La mer était un peu grosse. Le brick anglais, en tirant un peu fort sur

le grelin qui tenait la goëlette à la remorque, faisait de temps à autre

plonger ce faible bâtiment dans les lames qui s'élevaient entre les deux

navires. Vers une heure du matin, le midshipman cria à l'officier de

quart du brick qu'il était nécessaire d'alonger la remorque pour

soulager un peu la goëlette qui fatiguait. Cet avertissement fut écouté,

et sur le grelin qui liait déjà le bâtiment capteur au bâtiment capturé,

on ajusta un autre grelin. Par ce moyen la goëlette remorquée se trouva

à une assez grande distance du navire qui la traînait. Deux matelots

anglais, armés jusqu'aux dents, veillaient sur l'avant de

_l'Oiseau-Mouche_ pour prévenir les tentatives qu'aurait pu faire

l'équipage du négrier pour couper la remorque à l'endroit où elle était

amarrée.

«Savez-vous bien, disait le capitaine à son second, en faisant les

quatre à cinq pas que l'exiguité de l'espace lui permettait de

parcourir, savez-vous bien, Pinchaud, que nous courons là une bien

vilaine bordée?

--Mais vilaine! Oui, capitaine, pas trop belle! Nous risquons, à ce que

je me suis laissé dire, de faire bientôt le saut de carpe au bout d'un

morceau de bois.

--C'est _fichant_!

--Oui, et bigrement fichant! pour moi surtout qui entrais aujourd'hui

justement dans ma vingt-septième année.

--C'est qu'il n'y a pas là à tortiller! Pour avoir cherché à introduire

des esclaves sur une terre anglaise, la potence: c'est la loi..... Nous

aurions joliment fait notre beurre cependant, si nous avions eu le

hasard de mettre nos quatre-vingt-dix Malgaches à l'abri de la lame du

Ouest.

--Sans doute, mais que voulez-vous! Je n'ai jamais eu de réussite dans

ma vie, ni vous non plus, capitaine.

--Ah! coquin de sort, si nous pouvions tailler une petite soupe à ces

chiens d'Anglais qui sont à bord!... Voyez-vous comme ce gredin de brick

est loin de la goëlette, avec les deux grelins qu'il a amarrés bout à

bout pour nous remorquer!... Le diable m'élingue, rien que de les voir,

ça vous donne des envies....

--Oui, des envies _d'escapade_, n'est-ce pas? Pour moi, tenez, depuis

que vous venez de me dire ce que vous m'avez dit, je sens la plante des

pieds qui me brûle!... Regardez donc nos gens, capitaine, comme ils ont

la figure de travers, et la physionomie chavirée.... Les pauvres b...es!

La potence ne leur va pas mieux qu'à nous!

--Eh bien! Pinchaud, il faut leur porter la consolation en douceur dans

le tuyau de l'oreille, et leur remonter la mine. Mourir pour mourir,

c'est toujours risquer le même paquet, n'est-ce pas?

--Ah! mon Dieu oui; et on peut bien se donner, en fait de ça, l'agrément

du choix.

--En ce cas-là, écoutez-moi....»

Le capitaine parla bas alors à l'oreille de son second; et après avoir

échangé mystérieusement entre eux quelques mots auxquels ils

paraissaient attacher une grande importance, tous les deux allèrent

causer avec chacun des hommes de leur équipage.

On vit bientôt les hommes de la goëlette, réunis auparavant en groupes,

se disperser et se coucher, l'un sur le gaillard d'arrière, l'autre sur

l'avant, l'un au pied du grand mât, l'autre au pied du mât de misaine,

et les derniers enfin auprès du grand panneau, ou sur le capot du

logement d'équipage.

Ils parurent un instant dormir de lassitude: les Anglais veillaient

toujours.

Le capitaine se promenait sur l'arrière, près du midshipman. Un grain

tombe à bord. Il faut manoeuvrer un peu: les Anglais s'emploient

beaucoup plus activement que les matelots français. Au moment de la plus

grande confusion, le capitaine se met à tousser de toutes ses forces.

L'aspirant lui demande s'il est enrhumé.

«Oui, répond-il; mais mon rhume va être bientôt guéri, et le tien va

commencer. Tiens, voilà de mon jus de réglisse!»

En prononçant ces derniers mots, il saute sur le midshipman, qui se

débat en vain entre les bras poilus de son nerveux assaillant. Chaque

matelot négrier s'empare d'un matelot anglais: le nombre triomphe de la

résistance; les pistolets dont les Anglais sont armés ratent: la pluie a

mouillé les amorces. Les _capteurs_ crient au secours; mais leur voix

n'est pas entendue à bord du brick, trop éloigné de la goëlette, dans un

moment surtout où le vent souffle dans les cordages et emporte de

l'avant à l'arrière le bruit qu'on fait à bord du négrier.

Les dix Anglais et leur midshipman sont tombés à la disposition de

l'équipage de _l'Oiseau-Mouche_. Un matelot français a remplacé à la

barre du gouvernail le timonier anglais qu'on y avait aposté. La

goëlette navigue toujours traînée par la remorque dans les eaux du

brick, qui continue paisiblement sa route comme si rien d'extraordinaire

ne s'était passé derrière lui.

Une fois maître de son navire, le capitaine, rentré par droit de

conquête en possession de son droit de commandant, ordonne à ses gens de

garrotter les Anglais devenus prisonniers à leur tour. On exécute cet

ordre, et puis on tire de la soute aux vivres autant de sacs vides qu'il

y a d'Anglais, et on loge chacun de ces derniers dans le fond du sac à

biscuit, destiné à lui servir d'emballage et de cachot.

«Que ferons-nous maintenant? demande le second du négrier à son

capitaine.

--Mes amis, vous allez me laisser là, jusqu'à nouvel ordre, ces sacs

d'Anglais, et nous allons sailler rondement notre chaloupe à la mer.

Puis après, quand l'embarcation sera le long du bord, nous placerons à

la _traine_ notre drome et tout le fardage qui nous embarrasse. Vous

verrez le tour que je vais jouer à ce coquin de brick.»

Les intentions du capitaine sont exécutées. La chaloupe est amenée le

long du bord. On y dépose les onze Anglais empaquetés. On hisse la voile

sur le mât qu'on a gréé à la hâte, et l'on établit, sur l'arrière de

cette embarcation, une espèce d'habitacle au centre de laquelle on place

une lampe dont la lueur imitera celle que le brick aperçoit à bord de la

goëlette.

Aussitôt que ces dispositions sont prises, le capitaine fait amarrer le

bout de la remorque qu'il tient encore à bord de la goëlette, sur

l'avant de la chaloupe, et sur l'arrière de cette chaloupe il met à la

_traine_ l'espèce de radeau qu'il a formé avec les bouts de mâture et de

planches qui composaient sa drome. «Tout cela, dit-il, fera du poids

dans l'eau, et le brick, ayant quelque chose de lourd à _haler_, croira

toujours avoir la goëlette à _trinquebaler_ derrière lui.»

Au moment décisif où le négrier quitte la remorque pour ne laisser

amarrés à son extrémité que la chaloupe et la drome, le capitaine fait

éteindre le feu de l'habitacle de _l'Oiseau-Mouche_, et fait _carguer_

ou _amener_ d'un seul coup toutes les voiles, pour qu'il ne reste plus

de visible, sur les flots, que le feu de la petite habitacle improvisée

de la chaloupe, et la voile qu'on a gréée sur son mât.

Que devint le négrier après cette manoeuvre?

Quand il se trouva un peu éloigné du brick, qui le remorquait quelques

minutes auparavant, il rehissa et reborda toutes ses voiles; et,

favorisé par la brise qui continuait à souffler et par l'obscurité de la

nuit qui régnait encore, il réussit à gagner, avec l'aube naissante, une

des petites anses de la côte ouest de l'Ile-de-France.

Mais avec le jour quelle ne dut pas être la confusion du capitaine du

brick _le Sparrow_, lorsque, au lieu de la goëlette qu'il avait prise à

la remorque pendant la nuit, il ne vit plus qu'une mauvaise chaloupe au

bout du grelin à l'extrémité duquel il croyait toujours tenir sa

capture! Il fallut se déterminer à voir la vérité dans tous ses détails.

Le brick met en panne: on haie le long de son bord, et la remorque et la

maudite embarcation sur l'avant de laquelle elle était fixée.... Et que

trouve-t-on encore dans cette chaloupe? onze grands sacs à biscuit! Et

dans ces sacs à biscuit? les dix matelots et le midshipman qui avaient

été envoyés pour amariner _l'Oiseau-Mouche_!

«Ah! misérable forban! s'écria le commandant anglais, après avoir essuyé

une aussi cruelle mortification; si jamais je te rencontre!...»

Il le rencontra, mais sans pouvoir mettre à exécution les projets de

vengeance que, dans un moment de colère, il avait conçus contre lui.

Quinze à vingt jours après l'événement, le brick _le Sparrow_ vint

mouiller à Bourbon en rade de Saint-Denis. Le commandant descend à

terre. Il se promène. Un homme, dont l'extérieur annonce un marin, un

capitaine, l'aborde familièrement et d'un air même un peu goguenard:

«Eh bien! mon commandant, qu'avez-vous fait de la petite goëlette

négrière que vous avez amarinée dernièrement dans la nuit, sur les

attérages de l'Ile-de-France?

--Qui vous a dit que j'eusse amariné une goëlette?

--Qui? mais tout le monde.

--Tout le monde sait donc ce qui m'est arrivé avec ce damné de capitaine

négrier?

--Mais on en parle partout, du moins.

--Si jamais je puis le rencontrer, lui ou son diable de navire!

--Son navire! rien de plus facile, mon commandant. Tenez, voyez-vous

là-bas, à terre de votre brick, cette petite goëlette, cette espèce de

risque-tout, barbouillé de noir?

--Oui!

--Eh bien! c'est le farceur de bateau qui vous a mis si joliment

dedans.

--Sans plaisanter!... Et son capitaine?

--Son capitaine? Rien n'est plus aisé non plus que de vous le faire

voir. Tenez, voyez-vous devant vous un grand diable de cinq pieds sept

pouces qui vous parle sans façon dans le moment actuel, et qui n'a pas

trop l'air d'avoir froid aux yeux.

--Parbleu! si je le vois!

--Eh bien, c'est lui!

--Quoi! lui! ce serait donc vous qui seriez?...

--Le capitaine de _l'Oiseau-Mouche_ pour vous servir, pas davantage.

Qu'en dites-vous?

--Que vous êtes, ma foi, un bon b...gre ... mais que si quelque jour je

vous rattrape, vous ne me sortirez plus de dessous la patte.

--Hélas! il n'y a plus moyen maintenant, mon commandant; vous arrivez

trop tard. Grâces à votre complaisance, j'ai gagné, dans mon dernier

voyage, de quoi vivre à terre. Vous m'avez donné ma retraite.

--Et vous, vous m'avez fait me donner au diable. Mais, à propos, vous

me devez les armes que vous avez prises à mes onze bommes.

--Oui, commandant; et vous, vous me devez une chaloupe, ma drome et mes

onze sacs à biscuit.

--Allons, je vois que vous êtes un farceur. Nous dînerons ensemble

aujourd'hui, puisque je n'ai pas réussi à vous faire pendre à

l'Ile-de-France!

--Une autre fois, peut-être, vous serez plus heureux. En attendant,

c'est moi qui dois vous payer à dîner.

--Non pas; c'est moi.

--Vous plaisantez; c'est à moi, pour reconnaître le petit service que

vous m'avez rendu!

--C'est plutôt à moi, pour le tour que vous m'avez joué.»

Les deux capitaines dînèrent ensemble.

FOLIES DE BORD.

CARICATURES.

Si quelques-unes des professions qui s'exercent dans nos cités peuvent

parfois modifier d'une manière bizarre le caractère ou les moeurs des

individus qui s'y livrent, on doit bien penser que le métier de marin et

les habitudes qu'il fait contracter ont dû souvent aussi exercer une

influence remarquable sur l'esprit de ces hommes dont la mer était

devenue la patrie, et le bord le foyer domestique. C'est sur les vieux

marins surtout qu'il est facile de reconnaître l'empreinte de cette

influence morale, quelquefois si étrange et presque toujours si piquante

à observer.

Au sein de cette réclusion maritime que la vocation ou la nécessité

impose à ceux qui se destinent à être ballottés toute leur vie à bord

des vaisseaux de guerre, il est pourtant de la gaîté, des joies folâtres

pour une classe de jeunes gens. Cette classe, qui seule a le privilège

d'échapper à la monotonie de l'existence du bord, est celle des

aspirans. Elle n'est redevable de ses plaisirs qu'à elle-même, car c'est

elle seule qui sait se créer des distractions, des amusemens aux dépens

de ceux qui la harcèlent ou qui l'humilient. Les vieux officiers font

ordinairement les frais de ce petit impôt prélevé par la jeunesse et

l'esprit, sur la routine et l'ignorance.

Oh! qu'aussi les anciens officiers de la première révolution étaient

précieux pour les aspirans de l'Empire! C'était un siècle _ganachisant_,

comme on le disait alors, qui prêtait à rire au siècle qui grandissait:

on ne pouvait finir plus tristement d'un côté, ni commencer plus

joyeusement de l'autre.

L'espèce des vieux parvenus est perdue aujourd'hui, fort heureusement

pour la marine, mais bien malheureusement pour la classe des aspirans.

Rappelons-nous cependant une de ces charges de bord qui ont amusé toute

une génération d'élèves de marine, et rappelons-nous-la pour donner à

nos lecteurs, en leur montrant un des types de l'espèce, l'idée de ce

qu'était à peu près, dans le bon temps, une race aujourd'hui perdue.

Un lieutenant de vaisseau, presque sexagénaire, naviguait sur une

frégate que tous les officiers de la division venaient visiter par

curiosité, pour se donner le plaisir d'entendre parler le lieutenant

Lamêcherie; ce brave homme répétait sans cesse «_qu'il s'était perdu

cinq fois corps et biens;

»Qu'il avait été obligé de rendre sa femme mère, avant de pouvoir

triompher de sa vertu farouchassière;

»Que Pékin était la ville la plus populaire de L'Europe civilisée;

»Que Troyes, en Champagne, était la plus forte place de France,

puisqu'elle avait résisté dix ans à la flotte combinée des Grecs;

»Que, dans l'expédition d'Égypte dont il faisait partie intègre,

Buonaparte avait fait empoisonner, à Jaffa, toutes les sources pour se

débarrasser des malades de son armée qui manquait d'eau;

»Que l'Angleterre était un colosse insulaire sans pieds, sans tête, sans

bras et sans corps; mais que son ilotisme, au milieu des mers, ne la

sauverait pas;

»Que sa mère était une Charette (une des parentes du Vendéen), et son

père un Bouillon, et que madame son épouse était une Tour d'Auvergne

premier grenadier de France.»_

Toutes ces naïvetés faisaient les délices des aspirans.

Le lieutenant Lamêcherie les débitait avec une gravité et un ton de voix

qu'il était facile et amusant de contrefaire. Aussi chaque élève ne

manquait-il pas de s'exercer tous les matins à rendre la charge

_Lamêcherique_ de la veille.

Le bon lieutenant avait à bord un fils qu'il avait fait débuter dans la

carrière, en obtenant pour lui le grade de pilotin. Quand le pauvre

enfant dormait dans son petit cadre, il était quelquefois réveillé en

sursaut par une voix pseudonyme qui lui criait: «César-Auguste,

lève-toi, mon enfant, viens tirer les bottes d'un père.»

Le jeune homme, trompé par cet accent de voix imitateur, dans lequel il

croyait reconnaître l'organe de son inflexible père, sautait de son

cadre avec un dévoûment tout filial, puis il se rendait, encore mal

éveillé et mal habillé, dans la chambre de l'auteur de ses jours, qu'il

arrachait souvent au sommeil le plus profond pour lui demander:

«Que voulez-vous, papa?

--Moi, ignare, rien! qui t'a permis de venir troubler mon repos

patriarcal?

--Mais, papa, ne m'avez-vous pas appelé?

--Moi, produit absurde à qui j'ai eu la maladresse de donner l'être! tu

ne sais donc pas reconnaître ma voix de celle des malappris qui osent la

contrefaire?... Attends, attends un peu!» Et le papa, armé d'un nerf de

boeuf paternel, poursuivait son fils dans toutes les parties de la

frégate.

Ces corrections nocturnes, qui se répétaient assez souvent, fatiguaient

les hommes paisiblement couchés dans leurs hamacs, et que les cris du

lieutenant et les plaintes de César-Auguste venaient éveiller à chaque

instant.

Ils résolurent d'y mettre fin.

Une nuit on entendit dire que M. Lamêcherie avait reçu un coup de poing

dans le visage en poursuivant, dans le poste des canonniers, sa fugitive

progéniture.

Le lendemain, les aspirans ne manquèrent pas de demander à leur

lieutenant quelques détails sur le déplorable événement dont toutes les

conséquences se lisaient encore sur son visage empaqueté.

M. de Lamêcherie raconta ainsi sa mésaventure à tous les mauvais petits

sujets rassemblés autour de lui pour recueillir malignement chacune de

ses paroles:

«Il y a, messieurs les aspirans, à bord de la frégate, une habitude

pestilentielle; les pilotins, dont mon cher fils fait pour le moment

partie, s'avisent de me _ventriloquiser_. Oui, mes amis, ils imitent mon

son de voix, et vous le savez bien, de manière à tromper jusqu'à

l'oreille de mon sang, de mon enfant, en un mot.

«Si bien qu'hier au soir j'étais dans le carré à jouer le cent de piquet

avec l'officier de quart, lorsque _César-Auguste_ vient, tout

écouvillonné, me demander: «Plaît-il, cher père?»

«Vous avez assez d'étude et assez d'habitude du monde pour comprendre

que plaît-il, _cher père_, n'est pas une demande à faire à quelqu'un!

«Que veux-tu? m'écriai-je, en m'adressant à mon enfant.

«--Mais papa, c'est toi qui m'as appelé.

«--_M'as appelé_! répondis-je: il n'y a pas de _m'as appelé_, et je

voudrais bien savoir quand tu me feras l'amitié de parler ta langue,

cuirassier en herbe.

«--Papa, je vous demande pardon; mais vous m'avez appelé, et je suis

venu voir....

«--Ah! tu es venu voir, et tu as pris la voix d'un autre pour la mienne.

Je suis à toi dans l'instant.... Je passe alors mon caleçon.

«Au même moment, je saisis un nerf de boeuf; et pour apprendre au petit

drôle à discerner mieux les accens d'un père, je le poursuis, afin de

lui appliquer la tendre correction.

«Le cher enfant s'échappe avec une légèreté qui me rappelle celle de sa

pauvre mère....

«Ce n'est pas d'une effusion de coeur qu'il s'agit, me dis-je en

moi-même, c'est d'une bonne volée.... Allons, pas de faiblesse, Henri de

Lamêcherie: tape en père.

«Je cours sur les pas de mon héritier qui me fuit.

«L'héritier présomptif, malin comme une chouette, se glisse dans le

poste des canonniers, et se courbe de manière à passer sous les hamacs

de tous ces gaillards qui dormaient réellement comme des bûches.

«J'allais atteindre le drôle, qui n'était plus qu'à une portée ou une

portée et demie de nerf de boeuf de moi, lorsqu'en soulageant avec ma

tête un des hamacs, il m'arrive sur le visage un coup de poing qui

m'étend roide. L'obscurité était complète. Je jette un cri.... A ce cri,

que mon sang reconnaît enfin, César-Auguste devine mon accident. Il

revient sur ses pas en bon et véritable fils, et il s'écrie: _Ah! mon

père, vous êtes blessé_! Je nageais en effet dans les flots d'un sang

nasal.

«Eh bien, messieurs, le croiriez-vous? Je me sentis tellement ému de

l'action de mon fils, que je ne lui donnai que dix à douze coups de nerf

de boeuf!...»

Tous les aspirans s'extasièrent sur la clémence du père et sur le

mouvement filial de César-Auguste. Un instant après, chacun des élèves

s'exerçait à raconter, en imitant le vieux Lamêcherie, l'aventure de la

veille. Elle fit le tour de la division; et avec la division, une partie

du tour du monde.

Dans sa jeunesse, notre lieutenant avait appris quelques règles de

grammaire qu'il employait à tort et à travers, d'une manière tout-à-fait

_barbarismique_.

Son professeur lui avait dit que l'apostrophe se plaçait par élision

après l'article que l'on employait avant les mots commençant par une

voyelle.

Fidèle à cette règle, que le temps avait un peu embrouillée dans sa

mémoire, il signait: De Lamêcherie, lieutenant de vaisseau

_l'gionnaire_; mettant ainsi l'apostrophe euphonique à la place de l'_e_

qu'il supprimait dans le mot _légionnaire_.

En se rappelant aussi que les noms se formaient, dans le féminin, en

ajoutant un _e_ muet au masculin, il écrivait à sa fille:

«A Mademoiselle,

«Mademoiselle de Lamêcheriee,»

convaincu qu'il était que l'on devait faire suivre pour sa fille, qui

était du genre féminin, l'_e_ qui se trouvait déjà à son nom, d'un _e_

supplétif exigé par la nature du genre.

Le père Lamêcherie, qui, selon l'expression des aspirans, était la

personnification _ganachisante_ du coq-à-l'âne, habillé en lieutenant de

vaisseau, n'aimait pas qu'on l'interrogeât. Il aimait beaucoup mieux,

comme la plupart des esprits de son espèce, interroger les autres, il

procédait presque toujours par voie d'enquête dans la conversation, afin

de s'éviter le désagrément de quelques questions auxquelles il aurait

été souvent très-embarrassé de répondre.

Quand plusieurs aspirans causaient entre eux, il les abordait

quelquefois en leur formulant les problèmes les plus bizarres:

«Messieurs, vous qui avez usé plus de culottes qu'il ne me reste de

cheveux, sur les bancs des cours de mathématiques, pourriez-vous bien me

dire combien il y a d'hémisphères dans le monde?

--Deux, monsieur Lamêcherie, l'hémisphère _nord_ et l'hémisphère _sud_.

--C'est fort bien, et l'on sait cela aussi bien que vous.

--Pourquoi alors nous le demander?

--Pourquoi? mais pour savoir si vous le savez. Mais je vais vous faire

une autre question.... Lorsque vous êtes dans un hémisphère quelconque,

par exemple, et que vous passez dans un autre hémisphère, dans quel

hémisphère vous trouvez-vous?

--Dans quel hémisphère?

--Oui, dans quel hémisphère vous trouvez-vous? Ah! vous ne vous

attendiez pas à cette botte-là, messieurs les savans, qui vous moquez

d'un lieutenant de vaisseau, marin, je l'espère, mais lequel lieutenant

de vaisseau, selon vous, a passé depuis long-temps du côté des

_badernes_.

--Tiens, pardieu, on se trouve dans l'autre hémisphère.

--Mais dans quel hémisphère, encore une fois?

--Eh bien! si c'est dans l'hémisphère nord ou boréal qu'on se trouve, et

que l'on passe dans l'autre hémisphère, on est par conséquent dans

l'hémisphère sud ou austral.

--Je ne vous demande pas si c'est l'hémisphère sud ou l'hémisphère

austral; je vous demande tout simplement dans quel hémisphère vous vous

trouvez?

--Mais puisque sud, méridional ou austral c'est la même chose!

--Allons, voilà maintenant trois mots au lieu d'un! Ah! mon Dieu, que

les savans sont bornés aujourd'hui! Vous êtes cinq à six mathématiciens

là réunis en conseil, et aucun de vous ne peut me dire dans quel

hémisphère il se trouve, en quittant l'hémisphère _nord_!

--Dans l'hémisphère _sud_.

--Eh bien, monsieur, vous n'y êtes pas, et c'est moi qui vous le dis.

--Ah, par exemple, la farce est bonne!

--Non, vous n'y êtes pas, messieurs: il n'y a pas de farce là-dedans, et

je le soutiendrais contre celui qui a fait le Cours de mathématiques de

Bezout.

--Mais où sommes-nous donc, selon vous, monsieur Lamêcherie?

--Je vous dis que vous n'y êtes pas, et cela me suffit. Ah! messieurs

les savans, on vous en trouvera encore des questions de cette force! Je

voudrais qu'on vous donnât des examinateurs, pour vous faire tourner en

bourriques, comme moi!

--Grand merci, monsieur Lamêcherie; rien ne presse.

--Passons maintenant à une autre difficulté, et voyons si vous êtes

aussi forts sur la tactique navale que sur votre cours d'astronomie?

--Voyons.

--Je suppose que vous ayez une division de neuf vaisseaux, et que vous

vouliez construire le carré naval avec cette division. Vous savez sans

doute bien ce qu'on nomme un _carré naval_? Avec neuf vaisseaux pour

établir le carré naval, c'est trois vaisseaux sur chaque côté.

--Oui, attendu que quatre fois trois font neuf!

--Comment, qui est-ce qui vous dit que quatre fois trois font neuf?

--Mais un carré est composé de quatre côtés. Si sur chacun des côtés

vous placez trois vaisseaux, il en faudra nécessairement douze pour

composer votre carre naval.

--Voilà bien les jeunes gens d'aujourd'hui! ils savent tout en marine,

sans n'avoir jamais rien vu! Voulez-vous, oui ou non, vous en rapporter

à ma vieille expérience, à mes cheveux blancs enfin?

--Oui sans doute, nous ne demandons pas mieux, mais....

--Mais, mais... il ne s'agit ici de _mai_ ni d'_avril_, il est question

seulement de carré naval. Je vous disais donc que vous avez neuf

vaisseaux, vous en mettez trois sur chacun des côtés....

--C'est-à-dire sur chacun des quatre côtés....

--C'est entendu, il y a une heure que je me tue à vous le répéter.

--Alors cela fera douze vaisseaux, attendu que quatre fois trois ou

trois fois quatre font douze.

--Messieurs, je vois bien que vous êtes trop instruits pour que l'on

puisse vous apprendre quelque chose. Dès l'instant que vous savez que

trois fois quatre ou quatre fois trois font douze, il n'y a plus moyen

de vous donner de leçons de tactique navale, et je rengaîne ma

démonstration.

--Ah! lieutenant, vous vous fâchez, et vous ne voulez pas raisonner.

--Raisonner avec vous, messieurs, non certainement pas! on y perdrait la

tête: vous êtes trop forts en argumens.»

Et là-dessus le lieutenant se promenait furieux sur le pont, ou bien il

courait s'armer de son nerf de boeuf paternel, pour se venger, sur le

dos de son fils, du peu de succès qu'il avait obtenu dans sa leçon de

tactique navale.

La carrière du brave homme se termina, assure la chronique des aspirans,

comme elle devait finir, par un solécisme.

Contes de bord · 第 5 / 13 段