Une fois l'exercice des rames fait deux ou trois fois, on embarqua des

vivres sur chaque pirogue: à savoir, un corosol, deux bananes et un

bidon d'eau par tête. On annonça que le coup de canon de partance serait

tiré le lendemain. Quand je dis le coup de canon de partance, vous

comprenez bien que je ne sais pas ce que je dis, puisqu'il n'y avait pas

plus de canon dans l'île, que je n'ai de pièces en or dans mon sac. Mais

c'est égal. Il y avait dans le pays une ancienne, une vieille sorcière

rouge-brun qui passait pour avoir autant d'années sur la tête, que de

cheveux. Elle devinait ce qui devait arriver aux hommes et aux femmes.

Avant de se mettre pour la première fois en mer, les équipages de la

flotte des pirogues voulurent sonder un peu l'idée de la vieille diseuse

de bonne-aventure, sur l'expédition. L'empereur, lui, ne croyait pas à

toutes ces bêtises-là; mais, pour ne pas trop _juguler_ son monde, il

dit à la sorcière avec douceur: «Viens-t'en ici, toi, espèce de

manivelle sans dents. Qu'est-ce que tu penses de mon expédition?

--Je pense, répondit-elle, que _le navire périra par son gréement_.

--Qu'est-ce que cela signifie? lui demanda l'empereur.

--Tu l'apprendras en temps et lieu.

--Et moi, qu'est-ce que je deviendrai?

--Tu veux le savoir, grand empereur?

--Tiens, puisque je te le demande, est-ce pour ne le savoir pas!

--_Le navire périra par son gréement_.

--Ah ça, tu n'as donc que la même chose à me dire? Attends un peu;

puisque tu devines tout ce qui doit arriver au tiers comme au quart, je

vais bien voir si tu as l'esprit de Nostradamus dans le ventre. Sais-tu,

par exemple, ce que tu vas devenir toi-même dans dix minutes d'horloge?

--Je deviendrai ce qu'il plaira à Votre Majesté, grand empereur.

--Mais qu'est-ce qui me plaira dans dix minutes d'ici?

--Il vous plaira ce que vous voudrez.

--Puisque c'est comme ça, il me plaît de te faire pendre.

--Je l'avais deviné, reprend la vieille sorcière, pour ne pas perdre sa

réputation de devinage.

--En ce cas, pour qu'il ne soit pas dit que tu n'as pas dit la vérité,

j'ordonne et je commande que tu sois accrochée à une potence pour y voir

de plus haut.»

L'empereur fut obéi, comme on le pense bien. La flotte, après ce beau

coup de manoeuvre, partit pour l'île inconnue; la v'là en mer.

Nasica Ier, qui n'était pas une bête, comme il y a certains rois, à ce

que je me suis laissé dire, avait remarqué que la pleine lune se levait

toujours sur l'île ancienne. Il partit donc au lever du soleil le jour

de pleine lune, parce qu'il se dit à lui-même: «Je n'ai pas de boussole

pour pouvoir gouverner au compas; mais en ayant soin de gouverner à

avoir le soleil levant sur l'arrière de ma pirogue, j'arriverai dans

quelques heures à vue de l'île, et ensuite j'attendrai la nuit pour

l'accoster, en gouvernant sur la pleine lune qui se lèvera du bord de

cette terre que je veux voir pour m'amuser, par manière d'acquit.»

Un autre prince qui aurait mal pointé sa carte, se serait mis dedans,

royalement, comme on dit; mais le _Roi-Matelot_ ne se blousa pas, je

vous en fiche ma parole. Le particulier vit la terre le premier à

l'heure dite, et vers les six ou sept heures du soir, quand la lune se

leva large comme un pain de munition et rouge comme la figure d'un

capitaine hollandais, il fit signal, avec un fanal de poupe, à toutes

les pirogues de nager droit sur la lune levante. Le coup ne manqua pas,

et la flotte mal montée de sauvages accosta l'île inconnue, en donnant

un bon coup d'aviron. Les habitans de ces parages, qui étaient à danser

dans le moment de la descente, commencèrent tous par jouer des jambes

d'abord. Mais l'empereur Nasica, qui le premier avait sauté à terre, se

mit à dire aux mal-blanchis qui battaient en retraite: «Il n'y a pas

d'affront, vous autres; je ne veux pas vous faire du mal. C'est une

visite de ma part tout bonnement. Avez-vous un roi?

--Oui, répondirent les habitans. Car il est bon de vous apprendre que,

par le plus grand des hasards, dans les deux îles on parlait le même

langage, ou pour mieux dire le même baragouin.

«A la bonne heure, reprit Nasica; car si vous n'aviez pas eu de roi,

j'aurais fait votre affaire. Allez me chercher cet individu.»

On alla en rognonnant chercher le roi de l'île inconnue.

Le monarque arriva tout essouflé, car il était gros et il avait joliment

peur.

«Qu'y a-t-il pour votre service? demanda-t-il à l'empereur.

--Mais rien, mon ami; je suis venu, en qualité de voisin et de confrère,

saluer Ta Majesté.

--Oserai-je demander à la vôtre d'où elle vient?

--Ose, oui, ose, mon camarade; je ne vois pas pourquoi tu n'oserais

pas. Je viens de mon île, qui est à peu près à quinze lieues de la

tienne. Comment se porte Ta Majesté?

--Bien, et vous? je vois avec plaisir que vous paraissez jouir d'une

bonne santé.

--Ça ne va pas trop mal comme ça. Mais voilà assez de cérémonies.

J'invite Ta Majesté à conduire la mienne dans ta maison, pour nous

rafraîchir, car j'ai soif.»

Les deux monarques allèrent amicalement se rafraîchir dans la case

royale:

Or, il est temps de vous dire que le roi de l'île inconnue avait la plus

belle femme de tous ses états. C'était un vrai colosse: cinq pieds huit

à neuf pouces; une peau comme une peau d'orange, mais douce comme un

gant, et des appas relevés en bosses d'or, et à coups de palan, jusqu'au

menton. Aussitôt que Nasica Ier eut vu la reine, il dit au mari de cette

aimable princesse: «Voilà qui n'est pas mal, et je ferais bien mon

affaire de votre femme.

--Vous êtes trop bon, lui répondit le roi; mais j'en fais moi-même mon

affaire aussi, et tout seul.

--C'est dommage. Je voudrais dire un mot en particulier à la reine sur

la politique des deux états.

--Mon épouse, répondit le roi, n'entend pas la politique, et je

l'entends bien mieux qu'elle.

--C'est égal, je la lui apprendrai. Sors pour un instant, mon ami, tu me

feras plaisir.»

Le roi, qui ne voulait pas trop se fâcher avec l'empereur, sortit pour

un instant, en faisant une mine à faire trembler tout son royaume.

Une fois que l'empereur fut seul avec la princesse, il voulut prendre

des libertés, à la bonne matelotte. Mais la princesse, qui était bien

élevée, lui dit avec modestie, et en lui donnant une tape à poing fermé:

«Est-ce que tu voudrais nous embêter, beau prince?»

Le prince rengaîna pour l'instant son compliment d'ouverture et ses

libertés.

Après avoir donc été repoussé avec perte, l'empereur changea la

conversation. La princesse fit tomber l'entretien sur les nez.

«Beau prince, dit-elle, voilà le premier nez de cette façon que je vois

dans ma vie. Voulez-vous me permettre de le toucher?

--Avec plaisir, princesse. Il est de taille; mais, comme on dit, jamais

grand nez n'a défiguré un beau visage.

--Ce que vous me dites là, bel empereur, est méchant, et c'est peut-être

parce que je n'ai pas de nez moi-même, que vous me récitez ce

compliment. Mais il m'est avis que vous avez la peau blanche.

--Oui, c'est un agrément que je me suis donné en naissant.

--Cela vous plaît sans doute à dire, car on n'est pas maître de se faire

la peau soi-même.

--Pardonnez-moi, et si vous le désiriez, je vous blanchirais la vôtre.

--C'est une plaisanterie, sans doute; mais pour la farce, je serais bien

aise d'en essayer.»

Voilà-t-il pas, mes amis, que cette princesse, qui avait commencé par

_bégueularder_, par donner une taloche à _Nasica_, se mit, pour avoir la

peau blanche, à se laisser aller avec le courant.

Dans cette entrefaite arrive le roi son époux, qui s'ennuyait de tenir

la chandelle à la porte de sa maison.

«Je voudrais bien savoir ce que vous faites là avec mon épouse?

demanda-t-il à l'empereur.

--Mais j'étais occupé à faire quelque chose à la princesse.

--C'est bon, répond le roi; mais, selon les lois du pays, il faut que je

rende la pareille à _Votre Majesté_. Avez-vous une femme dans votre île?

--J'en ai cinquante, mon camarade, et tout ce demi-cent de femelles est

à ta disposition.

--En ce cas-là, partons pour votre empire, car mon honneur ne sera vengé

que lorsque j'aurai fait aux femmes de _Votre Majesté_ ce qu'elle vient

de faire à la mienne.

--Partons, dit l'empereur, je ne demande pas mieux.»

Le roi de l'île inconnue était malin, mais il n'avait pas plus de

méfiance qu'un nouveau-né. Il s'embarque avec l'empereur sur la pirogue

royale, et voilà la flotte qui revient dans l'empire de Nasica.

A son arrivée, il y eut des fêtes et de la boisson à discrétion pour

tout le monde: «Voyons, où sont vos femmes? demanda le roi inconnu à son

camarade l'empereur, car il faut que mon honneur soit vengé!

--Mes femmes, mais je les ai toutes; prends-en tant que tu voudras, et

venge-toi tant que tu le pourras. Je n'ai pas d'autre système.

--Ah! je vois bien que Votre Majesté m'a roulé, répondit tout haut le

roi de l'île inconnue; mais je m'en souviendrai, se dit-il à lui même,

en dedans et tout bas.

--Ah ça, voulez-vous, lui souffla dans le tympan de l'oreille

l'empereur, voulez-vous savoir ma manière de régner?

--Ce n'est pas de refus, répond l'autre; donnez-moi une leçon de

royauté.»

Vous vous souvenez bien, sans doute, que je vous ai déjà appris comment

l'empereur avait hissé son trône au haut d'un grand arbre. Cet arbre

était soutenu par des haubans qui venaient tribord et babord s'amarrer à

terre sur de forts pitons de bois plantés en plein champ. «Bon, pensa le

roi de l'île inconnue, en voyant cette installation: dans un pays où il

y a beaucoup de rats de forêts, il ne sera pas malaisé de jouer un

mauvais tour à mon empereur.»

Nasica monta donc sur son trône, et quand il fut assis, il commanda à

son peuple un tas de manoeuvres qui étonnèrent le roi: «C'est beau!

s'écriait-il, c'est superbe! mais la manoeuvre que je lui prépare sera

encore plus belle que tout cela.»

Savez-vous ce que c'était que la manoeuvre qu'il préparait, le malin?

vous allez le savoir.

Le roi, en visitant l'île, avait vu du coin de l'oeil qu'il y avait de

gros rats partout, comme à bord d'une vieille carcasse de navire. Il

demanda à son souper, pendant plusieurs jours, à manger du lard grillé.

Et puis la nuit, sous prétexte d'un besoin, il allait graisser, avec le

reste de ce lard, le pied des haubans qui soutenaient le mât du trône de

l'empereur. Vous sentez bien que lorsque les rats, qui sont friands, se

mirent à flairer l'odeur de cette graisse, ils ne manquèrent pas de

rogner le bas des haubans. Les dents de ces animaux jouèrent tant, qu'en

moins de quarante-huit heures les bas-haubans ne tinrent plus qu'à un

fil carré. C'est alors que le roi, un jour qu'il ventait bonne brise, se

mit à dire par manière d'acquit à l'empereur: «Je voudrais bien savoir

si Votre Majesté aurait assez de toupet, au moment où l'on y pense le

moins, pour faire venir tout son peuple autour de son trône.

--Crois-tu donc, camarade, que ce soit si difficile?

--Non, rien ne vous est difficile à vous; mais je voudrais bien le voir

tout de même.»

Voilà que, sans ajouter un mot, l'empereur monte en vrai gabier sur son

trône, son porte-voix de combat à la main. Mais, en mettant le pied sur

ses enfléchures, il vint à penser à la parole que la vieille sorcière,

que vous savez bien, lui avait dite avant son embarquement: «Le navire

ne périra que par son gréement, rognona-t-il en montant. Il vente bonne

brise aujourd'hui, et mes gueux de ministres ne visitent pas souvent mon

haubantage: c'est égal, il ne s'agit pas de caponner devant le roi. En

descendant, je ferai pendre les principaux de l'État.»

Au commandement de l'empereur, grimpé sur son trône, tout le peuple vint

en courant, comme vous autres, sans comparaison, quand on commande le

branle-bas général de combat à bord. Mais au moment où les habitans se

poussaient comme des moutons au pied du mât du trône, ne voilà-t-il pas

que les haubans larguent du bord du vent, et que le mât, qui n'est plus

soutenu contre la raffale qui soufflait dur, craque en deux endroits, et

qu'il tombe avec l'empereur au bout! Je vous demande un peu quel boucan

de cinq cent mille diables cette avarie fit dans l'île! Le corps de

l'empereur fut trouvé en quatre morceaux au milieu des parias du peuple,

que la cassure du mât du trône avait écrasés comme des mouches. Mais la

tête de Nasica tenait encore à ses épaules par ce tas de petits fils à

voile en chair que nous avons dans le cou; et avant de fermer les

sabords (les yeux) de sa batterie, il dit à ses ministres, qui étaient

venus pour le relever: «Mes amis, la vieille sorcière avait raison:

c'est par le gréement que mon navire a péri. Mais vous êtes tous des tas

de gredins de n'avoir pas fait la visite de mes bas-haubans; et si

j'avais seulement dix minutes de plus à vivre, je vous trouverais

joliment votre marche.... Bonsoir....»

C'est de cette façon que finit le Roi-Matelot. On l'enterra comme un

chien, mais ce n'est pas l'enterrement qui fait quelque chose à

l'affaire: une fois mort, tous les logemens sont bons. Ce conte est

seulement pour vous apprendre que, si jamais vous devenez roi, ce qui

n'est pas _aussi sûr_ que du vinaigre, et que vous vous mettiez dans la

tête de gouverner votre royaume comme un navire, il ne faudra jamais

oublier de visiter vous-même votre gréement tous les matins. Les

ministres, c'est bon, si l'on veut; mais le coup-d'oeil du capitaine

vaut encore mieux. C'est celui qui est chargé de la route qui doit

regarder le plus souvent au compas et se méfier des embardées.

Cric! crac! le conte est fini.... Tant pis pour ceux qui ont dormi;

attrape à taper de l'oeil, et dorment en double ceux qui sont de quart à

minuit!

Un murmure d'approbation s'éleva, après la narration du conteur, des

hamacs de tous les auditeurs qui avaient prêté jusqu'au bout la plus

scrupuleuse attention aux paroles du canonnier. Les réflexions morales

sur l'imprévoyance du Roi-Matelot ne manquèrent pas. La critique

d'artiste vint après. Les uns trouvaient que le conte était trop long:

c'étaient ceux qu'on devait appeler au quart à minuit. Les autres

Aristarques trouvaient que les événemens péchaient surtout par

l'invraisemblance. Comment une île déserte pouvait-elle avoir dix mille

habitans? Le moyen de croire que dans une île tant de sauvages n'eussent

pas essayé, avant l'arrivée du _chrétien_, à faire des pirogues pour

visiter les autres insulaires du voisinage! Le conte du canonnier était

évidemment une folie; et puis _ce mât du trône_, et puis _ce long nez_,

cause première de la fortune du _Roi-Matelot_, et cette sorcière qui,

sans savoir ce que c'était qu'un navire, avait prédit au monarque _que

le navire périrait par_ _son gréemént_! Tout cela était de

l'_embrouillamini_; mais, quelque sévères que fussent ces critiques,

chacun convenait que le conteur avait une _bonne platine_, et _que la

citoyenne qui lui avait coupé le filet avait bien, gagné son argent_!

Quatre doubles coups tintèrent bientôt sur la cloche de la frégate.

C'était minuit. La voix tonnante du maître d'équipage fit entendre alors

ces mots: _Réveille au quart, et que personne ne descende avant que son

matelot soit monté sur le pont_!

Le pilotin alla derrière allumer un fanal pour descendre réveiller

l'officier qui devait relever celui de ses confrères qui, depuis six

heures du soir, se promenait sur le gaillard.

Les matelots désignés pour prendre le quart qui allait commencer

sautèrent, de leurs hamacs, sur le pont de la batterie. _C'est ce diable

de conte_, s'écriaient-ils, _qui m'a empêché de dormir; mais c'est égal,

ce gredin de canonnier n'a pas la langue amarrée dans sa poche_. Et

puis chacun montait sur les passavans par l'escalier de devant, pour

s'entretenir, en faisant les cent pas, des aventures du _Roi-Matelot_.

Pendant plus d'une semaine dura le commentaire. Il fallut qu'un autre

conte vînt effacer le souvenir du premier, pour que la critique du

gaillard d'avant changeât d'objet et trouvât un aliment nouveau.

PETITE GUERRE EN MER.

MYSTIFICATION DE PASSAGERS.

Deux frégates françaises, destinées pour l'Inde, étaient appareillées de

Toulon, en pleine paix, avec un assez grand nombre de passagers du

gouvernement.

L'une de ces frégates, _la Bramine_[D], était montée par le plus ancien

des deux commandans: c'était un vieux marin de l'Empire, bon et brave

homme, plus soigneux de bien faire son métier que d'arrondir de belles

phrases à l'usage des passagers et des passagères qu'il avait à bord.

C'était lui qui commandait, comme il le disait, la paire de frégates qui

venait de mettre à la voile pour aller jeter à Chandernagor ou à

Pondichéri quelques gens inutiles à la France et fort importuns au

ministre.

[D] Les noms que je donne à ces deux frégates sont supposés.

La seconde frégate, _l'Albanaise_, avait pour commandant un assez jeune

capitaine de vaisseau, aux manières franches et courtoises, au maintien

élégant, mais décidé; c'était aussi un très-bon officier, aimant

beaucoup le plaisir et la gaîté, mais aimant, avant tout, ses devoirs et

son métier.

Rien n'était plus piquant que de voir se promener ensemble, sur le

gaillard d'arrière, le commandant de _la Bramine_ et son confrère de

_l'Albanaise_: l'un s'emportait à tout propos, en rudoyant parfois, mais

sans aucune aigreur, son collègue, qui tournait toujours toute la

mauvaise humeur de son chef en plaisanterie. Souvent, après s'être

chamaillés pendant une heure, les deux commandans se quittaient les

meilleurs amis du monde et en se serrant cordialement la main. Personne

n'estimait plus que le commandant de _l'Albanaise_ son supérieur le

commandant de _la Bramine_, et personne n'aimait plus le commandant de

_l'Albanaise_ que le vieux capitaine de _la Bramine_.

Quand à la mer le temps était trop mauvais pour que le jeune capitaine

pût se rendre au bord de son vieil ami, on sentait qu'il manquait

quelque chose à celui-ci: «Chien de métier! s'écriait-il; naviguer si

près l'un de l'autre, et ne pouvoir pas mettre une embarcation à l'eau

pour communiquer! Ce diable-là est peut-être malade; mais il ne m'en dit

rien de peur de m'alarmer....» Et aussitôt le vieux commandant appelait

l'officier chargé des signaux, pour lui dire: «Monsieur, ordonnez à

_l'Albanaise_ de passer à poupe; j'ai un ordre à lui donner.»

Le signal était fait. On voyait alors _l'Albanaise_ manoeuvrer pour

ranger l'arrière de _la Bramine_; et, dès qu'elle était à portée de

voix, le vieux commandant lui criait dans son gueulard[E]:

[E] Nom que l'on donne aux petits porte-voix.

«Oh! de _l'Albanaise_, oh!...

--Holà! commandant, répondait le capitaine de cette dernière frégate.

--Comment vous portez-vous, mon bon ami?

--A merveille, mon commandant; et vous?

--Très-bien, très-bien; mais j'aurais envie de vous voir: j'ai quelque

chose à vous dire.

--Cela suffit, commandant; si dans la nuit la mer devient moins grosse,

comme il y a toute apparence, j'aurai l'honneur de me rendre à vos

ordres.»

Les deux frégates, qui s'étaient mises en panne pendant ce petit

entretien, reprenaient leur route, et le vieux capitaine se sentait

plus content: il avait parlé à son ami.

Pour peu que le temps le permît, on pense bien que le jeune capitaine ne

manquait pas de se rendre aux ordres de son supérieur; et, quand ils se

revoyaient, il arrivait qu'aucun d'eux n'avait plus rien à dire à

l'autre. Mais ils se promenaient ensemble, ils discutaient, dînaient,

fumaient un peu, et le temps passait plus vite.

Un jour cependant il se fit que le commandant de _la Bramine_ eut

quelque chose à confier à son collègue.

Il lui dit, avec toute la naïve brusquerie de son caractère et de son

langage:

«Vous savez, mon cher ami, que l'on m'a donné les principaux passagers

et les plus belles passagères qu'il a plu au ministre de nous faire

transporter dans l'Inde. Eh bien! au nombre de ces passagers, il en est

un qui me taquine singulièrement par son ton dédaigneux et ses manières

fanfaronnes.

--C'est, j'en suis sûr, cet ambassadeur qu'on envoie traiter avec les

Malais et les Malabars. On devine ces gens-là en leur regardant

seulement la coiffure.

--Précisément, c'est lui. Voyez comme il vous a sauté aux yeux de

suite.... Tenez, il se promène avec un bonnet grec sur l'oreille, et son

fusil armé pour tuer quelques méchans goëlans, afin, dit-il, de faire la

guerre à quelque chose.... C'est un ambassadeur très-extraordinaire, je

vous assure, que l'on envoie là aux Indiens.

--Mais que ne le laissez-vous tout entier dans sa fatuité! On boit, on

mange avec ces hommes-là, et on ne leur parle pas.

--Tout cela est bien facile à dire; mais quand un fanfaron de cette

espèce vient vous répéter à chaque instant: «Je croyais le métier de

marin plus difficile et la mer plus terrible! Mais ce n'est rien que

tout cela. Quel dommage que je n'aie pas navigué en temps de guerre! je

serais devenu amiral.» Que voulez-vous qu'on lui réponde, ou plutôt

qu'on ne lui réponde pas?

--On lui tourne le dos, et tout est dit.

--C'est bien aussi ce que je fais; mais j'enrage, corbleu! en revirant

de bord. Tenez, le voyez-vous encore se pavaner au milieu de ces

passagères, en leur répétant que notre métier est une vétille, et que

nous ne sommes que des charlatans qui singeons le courage au milieu de

périls imaginaires.... Oh! que ne vient-il donc un bon coup de vent pour

faire descendre ce crâne-là à fond de cale.... Pourquoi ne sommes-nous

pas en temps de guerre, comme il dit qu'il le souhaite! Je crois, le

diable m'emporte, que j'irais attaquer toute une escadre, rien que pour

faire peur à ce fat.»

En ce moment même le plénipotentiaire passager aborda nos deux

commandans:

«Eh bien! graves et soucieux confidens d'Éole, que dites-vous de ce

temps qui, quoique beau, nous contrarie dans notre route? Aurons-nous un

coup de vent bientôt, ou voguerons-nous à pleines voiles vers notre

destination, conduits et protégés par une brise légère?

--Quel fat! dit à part, à son collègue, le commandant de _la Bramine_.

--Quel sot plutôt! lui répond le commandant de _l'Albanaise_.

--En vérité, reprend le plénipotentiaire, je vous admire du plus profond

de mon âme, Messieurs les marins. Il faut que vous ayez une grande vertu

pour exercer votre profession.

--A la fin, monsieur l'envoyé du gouvernement, vous nous rendez donc

justice. Vous convenez qu'il faut être doué de quelques qualités pour

faire un bon marin.

--Mais, commandant, ai-je jamais refusé à ceux qui font le premier

métier du monde la justice qui leur est due si légitimement? Personne

plus que moi ne rend hommage au mérite dont il faut que l'homme de mer

soit doué! et, comme je me suis fait l'honneur de vous le dire à

l'instant même, j'admire en vous une vertu que l'on chercherait

vainement dans ceux qui exercent une autre profession que la vôtre.

--Et quelle est donc cette vertu que vous admirez tant! Le courage?

--Oh! non: tout le monde en a.

--La franchise de notre caractère et de nos manières?

--Pas davantage; car, malgré les éloges que vous méritez sous ce

rapport-là, la franchise n'est pas exclusivement le partage des marins.

--Mais quelle peut être enfin cette vertu que vous trouvez en nous

seuls?

--La patience! Ne faut-il pas en effet que vous soyez cuirassés d'une

angélique longanimité, pour vous résigner à supporter l'ennui d'une

longue traversée, les contrariétés que vous font éprouver des mois

entiers de calme ou de mauvais temps? Si encore, dans votre ennuyeuse

carrière, quelques incidens inattendus, quelques espérances de gloire,

venaient varier la monotonie de votre existence! Mais non, rien, rien

que des tempêtes en temps de paix, et Dieu sait ce que c'est qu'une

tempête! c'est toujours la même chose: de grands coups de roulis et

quelques grosses lames qui viennent tomber à bord!

--Et vous appelez cela rien?

--Sans doute. M'avez-vous vu, par exemple, frémir le moins du monde,

pendant la première bourrasque que nous avons essuyée en sortant du

Détroit? Voyons, rendez-moi justice; ai-je sourcillé en face du coup de

vent qui menaçait de nous démâter? Pendant que vous étiez dans l'anxiété

en attendant l'événement, je riais avec nos jolies passagères,

presqu'aussi résignées que moi. Et cependant, avant de m'embarquer, on

m'avait fait redouter la mer et ses fureurs, le naufrage et ses

angoisses. Tenez, mon cher commandant, cela soit dit sans vouloir

diminuer votre mérite; votre mer ressemble un peu à ces bâtons flottans

du Bonhomme:

De loin c'est quelque chose, et de près ce n'est rien.

--Ouf, dit le commandant à ce dernier trait d'ironie, je voudrais, pour

deux des doigts de ma main droite, être en temps de guerre, et tenir ce

gaillard-là à bord de ma frégate.

Contes de bord · 第 2 / 13 段