port que ce vieux serviteur avait choisi pour le lieu de sa retraite,
parut désirer de faire une course en mer dans une embarcation que l'on
arma du mieux possible. En sa qualité d'officier de marine retraité, le
bonhomme Lamêcherie fut chargé de servir de patron au canot qui allait
porter un instant sur les mers du rivage le héros de la république
française. L'ancien lieutenant de vaisseau ne saisit la barre du
gouvernail qu'en tremblant. Mais le sentiment du devoir lui fit
surmonter toutes les craintes que lui inspiraient de sinistres présages.
Un Romain à sa place aurait reculé. Lui avança et fit avancer
l'embarcation. Dans le petit trajet, Buonaparte, dont la manie
interrogante était assez connue, demanda à son timide patron: «Quel âge
avez-vous, monsieur?--Soixante-dix ans sonnés, premier consul?--Sonnés!
hum. On vit vieux ici. Vous paraissez vous porter bien encore?--Mais
dans ce moment _ici_ je jouis d'une assez mauvaise santé. Vous êtes trop
bon, premier consul.--Diable! vous jouissez... de vous mal porter!...
vous êtes bien heureux!» Le ton bref et un peu amèrement railleur du
héros en prononçant ces derniers mots fut compris du pauvre Lamêcherie,
et l'effet qu'il produisit sur toute son économie fut tel, que le
premier consul porta plusieurs fois son mouchoir sous le nez, en
paraissant éprouver une sensation désagréable. Il ordonna à son patron
de regagner la terre au plus vite. Le trouble du patron était si grand,
qu'il entendit à peine la voix du chef de la république qui lui
répétait: «Mettez-moi à terre tout de suite, j'en ai besoin et vous
aussi!» En revenant au rivage, le malheureux Lamêcherie est serré dans
les bras d'un de ses amis qui s'écrie: «Combien tu es heureux! le
premier consul vient d'ordonner que ta retraite te soit comptée sur le
pied du grade de capitaine de frégate.....
--Fuis-moi, laisse-moi, répond l'infortuné Lamêcherie à son ami: je
viens d'empoisonner le plus beau jour de ma vie!»
Il disait vrai. L'accident qu'il venait d'éprouver produisit un
désordre si considérable dans toutes ses facultés, qu'il se mit au lit
en descendant du canot, et qu'il succomba quelques jours après, en
répétant à tous ceux qui déploraient son sort: _Ah! mes amis, j'ai
empoisonné le plus beau jour de ma vie_!
Les aspirons de marine portèrent son deuil.
LE NAUFRAGÉ DE LA BARBOUDE[G].
[G] Il est nécessaire de ne pas confondre, en lisant cette petite
notice, l'île de la _Barboude_ avec celle de la _Barbade_. Toutes deux
appartiennent aux Anglais. Mais la _Barbade_, riche et jolie colonie,
est située par les 13 degrés de latitude nord et les 62 degrés de
longitude ouest, tandis que la _Barboude_, une des plus septentrionales
des îles du Vent, située par les 18 degrés de latitude nord, et 65
degrés 55 minutes de longitude ouest, n'est qu'une langue de terre à peu
près inculte, et depuis peu habitée par quelques colons. Il est à
remarquer que les Connaissances des temps, malgré les dangers que
présente l'approche de la Barboude, ne donnent pas, dans la liste des
situations géographiques des lieux les plus important la position de cet
écueil.
Je me trouvais embarqué, en 1817, sur un vaisseau de ligne dont la
mission était de croiser dans les Antilles et les débouquemens.
Un jour, vers midi, nous aperçûmes un peu au vent à nous, et sur notre
arrière, la petite île de la Barboude, langue de terre basse, alongée,
sur laquelle croissent des arbres que l'on voit s'élever au-dessus des
flots comme une de ces forêts qui dominent les eaux de la plaine après
une inondation. Les bas-fonds qui environnent cette île et qui, à son
approche, donnent une teinte verdâtre à la transparence de la mer,
avertissent le navigateur des dangers qu'il courrait en ne s'éloignant
pas assez de cette terre dont le prolongement s'étend à quelques lieues
au large. La brise était ronde et la mer belle. Nous contournâmes, en
virant vent-devant, la partie du nord de la Barboude.
Les hommes placés en vigie sur les barres de perroquet annoncèrent
qu'ils croyaient distinguer, dans le nord-ouest de l'île, la
basse-mâture d'un navire naufragé. Toutes les longues-vues du bord se
trouvèrent braquées, en un instant, sur le point que venaient d'indiquer
les vigies.
Trois bas-mâts, peints en blanc, sortaient en effet des flots, et
paraissaient appartenir à un grand navire entièrement coulé. Le corps du
bâtiment naufragé était penché de telle manière, que sa mâture se
trouvait inclinée de quarante-cinq degrés par rapport à la surface de la
mer. Un petit baril avait été placé sur le tenon de chaque mât, comme
pour conserver, le plus long-temps possible, les dernières dépouilles du
bâtiment. Admirable prévoyance, quand tout le navire lui-même était
abandonné sans doute pour toujours!
Il prit envie à notre commandant de faire visiter les restes de ce
bâtiment, et d'obtenir des renseignemens sur le sinistre qui venait de
laisser des vestiges si frappans. On mit une embarcation à la mer, et on
désigna un aspirant de corvée. Je fus choisi pour commander
l'embarcation.
Après avoir écouté, chapeau bas, les instructions que me donnait le
commandant, je m'éloignai du vaisseau, qui s'était mis en panne pour
m'offrir la facilité de déborder, et je me dirigeai sur le trois-mâts à
la côte. En une heure je parcourus, à la rame, la distance d'une lieue
et demie qui me séparait de lui; le vaisseau, en m'attendant, se mit à
courir quelques petites bordées cà et là, en se tenant toujours au vent
de la Barboude.
Ma visite à bord du bâtiment submergé ne m'offrit aucun indice bien
précis ni bien intéressant. Le gréement avait été enlevé. La coque
était coulée à cinq ou six pieds de la surface de la mer. Ce bâtiment
s'était crevé sur le fond que la transparence de l'eau laissait
apercevoir dans les plus petits détails. D'énormes et voraces requins
rôdaient lentement autour de ce cadavre de navire. Quoique privés de
harpons, mes hommes se donnèrent le plaisir de piquer ces terribles
ennemis avec le fer de la gaffe de l'embarcation. Le patron du canot me
proposa, malgré la présence des requins, de plonger sur le fond, et de
s'insinuer dans la chambre du bâtiment pour tâcher d'en arracher
quelques objets, s'il en existait encore. Je crus devoir applaudir à son
dévoûment, et refuser net sa courageuse proposition.
J'allais m'en retourner fort tristement à bord du vaisseau sans avoir
réussi à recueillir le plus petit indice intéressant, lorsqu'un de mes
canotiers, dont l'oeil était vif et bon, me fit remarquer sur le rivage
un _rouffle_[H] de navire, peint en vert, et qui, sans doute, avait
appartenu au navire naufragé. Je me dirigeai de suite, à la rame, sur la
partie de la côte où se trouvait ce _rouffle_, supposant avec quelque
raison qu'en interrogeant les débris du naufrage, je pourrais obtenir
quelques renseignemens satisfaisans sur les détails, ou tout au moins
sur la date approximative de cet événement.
[H] On appelle _rouffle_ ou _carrosse_, à bord des navires, ces sortes
de grandes cabanes que l'on élève sur l'arrière du pont des bâtimens
pour loger les officiers ou les passagers. Un _rouffle_ présente à peu
prés l'aspect d'une caisse de diligence.
Cet espoir me parut bientôt d'autant mieux fondé, qu'en gouvernant sur
la grève, que battait une houle assez forte, j'aperçus une petite
pirogue se jouant entre les grosses lames qui se déroulaient lentement
sur le rivage. Mais, à mon approche, la petite pirogue alla se cacher
dans une des échancrures de la côte, comme un de ces plongons qui
disparaissent sous une vague, au moment où le chasseur les couche en
joue.
J'abordai _la Barboude_ non loin de l'endroit où le _rouffle_ avait été
_halé_ à sec, ou jeté par la mer entre quelques cocotiers qui
ombrageaient cet ancien asile de quelques malheureux marins naufragés
sans doute sur cette terre inhospitalière. «Voilà, me disais-je
très-philosophiquement, notre destinée à nous, hôtes infortunés de
l'Océan! Ce rouffle, après avoir parcouru peut-être, sur le pont d'un
navire, toutes les mers du globe, au milieu des tempêtes qui l'ont battu
vainement, est venu se briser au sein du calme sur cette île sauvage.
Pendant que le navire sur lequel il dominait fièrement les flots se
trouve submergé là, ici lui sert de repaire à quelques hideux serpens, à
d'immondes manitoux, et le capitaine et les officiers qui l'habitaient
sont peut-être morts de faim dans ces lieux de désolation!»
La tête toute remplie de ces tristes réflexions, je mets le pied à
terre, porté sur les épaules d'un de mes hommes qui s'était jeté à la
mer pour m'épargner le désagrément d'entrer dans l'eau jusqu'aux
aisselles. Je me dirige vers le rouffle, dont l'extérieur me paraissait
se trouver dans un parfait état de conservation. Dans la crainte de
rencontrer sous mes pas quelques dangereux reptiles, j'avais mis le
sabre à la main. Armé ainsi, je pénètre, suivi du patron et du brigadier
de mon embarcation, dans le rouffle abandonné, en frappant de la lame de
mon sabre sur le bord de la porte de cet édifice de bois, pour
déterminer les hôtes sauvages qui auraient pu s'emparer du logis, à nous
céder la place que nous voulions visiter.... Mais quel ne fut pas mon
étonnement, lorsque, du fond de ce silencieux refuge, je vis s'avancer
dans l'obscurité un homme à la longue barbe, aux longs cheveux et à la
figure cave et pâle!... Je crus d'abord à une vision, ou plutôt je ne
crus encore à rien, car, dans ce moment et à cet aspect, je ne sus
éprouver autre chose qu'une impression extraordinaire. Malgré
l'assurance que devait me donner le sabre que je tenais dans la main,
et l'escorte que je voyais à mes côtés, je reculai d'étonnement ou
d'effroi.... «Mais, monsieur, me dit mon patron, c'est un homme!
--Un homme! pardi, je le vois bien!
--Mais quand je vous dis que c'est un homme, je veux vous dire,
monsieur, que ce n'est qu'un homme, et qu'il n'y a pas tant de quoi
avoir peur!
--Que faites-vous ici? demandai-je à l'inconnu, sans trop savoir s'il
comprendrait le français, ou sans trop savoir moi-même ce que je lui
disais.
--Monsieur l'aspirant, me répondit-il d'une voix creuse et rauque, je
vis... voilà ce que je fais.
--Vous êtes donc Français?
--Oui, j'étais Français du moins, car à présent je ne suis plus d'aucune
nation.
--Vous apparteniez sans doute à l'équipage de ce navire naufragé?
--Non pas précisément....
--Vous avez pourtant fait côte sur cette île?
--Oui, j'ai fait côte ici, mais pas à bord de ce navire.... Mon affaire,
voyez-vous, monsieur l'aspirant, est une histoire.... C'est moi qui
étais tout-à-l'heure dans cette petite pirogue que j'ai moi-même
construite et que j'ai clouée et chevillée en bois. J'ai fait cette
embarcation tout seul, et elle marche aussi bien que votre canot, sans
me vanter.
--Et quel est donc ce navire naufragé que je viens de visiter?
--C'est un anglais, pas autre chose. L'équipage s'est sauvé, et il a été
conduit à Antigues par un bâtiment caboteur qui l'a pris ici il y a deux
mois, plus ou moins.
--Pourquoi donc n'êtes-vous pas parti aussi avec les Anglais?
--Pourquoi? parce que v'là ce que c'est! Quand je vous dis que mon
affaire est une histoire, c'est que c'est une histoire, et il y a plus
d'un an, voyez-vous, que je vis ici comme un vrai sauvage de la mer du
Sud.
--Racontez-moi donc votre histoire?...
--Oui, je veux bien à vous, mais à vous tout seul, entendez-vous, parce
que... je vous dis cela à l'oreille, car c'est malsain de parler devant
tout le monde.... (S'adressant à mon patron et au brigadier:) Dites
donc, vous autres, si, pendant que je serai à causer là, sans façon,
avec votre aspirant, vous voulez aller abattre quelques cocos pour vous
rafraîchir le tempérament, vous en trouverez de bons ici, au moins; je
sais, voyez-vous, ce que c'est que des matelots: j'étais passager à bord
du navire qui m'a mis ici à la côte....
--Si vous voulez nous le permettre, monsieur, me demanda le patron, nous
irons, comme monsieur l'habitant nous le dit, _amurer_ quelques cocos et
un ou deux régimes de bananes?
--Oui, oui, allez, reprend l'inconnu. Je suis le propriétaire de tout
cela, moi, parce que je suis seul dans le pays.»
Mes gens s'éloignèrent avec une gaffe ou un aviron à la main, pour aller
gauler quelques fruits à une petite distance du rivage.
Une fois seul avec mon demi-sauvage, il se rapprocha de moi d'une
manière mystérieuse pour me dire à l'oreille, comme s'il se fût agi de
la révélation du secret le plus terrible: «Quand je vous ai dit devant
vos gens que j'étais un passager naufragé, je vous ai mis dedans, je
suis un matelot!
--Et quel intérêt aviez-vous donc à cacher que vous êtes marin?
--Tiens, pardieu, quel intérêt! est-ce que vous ne devinez pas ma
raison? Quand le navire _la Bonne Sophie_, sur lequel j'étais embarqué,
s'est perdu ici, les autres gens de l'équipage ont regagné les Iles
quelques jours après s'être sauvés à terre. Moi, je me suis caché dans
les bois de _la Barboude_, pour ne pas partir avec eux, parce que
j'avais une idée dans la tête.
--Et quelle idée aviez-vous?
--J'avais l'idée de devenir mon maître.... Tenez, monsieur, quand on
n'est qu'un pauvre diable et qu'on a _bourlingué_ trente à trente-cinq
ans sur la mer en qualité de matelot, on est bien aise d'avoir quelques
instans de repos et de liberté.... Lors donc que mes camarades sont
partis d'ici, je me suis dit: Dans cette île, il n'y a pas grand'chose à
gratter, mais tu y chercheras ta vie à la pêche, à la chasse, si tu
peux. A bord, on te rationnait: ici, tu feras ta ration toi-même. A
bord, tu travaillais quand on le voulait: ici, tu ne travailleras que
quand tu voudras manger. A bord, tout le monde était ton supérieur: ici,
tu n'auras d'ordre à recevoir de personne.... La nuit, si tu veux, tu te
reposeras de n'avoir rien fait le jour.... Vogue donc la galère, que je
me suis dit, et je suis resté ici, comme vous voyez.
--Et avez-vous eu lieu de vous féliciter de cette étrange résolution?
--Je mange tant que je peux du poisson et des fruits; je bois quand
j'ai soif, de l'eau, par exemple; je dors quand j'ai sommeil; je chante
quand je suis gai, comme s'il y avait quelqu'un là pour m'entendre....
Que voulez-vous de plus?
--Et vous logez?
--Dans ce _rouffle_-là: c'est ma maison, mon domicile.
--Comment avez-vous fait pour le haler tout seul à vous aussi loin du
rivage?
--J'ai fait des inventions. C'est la mer, d'abord, qui avait jeté ce
rouffle sur le bord. Mais, comme je ne voulais pas laisser la lame
reprendre ce qu'elle m'avait apporté là comme à souhait, je me suis mis
à faire un appareil avec quelques bouts de corde et des poulies que
j'avais été chercher à la nage à bord du bâtiment qui avait coulé. Avec
toute cette mécanique et du temps, j'ai fini, en vrai matelot, par venir
à bout de monter ma maison où vous la voyez maintenant. Ça n'a pas été
plus malin que cela; et, à présent, je couche et je loge dans la cabane
qu'occupait le capitaine de _la Bonne-Sophie_.
--Quelle jouissance!
--Vous croyez? Certainement que c'est de la jouissance! Tenez, quand le
vent souffle dur pendant la nuit et que j'entends la mer déferler sur le
plein à cinq ou six brasses de moi, il n'y a pas de plaisir comme celui
d'être couché dans ma cabane! Souffle, que je dis au vent; déferle, que
je dis à la mer; tombe plus fort, que je dis à la pluie: l'officier de
quart ne viendra pas te commander de monter prendre le dernier ris dans
le grand hunier. Et sans avoir peur d'être jeté à la mer de dessus une
vergue, je suis là dans mon rouffle comme si je naviguais encore. J'ai
toujours aimé la navigation, moi, tel que vous me voyez; mais je
n'aimais pas, à l'âge de cinquante ans passés, à faire le métier....
J'ai pris ma retraite, et je suis heureux à ma façon.
--Heureux dans cette solitude, sans compagnon!...
--Des compagnons! mais si j'en avais, ils seraient mes maîtres, ou
j'aurais toujours dispute avec eux. Et, tout seul, je ne me dispute
jamais avec moi-même.
--Sans femme!
--On voit bien que vous êtes un jeune homme! A mon âge, et quand on a eu
de la misère toute sa vie, on est mort pour le sexe, et le sexe est mort
pour moi.
«Je suis enfin devenu ici un... un.... A propos, comment appelez-vous
un homme qui se moque de tout et qui prend le temps comme il vient?
--Un sage.
--Non; c'est bien cela pourtant; mais c'est encore un autre mot. Le
français m'échappe, depuis que je ne parle plus à personne.... Un,
comment donc?... un....
--Un philosophe?
--Oui, un philosophe; eh bien, je suis un fameux philosophe, allez!
--Et vous êtes bien déterminé à passer le reste de vos jours dans cet
abandon?
--Pourquoi pas, si Dieu le veut!... si Dieu ou le diable le veut,
c'est-à-dire; car je ne sais pas trop.... Cependant, tenez, depuis que
je suis tout seul ici, je commence à croire, le diable m'emporte, qu'il
y a un Dieu au monde.... Eh bien! je vous disais donc que je ne demande
rien à personne que de me laisser tranquille dans mon île avec mon
rouffle et ma pirogue. Et quand j'avalerai ma cuiller par le mauvais
bout, l'hôpital n'aura pas à payer mes frais d'enterrement.
--Mais on m'a dit qu'il existait dans l'île une ou deux familles
anglaises qui cultivent une portion de terre dans l'autre partie de la
_Barboude_.
--Ça se peut bien, mais jamais je n'ai vu leur mine; ici chacun vit chez
soi, apparemment Je n'aime pas les voisins, et les voisins anglais
surtout. Mais à présent que je vous ai conté mon histoire, j'ai un
service à vous demander.
--Quel service? parlez.
--V'là ce que c'est.
«Vous voyez bien ce grand cocotier là-bas, que j'ai gréé à mon idée,
avec une vergue en travers et des _haubans_ pour le tenir droit, et des
enfléchures pour monter dessus?
--Oui. Eh bien?
--C'est mon observatoire, à moi. C'est là que je grimpe tous les matins
pour donner mon coup de longue-vue sur l'horizon. Quand je dis mon coup
de longue-vue, c'est ma manière de parler; car, ma longue vue, pour moi,
_c'est mes yeux_, puisque malheureusement je n'ai pas de lunette
d'approche: c'est la seule chose qui me manque.
--Eh bien, après?
--Après donc, comme je vous le disais, il n'y a encore qu'une minute, je
suis monté en vigie au haut de ma mâture, et là tout aussitôt je me suis
mis à crier: _navire_, comme si tout l'équipage avait été sur le pont
pour m'entendre. C'était votre grand coquin de vaisseau qui débouquait
par la pointe du _nord_. Quoiqu'on ne navigue plus, le coup d'oeil est
toujours là, quand on a été trente ans marin. Aussi en voyant les deux
bords blancs de votre grand _ship_, son gréement et sa manière de
naviguer, je me suis dit tout de suite: C'est un vaisseau français, ou
que le diable m'élingue! Voyez si je me suis mis dedans?... Après, quand
le vaisseau a mis en panne, je me suis encore redit: V'là un coquin qui
va larguer une embarcation à la mer pour visiter le navire perdu auprès
de l'île; et je ne me suis pas encore trompé.
«Or vous sentez bien actuellement, monsieur l'aspirant, que je ne suis
pas trop rassuré.
--Pourquoi cela?
--Pourquoi? pardieu, vous le savez bien
--Pas le moindrement, je vous jure!
--Comment, vous ne sentez pas que si vous aviez envie de dire à votre
commandant, en retournant à bord de votre vaisseau: Je viens de voir un
matelot français qui vit en vrai sauvage à _la Barboude_, votre
commandant vous dirait: Pourquoi n'avez-vous pas ramené cet homme qui
ne peut être autre chose qu'un déserteur? Et alors, ma foi, vous
répondrez peut-être à votre commandant: Si vous voulez, mon commandant,
je vais chercher à le rattraper. Voilà ce qui me taquine, car si ça se
passait comme ça, je serais obligé d'aller faire le nègre-marron dans
les bois, et puis vous démoliriez sans doute mon habitation, ne pouvant
pas mettre la main sur l'habitant. Il me montrait tristement son rouffle
en prononçant ces derniers mots.
--Et si je vous donnais ma parole d'honneur de ne rien dire à mon
commandant qui pût vous compromettre?
--Alors je serais tranquille; car je sais bien que les aspirans sont
malins, mais que quand ils ont donné leur parole, c'est fini. J'ai connu
un aspirant à bord d'une corvette; il m'a donné plus de taloches et de
quarts de vin que je n'ai de cheveux sur le baptême. Eh bien! c'était le
meilleur enfant du monde, et quand il me disait: Jean Lafumate....
--Ah! vous vous appelez Jean Lafumate?
--Oui; c'était mon nom de baptême et mon nom de guerre à bord....»
En ce moment mes canotiers, à qui j'avais donné la permission d'abattre
quelques cocos, s'en revinrent chargés de fruits et de branches
d'arbres.
«Voilà vos gens qui rallient à l'appel, me dit mon interlocuteur en les
voyant paraître. Je vais leur donner quelques douzaines d'oranges, que
j'ai là, ça leur fera du bien à ces pauvres b.... Car moi j'aime les
matelots et je les aimerai toujours, monsieur l'aspirant.
--C'est fort bien tout cela, mais comment vous paierai-je les petites
provisions dont vous allez vous priver pour nous? De l'argent? vous ne
sauriez qu'en faire? Des vivres? je n'en ai pas à vous donner....
--Oui, mais vous avez un couteau, et vos gens en ont aussi, et c'est
toujours la crainte de manquer de couteau qui me trouble la tête. Je
n'en ai plus que deux, et ce n'est pas assez.»
Je fis consentir six de mes hommes à donner leur couteau à l'ermite, à
charge de leur en rendre un à chacun d'eux une fois à bord.
«Vous ne savez pas le service que vous venez de me rendre là, monsieur
l'aspirant. Dieu vous bénisse; car, ainsi que j'ai déjà eu l'honneur de
vous le dire, je commence à croire qu'il y a un Dieu.... Excusez-moi;
mais, avant de me quitter, voulez-vous me permettre de contenter mon
envie?... Je voudrais, si c'est un effet de votre bonté, regarder au
large avec la longue-vue que vous portez là en bandoulière.... Il y a si
long-temps que je n'ai regardé au large qu'avec mes pauvres yeux!»
Il saisit la longue-vue, que je lui prêtai de suite, avec l'avidité
qu'un homme qui aurait eu faim eût mise à se jeter sur un morceau de
pain. Puis je le vis monter sur le haut du cocotier qui lui servait
d'observatoire, et promener tout autour de l'horizon le bout de la
longue-vue qu'il tenait avec une espèce d'ivresse....
«Tenez, s'écria-t-il, voilà votre vaisseau qui vire de bord!... Il
cargue sa grand' voile en levant les _lofs_.... Ah mon Dieu! que c'est
heureux d'avoir une longue-vue! Je donnerais tout ce que j'ai ici, mon
bateau, mon rouffle, pour en avoir une, parce que je referais une autre
cabane, un autre bateau, et que je ne peux pas faire une longue-vue.
--Cet instrument paraît donc vous faire beaucoup d'envie? lui dis-je, en
voyant sa joie.
--Ah! monsieur, comment pouvez-vous me demander ça!
--Et si je vous en faisais cadeau?
--Quoi! de cette longue-vue? ah bien oui! Mais n'allez pas vous en
aviser au moins! vous me feriez perdre la boule. Tenez, v'là déjà que la
tête me tourne de vous avoir seulement entendu me dire cette parole!...
--Eh bien! tâchez de conserver toute votre raison, et de me faire
l'amitié de garder ma longue-vue comme un souvenir de ma visite....
--Et vous, comment ferez-vous sans longue-vue?
--N'y en a-t-il pas d'autres à bord?
--C'est vrai, il y a tant de choses à bord d'un vaisseau de ligne! Ce
n'est pas comme chez moi! mais c'est égal, je suis maître ici, et ce
n'est pas difficile, puisque je suis tout seul.»
L'ermite accepta ma longue-vue avec de grandes manifestations de joie et
de reconnaissance; je me disposai à me rembarquer dans mon canot et à
m'éloigner de l'île pour regagner le vaisseau. Le naufragé, avant de me
faire ses adieux, m'attira à lui à quelques pas du groupe que formaient
mes canotiers en regagnant le rivage, et il me dit à l'oreille: «Surtout
n'oubliez pas, monsieur l'aspirant, si jamais vous retournez en France,
de faire dire à ma famille, à mon frère Thomas Giroux, qui demeure à
Saint-Servan, rue des Bas-Sablons, n° 17, que son frère Antoine est
devenu le plus grand philosophe de la terre, un vrai philosophe, quoi!
Vous entendez bien, et vous ne me refuserez pas cela, n'est-ce pas?
--J'aurai bien garde de l'oublier, et je vous donne ma parole que votre
famille aura bientôt des nouvelles de vous; cela vous suffit-il?
--Oh! des nouvelles de moi, ce n'est pas cela que je veux. Je veux,
voyez-vous bien, que ma famille sache que je suis devenu un grand
philosophe. Mon nom fera du bruit dans le pays; vous comprenez
maintenant.
--A merveille!»