord?...» En revoyant notre vaisseau, mes amis

et les gens de cet équipage si nombreux et si actif, il me sembla avoir

fait un rêve.... «Quelle différence, me dis-je, entre l'exil de ce

malheureux et le mouvement de ce bord où l'espace suffit à peine à cette

multitude de matelots!...» Moi qui auparavant trouvais qu'un vaisseau

n'était à peu près qu'une prison, je crus en revenant de _la Barboude_

rentrer dans une ville opulente et populeuse!

J'allai rendre compte de ma corvée au commandant. Je lui rapportai à

peu près toutes les circonstances de ma petite expédition. Il s'amusa

beaucoup de la philosophie du naufragé. Mais j'eus bien garde de lui

dire que notre ermite était un vieux matelot: l'impassible rigueur de

l'inscription maritime aurait bientôt mis fin au bonheur qu'il s'était

promis dans sa sauvage et rude réclusion.

UN CONTRE-AMIRAL EN BONNE FORTUNE.

Un général de mer se plaisait à tyranniser les officiers de la division

qu'il commandait, à peu près comme autrefois certain empereur romain

s'amusait, pour passer le temps, à tuer des mouches. En retour de ses

mauvais traitemens, tous ses officiers l'envoyaient au diable; mais

leurs malédictions ne réussissaient qu'à réjouir le vieil amiral, qui se

montrait fier surtout de la haine universelle qu'il inspirait; et les

arrêts forcés ne réjouissaient nullement les jeunes officiers.

Lorsque l'amiral riait en montant à bord, on pouvait en conclure qu'il

venait de jouer quelque bon tour à l'un des élégans de la division. Rien

ne l'égayait autant que de pouvoir dire à son capitaine de pavillon:

«Monsieur le commandant, vous ordonnerez les arrêts forcés pour quinze

jours à M. un tel, qui s'est permis d'aller faire la belle jambe à terre

malgré mes ordres.» Il se serait volontiers pâmé d'aise, lorsqu'après

avoir rencontré dans une rue un officier déguisé en matelot, il lâchait

aux trousses du pauvre fugitif deux ou trois de ses adjudans. Il

appelait cela faire la chasse aux lapereaux. Cet homme aurait fait le

meilleur chef de police que l'on pût posséder dans une capitale. Le

sort, en se trompant, n'en avait fait qu'un contre-amiral.

Tous les officiers lui rendaient depuis long-temps haine pour vexations,

et cette haine était devenue telle, qu'on pouvait dire qu'elle avait

fini par dégénérer en esprit de corps. Il était d'usage de détester

l'amiral, à peu près comme il est ordinaire, dans le service, de

respecter ses chefs. C'était presque un article de l'ordonnance.

Mille fois on se serait vengé de ce damné d'homme, si les règles d'une

discipline d'airain avaient pu se prêter aux voeux que les subalternes

formaient contre leur injuste et inflexible chef. Mais, comme il le

disait lui-même, il était le pot de fer, et il ne redoutait pas les

cruches qui auraient osé l'aborder.

Les cruches enrageaient donc de n'avoir pu ébrécher le pot de fer que

par quelques piquantes plaisanteries et quelques bonnes épigrammes

auxquelles leur puissant adversaire avait toujours riposté par les

arrêts forcés ou de mauvaises notes envoyées au ministre.

Un jeune enseigne de vaisseau, malgré les difficultés et les dangers de

l'entreprise, résolut cependant de venger tous ses camarades de la

longue humiliation sous laquelle la main de l'amiral avait courbé leurs

fronts craintifs. «Je veux, leur dit-il, pour peu que le ciel seconde

mes projets, couvrir de honte celui qui nous a jusqu'ici accablés de

vexations. Faites des voeux pour moi, et laissez-moi faire.»

La division se trouvait mouillée depuis quelques jours dans un port

étranger. Le Léonidas qui aspire à arrêter le torrent des mauvais

traitemens de l'amiral, ne choisit pas pour compagnons trois cents

Spartiates, mais il prend avec lui les deux plus jolis petits aspirans

qu'il peut trouver, et il marche aux Thermopyles. Mais quelles sont les

Thermopyles de notre officier? une maison de joie qu'il loue pour

quelques heures à d'aimables filles dans une des rues les plus

fréquentées de la Havane.

Les deux petits aspirans, dont les traits sont doux et malins, et dont

la taille est encore petite et svelte, se laissent habiller en jeunes

personnes. Leur teint, déjà un peu bruni par l'air brûlant de la mer,

reprend toute sa fraîcheur native sous une légère couche de blanc de

céruse. Leurs pieds adolescens, long-temps comprimés par des bottes

épaisses, recouvrent une élégante flexibilité dans de fins souliers de

prunelle. Leurs hanches, comprimées sous la ceinture d'un lourd

poignard, se dessinent voluptueusement sous un large ruban rose. Nos

deux petits chérubins de bord deviennent enfin, avec un peu d'art et de

patience, de jolies petites filles agaçantes, faites pour tromper l'oeil

enflammé de plus d'un amateur. Au bout de quelques heures d'exercice à

la fenêtre du logis où l'on vient de les installer, elles auraient pu

prendre dans leurs filets les passans les moins disposés à se laisser

séduire par les agaceries de ce sexe dont l'empire s'étend si facilement

de la croisée à la rue.

L'amiral, le soir même du jour où nos masculines _Laïs_ étaient entrées

en fonctions, s'était rendu au spectacle accompagné d'un de ses

aides-de-camp. A onze heures il s'en revenait à bord, précédé par deux

matelots qui, sur ses pas, avaient soin de projeter la vive clarté de

deux énormes fanaux. En passant par une des rues qu'il lui fallait

parcourir pour se rendre vers le warf où l'attendait son canot, il fait

remarquer à l'aide-de-camp marchant respectueusement à ses côtés, deux

fenêtres d'où sortent des voix qu'il croit reconnaître pour des voix de

femmes, et de femmes françaises même!

«Quelle drôle de chose, à la Havane, à cette heure, monsieur mon

aide-de-camp! Qu'en dites-vous?

--Mon général, je dis que ce n'est pas plus drôle que partout ailleurs.

Il y a dans tous les lieux du monde connu, des Françaises qui font ce

métier-là.»

--Quel métier entendez-vous donc?

--Mais, mon général, le métier que font probablement ces deux dames.

--Vous avez raison, elles sont deux, et elles me paraissent même être

assez gentilles. Écoutez! elles parlent.... Il me semble même qu'elles

parlent de nous.»

Une de ces dames, en effet, en voyant passer le petit cortège, s'était

écriée avec le doux accent de la curiosité et de l'intérêt:

«Ah! c'est le général français nouvellement arrivé!

--Voyez-vous, monsieur mon aide-de-camp, reprend l'amiral en recueillant

ces paroles tendrement provocatrices, voyez-vous que ce sont des

Françaises!... Mesdames, j'ai bien l'honneur de vous saluer....»

Les dames répondent gracieusement à ce salut.... La porte de la rue,

près de laquelle les deux passans se sont arrêtés, s'entr'ouvre au même

instant. Les matelots qui portaient les fanaux destinés à éclairer le

général, se sont arrêtés aussi.... Mais le général leur ordonne de

continuer leur route sans lui, en leur recommandant d'avertir leur

patron qu'il ira bientôt rejoindre son canot.

Resté seul avec son aide-de-camp, et délivré de la présence importune de

ses deux matelots, il reprend plus librement la conversation avec son

interlocuteur.

«Si, pour la singularité du fait, nous montions, monsieur

l'aide-de-camp?

--Chez ces dames?

--Mais où voulez-vous que nous montions, si ce n'est chez elles?

--Y pensez-vous sérieusement, mon général?

--A quoi voulez-vous que je pense, si ce n'est à ce que je vous propose?

--Mais que dira-t-on si l'on vient à savoir que....

--On dira que j'ai fait le galant et vous un peu le cafard, peut-être!

Quel mal y aura-t-il à cela? Partout on veut me faire passer pour une

espèce de Hun farouche, insensible à toutes les douces séductions du

sexe.... J'ai envie de perdre ce soir une aussi fâcheuse réputation....

Allons, soyez aimable une fois en votre vie. Vous aussi vous n'avez pas

plus que moi de temps à perdre pour réparer vos longues années

d'endurcissement et de rébellion contre le pouvoir des belles. Entrons.

Je vais vous donner l'exemple en ma qualité de chef.

--Mais une seule observation, mon général, elle ne sera pas longue.

--Cela ne l'empêchera pas d'être peut-être fort déplacée, votre

observation, et encore assez ennuyeuse probablement.

--En entrant dans cette maison, vous ne risquez rien, vous....

--Il me semble cependant que je risque tout autant que vous au moins?

--Ce n'est pas cela que je veux dire. Je veux dire que le rôle que je

jouerai en vous suivant pourra, en ma qualité de subalterne, paraître

un peu trop complaisant, et que si l'on vient à apprendre plus tard....

--Ah! oui, vous craignez _en votre qualité_ de subalterne, n'est-ce pas,

que l'on dise que.... Quel enfantillage! Est-ce que dans ces sortes

d'aventures tous les rangs ne sont pas égaux! Vous voyez bien même que

dans la situation où nous nous trouvons, c'est moi qui fais tous les

frais de la négociation; et, le diable m'emporte, je crois que si

j'avais une chandelle à la main, je serais obligé de vous la tenir pour

vous engager à monter l'escalier, tant ce soir vous paraissez tenir à

faire la prude. Allons donc, montons, et que cela finisse!

--Puisqu'il le faut et que vous le voulez décidément, montons, mon

général. Mais en grand uniforme....

--Pourquoi pas? personne ne nous voit, et la nuit sauve le scandale.»

Pendant tout ce colloque, nos deux syrènes avaient mis en usage leurs

plus agaçantes minauderies pour séduire notre vieux navigateur et son

scrupuleux compagnon. Leurs enchantemens n'avaient, hélas! que trop

triomphé de la faiblesse de cet autre Ulysse.

En entrant dans l'appartement de nos piquantes Françaises, le général

fut agréablement surpris de la richesse qui régnait dans le simple

ameublement du lieu.

«Je reconnais bien là, s'écria-t-il pour dire quelque chose, le goût et

l'élégance de mes compatriotes.»

Les deux beautés reçurent ce compliment d'introduction en faisant une

révérence assez gauche et en baissant modestement la tête pour ne pas

éclater de rire.

«Mais par quel hasard, ou plutôt par quel destin favorable pour nous,

vous trouvez-vous ici, mes belles dames, au milieu de messieurs les

Espagnols?

--Des événemens qu'il serait trop long de vous raconter, nous ont

conduits... c'est-à-dire nous ont conduites dans ce pays, et ensuite

des malheurs nous y ont retenues....

--Vous me trouverez peut-être un peu indiscret, mais l'intérêt que je

porte à toutes les jolies femmes de ma patrie excusera la singularité de

ma question.... Mesdames, êtes-vous demoiselles ou mariées?

--Nous étions mariées, monsieur le général.

--Et messieurs vos maris?

--Ne sont plus.... Des chagrins et l'inclémence du climat....

--Ah! j'entends, j'entends... la fièvre jaune, n'est-ce pas?... Ah! ce

maudit climat.... (Voyez-vous, monsieur l'aide-de-camp, que ce sont des

femmes distinguées: _l'inclémence du climat_....) Mais, mesdames, il

paraît que l'air de la Havane, tout redoutable qu'il est, s'il vous a

ravi les objets de votre tendresse, a respecté au moins les roses de

votre teint; car il serait difficile, avec cette fraîcheur, que l'on ne

vous reconnût pas pour françaises.

--Monsieur le général, vous êtes trop bon!

--Non, je ne suis que sincère. Et à cette taille élégante et à cette

tournure qu'on n'a qu'en France, on se sent vraiment fier d'être de son

pays.... Et qu'en dites-vous, monsieur l'aide-de-camp?

--Je dis, mon général, que vous avez raison, et que les Françaises sont

des femmes charmantes.

--Mais il me semble que ces dames, sans doute pour charmer l'ennui du

veuvage, ont adopté les moeurs du pays où elles se trouvent exilées; car

voilà une guitare, si je ne me trompe.

--C'est une mandoline, général. Oui, quelquefois ma compagne a la bonté

de m'accompagner sur cet instrument, confident discret de nos peines!...

Ah!

--Ah! vous en pincez, madame: je vous y prends, et je tiens note de

l'aveu.

--Mais j'en pince un peu, monsieur le général, je ne m'en défends pas.

LE GÉNÉRAL A SON AIDE-DE-CAMP.--Hum, mon ami, c'est significatif cela,

j'espère. Vous ne vous étiez pas trompé. (_A ces dames_). Vous allez

nous chanter une petite chanson, une chanson de France.

UNE DES DAMES.--Je chante si mal!

L'AUTRE DAME.--J'en pince si peu!

--Modestie que tout cela, modestie! Vous allez chanter et en pincer,

aimables friponnes. Nous écoutons.

--Mais avant de nous soumettre à l'épreuve que vous voulez nous faire

subir ou subir vous-mêmes, messieurs, voudriez-vous vous rafraîchir?...

Domingo! Domingo! apportez des confitures et du Sangari à monsieur le

général.

--Si Señora,» répond un gros nègre.

Le général dépose sur un canapé son épée et son chapeau. L'aide-de-camp

en fait autant. Voilà Mars désarmé par l'Amour.

Une des syrènes chante la plaintive romance. Son amie l'accompagne sur

sa mandoline, en faisant rouler sur le général des yeux qu'elle

s'efforce de rendre caressans et fripons. Le général est transporté

d'aise et d'ivresse.

«Comment trouvez-vous cette voix? demande-t-il à son compagnon.

--Un peu forte, mais assez bien timbrée.

--Et la pinceuse de guitare ou de mandoline?

--Elle me paraît avoir les mains assez fortes et le pied un peu épais.

--Vous ne savez ce que vous dites!

--Je sais bien au moins, mon général, ce que je vois.

--Elles sont charmantes, parfaites en tout; c'est moi qui vous le dis,

et je m'y connais.»

Le chant a cessé: les tendres émotions commencent; les félicitations et

les complimens vont leur train. Les oeillades se croisent et

s'enflamment en se croisant. La pinceuse de mandoline se lève pour

suspendre son instrument sonore à l'une des cloisons de l'appartement.

En se levant avec grâce, elle sent deux mains un peu roides se presser

sur la taille qu'elle s'efforce de dessiner d'une manière avantageuse.

Ce sont les mains frémissantes du général qui se sont égarées sur ses

hanches. La prude veut se fâcher et repousser avec dignité cet

attouchement un peu trop leste. Le général devient plus pressant: il

avance toujours: la belle recule jusque vers le canapé, et là, pour

faire, en présence d'une attaque trop vive, une retraite digne d'elle,

elle s'empare de l'épée et du chapeau du héros, et la coquette

disparaît, avec la légèreté d'une sylphide, dans une chambre voisine, en

poussant de grands éclats de rire. L'amoureux amiral veut la suivre, sûr

qu'il paraît être de son triomphe: mais sa conquête lui échappe encore

en grimpant les marches d'un escalier obscur qui paraît conduire au

second étage.

Attiré par ce bruit, un gros gaillard à la figure basanée, au menton

barbu, et à l'air rébarbatif, entre et arrête ses deux gros yeux noirs

et irrités, sur le général.... Cet homme semble être un de ces _bravos_

de la Havane, qui vendent au premier venu, une ou deux gourdes, chaque

coup de stylet. Il baragouine quelques mots d'espagnol qui signifient

qu'il est le chef de l'établissement. Le général à cette vue veut saisir

son épée: elle a disparu! L'aide-de-camp cherche aussi la sienne: elle a

disparu de même. La violence triomphera.

«Dans quel guêpier nous sommes-nous jetés là, mon cher ami!

--Ce n'est pas un guêpier, général.... Je vous l'avais bien dit.

--Emparons-nous, si vous m'en croyez, de ces barreaux de chaise, et

forçons le passage.

--Forçons le passage, puisque nous ne pouvons faire autrement, et

tapons, puisque vous le voulez, mon général. Mais c'est là une bien

cruelle extrémité.»

Deux autres _bravos_ espagnols s'avancent: les deux dames se tiennent

derrière cette force imposante, arrivant tout exprès pour les protéger:

elles rient toujours aux éclats en montrant aux deux officiers désarmés

les deux épées et les chapeaux dont elles se sont si perfidement

emparées.

«Tas de coquines, me rendrez-vous mon épée! s'écrie en les menaçant le

général exaspéré.

--_Dinero, dinero_! s'écrient les _bravos_.

--Cela veut dire: Payez, payez, messieurs, et l'on vous rendra vos

armes, répètent les dulcinées.

--Nos armes! Tiens, dit le général en jetant aux pieds des malheureuses

qui le narguent, une bourse d'or pour rançon; tiens, ramasse cet argent,

et rends-nous les armes et les chapeaux que tu nous as volés.»

Les bravos se nantissent d'abord de la bourse. Ils descendent ensuite

l'escalier: les deux donzelles les suivent sans rien restituer. Le

général et son aide-de-camp veulent aussi gagner la rue. Mais les portes

par lesquelles le cortège s'est esquivé se referment sur eux, et pour

comble de rage, les victimes entendent dans la rue leurs bourreaux

crier: _A la guarda! à la guarda_! Nul doute, la garde va venir.

Elle arriva en effet. Le sergent de la patrouille, en ouvrant violemment

la porte de la maison où le scandale avait lieu, reconnaît dans les deux

officiers désarmés et décoiffés, le général de la division française et

l'un de ses aides-de-camp. On s'explique du mieux qu'on peut, en

espagnol et en français. Le sergent croit apprendre quelque chose de

très-nouveau au général, en lui annonçant qu'il se trouve dans une

maison suspecte. Le général demande pour toute grâce au chef de la force

armée la faveur d'être reconduit à l'embarcation de son vaisseau, qui

l'attendait au warf. Mais dans quel état il parut aux yeux de ses

canotiers! sans épée et sans chapeau! Les canotiers ne savent que penser

de cette circonstance singulière. Ils se contentèrent de nager jusqu'au

vaisseau, et là encore, en montant à bord, le général et son piteux

camarade en bonnes fortunes, eurent la honte de passer, en faisant de

grands saluts, devant l'officier de garde qui les recevait à la lueur

des fanaux allumés pour éclairer leur marche. Le lendemain de cette

aventure, les flâneurs de la Havane aperçurent, suspendus à un poteau de

réverbère, deux chapeaux et deux épées surmontés de cette inscription:

«A VENDRE POUR CAUSE DE DÉPART PRÉCIPITÉ.»

Et puis on entendit dire dans toute l'île que le général commandant la

division française avait fait hommage de sa bourse, à la caisse des

indigens du pays.

Mais ce qu'il y eut de plus étrange dans tout cela, c'est le bruit qui

courut avec la rapidité de l'éclair dans toute la division. Les

officiers se disaient que les deux coquines qui avaient si adroitement

décoiffé et désarmé leur général, n'étaient autre chose que deux petits

aspirans travestis, et qu'en cherchant bien parmi les enseignes de

vaisseau, on aurait pu reconnaître peut-être les deux ou trois _bravos_

qui avec leur longue barbe factice et leur teint d'emprunt, avaient si

galamment assisté les deux belles. Un des légers échos de ce bruit

scandaleux alla frapper assez désagréablement l'oreille inquiète du

général. Il devina bientôt toute la vérité, et il s'emporta d'abord

comme un lion pris dans un piége. Il appela son aide-de-camp. «Vous

savez, monsieur, le tour infâme qu'on nous a joué.

--Général, je commence depuis ce matin à m'en douter un peu.

--Je puis ordonner une enquête terrible, et faire fusiller les scélérats

qui ont attenté à mon honneur. Commencez-vous à vous douter un peu aussi

de toute l'étendue de mon autorité?

--Jamais, mon général, je n'en ai douté. Vous pouvez, il est vrai,

ordonner une enquête: une enquête est même une chose excellente; mais

n'y a-t-il pas eu, à votre avis, mon général, assez de scandale comme

cela?

--Et comment vous, chef d'état-major, vous mon plus fidèle limier en

quelque sorte, qui devriez deviner chaque officier de la division rien

qu'à l'allure et au pas, n'avez-vous pas reconnu, flairé, dépisté deux

polissons d'aspirans dans ces deux coquines de la nuit d'avant-hier?

--Vous les trouviez si aimables et si gentilles, mon général, que le

moindre soupçon m'aurait paru inconvenant.

--Moi, je les trouvais gentilles! allons donc! vous ne voyiez pas que je

me moquais d'elles? C'est vous peut-être que je devrais faire casser

comme du verre, pour ne vous être pas douté de ce que vous deviez savoir

mieux que tout autre.

--Moi, mon général, mais il me semble que vous feriez encore mieux

d'ordonner une enquête, comme vous en avez eu d'adord l'idée, si

décidément vous tenez à faire quelque chose de décisif.

--Ah! je suis bien malheureux! et ne pouvoir pas me venger sans

augmenter le scandale! et dévorer ma honte, si je ne me venge pas!...

Monsieur l'aide-de-camp!

--Plaît-il, mon général?

--Allez dire à l'officier chargé des signaux, que je lui ordonne

d'annoncer à MM. les commandans de la division, que je mets tous les

officiers aux arrêts forcés jusqu'à nouvel ordre!...

--De suite, mon général, j'y cours!

--Attendez donc un peu; que diable! aujourd'hui vous êtes bien prompt!

--Qu'y a-t-il encore pour votre service, mon général?

--Il y a pour mon service que, quand vous aurez exécuté l'ordre que je

viens de vous donner, vous garderez les arrêts forcés vous-même, pour

vous apprendre un autre fois à mieux faire votre devoir.

--Oui... oui... mon... mon général!... J'y vais!

PETIT COMBAT.

GRANDES ÉMOTIONS.

En se rendant par mer de Bréhat à l'Ile-de-Bas, on rencontre, à moitié

route à peu près, un petit archipel qui, par rapport au nombre de

rochers qui le composent, a reçu le nom des Sept-Iles. Un seul de ces

îlots est habité: les autres servent d'asile aux oiseaux de proie qui,

lassés de chercher leur nourriture sur les flots que l'on voit s'agiter

entre le continent et le petit archipel, vont le soir se reposer dans

les cavités de ces rochers battus presque sans cesse par les vagues, la

foudre et la tempête.

Entre toutes ces îles, Tomé, la plus rapprochée de la terre ferme, se

trouve posée à l'entrée d'une anse assez belle que l'on nomme la rade de

Perros. A droite de Tomé, en faisant face au large, on aperçoit les

écueils qui hérissent l'embouchure de la rivière de Tréguier. A gauche

s'étend la côte qui joint le bourg de Perros au village de la Clarté. Au

bas de cette côte se dessine une batterie de quelques canons, destinés à

gronder, à l'occasion, sur le petit détroit d'une lieue de large qui

sépare l'île de Tomé du rivage des Côtes-du-Nord.

Contes de bord · 第 7 / 13 段