Le capitaine, aux premiers symptômes de la rechute du conval

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CONTES DE BORD.

PARIS, IMPRIMERIE DE DECOURCHANT, Rue d'Erfurth, n° 1. près de

l'Abbaye.

[Illustration]

CONTES DE BORD,

PAR ED. CORBIÈRE, de Brest,

Auteur du _Négrier_, des _Pilotes de l'Iroise_, de _la Mer et les

Marins_, etc.

Paris,

=LECOINTE ET POUGIN=,

QUAI DES ALOUETTES, N° 49.

1833

LES PREMIERS JOURS DE MER.

_Moeurs des Marins au large_.

Les observateurs qui ont vu d'un oeil curieux s'éloigner du port un

navire emportant au loin sur les mers un équipage sortant du cabaret,

n'ont pas manqué de raconter, et les adieux du matelot à ses amis, et

les baisers effusifs dont il couvre les filles en pleurs qu'il va

quitter peut-être pour toujours. Sans doute il y a quelque chose

d'étrange dans ce spectacle du capitaine impatient, qui gourmande

l'hésitation de ces marins, qui semblent se rattacher à la terre, en

prodiguant toutes les marques possibles d'affection aux objets qu'ils

abandonnent sur ce rivage qui va disparaître à leurs yeux pénétrés de

regret. Mais ce n'est pas au moment du départ que le matelot est l'être

le plus intéressant à observer: c'est quand il se sent une fois au large

que la plus singulière des métamorphoses qu'il peut subir s'opère dans

son individu pour ainsi dire multiple.

La première chose qu'il fait lorsqu'il a bien pris son parti et qu'il a

dit adieu à la côte chérie qui va s'évanouir à l'horizon, c'est de

changer son costume; il descend dans le logement de l'équipage, et il ne

remontera sur le pont qu'après avoir fait subir à sa toilette le

changement le plus complet. Le large pantalon bleu qu'il portait la

veille est remplacé par la culotte de toile qui lui a servi dans la

dernière campagne; l'escarpin fin et découvert est remis soigneusement

dans le sac jusqu'au premier bal à venir; et, pour s'épargner l'embarras

et les frais d'une autre chaussure, le matelot marchera nu-pieds, le

pont étant, dit-il, assez propre pour qu'on ne craigne pas de couvrir de

boue un pantalon déjà sale. Le chapeau ciré fait place au bonnet de

laine, rouge ou brun, et une lourde vareuse goudronnée, faite des

lambeaux d'un vieux hunier ou d'un reste de grand foc, couvrira le dos

sur lequel la petite veste bleue, à double rang de boutons dorés, se

dessinait avec tant de grâce quelques minutes encore avant le départ.

Une fois ce changement de costume opéré, notre homme montre sa tête au

capot. Sa physionomie semble aussi s'être métamorphosée avec son

costume. A l'air sémillant et galant qu'il affectait encore en montant

avec souplesse à bord, a succédé un calme méditatif ou le ton d'un peu

de mauvaise humeur. Il va ordinairement se joindre à la file des

promeneurs qui s'est déjà formée sur le pont, pour parcourir, en

revirant de bord à chaque instant, les dix ou douze pas que la longueur

des passavans permet de faire à chacun. Il parle peu d'abord; il ne

chante pas encore: il attend que la voix de l'officier de quart lui

ordonne de prendre la barre ou de monter larguer un perroquet, prendre

un ris, carguer ou amurer une basse-voile; c'est alors seulement qu'il

paraîtra, en agissant avec activité, se dérouiller, et reprendre un peu

les habitudes du bord; car tout le temps qu'il restera oisif, il

semblera être encore tourmenté des souvenirs de la terre. J'ai vu

d'anciens marins soupirer trois ou quatre heures encore après le départ.

La plupart d'entre eux cependant se résignent avant cela.

Quand l'heure du premier repas vient, on se presse autour de la gamelle

dans laquelle fume la soupe que vient de tremper le _cook_ (le

cuisinier); mais la gaîté ne préside pas encore à ce dîner ou à ce

souper presque improvisé. L'ordre y manque surtout: c'est sa cuiller

qu'il faut chercher; c'est un endroit commode qu'il faut trouver sur le

pont, pour y assujétir la gamelle et ne pas exposer le précieux potage à

être renversé par un coup de roulis ou submergé par un _revolis_ de

lame. Cette place commode, on ne la rencontre jamais bien la première

fois; aussi la gamelle est-elle transportée d'un bord à l'autre, suivie

par les six ou sept marins qui doivent y puiser, le clair bouillon de la

chaudière. Jamais cette première soupe de la traversée n'est trouvée

bonne: le cuisinier l'a manquée. Un des gastronomes lui reproche de

n'avoir pas assez forcé sur le poivre; un autre, d'avoir fait aller trop

_de l'avant_ le _consommé_ de l'équipage. Quand la ration de viande

fraîche, traversée d'une broche en bois, arrive ficelée d'un bout de fil

à voile qui a bouilli avec elle, c'est encore pis: elle n'est pas

mangeable!... le cuisinier ne l'a pas mise assez tôt dans la marmite,

ou l'a laissée se sécher dans la chaudière, comme de l'étoupe. L'un se

lève, irrité de la maladresse du cook; l'autre, plus indigné, jette sa

ration par-dessus le bord. Le cook s'excuse en alléguant l'impossibilité

de faire de bonne soupe dans une chaudière neuve, et de faire cuire à

point une viande _coriace_, avec un _feu_ qu'il ne connaît pas bien

encore. Vingt accusateurs sont là pour lui répondre que la viande est

bonne et que c'est lui seul qui est _mauvais_. Il faut que le quart de

vin, distribué à chaque mécontent par le mousse _du plat_, passe

par-dessus cette petite contrariété, pour que les convives cessent de

gourmander le pauvre cook, qui ne trouve de refuge contre l'unanimité

des plaintes, qu'en se renfermant dans la cabane, dans l'espèce

d'échoppe qui lui sert à la fois d'office, de laboratoire et de cuisine.

Cette cabane en bois, placée et amarrée sur le pont, est surmontée d'un

capuchon en tôle par lequel s'échappe la fumée qui s'exhale des

fourneaux; mais il faut, pour que cette fumée s'envole avec le vent qui

enfle les voiles, que le tuyau du capuchon soit toujours tourné, ou pour

mieux dire _orienté_ selon la direction de la brise que l'on reçoit.

Ainsi, chaque fois que l'on vire de bord, le cuisinier doit faire

évoluer aussi sur sa base le tuyau mobile dont la manoeuvre lui est

confiée. Pour peu que le pauvre diable ait indisposé les gens de

l'équipage, dans le début de la traversée, c'est à la manoeuvre du

capuchon qu'ils l'attendent, pour le tourmenter et signaler sa

négligence au capitaine ou à l'officier de quart.

Vient-on à virer de bord, à changer d'allure, si le chef est en retard

dans l'évolution de son tuyau de cuisine, aussitôt on entendra une

grosse voix de matelot lui crier: «Allons donc, _brûle-chaudière_,

orienterez-vous votre capuchon aujourd'hui? Jamais ce marmiton ne peut

revirer de bord avec le navire! Il y a deux heures de différence entre

la manoeuvre de boutique et celle du bord!...

--Non, ajoute un autre censeur, tu ne vois pas qu'il lui faudra un

officier de manoeuvre pour faire envoyer vent-devant à son cabanon de

cuisine, quand on _enverra_ de l'autre bord, à bord du bâtiment!»

Alors le malheureux chef sort tout enfumé, l'oeil rouge et la bouche

tombante, de sa chaude cahutte, pour grimper sur la toiture de son

fragile édifice, et orienter selon la brise le maudit capuchon qui lui a

déjà attiré tant de reproches, sans compter ceux qu'il lui fera essuyer

tout le long de la traversée. Mais il faut voir, avant qu'il ait tourné

l'appareil du tuyau dans le sens voulu, le regard interrogant qu'il

jette de son oeil piteux sur l'horizon, pour voir de quel côté vient le

vent, et sur quel bord il fera pirouetter sa machine!

Le mousse de la chambre et le cuisinier sont les deux martyrs du bord.

Les matelots qui composent un nouvel équipage ne se familiarisent bien

les uns avec les autres que lorsque quelque circonstance un peu décisive

est venue opérer un rapprochement forcé entre eux, les réunir côte à

côte, en leur offrant l'occasion de faire connaissance dans la pratique

du métier.

Au premier mauvais temps qu'on éprouve, les hommes qui ont été obligés

de monter ensemble sur une vergue pour prendre le dernier ris ou pour

serrer une voile que leur dispute la violence du vent, commencent à se

traiter avec bienveillance et quelquefois même avec courtoisie:

«Matelot, halez-moi, sans vous commander, un peu de toile au vent, pour

que je puisse bien _souquer_ mon empointure.

--Oui, matelot; avez-vous assez de _mou_ comme ça?

--Oui, c'est suffisant, mon ancien.

--Dites si vous en avez à votre idée?

--C'est tout ce qu'il m'en faut.

--A la bonne heure!

L'intimité, qui n'existait pas une minute avant de monter sur la vergue

de hune, se trouve ainsi établie, en descendant sur le pont, entre les

deux ou trois gaillards que l'officier a envoyés en haut.

Les marins, assez grands amateurs, pour la plupart, de chants langoureux

et de romances plaintives, ne commencent ordinairement à fredonner leurs

airs favoris que lorsque le temps devient sombre et que le vent se

soulève et gémit autour d'eux. On dirait que ces Bardes monotones de

l'Océan ont besoin d'être accompagnés par le mugissement des vagues et

le hurlement de la tempête, pour jeter au vent les accords de leur

triste mélopée. Rien au reste ne s'accorde mieux avec la sauvage

harmonie des élémens courroucés, que les complaintes mélancoliques des

matelots; mais ce sont les vieux maîtres d'équipage surtout qui

paraissent ne retrouver les airs qu'ils ont appris ça et là, que quand

la bourrasque souffle avec violence. Aussi entend-on quelquefois les

matelots répéter, en entendant le maître grommeler un lambeau de couplet

entre ses dents: «Maître un tel chante sur le bossoir: nous aurons

bientôt du f...traud.»

L'eau dont on approvisionne les navires, pour une longue traversée, est

ménagée à bord avec une parcimonie dont on se ferait difficilement une

idée à terre. Cette habitude d'économiser cette partie si essentielle de

l'alimentation en mer, finit par exercer un tel empire sur les marins,

qu'il serait très-rare de trouver un matelot qui pût voir, même dans la

ville la mieux pourvue de fontaines, répandre inutilement l'eau la plus

abondante. Aussi faut-il voir la mine que font les gens de l'équipage

aux passagers qui prodiguent, pour se laver la figure et les mains,

l'eau qu'ils prennent dans les pièces amarrées sur le pont. Un maître

d'équipage disait à deux dames qui s'amusaient à se jeter au visage les

gouttes d'eau qu'elles avaient laissées dans leur verre: «Mes braves

dames, sans vous faire de la peine, je dirai que vous êtes sans

comparaison comme ces petits enfans qui jouent avec des armes à feu....

Peut-être avant qu'il soit quinze jours vous périrez faute de ces

gouttes d'eau que vous vous jetez actuellement par la mine.»

Jamais l'eau potable n'est employée à laver des effets; on se contente

d'en prendre un quart de verre pour se faire la barbe. L'eau de mer sert

aux ablutions que prescrit la propreté.

Quand un nuage, poussé au-dessus du navire par le vent qui souffle,

promet de la pluie, les hommes qui sont sur le pont tendent des

_prélars_, pièces de toiles goudronnées, pour recevoir l'ondée qui se

prépare. Les dallots, les trous par lesquels l'eau qui coule sur le pont

pourrait s'échapper, sont bouchés soigneusement. Chacun prend son linge

sale, s'arme d'une brosse à manche, et se dispose à faire la lessive.

C'est dans ces momens que les passagères, qu'effraie la musculaire

nudité des matelots, doivent se retirer dans leur chambre; car alors il

est d'usage que chaque homme ne garde sur lui que son pantalon. La

veste, la chemise, la cravatte, tout est placé à l'abri sous la chaloupe

ou dans le fond du chapeau. La pluie peut tomber sur les épaules de ces

lessiviers intrépides. Pendant qu'ils prennent un bain et que l'onde

ruisselle sur leur dos, ils lavent avec impassibilité les effets qu'ils

étreignent sous leurs pieds, et souvent la brosse qui a servi à frotter

leur casaque ou leur chemise, passe sur l'omoplate et les reins du

voisin. Chacun se fait un plaisir de frictionner ainsi son matelot, qui

lui rend la pareille de la meilleure grâce possible.

Les mousses échappent rarement à cette lessive générale. Quand l'eau de

pluie abonde, les laveurs ne manquent presque jamais d'élever, sur la

propreté de ces jeunes gamins du bord, des soupçons que l'officier de

quart accueille assez volontiers. On ordonne aux mousses de se

déshabiller et de passer docilement sous l'inflexible brosse qui doit

leur faire subir un nettoyage complet. Aucun effort n'est épargné par le

brosseur, qui frotte l'épiderme des petits patiens, comme il ferait l'un

des bordages du gaillard d'arrière, ou de la chambre du capitaine. Les

mousses, ainsi balayés et fourbis une bonne fois, n'ont garde de manquer

ensuite de se laver tous les matins, de crainte, à la première ondée,

d'être encore accusés de malpropreté, et d'être forcés de subir la

rigoureuse opération lustrale à laquelle on les a déjà si

impitoyablement soumis.

Les matelots, avec le peu de vêtemens et de linge qu'ils possèdent, sont

en général très-propres. L'idée de la vermine, qui s'engendre si

facilement au milieu d'un grand nombre d'individus réunis dans un petit

espace, leur fait horreur. L'homme qui parmi eux néglige de se laver ou

de se peigner, éprouve à bord une espèce de proscription à laquelle il

n'échappe que bien rarement. On l'exile du logement commun; on le force

à manger seul, et nul ne lui adresse la parole que pour lui prodiguer

les épithètes les plus dures et anathématiser sa saleté. Les jeunes

marins, ceux que l'on appelle de _jolis matelots_, sont surtout soigneux

de leur chevelure: chaque matin on les voit passer, avec une

complaisance qui n'est pas toujours sans prétention, le peigne de buis

bien nettoyé, dans les longs tire-bouchons chevelus dont ils ont soin

d'encadrer leur figure quand ils descendent à terre pour faire ces

rapides conquêtes dont ils ne sont pas toujours très-fiers en revenant à

bord.

Il est pour les jeunes matelots un genre de coquetterie que l'on ne

s'expliquerait pas facilement, si l'on ne savait l'amour-propre que

chacun attache à la profession qu'il est forcé d'exercer.

Voici quel est ce raffinement d'élégance:

Quand un novice commence à travailler aux amarrages et à apprendre le

_matelotage_ sous la surveillance des _gabiers_ du bord, il ne se pare

jamais pour aller se promener, sans éviter de se laver trop les mains.

Souvent même, lorsqu'il craint d'avoir les doigts trop blancs, il se les

trempe dans du goudron pour compléter sa toilette. C'est un témoignage

visible de ce qu'il peut faire comme matelot, qu'il veut laisser

subsister à côté du costume destiné à relever sa bonne mine. Comme le

travail qu'il sait faire l'honore à ses propres yeux, il croit que

l'indice de sa capacité servira à le recommander à la considération des

autres personnes, et même à la faveur des belles qu'il va courtiser.

Est-ce là déjà si mal penser, et n'y a-t-il pas dans ce calcul de

coquetterie du matelot, une opinion trop favorable de ce qui à terre

détermine le plus souvent la préférence que les hommes et les femmes

accordent à tels ou tels individus, à tel ou tel genre de mérite? Un

métier qui condamne ceux qui l'exercent à lutter sans cesse contre des

obstacles renaissans, ou à vaincre des incidens presque toujours

imprévus, doit faire des marins les hommes les plus prompts et les plus

ingénieux du monde. Un matelot est, au reste, l'être qui trouve le plus

vite le plus d'expédiens possibles pour se tirer le mieux d'un mauvais

pas ou d'une situation critique.

Que quelques matelots soient jetés sans ressource sur un rivage désert,

et si quelques heures après leur naufrage ils ne se sont pas bâti une

cabane, procuré du poisson ou du gibier, et s'ils ne sont pas parvenus à

allumer du feu, vous pourrez à coup sûr en conclure que la côte sur

laquelle ils se sont sauvés n'a ni bois, ni gibier, ni poisson. Les

vieux soldats, qui sont incontestablement des hommes à expédiens,

mourraient peut-être de faim ou de misère, là où des marins trouveraient

encore à s'abriter, à se vêtir et à se nourrir assez convenablement.

C'est pendant les longues traversées que l'on est surtout à portée de se

convaincre du parti qu'ils savent tirer, pour eux-mêmes, des moindres

choses qu'on leur abandonne comme inutiles. Qu'un morceau de mauvaise

toile à _fourrure_ leur tombe sous la main, ils s'en font une casquette

ou un chapeau. Si l'on peint le navire, ils barbouillent leur chapeau de

toile des gouttes de peinture tombées sur le pont. Qu'un pantalon leur

manque, ils retournent le pantalon d'un de leurs camarades pour tailler,

sur les coupures du modèle qu'ils décousent, les parties du vêtement

qu'ils veulent se faire. S'ils n'ont pu se procurer des aiguilles et du

fil, ils se feront une aiguille avec un clou, ou même avec du bois dur,

et du fil à coudre avec du fil à voile dédoublé. Pour peu qu'un morceau

de basane, destiné à garnir les manoeuvres dormantes, soit mis au rebut,

ils s'en emparent pour composer les semelles des souliers qu'ils

confectionnent avec de la mauvaise toile. Long-temps avant que l'on

songeât à fabriquer des capotes cirées, les matelots s'étaient fait des

casaques inperméables, en goudronnant leurs _hulots_, et en passant, sur

la toile dont ils étaient faits, deux ou trois copieuses couches de

peinture.

Le goudron devient pour eux un topique universel. Se font-ils une

coupure, aussitôt ils appliquent sur leur plaie un emplâtre de goudron.

Pour certaines maladies internes, ils ne connaissent rien de mieux

qu'une mixture de goudron. Ils prendraient du goudron en pilules, je

crois même, si on ne cherchait pas par la persuasion, et quelquefois

même par l'autorité qu'on a sur eux, à les guérir de la prédilection

qu'ils ont pour cette étrange médication.

La vie du matelot à la mer est aussi simple qu'elle est active. A huit

heures du matin il déjeûne d'un morceau de pain assaisonné d'un peu de

fromage ou de beurre, et arrosé d'un petit verre d'eau-de-vie. A midi il

dîne d'une demi-livre de viande salée. Le soir il mange une soupe aux

haricots ou aux petits pois. Un quart de vin passe par là-dessus à

chaque repas. Voilà toute sa cuisine; et pourtant encore il trouve

moyen de faire, de temps à autre, un peu de gastronomie.

Distribue-t-on du lard, par exemple; il le coupe par tranche, au lieu de

le faire bouillir dans la chaudière, avec la ration des autres. Il fait

griller ensuite, sur des charbons ardens, les précieuses lèches qu'il a

découpées avec précaution; puis il saupoudre de poivre et de biscuit

râpé la grasse _tamponne_ qu'il va manger avec délices, assis sur le

bossoir ou sur le beaupré.

Mais c'est lorsque la pêche donne à bord, qu'il faut voir les _Véry_

d'occasion mettre au jour leur science culinaire! Il n'est pas de partie

d'un requin ou d'un marsouin, quelque dure qu'elle puisse être, qui ne

soit macérée, exploitée, et livrée à l'appétit de ces mangeurs

impitoyables.

Dès qu'un poisson est pris, soit au harpon ou à la ligne, l'heureux

maraudeur qui a fait la capture, l'offre en tribut au capitaine: c'est

un droit de suzeraineté que personne ne décline à bord. Le capitaine

prend ce qui convient à sa table, et livre le reste aux gens de

l'équipage. C'est alors que les fricoteurs pullulent: l'un demande qu'on

lui avance sa ration de beurre pour cinq à six jours; l'autre, qu'on lui

prête une poêle, et qu'on lui donne un peu de vinaigre à la cambuse.

Chacun, armé de son couteau, dissèque le poisson, interroge ses

entrailles palpitantes, non pour pénétrer, en augure téméraire, les

secrets de l'avenir, mais pour chercher tout bonnement quelques muscles

charnus à manger. Après cette autopsie plus gourmande que savante, il y

a plaisir à voir l'activité avec laquelle les fricoteurs se disputent

les places sur les fourneaux de la cuisine. Un requin de 200 livres,

quelque coriace qu'il soit, quelque _urineux_ que puisse être le goût de

sa chair, trouvera encore des mangeurs plus voraces qu'il n'est dur

lui-même. Deux jours suffiront à quinze ou vingt hommes, pour qu'il soit

dévoré et qu'il passe de la poêle à frire dans les estomacs avides qui

ne font autre chose que de l'avaler et de le digérer pendant quarante à

quarante-huit heures consécutives.

Il existe chez les marins un préjugé médical qui peut-être n'est pas

nuisible à leur santé, mais qui les conduit tout au moins à faire

quelque chose de très-repoussant. Ces bonnes gens s'imaginent que le

sang tiède d'un marsouin ou d'une tortue est le plus puissant

anti-scorbutique qu'on puisse trouver. En sorte que, lorsqu'on vient de

harponner un marsouin ou de chavirer la tortue qui passe endormie le

long du bord, on voit les amateurs recueillir, dans le gobelet de

fer-blanc qui sert à tout le plat, le sang fumant du poisson qu'on vient

de tuer, et vite ils avalent d'un seul trait ce breuvage épais qui ne

ressemble pas mal à du goudron liquide que l'on aurait fait tiédir. «Ça

fait du bien à l'estomac,» disent-ils en buvant cette potion dont

l'aspect seul soulèverait l'estomac de l'homme le moins délicat. Mais

les marins ne sont pas gens à avoir mal au coeur pour si peu de chose.

Dès qu'un bâtiment marchand a quitté la terre, on s'occupe à bord de

former les deux bordées pour le quart.

Pour former ces bordées, on divise l'équipage en deux parties égales.

Chaque moitié de l'équipage, commandée par un officier et un maître,

prend le quart à son tour, pendant que l'autre moitié dort ou se repose

dans les cabanes ou les hamacs. La première bordée se nomme la bordée de

_tribord_, et, par dérivation, on désigne les marins qui la composent,

sous le nom de _Tribordais_. L'autre bordée est celle de _babord_, et

elle se compose des _Babordais_.

Une cabane ou un hamac sert à deux hommes dont l'un est _Tribordais_ et

l'autre _Babordais_. Les deux hommes auxquels ce hamac est commun sont

_matelots_ l'un de l'autre; aussi chacun d'eux appelle-t-il son camarade

_son matelot_. Les _matelots_ sont, à prendre cette expression dans son

acception la plus restreinte par rapport aux usages du bord, ce qu'à

terre, dans les casernes, sont entre eux les camarades de lit.

Presque toujours il arrive que les deux marins qui se conviennent assez

pour désirer d'être _amatelotés_ ensemble, mettent en commun tout ce qui

peut contribuer à solidariser les petites jouissances qu'ils peuvent se

procurer à bord. La provision d'eau-de-vie se partage entre eux: le

tabac qui doit servir dans la traversée est fumé ou chiqué en commun, et

il est fort rare que le partage quelquefois inégal des objets mis en

consommation pour l'usage des deux parties, fasse naître entre les deux

intéressés d'égoïstes contestations. La paix et l'union règnent presque

constamment dans ces sortes de ménages d'hommes, d'où la passion jet à

coup sûr la jalousie sont exclues par la nature même de cette alliance

toute confraternelle.

Cette camaraderie des matelots a parfois quelque chose de touchant et

de fort extraordinaire chez des hommes aussi peu accessibles aux

sentimens tendres, que le sont en général les marins.

Un capitaine français, parti de la Guadeloupe avec quelques hommes à

peine échappés à la fièvre jaune, qui venait de décimer son équipage,

eut le malheur, une fois à la mer, de voir un de ses matelots,

convalescent, retomber malade de manière à ne plus pouvoir quitter son

hamac.

Le camarade, nous pouvons maintenant nous servir de la désignation plus

généralement usitée parmi les marins, le _matelot_ du pauvre fiévreux

s'empressa de prodiguer à cet infortuné tous les soins que sa position

et son amitié lui prescrivaient de lui offrir. Le garde-malade ne

quittait le moribond que pour venir faire son quart, et la nuit il se

réveillait vingt fois pour donner à boire à son matelot: la plus tendre

femme n'aurait pas veillé avec plus de sollicitude au chevet du lit de

son époux.

Le capitaine, aux premiers symptômes de la rechute du convalescent, eut

la sage précaution d'ordonner à ses hommes de ne donner au malade que

des boissons rafraîchissantes. Sa ration d'eau-de-vie fut soigneusement

retranchée à la cambuse. Mais, malgré le régime sévère qu'avait prescrit

le capitaine, un passager, qui se connaissait un peu en médecine, crut

remarquer que le malade recevait des boissons spiritueuses propres à

augmenter l'intensité de la fièvre qui le dévorait. Les précautions les

plus rigoureuses furent prises pour que le régime diététique imposé au

malheureux fût observé dans toute son austérité. Défense expresse fut

faite à tout autre que le matelot d'Alain et le demi-médecin,

d'approcher du hamac où le malade luttait depuis trois ou quatre jours

contre la mort.

Tous les soins furent inutiles. Une nuit, pendant que Vauchel, le

camarade d'Alain, faisait son quart, on vint annoncer au capitaine que

le malade avait succombé.

On se figurerait difficilement l'impression que produisit cette nouvelle

sur Vauchel:

«Mon pauvre matelot! s'écria-t-il; voilà cinq ans que nous naviguions

ensemble et que jamais nous ne nous étions dit une parole plus haute

l'une que l'autre!... C'était bien la peine de lui faire boire ma ration

d'eau-de-vie à seule fin de lui donner de la force, pour le voir mourir

comme ça!»

Le capitaine, à ces mots, demande à Vauchel avec colère et

précipitation: «Tu lui donnais donc ta ration d'eau-de-vie, malgré la

défense que j'avais faite?

--Pardié, capitaine, c'était la faiblesse qui le tuait, et je voulais

lui rendre sa force.

--Malheureux, c'est toi qui l'as tué!

--Moi qui l'_as_ tué! quoi! c'est moi qui _as_ tué Alain, mon _matelot_!

moi qui aurais donné cinq cent millions de fois ma vie, pour le sauver

de la mort....

--Oui, misérable, c'est toi, c'est l'eau-de-vie, ou plutôt le poison

que tu lui as fait boire, qui a redoublé l'effet de son mal.

--Ah ça, monsieur, vous qui connaissez la médecine (il s'adressait au

passager qui avait vu le malade), est-ce bien vrai ce que le capitaine

me dit là? est-il possible que j'aie empoisonné mon pauvre matelot?

--C'est bien involontairement sans doute que vous lui avez fait du mal;

mais on peut croire que, sans les liqueurs spiritueuses que vous lui

avez données, il vivrait encore.»

Cette réponse sembla attérer le matelot d'Alain. Sans chercher à

s'excuser, il descendit dans le logement de l'équipage. Ceux de ses

camarades qui s'efforçaient de le consoler ne purent obtenir un seul mot

de lui, et pendant plusieurs jours toutes les prières, les injonctions

et les menaces du capitaine furent vaines pour l'engager ou le forcer à

prendre quelque nourriture.

Une fièvre cérébrale, produite par l'exaltation de sa douleur, se

déclara avec la dernière intensité chez lui. Dans les accès de son

délire, il répétait sans cesse: «Moi qui _as_ tué ce pauvre Alain! Moi

qui deux fois l'avais sauvé en me jetant à la mer après lui!... Ah bien,

oui!... Alain! Alain! dis donc, mon matelot, est-ce que c'est vrai que

c'est ce que je t'ai donné sur ma ration, qui t'a fait du mal,

matelot?... Hein? Parle donc! Tu ne dis rien! tu ne réponds pas! C'est

donc moi qui t'ai donné le coup de la mort!... Ah! mon Dieu, que je suis

malheureux!...»

Le matelot d'Alain expira peu de jours après avoir reçu les reproches de

son capitaine sur l'imprudence de sa conduite.

L'homme se résigne facilement à supporter et à subir l'empire des choses

que sa volonté et ses efforts ne sauraient changer. L'idée de s'irriter

contre les obstacles irrésistibles ne lui vient même pas dans les momens

où il pourrait cependant, avec le plus d'apparence de raison, accuser

d'injustice le malheur qui le poursuit ou la destinée qui l'accable.

C'est ainsi, par exemple, que tel matelot qui s'emporte contre le chef

qui le maltraite sans motifs, ne laissera échapper aucun signe de

mécontentement parce qu'il plaît à la Providence de lui faire éprouver

un temps horrible pendant des mois entiers. Que la tempête le tourmente

nuit et jour, que les accidens qui se multiplient à bord durant le

mauvais temps le forcent à monter deux ou trois fois par heure dans la

mâture, au péril de sa vie, vous ne l'entendrez presque jamais jurer

contre la mer qui grossit ou contre le vent qui continue à souffler. Il

prend tout ce qui lui vient de là-haut avec résignation. Mais qu'après

avoir passé une heure à la barre d'un navire difficile à gouverner, il

revienne causer devant avec ses camarades, vous l'entendrez crier contre

la _chienne de barque_ qui est trop _ardente_ ou trop molle. On croirait

que les imperfections seules qui tiennent, dans les choses, à l'erreur

ou à l'ignorance des hommes, ont le privilége d'exciter sa colère et de

provoquer ses reproches. Ce n'est qu'à ce qui est _irréformable_ ou

irrésistible qu'il se soumet sans murmurer.

Les marins, à qui certes le don de la poésie n'est que très-rarement

départi, et chez qui les habitudes du métier ne contribuent guère à

développer l'imagination, sont portés cependant à animer tous les objets

qui se meuvent autour d'eux; ils donnent de la vie à presque tout ce qui

a du mouvement. Un navire, à leurs yeux, a une physionomie, une volonté,

et presque des passions. Ils vous disent, en parlant du dernier bâtiment

sur lequel ils ont navigué: «Jamais je n'ai vu de brick aussi capricieux

que ce coquin-là! aussitôt qu'on ne veille pas à gouverner, il revient

dans le vent comme un gredin! C'est trop _volage_ et trop _sensible_ au

coup de barre. Mais ça vous a un air guerrier, par exemple! et puis il

n'y a pas de _boulinier_ comme ça!»

Quand un navire est rencontré à la mer, ils le personnifient en quelque

sorte: «Voyez-vous, disent-ils, comme il éternue en plongeant son avant

dans la lame!... Ah! voilà qu'il masque son grand hunier pour nous

parler!... Il n'est pas vif pourtant à la manoeuvre; c'est dommage, car

il est bien _espalmé_ et bien faraud, ce coquin-là!»

Rarement, malgré cette tendance à tout individualiser, il leur arrive

cependant de personnifier la mer, malgré la constante mobilité qu'ils

observent en elle, et l'influence qu'elle exerce sur tout ce qui les

entoure. Ils disent bien que la mer est _mâle_ quand elle grossit, que

la lame grimpe à bord comme un chat, que la houle est sourde; mais ils

ne prêtent pas à cet élément une âme, une volonté, des passions et des

caprices, enfin, comme ils le font quelquefois en parlant d'un navire.

Les funérailles du marin sont aussi modestes que sa vie a été obscure et

que ses moeurs ont été simples. Dès qu'un homme meurt à la mer, soit de

maladie ou par l'effet d'un de ces accidens qui n'arrivent que trop

fréquemment à bord, le capitaine, qui a recueilli, quand la mort le lui

a permis, les dernières volontés du malheureux, ordonne au voilier du

navire, ou au matelot du défunt, de faire _son sac_; on sait ce que cela

veut dire, et alors l'ensevelisseur se met à coudre le cadavre dans un

morceau de serpillière ou de toile à voile usée. Quelquefois on se sert

du hamac du trépassé pour en faire son linceul, ou d'un pavillon, si

c'est un officier. Aussitôt que cette opération est terminée, on monte

sur le pont le corps ainsi emballé. Une longue planche, qui est

ordinairement celle du _cook_, est placée sur le plabord de dessous le

vent, et deux hommes s'avancent pour la soutenir. C'est sur cette voie

glissante qu'on va lancer le pauvre diable dans l'éternité, comme disent

les Anglais. Si l'on a des boulets à bord, on en fourre un ou deux dans

l'emballage du mort: c'est du luxe. Quand les boulets manquent, on les

remplace par du lest, des cailloux ou du sable. Le moment fatal arrive:

chacun se découvre et s'arrête. Si quelqu'un parmi l'équipage sait une

prière, il la récite: on l'écoute avec recueillement, et, au signal

donné par le capitaine ou l'un des officiers, le corps est lancé

par-dessus le bord: il tombe, coule, disparaît. On jette les yeux sur

les flots qui l'emportent derrière le navire, qui continue paisiblement

sa route, et bientôt le souvenir du malheureux que la mer vient

d'engloutir, s'efface comme la trace que laisse après lui le bâtiment

sur la surface de l'onde immense.

LE ROI-MATELOT[A].

[A] On trouvera peut-être ce conte d'assez mauvais goût, et je

conviendrai sans peine moi-même qu'il est bien loin de donner aux

lecteurs une idée favorable de la littérature de bord; mais l'intention

qui m'a guidé en publiant ces esquisses, c'est celle d'offrir aux gens

du monde la peinture, aussi exacte que possible, des moeurs des marins,

et, sous ce dernier rapport, on ne peut nier que les contes dont

s'amusent les hommes de mer ne portent l'empreinte la plus fidèle de

leur caractère et des idées qu'ils se sont formées sur la plupart des

choses qui occupent à terre une société à laquelle ils sont pour ainsi

dire étrangers. _Le Roi-Matelot_ n'est pas une oeuvre d'imagination,

tant s'en faut: c'est, si l'on peut se permettre cette expression, le

croquis d'un site, la copie d'un bizarre paysage, prise dans une contrée

aride, inconnue. On rapporte souvent des pays de découvertes des choses

plus étranges que belles. La science et l'étude seules y trouvent leur

compte, et c'est déjà beaucoup.

A bord d'une frégate mouillée paisiblement en rade des Basques, près de

Rochefort, la plus grande partie de l'équipage se trouvait couchée dans

les files de hamacs qui s'étendaient dans la batterie, depuis la

chambre du commandant jusque sur l'avant. Quelques hommes de quart

veillaient seuls sur le pont, et faisaient retentir, sous leurs pas

cadencés, en se promenant les uns derrière les autres, les larges

passavans du navire. Le temps était beau; la mer coulait pour ainsi dire

avec harmonie le long du bord, et ce retentissement des pas des hommes

de quart, ce murmure léger des flots et du vent, et ce bruit des

conversations qui s'établissaient entre les hommes couchés dans la

batterie, donnaient à l'ensemble de cette scène, un calme pour ainsi

dire mélodieux.

Un des canonnière d'artillerie, couché non loin du fanal qui éclairait,

dans la batterie, la porte de la chambre du commandant, fit entendre de

sa grosse voix un _cric_ dont le son se prolongea jusque sur le pont de

la frégate, et de l'avant à l'arrière de la batterie. Les hommes étendus

dans leurs hamacs s'empressèrent de s'écrier _crac_ pour répondre au

_cric_ du canonnier. C'était le signal, le mot d'avertissement qui

indiquait que l'artilleur, un des plus fameux narrateurs de l'équipage,

allait conter un conte. Les matelots de quart, qui, sans être aperçus de

l'officier qui se promenait derrière, pouvaient prêter l'oreille au

récit du conteur, s'empressèrent de se glisser au bas des escaliers de

l'arrière et de l'avant. La sentinelle qui, le sabre à la main, se

promenait devant le fanal de l'arrière de la batterie, s'arrêta comme

séduite par le charme. Chacun écouta en silence, et le conteur commença

en ces termes:

=LE ROI-MATELOT=.

_Cric! crac!_ boutons de guêtres, cire à giberne, la terre de pipe et la

sueur des pieds pour le pousse-caillou (le soldat); suif au chapeau,

l'épissoir à la main, le goudron au derrière et la chique à la bouche:

c'est la _rocambole_ du matelot. Attention: bosse-de-bout, pommes de

racage, bout-de-drisse en queue de rat, soupe sans pain, bouillon sans

viande, v'là la ration de l'équipage. Bon navire qui sonne la cloche

pour dîner; il aura mon sac. Ceci, mes amis, n'est pas un conte: c'est

une histoire qui n'en vaut pas mieux; tant pis pour ceux qui dorment, et

que ceux qui veillent se mouchent sans mouchoir pour ne pas couper le

fil du discours et ne pas me faire faire une _épissure_ au milieu de la

conversation. _Cric_! encore une fois, _cric_!

Tous les auditeurs s'écrièrent encore une fois _crac_!

Un tonnerre dans ton lit, une jeune fille dans mon hamac!

Je dois, d'abord un, vous prévenir que tous les contes commencent la

même chose et finissent de même, et que je vais commencer le mien.

Il était autrefois un navire: à bord de ce navire il y avait un

équipage. Le capitaine voyait à sept lieues dans la brume sans

longue-vue; mais comme il se rendait on ne sait pas où, dans des parages

de perdition, il jeta sa barque sur des cailloux qu'il n'avait pas

aperçus sur sa carte, à douze pieds sous l'eau. «Sauve qui peut,

malheureux qui se noie! s'écria-t-il dans son porte-voix d'embêtement,

aussitôt qu'il sentit que son pont allait lui manquer sous les

pieds.--Attrape à nous sauver corps et biens ou corps sans biens,» dit

l'équipage en se jetant à la mer. Des canards se seraient sauvés, la

queue en trompette, s'ils n'avaient pas été accommodés aux petits pois;

mais les matelots, qui ne savaient pas nager aussi bien que des canards,

burent, en faisant des façons et des grimaces, un coup de longueur à la

grande tasse. Un seul homme finalement se sauva de tout l'équipage. Ce

particulier, qui avait nom _Pique-à-Terre_, se _déhala_ sur une île

déserte où il y avait des habitans; mais quels habitans, mes amis!

c'étaient des gaillards ni grands, ni gros, ni gras, ni maigres, mais

entrelardés, comme on dit: la peau basanée, tirant sur le cuivre de

casserole, le nez en forme de poire tapée, et la bouche retroussée en

manière de garniture d'écubier: de vrais nègres rouges enfin.

Aussitôt qu'ils virent _Pique-à-Terre_ à la côte, ils allèrent le

chercher en dansant _chica_ et en battant des entrechats à la sauvage.

Comme ce jour-là précisément ils avaient un roi à choisir, et qu'il leur

fallait une forte pièce pour la fête, ils dirent dans leur baragouin:

«Voilà un chrétien qui fera joliment notre affaire.» _Pique-à-Terre_

avait la côte grasse et la mine joufflue, pour son malheur.

On mit donc notre pauvre matelot dans la soute aux provisions à bouche,

en attendant l'heure de le passer à la broche. Comme le bois ne manquait

pas dans l'île, il était bien sûr de sa cuisson.

Mais bientôt un des chefs de cette escouade d'avaleurs de chair

chrétienne s'avisa de le regarder de près et de lui passer le doigt sur

le nez, en jetant un cri à casser les vitres des maisons, s'il y avait

eu des vitres dans cette île déserte; aussitôt plus de trois mille cinq

cents nègres, négrillons et négrailles lui passent le doigt sur le nez

en défilant la parade devant lui, et en criant comme le premier de ces

individus.

Le chef dit alors à tous ses camarades: «Il est blanc et nous sommes

rouge foncé; il a un nez long et creux (car _Pique-à-Terre_, par

bonheur, avait un piffe[B]), et nous autres nous en avons un si petit

que ce n'est pas la peine d'en parler. Si nous le nommions roi, mes

amis, puisqu'il nous en manque un, ça éviterait les disputes.»

Tous les individus présens à l'appel se mirent à crier: «Roi pour roi,

autant vaut-il celui-là, qui nous est tombé du ciel, qu'un autre.» Car

il est bon de vous dire que le navire de _Pique-à-Terre_ s'était perdu

net, et qu'il n'avait pas laissé plus de débris sur l'eau que de beurre

sur la main.

«Oui, faisons-le roi! faisons-le roi! que se dit tout le monde; il sera

plus facile à reconnaître dans la foule, à sa couleur et à son nez.»

Au lieu donc d'être mangé, voilà _Pique-à-Terre_ qui est fait roi parce

qu'il avait un nez de longueur.

_Cric_!

[B] Un long nez.

_Crac_! répondent tous les auditeurs de la batterie au conteur, qui

continue:

Ceci est seulement pour voir si vous ne dormez pas, et pour vous faire

savoir que les nez de longueur ne sont pas de trop, quand on se perd sur

l'Ile-sans-Nom dont je vous parle dans le moment actuel.

Je disais donc que _Pique-à-Terre_ fut nommé monarque de cette île, sans

savoir la langue du pays.

Le Roi-Matelot avait bien gouverné, à son tour, et quand il était de

barre, les navires où il avait été embarqué; mais une île, entendez-vous

bien, ne se gouverne pas à la roue ou à la barre-franche, comme un brick

ou un trois-mâts.

«Comment, se disait-il à lui-même, vais-je faire pour commander à toute

cette sale espèce qui n'entend pas plus le français que les chiens la

musique? S'ils veulent bien se laisser battre, je pourrai peut-être me

faire entendre; mais s'ils se mettent dans leurs vilaines têtes de me

manger, cuit ou cru, au gros sel ou à la sauce noire, ma royauté sera

bientôt finie. Essayons un peu cependant le gouvernement de la trique.»

Ce qui fut dit fut fait. Le Roi-Matelot attrape une bille d'acajou, car

partout il y avait de l'acajou dans l'île, et le voilà, pour essayer son

sceptre, qui se met à bûcher les plus bêtes de sa cour. Les autres se

mettent à rire et à danser autour du roi. «Bon, fit _Pique-à-Terre_,

j'ai trouvé du premier coup la finesse de ma royauté: c'est de frapper

dur et de faire jouer la bille.»

Il prit bientôt au roi l'envie de se marier avec toutes les femmes de

son île, et la bûche d'acajou fit encore son jeu, parce que les hommes

de ces femmes faisaient la grimace, et une vilaine grimace même, à ce

qu'on dit.

«Ce n'est pas encore tout, pensa le roi, que d'avoir à moi les femmes de

tout le monde, je veux avoir une garde impériale.» Il prit tous les

plus grands, et il se fit un état-major de mangeurs de bananes.

Comme il ne manquait pas de charpentiers dans l'île, pour faire des

flèches à ces sauvages, il voulut aussi mettre l'État sur un bon pied;

car en tout, mes amis, il faut de la discipline, et le navire gouverne

mal quand le second veut commander au capitaine.

A force de le haler, dit l'autre, le filain s'allonge. _Pique-à-Terre_,

au bout de six mois, plus ou moins, commença à parler la langue du pays.

Une fois qu'il put commander en bon français de l'endroit, à ses sujets,

qui n'étaient pas plus malins que l'ordonnance de la marine ne le porte,

il leur dit ces paroles en forme de décret:

ARTICLE PREMIER.

Il faudra qu'avant la fin de la semaine prochaine on me fasse une

grand'hune sur l'arbre le plus haut de mon royaume.

ARTICLE DEUX.

Cette grand'hune sera mon trône, et gare à ceux qui passeront dessous!

ARTICLE TROIS.

Tous mes sujets mangeront dans des gamelles, et boiront ce qu'ils

pourront, dans des bidons de sept.

ARTICLE QUATRE.

Cinq cents hommes feront le quart chaque nuit au pied du grand mât où

sera Ma Majesté, pour empêcher de faire du bruit quand je dormirai, et

quand je m'éveillerai je ne serai pas de bonne humeur.

ARTICLE CINQ.

Tout ce qui est à vous sera à moi, et tout ce qui m'appartiendra ne sera

à personne.

ARTICLE SIX.

Quand je rirai, tout le monde sera content; si je deviens borgne, il me

restera encore un oeil: ainsi, veille au grain!

ARTICLE SEPT.

Comme commandant de mon royaume, je choisirai pour seconds, officiers,

maîtres et contre-maîtres, ceux qui plairont à Ma Majesté, et quand il

me plaira de les renvoyer sans congé, ce sera signe qu'ils ne plairont

plus à Ma susdite Majesté.

ARTICLE HUIT.

Je serai le maître tant que je vivrai, et quand j'irai faire la

révérence au Père éternel, en vous faisant ma dernière grimace, vous

pourrez vous battre, pour me remplacer, tant qu'il vous plaira; car

telle est ma volonté.

_Signé_ LE ROI-MATELOT.

Pour copie conforme:

Mot _tout seul_.

Après tout cela, le roi nomma ses ministres: c'étaient tous de grands

gaillards qui, avec une garcette de bon filain en écorce d'arbre, vous

faisaient marcher droit les sujets de Sa Majesté.

Mais comme les sujets de l'Ile-va-t'en-Chercher-son-Nom n'étaient que de

fichus paresseux qui se reposaient la nuit après avoir dormi tout le

jour, le roi inventa une mécanique pour les faire travailler dur:

«L'oisiveté, qu'il leur dit, est la mère de tous les vices, et je vais

vous relever du péché de paresse, à ma manière.»

Sa manière était solide, au Roi-Matelot, et je vais vous conter comment

le malin s'y prit pour donner de l'ouvrage à tout son équipage.

Il commença d'abord par faire mettre en travers, sur chaque arbre haut

de cinquante pieds, un autre arbre, hissé en croix, si vous aimez mieux,

et puis après il envoya en haut, des hommes pour gréer des suspentes et

des balancines sur ces grands coquins d'arbres, comme sur la grande

vergue d'un navire, sans comparaison. Quand cet ouvrage-là fut fini, il

dit à tout son monde: «Hale dessus maintenant; brasse babord derrière et

tribord devant.» C'était une vraie farce de voir dix mille hommes haler

toute la journée sur les vergues de la forêt. Le roi, monté sur son

trône, c'est-à-dire dans sa hune, commandait la manoeuvre avec un

porte-voix de bois, et tous ceux qui ne halaient pas bien sur le bout de

corde qu'on leur mettait dans la main, recevaient une _doudouille_ (une

volée) un peu ronflante, des ministres, qui n'étaient, une supposition,

que les quartiers-maîtres du Prince-au-Long-Nez, car c'était le nom

qu'on lui avait donné dans son royaume, à cette espèce de matelot

parvenu.

Une fois, je me suis laissé dire qu'il y avait eu son premier ministre

qui s'était avisé de l'appeler l'_empereur Nasica_, par rapport à son

nez.

Un espion du prince, car il avait aussi des espions de tous les bords,

vint lui _récapituler_ cette parole dans le sifflet de l'oreille.

«Oui, répondit le roi, qui ce jour-là s'était levé de mauvais poil; oui,

je suis _Nasica premier_, empereur des Va-nu-Pieds; mais toi, mon

premier ministre, tu seras pendu,»

Effectivement le premier ministre, dix minutes après le rapport de

l'espion, fut hissé par le cou au bout de la grande vergue du mât royal.

Toutefois et quantes il n'était pas content de ses autorités, il leur

faisait brasser une vergue pendant vingt-quatre heures de quart. Tout

cambusier qui, en distribuant la ration à son escouade, s'avisait de

rogner la portion du pauvre b...., était bien sûr d'être amarré sur le

_tenon_ (sur le sommet) d'un arbre gréé en bas-mât, et de recevoir en

descendant une ration de coups de bout de corde qui n'était pas piquée

des hannetons.

C'était tout de même un bon roi que l'empereur Nasica Ier; il bûchait

tout son monde; mais il était juste, et la justice fait _toujours aimer

ses chefs_.

Je ne vous ai pas dit qu'une fois, en montant sur son trône, qui était

plus haut que la girouette du grand-mât de la frégate, il aperçut au

large une façon de terre toute ronde. Le temps était beau et _voyant_ ce

jour-là. «Bon, dit-il, c'est une île que je viens de voir; elle me reste

dans le nord-ouest-quart-de-ouest, distance de dix lieues, et en

gouvernant dessus, je finirai par l'avoir.»

Mais jusqu'à ce moment-là on n'avait pas pensé, dans l'île, à faire des

pirogues.

«Attrape tout de suite, dit le prince, à faire comme moi; qui m'aime me

suive!» Tout le monde le suivit, parce que les coups de garcette étaient

là pour un coup ou deux.

La première chose que fit le prince, ce fut d'abattre des arbres sur le

bord de la mer, et de travailler à poser la quille d'un bateau. Le

_gouin_ (le marin) n'était pas charpentier de son état, mais il avait de

l'idée, le coquin! et il avait vu des _pratiques_ travailler des

embarcations. En moins de quatre jours, tout en chantant _la

Mère-Gaudichon_, il monta une pirogue clouée et chevillée en bois, mais

pas trop mal solide pourtant.

«A présent, dit-il à tous ceux qui le regardaient, vous voyez comment je

m'y suis pris. Le premier des chefs d'escouade qui n'en aura pas fait

autant que moi dans une semaine, aura sur le dos pendant quinze jours.»

La semaine n'était pas finie, qu'il y avait plus de deux cents pirogues

de faites tant bien que mal.

Voilà comme quoi, mes amis, un prince qui veut avoir une marine doit s'y

prendre pour ne pas laisser l'Anglais régner seul sur la mer. Le malheur

de la France, c'est de n'avoir jamais eu un roi-matelot.... Hum! je n'en

dirai pas plus long là-dessus, parce que tous ceux qui m'entendent ici

ont deux oreilles et une demi-paire de langue. Assez causé[C].

[C] Il est bon de remarquer, pour comprendre cette allusion, que le

conteur parlait alors sous la Restauration, et que la Restauration avait

des espions partout.

L'empereur Nasica Ier n'eut pas plutôt ses deux cents pirogues à la

mer, qu'il fit mettre un pavillon sur sa flotte. Vous dire quel était

son pavillon, c'est ce que je ne vous dirai pas, parce qu'on ne me l'a

pas appris; mais tout ce que je puis vous assurer, c'est que son

pavillon n'était pas un pavillon blanc, comme celui qu'on hisse tous les

matins à bord de nos navires dans le moment actuel.... Hum! hum! Je

m'entends, si vous ne m'entendez pas. _Sufficit_. Je suis un peu

enrhumé.

Où donc est-ce que j'en étais de mon histoire?

--Au lançage des pirogues, canonnier.

--Ah! c'est vrai: m'y revoilà!

Donc les deux cents pirogues étaient bien lancées, comme je vous l'ai

conté; mais les équipages ne savaient pas ramer ensemble et de long.

L'empereur prit lui-même un aviron, et il montra à ses gens comment il

fallait manier une plume de dix pieds pour faire _sailler_ une

embarcation de l'avant.

Contes de bord · 第 1 / 13 段