--Il n'est pas besoin de cela, reprend le confrère du commandant en

attirant à lui le vieux loup de mer irrité: votre passager n'est qu'un

mauvais fanfaron un peu soufflé d'orgueil et d'impudence. Rien n'est

plus facile à mystifier que les gens de cette espèce.

--Oh! pour celui-là, il est à mystifier ou à claquer; et si je ne puis

pas réussir à l'humilier, je sens là, au bout de mes cinq doigts, que

j'aurai recours aux moyens violens, car, je vous l'avoue, mon cher ami,

malgré la longanimité qu'il vient d'admirer si insolemment en nous, je

n'y tiens en vérité plus.

--Voyons, calmons-nous un peu, mon cher commandant. Si vous voulez bien

me laisser agir et vous prêter de bonne grâce au petit projet assez

plaisant que je viens de concevoir et qu'il nous est très-facile

d'exécuter, je vous promets une complète et risible vengeance.

--Disposez de moi, mon ami; tout ce que vous voudrez me faire faire pour

tirer raison de l'impudence de cet impertinent passager, sera exécuté à

la lettre par votre commandant. Parlez, vous vous entendez en malice

beaucoup mieux que moi, et sous ce rapport-là j'amène pavillon devant

vous.

--J'ai besoin de faire repeindre ma frégate. Depuis notre départ nos

équipages n'ont pas fait l'exercice à feu.... Permettez-moi, une belle

nuit et au premier petit coup de vent que nous éprouverons, de me

séparer de vous pour cinq à six jours.... Comprenez-vous mon projet?

--Oui, j'entrevois bien quelque chose.... Votre intention serait.... Oh!

je devine bien à peu près.... Mais expliquez-moi comment, par exemple,

vous....

--On nous écoule. Votre plénipotentiaire paraît même nous observer avec

curiosité; allons dans votre chambre concerter notre affaire. Là je vous

déroulerai tout mon plan de campagne, et nous conviendrons de tous les

faits.»

Les deux amis descendirent. Ils parlèrent bas assez long-temps, et à la

suite de leur entretien, qui dura près d'une heure, on les entendit rire

aux éclats. En montant sur le pont pour s'embarquer dans le canot qui

devait le ramener à bord de sa frégate, le commandant de _l'Albanaise_

serra joyeusement la main de son confrère, qui paraissait ne pas se

tenir d'aise, et qui lui répéta plusieurs fois, de manière à être

entendu de tout le monde: «Surtout, mon ami, n'oubliez pas que je vous

recommande de naviguer le plus près possible de moi.

--Soyez assuré, mon commandant, qu'il ne faudrait rien moins que de

bien mauvais temps ou qu'une forte avarie pour me faire abandonner mon

chef de file.»

Mais, après avoir prononcé ces paroles le plus haut qu'ils avaient pu,

l'un dit tout bas à l'oreille de l'autre: «Dans huit jours, par les 4

degrés sud et les 15 ouest.... C'est entendu.»

A la mer, en effet, deux navires se séparent et conviennent de se

retrouver à tel point du globe, à peu près comme deux amis se donnent

rendez-vous, à Paris, dans telle ou telle partie du Palais-Royal ou du

jardin des Tuileries.

Les deux frégates amies, quelques quarante-huit heures après la dernière

entrevue de leurs commandans, éprouvèrent dans la nuit une forte brise

qui les força de naviguer sous leurs huniers au bas ris. Les passagers,

un peu secoués dans leurs cabanes, crurent qu'il s'agissait d'une

tempête; mais, malgré l'émotion qu'il ressentait, le plénipotentiaire

pensa qu'il devait faire bonne contenance aux yeux du commandant devant

qui il s'était mis dans la presque obligation de montrer du calme et du

courage. Il monta sur le pont. L'obscurité était profonde. On

distinguait à peine, de temps à autre, le fanal de poupe de

_l'Albanaise_, balloté par les grosses lames et errant sur les flots

plaintifs, comme ces feux qui, pendant les orages nocturnes, se

balancent au-dessus des abîmes dont les funèbres échos rejettent aux

vents le bruit de la foudre qui gronde au loin.

La nuit se passe: le calme renaît avec le jour, et la mer, encore un peu

agitée, laisse voir à l'horizon, comme de hautes montagnes qui

s'écroulent, les vagues qu'a soulevées pendant quelques heures

l'impétuosité de la brise. L'officier de quart recommande aux premiers

matelots qui montent en vigie sur les barres, de regarder au large pour

tâcher de découvrir _l'Albanaise_. Les matelots promènent attentivement

leurs regards sur la vaste étendue de mer au centre de laquelle ils

sont perchés sur les barres de _catacois_.... Ils n'aperçoivent rien....

L'_Albanaise_ a disparu dans la nuit, mais par quel motif? Le coup de

vent n'a pas été assez fort pour lui occasioner des avaries! Elle n'a

fait, au moyen de ses fanaux, aucun signal de détresse! S'il lui était

arrivé quelque accident qui eût pu exiger le secours de sa _conserve_,

elle n'aurait pas manqué de tirer un coup de canon, dans le cas où

l'obscurité n'aurait pas permis d'apercevoir ses feux.... Qu'est-elle

donc devenue?

La disparition de la frégate donna lieu, comme on doit bien le penser, à

mille conjectures, à mille objections à bord de _la Bramine_. On

attendit l'arrivée du commandant sur le pont, pour tâcher de lire sur sa

physionomie l'effet que produirait la nouvelle de l'absence de sa

compagne de route.

«Si notre commandant n'est pas surpris quand on lui annoncera cela,

disaient les matelots, c'est une preuve qu'il aura permis à

_l'Albanaise_ de lui brûler la politesse.

--Mais s'il se montre étonné du coup de temps, répondaient d'autres

matelots, quel signe ce sera-t-il?

--Ce sera signe que _l'Albanaise_ aura été obligée de nous quitter par

force majeure.»

Le commandant paraît sur le pont à sept heures du matin.

L'officier de quart, après l'avoir salué respectueusement, lui apprit

qu'on ne voyait plus la frégate.

«A-t-on bien regardé partout de dessus les barres? reprend le commandant

avec vivacité, et en feignant un air d'inquiétude.

--Partout, commandant: moi-même j'y suis monté pour parcourir avec ma

longue-vue tous les points de l'horizon. Je n'ai rien aperçu.

--Diable! diable! c'est contrariant.... Que lui sera-t-il donc

arrivé?...» Tout l'équipage prit un air inquiet. Les passagers et les

passagères arrivèrent bientôt sur le pont, et en voyant toutes les

figures se rembrunir, ils se mirent aussi à prendre un air soucieux. On

ne parla plus de _l'Albanaise_ qu'à voix basse et toujours en arrière du

commandant. Le vieux marin avait au mieux joué son rôle.

Six à sept jours se passent sans qu'on revoie la fidèle compagne de _la

Bramine_; chaque matin les hommes placés en vigie se crèvent les yeux

pour découvrir quelque chose à l'horizon, et chaque matin _la Bramine_

fait de la route, et l'on finit par oublier _l'Albanaise_, sur laquelle

on ne compte presque plus. Le plénipotentiaire, ce passager qui va si

mal au vieux commandant, s'avise encore de lancer quelques épigrammes

sur la séparation forcée des deux frégates, et sur l'insuffisance des

moyens qu'a l'homme de mer à sa disposition pour lutter contre la

puissance ou le caprice des élémens. Le commandant enrage toujours; mais

il sait se contenir pourtant, car il espère bientôt se venger de la

crânerie de son insupportable passager. L'heure de la vengeance, en

effet, va sonner.

Un beau jour, vers midi, les officiers, armés de leurs cercles de

réflexion ou de leurs sextans, observent la hauteur du soleil qui darde

perpendiculairement ses rayons sur les tentes qui abritent les

gaillards. On est par 4 degrés de latitude sud. Bientôt on fait le

point, et l'on trouve que la longitude est de 15 degrés et quelques

minutes ouest.

Le commandant, après s'être entretenu un moment avec l'officier de route

chargé des montres marines, se promène sur le pont; il laisse échapper

des mouvemens d'impatience.

La vigie du grand mât crie: _Navire_!

Toutes les têtes se dressent.

Le commandant continue de se promener, mais en riant sous cape, et en

faisant demander où se trouve le navire aperçu. La vigie répond: _Par le

bossoir de tribord_!

Tous les regards se portent sur les flots dans la direction indiquée.

Le navire approche: il est gros. _La Bramine_ manoeuvre de manière à

aller à sa rencontre. On n'est plus, au bout de quelque temps, qu'à une

lieue de lui. Alors on l'observe.

«Ne serait-ce pas _l'Albanaise_? disent d'abord ceux qui croient avoir

les meilleurs yeux.

--Mais _l'Albanaise_ a un grand bord blanc et des mâts de catacois

garnis, tandis que celui-ci est peint tout en noir et n'a que des mâts

de perroquet à flèche.

--Cependant c'est bien une frégate que ce bâtiment!

--Et n'y a-t-il que _l'Albanaise_ qui soit une frégate?»

Les officiers, qui tiennent leurs longues-vues braquées sur le navire

qui s'avance toujours, ne prononcent pas une seule parole. Les passagers

sont dans l'anxiété en voyant le commandant examiner avec une certaine

préoccupation la manoeuvre du bâtiment dont on n'est plus qu'à deux

portées de canon.

Le plénipotentiaire s'avance alors: «Commandant, que dites-vous de la

rencontre que nous venons de faire? Ne serait-ce pas par hasard notre

infidèle qui nous revient? Plusieurs de nos hommes croient reconnaître

_l'Albanaise_ dans ce grand navire si noir et d'une allure si

lugubre....»

Le commandant ne répond rien à l'importun questionneur. Il ordonne au

chef de timonerie de hisser le pavillon français.

Le grand pavillon monte rapidement au bout de la corne de _la Bramine_.

Le grand bâtiment noir répond à ce signal en hissant un long pavillon

rouge dont la queue va se jouer sur sa poupe.

«Que diable cela signifie-t-il?» s'écrie le commandant en regardant son

lieutenant.

Le lieutenant hausse les épaules en faisant une grimace qui signifie:

«Ma foi, je n'en sais rien.»

_«Branle-bas général de combat!»_ dit le commandant.

Le premier lieutenant ajoute: _«Chacun à son poste: les gens de la

batterie à la batterie, les gens de la manoeuvre à la manoeuvre.»_

Les officiers et les aspirans de la batterie descendent. Les autres

courent à leurs pièces sur les gaillards. Il se fait à bord un

remue-ménage qui surprend assez désagréablement les passagers. Quelques

minutes après l'ordre donné, le lieutenant annonce au commandant que

tout est prêt pour le combat.

«Messieurs les passagers, et vous mesdames, dit le lieutenant en

s'adressant au groupe des voyageurs plantés mornes et silencieux sur le

gaillard d'arrière, voudriez-vous descendre dans la cale ou dans la

sainte-barbe, pour ne pas gêner la manoeuvre ou pour vous rendre utiles,

si vous le voulez, au pansement des blessés ou à la distribution des

poudres?

--Mais monsieur, dit le plénipotentiaire, je demanderai à monsieur le

commandant la faveur de rester encore un peu sur le pont, après avoir

conduit ces dames en lieu de sûreté?»

Le commandant ne répond rien: il a bien autre chose à faire que de

s'occuper de monsieur son passager!

Celui-ci descend dans le faux-pont avec madame son épouse. En passant

dans la batterie, il voit une centaine de gaillards rangés le long d'une

file de canons bien démarrés et bien chargés. Les mèches sont allumées:

les officiers se promènent le sabre en main, sans dire mot. Un parfum de

poudre et une odeur de carnage semblent déjà se répandre dans cette

batterie si longue et si basse. Le passager se rend dans le faux-pont.

Là c'est bien un autre spectacle! Trois chirurgiens, les manches

retroussées, préparent, sur une longue table couverte de charpie et de

bandelettes, leurs larges couteaux et leurs scies à amputation. Ils se

disposent à nager dans le sang qui va couler. L'un d'eux, à l'aspect de

notre ambassadeur, lui dit en plaisantant, et en lui montrant un couteau

bien affilé: «Eh bien! monsieur l'ambassadeur, est-ce vous qui

m'étrennerez?...» Le passager sourit, mais du bout des lèvres, pour

accueillir cette saillie le plus gaîment possible. Mais il fait

comprendre, par un signe, à l'Esculape goguenard, qu'il ne faut pas

effrayer les dames qui viennent chercher un refuge dans la cale.

L'Esculape se tait; mais, comme on dit proverbialement, il _n'en pense

pas moins_ sur le compte du passager, qui paraît un peu ému.

Après avoir placé ses dames en sûreté, l'ambassadeur remonte sur le

pont, en passant toutefois par l'escalier de l'avant, car l'aspect des

instrumens de chirurgie étalés sur l'arrière du faux-pont a produit sur

lui une impression désagréable. Tous ces cadres tendus pour recevoir

blessés, tant d'hommes qui sont encore si bien portans, si pleins

d'ardeur, lui font faire des réflexions pénibles. Il aime mieux encore

voir l'appareil du combat dans toute sa majesté, que tous ces

préparatifs qui n'attestent que trop les tristes réalités qui

accompagnent les illusions de la gloire.

En montant sur le pont et en regagnant le gaillard d'arrière, il

s'aperçoit que la scène est changée: le navire, qu'il avait quitté à

quelques portées de canon, n'est plus qu'à une portée de fusil de la

frégate. Les deux bâtimens s'observent en continuant silencieusement

leur route parallèle. La mer, qu'ils font clapotter le long de leurs

bords, est douce et tranquille; la brise se joue dans le pavillon et les

voiles qu'elle enfle gracieusement. Quel repos et quelle harmonie sur

les flots, dans les airs et sous le ciel! Et c'est au sein de ce calme

si délicieux que deux équipages vont bientôt se massacrer, que le sang

humain va rougir la blanche écume des vagues que ces deux navires

sillonnent encore en paix.... Cette idée fait frémir notre passager;

mais il la repousse comme une faiblesse: il se passe la main sur le

front comme pour chasser loin de lui toute pensée indigne du courage

dont il veut faire preuve.... Il observe le commandant, dont l'air est

calme, dont la contenance est ferme.

«Eh bien! mon brave commandant, que pensez-vous que puisse être ce

navire?

--Je ne pense rien, mais je me prépare à tout événement.

--Ce n'est probablement qu'une frégate anglaise?

--Ou quelque pirate qui nous prend pour un bâtiment de la compagnie.

--Mais je ne savais pas que les pirates eussent des frégates!

--Et que croyez-vous donc qu'ils fassent des frégates qu'ils prennent?

--Les pirates ont donc pris quelquefois des frégates?

--Pourquoi pas, quand ils rencontrent des capitaines plus disposés à

amener qu'à se faire sauter!»

L'entretien n'alla pas plus loin: le commandant ne paraissait guère

disposé d'ailleurs à prolonger la conversation: d'autres soins

réclamaient toute sa sollicitude.

Il ordonne à son second de faire envoyer un coup de caronade pour

assurer le pavillon français.

Le coup de caronade part avec fracas. Personne ne dit mot à bord: c'est

à l'artillerie seule et au commandant de parler.

La frégate au pavillon rouge répond à _la Bramine_, en lui lançant un

coup de canon dont le boulet va ricocher sur l'arrière de celle-ci.

«Ils pointent bien mal, ces gaillards-là! dit le commandant; pointons

mieux, mes amis: _Feu tribord_!»

Une détonation épouvantable jaillit du flanc droit de _la Bramine_:

c'est un volcan qui vient de vomir la flamme de ses entrailles

brûlantes, sur les flots que couvre un nuage épais de feu et de fumée.

La frégate ennemie n'attendait que cette volée. Elle riposte sans perdre

une seconde. La canonnade est engagée. On n'entend plus que la voix des

deux commandans qui mugit, majestueuse et solennelle, dans de longs

porte-voix: _Feu! feu partout_!

Les pièces sont halées dedans une fois qu'elles ont fait feu: on les

charge pour les pousser vivement aux sabords et pour faire feu encore.

Feu toujours, et toujours feu! A peine songe-t-on à la manoeuvre des

voiles. On s'aperçoit seulement que _la Bramine_ a masqué son

grand-hunier pour se canonner plus à l'aise avec son ennemie, qui de son

côté a aussi mis en panne. Quelle situation!

Notre ambassadeur, qui jusque là avait perdu l'usage de ses sens,

retrouve bientôt toute la force de ses jambes, au moins, pour regagner,

non pas le fond de la cale, où il a placé les passagères, mais bien la

sainte-barbe. La soute aux poudres est un lieu aussi sûr que la cale,

et en se transportant là, il pourra au moins éviter la honte de se

représenter pendant le combat aux yeux de ses dames; et d'ailleurs, en

aidant les cambusiers et les non-combattans à distribuer des gargousses

aux mousses, il saura se rendre utile. Il court donc à la sainte-barbe

en traversant les nuages de fumée qui remplissent la batterie. Au

brusque mouvement qu'il fait pour se jeter en double dans cette espèce

de sépulcre qu'éclaire un large fanal cadenassé, un vieux canonnier

invalide se retourne et reconnaît notre ambassadeur.

«Mettez-vous à côté de moi, dit l'invalide; ils ont besoin de munitions

là-haut, _nous leur-z-en donnerons tant qu'ils en voudront_.»

Le plénipotentiaire se met à passer des gargousses; mais son voisin

remarque que ses blanches mains tremblent un peu. Il cherche à le

rassurer en causant avec lui assez familièrement. Rien ne vous nivèle

mieux les conditions humaines que l'approche ou l'apparence du danger

commun.

«Monsieur l'ambassadeur, il y a un grand bruit là-haut, et on manoeuvre.

--On manoeuvre!

--Oui; c'est sans doute cette chienne de frégate qui veut nous prendre

en poupe. Mais notre vieux commandant est manoeuvrier aussi, et il ne se

laissera pas _juguler_ comme ça.... Tenez votre gargousse plus haute que

ça un peu, et élongez-moi bien vos bras, monsieur l'ambassadeur....

Entendez--vous le boucan sempiternel qu'ils font sur le pont?

--Oui, j'entends des cris!... Qu'est-ce donc?...

--C'est l'abordage peut-être.... Écoutez, écoutez.... Non.... on crie

_aux pompes_! C'est comme si la frégate avait reçu, vous entendez bien,

des boulets au-dessous de la flottaison. C'est bon ça: c'est pour former

nos jeunes gens à l'exercice.

--Mais non, il me semble que c'est _au feu_! qu'on crie....

--Ah! C'est vrai! c'est comme s'il y avait le feu sur l'arrière du

navire, voyez-vous....

--L'eau! le feu! le vent! Mais on n'est donc en sûreté nulle part à bord

d'un bâtiment qui combat?

--Oui, en sûreté! ah bien oui! J'ai vu un agent comptable tué, sans vous

faire tort, où vous êtes dans la sainte-barbe, à bord de la frégate _la

Clorinde_.... Mais qu'ont-ils donc à gueuler de cette manière?... Est-ce

qu'on ne commande pas de noyer les poudres!

--Ah! mon Dieu! noyer les poudres! Et nous aussi peut-être!

--Ne craignez rien; si c'était pour de bon, nous aurions sauté dans

notre trou à poudre, avant d'être noyés.... V'là que ça se calme, v'là

que ça se calme!... Attendez, je vas bientôt savoir ce que c'est

(_mettant la tête au panneau_).... Eh bien! bigres de mousses, pourquoi

est-ce que vous ne demandez plus de poudre et que vous restez là, dans

la batterie, comme des épiciers retraités avec vos gargoussiers vides?

--Père La Frimousse, c'est qu'on va battre le roulement; le commandant a

dit de cesser le feu.

--Déjà!... Ah! c'est que l'autre frégate aura amené pour nous qui sommes

la commandante. Tant mieux, autant de tués que de blessés, il n'y a

personne de mort.»

Le roulement se fit effectivement entendre. L'officier commandant la

batterie ordonne de taper et amarrer les canons. Au son roulant des

tambours, le calme le plus parfait succède au fracas qui, pendant près

d'une heure d'effroi, a retenti aux oreilles de notre ambassadeur niché

encore dans la soute aux poudres. Mais, le combat fini, il se dispose à

se présenter aux yeux du commandant... aux yeux du commandant, si

toutefois il vit encore, car dans ce combat acharné bien des braves gens

ont dû périr.... N'importe, il faut que notre ambassadeur s'assure par

lui-même de ce qui s'est passé au dehors pendant sa longue absence....

Le canon ne ronfle plus: il sort lestement de la sainte-barbe, le nez et

les mains barbouillés de poudre, l'habit tout noirci, la cravate toute

défaite. Le désordre de sa toilette n'attestera que mieux la part active

qu'il a prise à l'affaire.... Il traverse la batterie en détournant les

yeux, de peur de frémir à l'aspect du sang répandu, et de voir le

désordre que les boulets ennemis ont exercé dans la coque du

bâtiment.... Là cependant rien n'est changé. Des matelots ou des chefs

de pièces fredonnent gaîment un petit air, en amarrant leurs canons,

restés en parfait état. Des novices fauberdent le pont de la batterie,

sous la surveillance des quartiers-maîtres, qui leur indiquent l'endroit

d'où il faut faire disparaître les taches de poudre.... L'ambassadeur

enfin arrive sur le gaillard d'arrière: il cherche avec anxiété son

commandant: il le demande aux timoniers placés flegmatiquement à la roue

du gouvernail.

Un d'eux lui répond avec indifférence: «Le commandant, monsieur? le

voilà qui se promène sur les passavans avec le commandant de

_l'Albanaise_.

--Avec le commandant de _l'Albanaise_!» s'écrie le plénipotentiaire.

Et en effet, _l'Albanaise_, la grande frégate noire, la frégate pirate à

laquelle on venait de livrer combat, naviguait côte à côte avec sa

compagne _la Bramine_, qu'elle venait de rallier après huit jours de

séparation. Le diplomate passager est furieux; il aborde son commandant

en prenant une attitude menaçante qui contraste singulièrement avec la

contenance calme et gaie du vieux capitaine:

«C'était donc une mystification, monsieur le commandant, que votre

combat?

--Non, monsieur l'ambassadeur; c'était un exercice à feu: il y a huit

jours que la chose était convenue entre mon collègue de _l'Albanaise_ et

moi.»

Puis les deux commandans continuèrent à se promener en reprenant le fil

de la conversation que la brusque apparition du diplomate avait un

instant interrompue. Leur ton d'indifférence et leur air presque

méprisant durent humilier un peu sans doute notre pauvre diplomate, tout

barbouillé de poudre, tout froissé encore de l'humble attitude qu'il

avait été forcé de prendre dans sa chaude et sinistre sainte-barbe. Mais

qu'y faire?

Depuis ce jour il n'adressa la parole à son vieux commandant que pour

lui exprimer l'admiration que lui inspirait le dévoûment sans faste des

bons et intrépides marins.

BARBE-ROUGE.

Le vaisseau de ligne _le Trophée_ avait déployé dès le matin son grand

pavillon national sur l'arrière, et dès le matin aussi un autre pavillon

tricolore flottait sur son beaupré. Quoique ce jour fût un jour

ordinaire de la semaine pour les autres bâtimens de l'escadre, c'était

une fête pour le vaisseau _le Trophée_: on passait la revue à son bord;

trois mois d'arrérage devaient être payés à l'état-major et à

l'équipage.

Dès la veille de ce jour solennel, la grande chambre des officiers avait

été disposée, dans la batterie de 18, à recevoir le commissaire aux

revues et ses commis. La cloison qui sépare cette chambre du reste de la

batterie avait été enlevée. Des pavillons de toutes couleurs

tapissaient, autour d'une longue table, les parois de l'arrière; et les

quatre grosses pièces de canon, circonscrites dans l'enceinte de la

chambre, avaient été cachées sous la riche étamine de la première série

de signaux, pour ne pas trop effrayer les officiers administratifs, sans

doute, par l'aspect d'un appareil guerrier qui s'accorde du reste assez

mal avec les fonctions des honnêtes comptables qui viennent compter de

l'argent à l'équipage.

Tous les matelots avaient revêtu de très-bonne heure leur habit

d'apparat. Ils s'étaient lavé les mains et le visage avec un scrupule

tel que plusieurs tonneaux d'eau de mer avaient à peine suffi à ce

débarbouillage général. L'onde sur le sein de laquelle vivent les marins

est, comme on sait, la seule eau lustrale qu'ils connaissent dans leurs

cérémonies, et le plus précieux cosmétique qu'ils emploient dans leur

toilette.

A neuf heures, le commandant arrive à bord dans son élégante et rapide

yole[F].

[F] _Yole_, pirogue, embarcation légère à rames et à voiles.

Le maître d'équipage, à l'approche de cette embarcation dont un brillant

pavillon couronne l'arrière, donne un long coup de sifflet qu'il fait

suivre de ce commandement solennel:

«Élonge une amarre au canot à tribord!»

Le patron du commandant, avant d'accoster le vaisseau, fait faire un

grand circuit à la yole qu'il gouverne avec grâce et pourtant avec

gravité!

Le maître d'équipage, perché sur la drôme, au pied du grand mât, reprend

son sifflet qu'il fait roucouler une seconde fois, et puis il commande:

«Passe deux hommes sur le bord à tribord.»

Contes de bord · 第 3 / 13 段