Le commandant monte lestement le long escalier pavoisé de tapis bleus

bordés de rouge. Il salue son capitaine de frégate et l'officier de

garde, qui le reçoivent, selon le cérémonial usité en pareil cas; il

passe devant la garde alignée sur le gaillard d'arrière, l'arme au pied;

le tambour, prêt à battre, ne bat pas: c'est l'étiquette du bord, car là

on mesure les honneurs à rendre avec autant d'intégrité que si c'était

de l'argent que l'on comptât.

Le commandant passe dans sa chambre: son capitaine de frégate le suit en

papillonnant sur ses traces.

Après la yole commandante arrive l'embarcation qui porte à bord le

commissaire aux revues et ses gros livres, l'agent comptable du

vaisseau et ses états de paiement. On reçoit le commissaire avec moins

de gravité que le commandant, mais pourtant avec distinction: c'est

l'homme essentiel du jour.

Tous les officiers d'administration déjeûnent chez le commandant: c'est

de règle. Ils se frottent les mains en sortant de table, jettent un

coup-d'oeil sur le gréement du vaisseau, qu'ils trouvent admirable,

quoiqu'ils ne s'y connaissent pas du tout: c'est l'usage.

A dix heures on descend dans la batterie. Le commissaire se place au

centre de la table qu'on lui a préparée. A ses côtés s'asseyent le

commandant, le capitaine de frégate, l'agent comptable du vaisseau, les

commis qui escortent le commissaire, les officiers du bord et _tutti

quanti_ enfin.

L'appel va se faire. Toutes les oreilles se dressent. On écoutera les

réclamations: chacun se dispose à en faire on à chercher comme il s'y

prendra pour présenter la sienne. Les maîtres, contre-maîtres,

quartiers-maîtres et les matelots de première classe se pressent sur

l'arrière de la batterie au-dessous de la cloison qui indiquait, la

veille, la place de la grande chambre. Le commissaire va appeler son

monde: attention!

«Jean-Marie-Pierre-Chrétien Lemalennec, premier maître de manoeuvre.

--Présent, mon commissaire!

--A 90 fr. par mois, trois mois: 270 fr.

--C'est ça, mon commissaire.

--Marie-Paul-Christophe Lapierre, dit _Recouvrance_, maître calfat.

--Présent-z-à l'appel.

--A 80 fr.: 240 fr.

--Pardon, monsieur le commissaire, mais j'ai une réclamation.... J'ai

navigué deux mois d'à bord _la Circé_, un mois et demi d'à bord

_l'Aculon_ (_l'Aquilon_), ceci me fait trois mois et demi, sous votre

respect.

--Mais, mon ami, on ne paie actuellement que les trois mois qui vous

sont dus à bord _du Trophée_.

--Ça ne fait pas moins trois mois et demi de dus, sans vous offenser,

mon commissaire, car je serais bien fâché de vous dire une parole plus

haute l'une que l'autre.»

Le maître d'équipage prend alors la parole à demi-voix, et s'adressant à

son confrère:

«Vous ne voyez donc pas, maître Recouvrance, que vous ne savez pas ce

que vous dites actuellement: on vous doit bien trois mois et demi,

mais....

LE CAPITAINE DE FRÉGATE. Vous lui expliquerez tout cela plus tard,

maître Chrétien. A un autre!

LE COMMISSAIRE. Justin-Emile Le Goarant, maître charpentier.

--Présent!»

Il passe, et l'appel se continue ainsi. Aux masses qui ont répondu

_présent_, succèdent d'autres masses de matelots qui viennent faire leur

apparition dans le sens de l'échelle descendante des grades du bord.

On est bientôt aux matelots à 24 francs par mois.

La voix un peu fatiguée du commissaire appelle _Job, Pierre, Lebras_!

A ce nom personne ne répond: Présent.

Le maître d'équipage promène, les bras croisés, ses deux grands yeux

noirs sur le groupe de matelots à 24, placé à sa gauche...: «Eh! bien,

s'écrie-t-il, répondras-tu aujourd'hui, _Barbe Rouge_? en s'adressant à

un gros matelot tout hébété.

--Plaît-il, maître? répond cette espèce d'homme, en baissant la tête et

en s'approchant timidement du maître d'équipage, le chapeau à la main.

--Réponds au commissaire qui t'appelle, animal.»

L'homme ne dit mot.

LE COMMISSAIRE. Voyons, mon ami, comment vous nommez-vous?

L'HOMME. _Barbe-Rouge_!

LE COMMISSAIRE. Mais quel est votre nom de famille?

L'HOMME. Barbe-Rouge!...

LE MAÎTRE D'ÉQUIPAGE. Monsieur le commissaire, Barbe-Rouge c'est son nom

de bord, son sobriquet, quoi! Il y a dix ans que je le connais, et on ne

l'a jamais appelé que comme ça. Excusez-le, mais il est un peu petit

d'esprit.

UN MATELOT, _prenant la parole_. Mon commissaire, son nom de famille

c'est Job-Pierre Lebras. Je suis de son pays, porte à porte avec lui. Il

est imbécile de son naturel.

UN CONTRE-MAÎTRE D'ÉQUIPAGE: A présent que tu sais ton nom, réponds donc

à l'appel, et file. Voyons, dis: _Présent_!

L'HOMME. Présent!

LE COMMANDANT. Ne rudoyez pas ce malheureux. Faites-lui comprendre qu'il

n'a plus besoin de rester là, et qu'il peut maintenant s'en aller.

Le pauvre Barbe-Rouge, en s'éloignant, jeta un coup-d'oeil timide et

bas sur son commandant, un coup-d'oeil qui semblait dire: Commandant, je

vous remercie! Il n'y a que vous ici qui ayez pitié de ma stupidité!

Quel était donc cet infortuné _Barbe-Rouge_, le _pâtira_, le

souffre-douleurs de tout l'équipage _du Trophée_? Un misérable orphelin

que, tout enfant encore, on avait jeté à bord du premier navire venu, et

qui, presque idiot, avait fini par oublier, avec le temps, sa famille,

son pays, et jusqu'à son propre nom. Son poil roide et rubéfié lui avait

fait donner le sobriquet de _Barbe-Rouge_. Les taquineries de ses autres

camarades avaient réussi à rendre sa stupidité native, presque complète,

et cependant Barbe-Rouge était parvenu à devenir, à l'âge de 27 à 28

ans, matelot à 24 francs par mois! Comment cela s'était-il fait? Par

protection?--Est-ce à bord que les imbéciles trouvent des

protecteurs!--Par intrigues?--Est-ce encore à bord que les imbéciles

peuvent intriguer!--Par l'effet d'un mérite caché, d'une utilité

spéciale peut-être? Oui certes, car Barbe-Rouge avait un mérite à lui,

et avait réussi plusieurs fois à se rendre utile à bord. Le malheureux

possédait la vertu caractéristique d'un chien de Terre-Neuve, et cette

vertu canine l'avait fait remarquer parmi les hommes de son espèce: tant

il est vrai qu'il est des humains qui seraient bien mieux placés qu'ils

ne le sont dans la société, s'ils pouvaient posséder les qualités qui

distinguent la plupart des animaux.

Barbe-Rouge nageait comme un poisson, et en cherchant bien, peut-être

aurait-on découvert, sous les sales vêtemens qui le recouvraient, une

peau de marsouin ou des écailles de dorade, et cette disposition

phénoménale aurait donné à peu près la mesure de l'intelligence de ce

pauvre diable. Il n'articulait qu'avec peine quelques syllabes de

bas-breton, et encore fallait-il prononcer plusieurs fois devant lui les

mots qu'on s'amusait à lui faire balbutier. Il vivait, à bord, de tout

ce qu'on laissait dans les gamelles, et sa voracité égalait au moins sa

malpropreté. Un coup de pied d'un côté, une taloche de l'autre, étaient

tout ce qu'il recevait en échange des privautés qu'il cherchait à se

permettre avec les gens qui s'égayaient de sa crédulité et de son

ignorance. La seule passion qu'il parût connaître, c'était l'amour, le

goût immodéré des liqueurs spiritueuses; mais quand il avait bu, son

ivresse n'avait rien de plaisant: c'était un animal repu, pas autre

chose. Pour une bouteille d'eau-de-vie, on le faisait plonger de dessus

la grand'vergue, sous la quille du vaisseau, et quelques minutes après

on le voyait reparaître de l'autre bord du navire, après avoir parcouru

une distance de soixante pieds sous l'eau, et avoir atteint une

profondeur de cinq à six brasses.

Un homme, un objet de quelque valeur ne tombait jamais à la mer sans que

Barbe-Rouge ne fit son devoir. Il s'élançait à l'eau quelque temps qu'il

fit, plongeait, disparaissait un moment, et, le moment d'après, on le

voyait revenir, triomphant des vagues et des dangers, tenant dans ses

bras l'homme ou l'objet qu'il était parvenu à retirer des flots. C'était

alors seulement qu'il était beau à contempler. Il ne devenait

véritablement homme que lorsqu'il devenait poisson, dauphin, ou chien de

Terre-Neuve; et ce n'était qu'alors aussi qu'il paraissait éprouver un

sentiment d'orgueil qui le rapprochât de la dignité de l'espèce humaine.

Mais, une fois hors des lames et loin du danger, il redevenait

Barbe-Rouge en montant à bord ou en touchant la terre du bout de ses

larges et vilains pieds. Sa figure n'était bonne à encadrer qu'au-dessus

des flots en courroux.

Plusieurs de ces beaux traits de dévoûment que notre homme-poisson avait

accomplis par instinct beaucoup plus que par vertu, lui avaient mérité

la paie de matelot à 24 francs. On le gardait à bord comme une _bouée de

sauvetage_, comme un objet utile dont l'entretien coûte quelque chose;

mais aucun des hommes de l'équipage ne le regardait bien certainement

comme un de ses égaux.

Nous avons déjà parlé du contre-maître qui, le jour de la revue, avait

un peu rudoyé Barbe-Rouge au moment où celui-ci ne répondait pas à

l'appel du commissaire. Cet officier marinier avait, depuis long-temps,

conçu pour notre animal amphibie une antipathie qui se manifestait le

plus souvent par de grands coups de poing et quelques bonnes giffles,

comme autrefois savaient si bien en administrer les maîtres d'équipage.

Un jour, le commandant, que le hasard avait rendu témoin des mauvais

traitemens du contre-maître envers Barbe-Rouge, ordonna sévèrement au

supérieur de ne plus frapper son indigne subalterne.

Le pauvre Barbe-Rouge ne sut remercier son commandant qu'en se jetant à

genoux et en tournant vers lui des yeux mouillés des larmes les plus

étranges qu'on eût encore vues couler. C'était la première preuve de

sensibilité qu'eût donnée Barbe-Rouge, et le commandant en fut attendri.

Il prit le malheureux sous sa protection.

Mais depuis ce moment-là aussi la haine déjà assez prononcée du

contre-maître redoubla de violence.

«Le commandant, lui disait-il chaque jour, m'a défendu de te frapper.

C'est bien, et j'obéis; mais je te pousserai si rudement que le coeur

t'en fera mal!»

Je vous laisse à penser si Barbe-Rouge était rudement poussé!

Une fois le contre-maître surprend de grand matin celui qu'il appelait

sa bête noire récitant, du mieux qu'il le pouvait, une prière à voix

haute.

«Qui pries-tu là,-espèce de vilain chrétien?

--Je prie le bon Dieu, répond Barbe-Rouge.

--Et qu'as-tu à lui demander, à ton bon Dieu?

--Que vous tombiez un jour à la mer.

--Ah! oui, pour me mettre le pouce sur la lumière, n'est-ce pas?

Attends, chien d'imbécile, que je te pousse encore une bonne fois, pour

t'apprendre à avoir actuellement la langue aussi bien _démarrée_.»

Barbe-Rouge fut poussé ce jour-là comme jamais il ne l'avait encore été

par la terrible main de son persécuteur.

Mais les voeux que l'opprimé adressait au ciel, peut-être pour la

première fois, ne tardèrent pas à être exaucés.

Peu de temps après cette scène, la chaloupe du _Trophée_ fut envoyée, à

quelque distance du bord, lever une des ancres du vaisseau. Le

contre-maître commandait la corvée chargée de cette opération. L'ancre

levée, se trouvant un peu trop pesante pour la chaloupe, surchargeait

tellement l'arrière de cette embarcation, qu'il suffit à la lame qui se

formait de faire _tanguer_ l'arrière pour que l'eau entrât à bord, et

pour que la chaloupe coulât à une encablure du bâtiment. Les

chaloupiers se trouvent livrés aux flots: ceux qui savent nager se

dirigent, en jouant des bras et des jambes, vers le vaisseau. On arme

tous les canots pour porter secours le plus promptement possible aux

trente ou quarante hommes qui flottent çà et là. Barbe-Rouge, depuis

long-temps placé sur le beaupré du _Trophée_, comme pour guetter les

mouvemens de la chaloupe, n'avait pas attendu le moment du danger

extrême pour prendre son parti. Bien avant que les canots du bord

fussent prêts à secourir les chaloupiers en péril, il s'était jeté tout

habillé à la mer, du haut du beaupré où il avait établi son

observatoire. Il nage en vrai marsouin, au milieu des malheureux qui se

débattent contre les lames; il semble choisir les hommes qu'il veut

sauver les premiers. Le contre-maître, son ennemi, lutte contre la mer

qui va l'engloutir, en s'efforçant de se tenir quelques instans à flot.

Il étend ses bras convulsifs vers Barbe-Rouge. Sa voix, presque

étouffée par l'eau que sa bouche repousse encore, l'appelle, l'implore;

mais Barbe-Rouge passe auprès de lui sans daigner seulement le regarder:

il saisit tous ceux qu'il rencontre autour du contre-maître, et les

amène aux embarcations du vaisseau qui arrivent, à force de rames, sur

le lieu de l'événement. Le contre-maître disparaît à l'instant même où

le brigadier d'un des canots allait mettre la main sur lui.

Cinq à six hommes venaient d'être sauvés par Barbe-Rouge.

En revenant à bord du vaisseau, les embarcations déposent sur l'escalier

de commandement les chaloupiers qu'elles ont pu recueillir. Le

commandant s'informe du sort du contre-maître.

«Il a coulé, répond un des patrons des canots, justement à l'instant où

nous allions le haler en dedans.

--Et tu n'as donc pas pu le sauver, toi Barbe-Rouge?» demanda avec

vivacité le commandant.

Barbe-Rouge ne répond rien, mais il se jette de nouveau à la mer.... Il

plonge; il paraît chercher quelque chose à l'endroit où la chaloupe a

disparu. Au bout d'une demi-heure, il revient à bord avec un cadavre

qu'il a réussi enfin à retirer du fond des flots.

C'était le cadavre du contre-maître!

Le commandant, à cette vue, ne peut s'empêcher de s'écrier, en

s'adressant à Barbe-Rouge, avec plus de douleur encore que de vivacité:

«Pourquoi, malheureux, ne pas avoir fait, il y a une demi-heure, ce que

tu viens de faire à présent? il est bien temps!»

Ces paroles, prononcées avec un air de reproche à peine perceptible pour

les personnes les plus intelligentes, parurent produire un effet

inconcevable sur Barbe-Rouge. Comment cet homme, jusque là si insensible

au mépris qu'on avait pour lui et même aux mauvais traitemens dont on

l'accablait journellement, sembla-t-il comprendre si bien le sentiment

qui animait le commandant quand il lui adressa ces paroles dites

pourtant d'un ton qui n'avait rien de rude ni d'accusateur? La

bienveillance que seul, entre toutes les personnes du bord, le

commandant avait témoignée à Barbe-Rouge, avait-elle eu le privilège de

développer dans cette âme, jusqu'alors fermée à toutes les douces

émotions, une susceptibilité inconnue? Le coeur du malheureux

n'attendait-il qu'un touchant intérêt de la part de celui qu'il avait

aimé, pour éprouver le sentiment qui ennoblit le plus la nature humaine?

Que de secrets il reste encore à découvrir dans les profondeurs de

l'âme! Que d'hommes sont morts stupides, que l'on aurait pu arracher à

cette espèce de paralysie morale qui engourdit le coeur, si l'on avait

pu connaître les moyens de guérir leur âme, comme de savans médecins

savent guérir le corps de ces enfans difformes dont leur art parvient à

faire des hommes robustes et sains!

Cette sensibilité, à laquelle paraissait naître le pauvre Barbe-Rouge,

fut loin, hélas! d'être un bienfait pour lui: elle ne devint un bonheur

que pour tous ces matelots qui se faisaient, depuis si long-temps, un

jeu inhumain de le tourmenter comme un de ces animaux que l'homme a

soumis à ses cruels caprices.

Le vaisseau _le Trophée_ mit à la mer, emportant avec lui son brave

commandant, son ancien équipage, le sournois Barbe-Rouge, et toutes ces

vieilles habitudes et ces moeurs qui subsistent à bord d'un navire

depuis long-temps armé, comme au sein d'une société anciennement

constituée; cité mouvante et guerrière, peuple flottant qu'une vague

submerge tout entier, et que la volonté d'un seul homme gouverne

despotiquement sur l'immensité des mers indomptées!

Barbe-Rouge, depuis l'accident de la chaloupe, languissait à bord, mais

languissait comme l'aurait fait un chat ou un chien. Il ne mangeait

plus. C'était à ce signe que l'on reconnaissait surtout qu'il avait du

chagrin. Le médecin du vaisseau avait déclaré au commandant que son

sauvage protégé n'était pas malade, mais que le moral paraissait être

affecté chez lui. Le moral de Barbe-Rouge! qui jamais s'en serait douté!

Le commandant, après l'avoir interrogé sur ce qu'il éprouvait et n'avoir

pu obtenir de lui d'autre réponse que de grosses larmes, chercha à le

consoler par de bons traitemens. Peine inutile! l'infortuné Barbe-Rouge

dépérissait à vue d'oeil. L'idée d'avoir mérité, dans une circonstance

funeste, le reproche de son commandant, le déchirait comme un remords;

car cet idiot, qui jusque là paraissait être resté étranger à presque

toutes les douleurs et les jouissances de l'humanité, avait un remords.

Un jour le commandant ordonna, pendant le beau temps que le vaisseau

éprouvait depuis une semaine, de calfater les coutures du pont. On

appelle _coutures_ les interstices qui existent entre les planches dont

le pont est formé, et que l'on remplit avec de l'étoupe enduite de brai.

Pour faire cette opération, c'est-à-dire pour rebattre les _coutures_,

les calfats du bord préparèrent le brai sec dont ils avaient besoin, et

au moyen d'un boulet rougi à la cuisine ils faisaient fondre cette

espèce de résine dans des marmites en fer. Ce procédé est, à bord des

bâtimens, le plus prudent que l'on puisse employer; car avec un boulet

rougi il n'est guère possible de mettre le feu au brai, que l'on

s'exposerait à enflammer en le faisant chauffer sur des fourneaux.

Un large baril de brai avait donc été posé sur le pont que l'on

travaillait.

Par un de ces accidens qui arrivent souvent, malgré la prévoyance que

l'on apporte à les prévenir, il se fit qu'en chauffant le brai d'une des

marmites, un copeau, un morceau de toile ou de bois rippé, se trouva

toucher le boulet rouge. Cet objet prend feu au même instant. La flamme

qu'il produit se communique aux coutures fraîchement brayées. Cette

flamme voltige sur le pont du vaisseau, où partout elle trouve un

aliment. Elle gagne bientôt, au milieu de la confusion générale, le gros

baril de brai. On court, on se heurte, on crie: Au feu! on cherche le

moyen d'éteindre l'incendie. Il y a de l'eau partout; mais l'eau jetée

sur le brai qui flamboie irriterait encore l'ardeur de l'embrasement. On

demande du sable pour étouffer la flamme; on en cherche. C'est surtout

du baril de brai qu'il faut tâcher de se débarrasser à tout prix; on

jette des chaînes sur lui, pour l'entraîner le long des passavans et le

faire tomber à la mer. Le commandant sort tout ému de sa chambre, et il

voit avec effroi le désordre extrême qui règne sur le pont. Ses yeux

inquiets rencontrent, en ce moment d'anxiété, les yeux de Barbe-Rouge.

Celui-ci, comme s'il venait de puiser une inspiration dans les regards

que le hasard a fait tomber sur lui, court à son commandant: il saisit

une de ses mains, qu'il baise convulsivement, puis il se jette dans les

flammes qui cachent le baril de brai: il disparaît à tous les yeux, et

l'on voit aussitôt la masse des flammes se mouvoir du côté de

l'ouverture du gaillard, où est placé l'escalier de tribord. Le baril de

brai tombe à la mer éteint, étouffé dans les bras d'un matelot qui l'a

saisi comme pour lutter corps à corps avec lui. Ce matelot, c'était

Barbe-Rouge!

On amène précipitamment une embarcation à la mer. Le commandant crie:

«Sauvez-le! sauvez-le! ne perdez pas un seul instant, mes amis, je vous

en supplie...»

L'incendie, privé sur le pont de son principal aliment, est bientôt

étouffé sous les efforts de tout l'équipage.... L'embarcation mise à la

mer ramène à bord un corps défiguré et à moitié consumé, le corps de

Barbe-Rouge!

La mort de Barbe-Rouge venait de sauver le vaisseau _le Trophée_ et

l'équipage dont l'infortuné avait été presque toute sa vie le mépris et

la risée!

UN NÉGRIER.

SUPERCHERIE.

«Oh! de la goëlette, oh!

--Holà!

--D'où venez-vous?

--De Madagascar.

--De quoi êtes-vous chargés?

--Vous le savez bien!

--Répondez de suite, ou je vous coule! De quoi êtes-vous chargés?

--Eh bien, de bois d'ébène.

--Comment se nomme le navire?

--_L'Oiseau-Mouche_.

--Tenez-vous en panne, et aussitôt que vous aurez pris la remorque que

je vais vous faire _élonger_, vous _ferez servir_ et vous gouvernerez,

toutes voiles dehors, dans les eaux de mon brick.»

Cette conversation au porte-voix avait lieu à onze heures du soir, dans

les parages de l'Ile-de-France, entre un brick anglais et une petite

goëlette française, qui, chassée pendant douze à quinze heures par le

brick, avait été forcée d'amener, et de se rendre à l'opiniâtre croiseur

sous la volée duquel il n'aurait pas fait bon pour elle.

Le brick _le Sparrow_, après avoir pris le négrier capturé, à la

remorque, fait filer le long de son bord une embarcation montée de dix

hommes et d'un midshipman, chargé d'amariner la prise et de surveiller

l'équipage prisonnier.

En arrivant à bord de _l'Oiseau-Mouche_, le midshipman trouva un grand

homme brun à l'air mécontent, qui lui dit être le capitaine de la

goëlette. Vingt hommes de mauvaise mine l'entouraient. C'était son

équipage.

«Où alliez-vous? lui demanda le midshipman.

--A Bourbon. La goëlette est de Saint-Paul.

--Mais comment se fait-il que, parti de Madagascar et voulant vous

rendre à Bourbon, vous vous trouviez sur les attérages de

l'Ile-de-France?

--Comment se fait-il que l'on se trompe, et que quelquefois un coup de

vent vous jette où vous ne vouliez pas aller?

--Un coup de vent! Mais nous sommes à la mer depuis long-temps, et nous

n'en avons ressenti aucun.

--Tiens, parbleu! il vente dans des parages et il fait calme dans

d'autres! Qui sait d'ailleurs si le bon Dieu n'aura pas fait un ouragan

tout exprès pour moi, et du beau temps tout exprès pour vous autres

Anglais!

--Combien de Noirs avez-vous dans votre cale?

--Quatre-vingts à quatre-vingt-dix, plus ou moins. Vous les compterez

une fois à terre, car c'est à vous maintenant de prendre livraison de la

marchandise. Moi, je m'en bats l'oeil.

--Vous êtes bien heureux, capitaine, d'avoir été pris à une certaine

distance de terre.

--Oui, le beau f...tu bonheur! C'est le bonheur des chiens apparemment:

des coups de bâton. J'aurais été bien plus heureux si vous m'eussiez

laissé débarquer ma petite cargaison tranquillement.

--Oui, et si l'on vous avait saisi débarquant vos Noirs sur une terre

anglaise, on vous aurait pendu!

--Et que me fera-t-on actuellement?

--On vous emprisonnera tout au plus, pour la fin de vos jours.

--Croyez-vous donc qu'il ne valait pas mieux risquer la potence! Mais

définitivement je ne voulais pas attérir à l'Ile-de-France. C'est une

erreur ou le mauvais temps qui m'a jeté ici, et les Anglais ne peuvent

pas me punir pour m'être trompé ou pour avoir reçu un coup de vent. Ce

ne serait pas faire justice; et si l'on s'avisait de me pendre, mon

gouvernement réclamerait là-dessus, soyez-en bien sûrs.... Ce n'est pas

l'embarras, mon gouvernement à présent et rien du tout, c'est bien à peu

près la même chose.

--Pour justice, soyez tranquille; on vous la rendra. L'Angleterre est

toujours juste.

--Nous le verrons bien. Mais en attendant me voilà bloqué, moi et mes

gens. Je voudrais bien, je vous en donne ma parole, que, pour quelque

chose de bon, le diable vous confondît et qu'il n'en fût plus parlé!»

Là-dessus le capitaine de _l'Oiseau-Mouche_ alla se promener devant avec

son équipage, et le midshipman se mit à surveiller celui de ses

matelots qu'il avait placé pour plus de sûreté à la barre du gouvernail

de la goëlette.

Contes de bord · 第 4 / 13 段