ils m'ont vu avec étonnement lié sur son dos avec des courroies
ensanglantées: ils s'arrêtent tout-à-coup,--ils tressaillent,--ils
repoussent l'air de leurs naseaux;--galopent un instant çà et là,
s'approchent, s'éloignent, et tournent élancés autour de nous.
Tout-à-coup, conduits par un puissant cheval noir qui semblait le
chef de la troupe, et dont la peau velue ne portait aucune tache de
blancheur, ils s'éloignent en bondissant, et se précipitent vers
la forêt, redoutant, par instinct, la vue d'un homme.--Ils
m'abandonnèrent à mon désespoir, attaché à un cadavre engourdi,
glacé, dont les membres roidis et étendus sous moi ne sentaient
plus ce poids inaccoutumé dont je ne pouvais pas même maintenant le
délivrer.--Nous étions là étendus, le mourant sur le mort! Je
ne pensais guère qu'un autre soleil me verrait, moi désormais sans
espérance, sans appui qu'un cadavre pour reposer ma tête!
«Je restai là attaché depuis le matin jusqu'au crépuscule du soir;
supportant péniblement la lenteur accablante des heures, avec tout
juste assez de vie pour voir le dernier de mes soleils se coucher à
mes regards dans cette certitude désespérée de l'ame qui nous donne
à la fin cette résignation du malheur contre la plus terrible et
la dernière des craintes que nous présentent nos longues années
évanouies, et qui nous la font regarder, quoique inévitable, comme
un bienfait, pas plus pénible, pour nous être accordé plus tôt;
cependant ce bienfait est craint et repoussé avec autant de soin que
si c'était un piége que la prudence pût faire éviter. Parfois
nous le désirons et l'implorons; quelquefois nous le cherchons à la
pointe de notre épée; et cependant la mort n'en est pas moins une
triste et hideuse fin à d'intolérables douleurs; elle n'est jamais
la bienvenue, sous quelques formes qu'elle nous apparaisse.
«Il est étrange de dire que les enfans du plaisir, ceux qui ont
joui outre mesure des voluptés, de la bonne chère, du vin et des
richesses, sont ceux qui meurent avec le plus de calme, et avec moins
de regret souvent que ceux qui n'ont eu que la misère pour héritage.
Celui qui a connu tout ce qu'il y avait de beau et de nouveau dans la
vie n'a plus rien à espérer, ni à regretter; et, excepté l'avenir
(qui n'est pas envisagé par les hommes selon qu'ils sont bons ou
méchans, mais selon que leurs nerfs sont plus ou moins irritables),
ils n'ont rien à redouter: Le malheureux espère encore que ses
maux finiront, et la mort, qu'il devrait regarder comme son amie,
lui apparaît comme venant lui dérober les fruits du nouveau paradis
qu'il avait sur la terre. Le lendemain allait le combler de tous les
biens, il eût récompensé ses souffrances, et l'eût relevé de sa
chute; le lendemain eût été le premier de ses jours où il n'eût
plus soupiré ou maudit; mais de brillantes, de longues, de favorables
années lui apparaissaient déjà à travers ses larmes: compensation
de tant d'heures pénibles! le lendemain lui eût donné le pouvoir de
gouverner, de briller, de frapper ou de sauver ses ennemis,--et cette
prochaine aurore ne doit éclairer que sa tombe!
18. «Le soleil se couchait.--J'étais encore attaché au froid
cadavre du cheval; je pensai que nous devions mêler ensemble nos
restes poudreux: mes yeux obscurcis avaient besoin de la mort, je
n'avais aucun espoir de délivrance; j'élevai mon dernier regard
vers le ciel, et entre le soleil et moi je vis passer un corbeau aux
aguets, qui pouvait à peine attendre que ses deux proies fussent
mortes pour commencer à les dévorer. Il volait, se perchait, volait
de nouveau, et chaque fois qu'il se déplaçait, il s'approchait
plus près de nous. Je vis ses ailes battre à travers la lueur du
crépuscule, et il s'approcha une fois si près de moi que j'aurais pu
le frapper si j'en avais eu la force. Mais le faible mouvement de ma
main, le léger remuement du sable et les soupirs mourans, à peine
semblables à une voix, qui sortirent de ma poitrine, suffirent pour
lui faire prendre son vol loin de nous.--
«Je n'en sais pas davantage:--mon dernier rêve est quelque chose
d'une aimable étoile qui fixa de loin mes yeux appesantis, et vint à
moi entourée de ses rayons voltigeans; c'est aussi quelque chose de
froid, de lourd, de confus, de semblable aux mouvemens d'un nageur,
d'une sensation obscure du retour de mes sens, et ensuite de leur
nouvel anéantissement dans le calme de la mort, et puis une faible
respiration, un léger tressaillement, une courte suspension de
tout sentiment, une sensation de glace passant sur mon cœur, et des
étincelles traversant mon cerveau,--une crispation des membres, un
frémissement de souffrance, un soupir, et rien de plus.
19. «Je me réveillai.--Où étais-je?--Est-ce bien un visage humain
qui me regarde? est-ce un toit qui me couvre? est-ce sur un lit que
mes membres reposent? est-ce bien dans une chambre que je suis? est-ce
bien un œil mortel qui veille sur moi avec tant de bienveillance? Je
refermai les miens de nouveau, doutant que mes premières angoisses
fussent passées et que cette apparition ne fût pas un songe. Une
jeune fille, aux longs cheveux, et à la taille svelte, me veillait
appuyée contre le mur de la chaumière. Je fus frappé du vif éclat
de son regard au premier retour de ma pensée, car ses yeux noirs,
sauvages et pleins de vivacité se fixaient sans cesse sur moi
avec une expression de prière et de compassion. Je ne cessai de la
contempler que lorsque je fus persuadé qu'elle n'était point une
vision,--mais que je vivais et que je n'avais pas été laissé pour
servir de pâture aux vautours. Et quand la jeune Cosaque me vit
soulever enfin mes paupières appesanties, elle sourit.--J'essayai
de parler,--mais ce fut vainement. Elle s'approcha de moi, et me
fit signe du doigt et des lèvres que je ne devais pas m'efforcer de
rompre le silence jusqu'à ce que j'eusse recouvré assez de force
pour pouvoir articuler des paroles. Alors elle posa sa main dans la
mienne, souleva le coussin qui supportait ma tête, s'éloigna sur
la pointe des pieds, ouvrit doucement la porte, et murmura quelques
paroles à voix basse.--Jamais voix ne fut si douce! le mouvement
même de ses pieds était harmonieux! Mais ceux qu'elle avait appelés
n'étaient pas encore réveillés: elle sortit tout-à-fait de ma
chambre; mais, avant de me quitter, elle me jeta un autre regard, elle
me fit un autre signe pour me dire que je n'avais rien à craindre;
que tout, près de moi, était à mes ordres, et qu'elle ne serait pas
long-tems sans revenir.--Pendant qu'elle fut absente, je fus affligé
de me trouver seul.
20. «Elle revint avec sa mère et son père.--Qu'ai-je besoin de vous
en dire davantage?--Je ne veux point vous fatiguer par le long récit
de ce qui m'est arrivé depuis que je devins l'hôte des Cosaques.
Ils m'avaient trouvé sans connaissance sur la plaine,--ils m'avaient
rapporté à la hutte prochaine,--ils m'avaient rappelé à la
vie,--moi,--qui devais un jour régner sur eux! Ainsi le vieil
insensé qui s'efforça d'assouvir sa rage en raffinant sur mon
supplice, m'envoya dans le désert, lié, nu, sanglant, seul, pour
passer de là sur un trône.--Quel mortel peut deviner sa propre
destinée?--Qu'aucun de nous ne se décourage; qu'aucun de nous ne
désespère! Demain le Borysthène pourra voir nos coursiers paître
en sûreté sur sa rive ottomane;--et jamais je n'aurai donné un
salut de si bon cœur à un fleuve que lorsque nous serons retranchés
derrière ses flots. Camarades, bonne nuit!»--
L'hetman s'étendit à l'abri du vieux chêne, sur le lit de feuillage
qu'il s'était préparé d'avance, lit ni dur ni nouveau pour lui,
qui prenait son repos partout où l'heure du sommeil venait à
le surprendre; que lui importait le lieu?--ses yeux se fermaient
aussitôt dans le sommeil.
Si vous vous étonnez que Charles ait oublié de le remercier de son
histoire, _lui_ ne s'en étonna pas:--il y avait déjà bien une heure
que le roi dormait.
LE PRISONNIER
DE CHILLON.
SONNET SUR CHILLON.
Éternel génie de l'ame sur laquelle les chaînes n'ont point
d'empire! Liberté! C'est dans les donjons que brille le plus ta
lumière, parce que c'est dans le cœur que tu fais ta demeure, dans
le cœur que ton amour seul peut enchaîner; et lorsque tes enfans
sont jetés dans les fers, au milieu de l'enceinte ténébreuse de
l'humide cachot, leur patrie triomphe par leur martyre et la gloire de
l'indépendance trouve des ailes dans tous les vents. Ô Chillon!
ta prison est un lieu saint, et son triste pavé un autel,--car il a
été foulé par Bonnivard[1], et chacun de ses pas y a laissé une
trace comme si ton froid pavé eût été sensible à leur empreinte!
Qu'aucune de ces traces ne s'efface! car elles en appellent à Dieu de
la tyrannie de l'homme!
LE PRISONNIER
DE CHILLON.
1. Mes cheveux sont gris, mais ce n'est point l'effet des années; ils
n'ont pas blanchi dans une seule nuit, comme ceux de quelques hommes,
frappés par de soudaines terreurs[2]; mes membres sont courbés, non
par le travail, mais rouillés et engourdis par un vil repos, car ils
ont été la proie d'un cachot, et j'ai eu le sort de ceux à qui la
terre et l'air sont refusés--comme un fruit défendu. Mais c'est pour
la foi de mon père que j'ai subi les fers et courtisé la mort. Ce
père reçut le martyre sur un chevalet, parce qu'il ne voulut pas
abandonner ses croyances; ses enfans et ses parens, par la même
cause, ont trouvé leur demeure dans l'obscurité de la mort. Nous
étions sept; maintenant nous ne sommes plus qu'un: six étaient
jeunes, et le septième était avancé en âge; ils sont morts comme
ils avaient vécu, fiers de la furieuse persécution dont ils étaient
l'objet: l'un expira dans le feu, et deux sur le champ de bataille;
leur croyance a été scellée avec leur sang; mourant, comme leur
père était mort, pour le Dieu que reniaient leurs ennemis. Trois
furent jetés dans un cachot; de ces trois je suis le seul et dernier
débris.
2. Il y a sept piliers de forme gothique dans les vieux et profonds
cachots de Chillon; il y a sept colonnes épaisses et grisâtres, à
peine éclairées par un rayon lourd et emprisonné du jour, par un
rayon qui s'est égaré de sa route, et qui est venu tomber à travers
les crevasses et les ouvertures de cette voûte épaisse, rampant sur
le pavé humide comme la flamme météorique d'un marais. Il y a un
anneau à chaque pilier, et à chaque anneau il y a une chaîne; cette
chaîne est un fer qui ronge, qui dévore; car ses empreintes sont
restées sur mes membres, comme des morsures qui ne s'effaceront pas
avant que j'en aie fini avec ce nouveau jour, trop pénible pour mes
yeux qui n'ont pas vu se lever le soleil depuis tant d'années,--je ne
puis compter leur nombre; je l'oubliai le jour où mon dernier frère
s'affaissa, et mourut en me laissant vivant à ses côtés.
3. Nous fûmes enchaînés chacun à une colonne de pierre; nous
étions trois,--cependant chacun de nous était seul; nous ne pouvions
nous mouvoir pour faire un seul pas, ou pour nous voir l'un l'autre.
Une pâle et livide lumière nous rendait étrangers à nos regards.
Ainsi nous étions réunis,--quoique séparés, les fers aux mains;
mais l'angoisse dans le cœur. C'était pour nous une consolation dans
la privation des purs élémens de la terre, d'entendre les paroles
l'un de l'autre, et les encouragemens que nous nous adressions,
soit par quelque nouvelle espérance, soit en récitant une vieille
légende, ou en murmurant un chant héroïque; mais ces choses
n'eurent bientôt pour nous plus d'attraits! Nos voix prirent un
accent sinistre, comme un écho des sombres voûtes des cachots, un
son aigre,--non plein et libre comme il était auparavant: c'était
peut-être une illusion,--mais, pour moi, ces sons de voix ne
semblaient plus être les nôtres.
4. J'étais le plus âgé des trois; et soutenir et consoler mes
frères était un devoir pour moi:--je fis tout ce que je pus;--et
chacun de nous en agissait de même. Le plus jeune, que mon père
chérissait le plus, parce qu'il avait les traits de notre mère,
avec des yeux bleus comme le ciel, attristait fortement mon ame. Et
vraiment ne devait-elle pas être affligée de voir un si jeune homme
dans une telle prison[A]? car il était beau comme le jour (quand le
jour était beau pour moi, ainsi que pour les jeunes aigles, libres
sous les cieux), comme un des jours polaires, enfans du soleil, parés
de neiges, qui ne voient son coucher qu'après la lumière d'un été,
d'un long été sans sommeil. Ce jeune homme était aussi brillant et
aussi pur; et dans sa gaîté d'esprit naturelle, il n'avait de larmes
que pour les peines des autres; alors elles coulaient de ses yeux
comme les torrens des montagnes, à moins qu'il ne pût soulager les
maux qu'il souffrait de voir ici bas.
[Note A: _To see such bird in such a nest_.]
5. L'autre avait une ame aussi pure, mais il était né pour combattre
avec son espèce. Fortement constitué et d'une trempe à faire la
guerre au monde entier, il eût succombé avec joie au premier rang
d'une armée en bataille;--mais il n'était point formé pour
languir dans les fers. Son esprit indigné se flétrissait à leur
retentissement. Je vis son courage décliner en silence, et peut-être
le mien déclinait aussi insensiblement; cependant je m'efforçai de
ranimer ces restes d'une famille si chère. Il était un chasseur des
montagnes, et il avait souvent poursuivi le loup et le daim. Ce cachot
était pour lui un gouffre; et ses pieds enchaînés, la suprême
torture.
6. Le lac Léman baigne les murs de Chillon. Ses vagues épaisses y
sont profondes de mille pieds; c'est ce qu'a fait connaître la sonde
jetée du haut des blanches murailles de Chillon[3], autour desquelles
les vagues viennent se briser. Les murailles et les flots y forment
une double prison,--et comme un tombeau vivant. Au-dessous du niveau
de la surface du lac est creusé le cachot où nous étions détenus.
Nous entendions nuit et jour le bruissement de ses vagues qui venaient
frapper au-dessus de nos têtes. Et quand les vents d'hiver étaient
soulevés et se jouaient avec délices dans l'immensité libre des
cieux, j'ai senti l'écume des vagues qui se brisait à travers les
barreaux. Alors le rocher paraissait ébranlé de leur choc; mais je
sentais sans frayeur cet ébranlement, parce que j'aurais souri de
voir la mort venant me délivrer de mes chaînes.
7. J'ai dit que mon frère puîné languissait; j'ai dit que son grand
cœur était abattu. Il se dégoûta de cette vie de ténèbres et
refusa sa nourriture, non pas à cause qu'elle était grossière,
car nous étions accoutumés à la vie des chasseurs, et cela nous
inquiétait peu. Le lait, que nous recevions autrefois de la chèvre
des montagnes, était changé en une eau croupie des fossés; notre
pain ressemblait à celui que les larmes des captifs ont mouillé
pendant des milliers d'années, depuis que l'homme enferma pour la
première fois ses semblables comme des brutes dans une prison de fer,
Mais que nous faisaient ces privations? Elles n'avaient point abattu
le cœur, ou les forces de mon frère. Son ame était tellement
formée, qu'elle se serait rongée et engourdie dans un palais, si on
lui avait refusé l'air libre, et la faculté de parcourir les pentes
escarpées des montagnes. Mais pourquoi différer la vérité?--Il
mourut. Je le vis expirer, et je ne pus soutenir sa tête, ni presser
sa main mourante--ou glacée, quoique je fisse mille efforts pour
m'approcher de lui, mais ils furent vains; je ne pus rompre ni
dégager mes fers.--Il mourut.--Les geôliers lui ôtèrent ses
chaînes et creusèrent pour lui une étroite fosse dans la froide
terre de notre cachot. Je leur demandai comme une grâce d'enterrer
son corps dans un endroit où la lumière du jour pût briller sur sa
poussière.--C'était une folle pensée; mais je m'imaginai que même
après sa mort l'ame née libre de mon frère ne pourrait reposer dans
une telle prison. J'aurais pu m'épargner mon inutile prière.--Ils
sourirent froidement--et l'enterrèrent là. Une terre aride et sans
gazon recouvrait celui que nous avions tant aimé! Sa chaîne vide
resta suspendue sur ses restes, monument digne d'un tel meurtre!
8. Mais lui, le favori et la fleur de notre famille, le plus chéri
depuis sa naissance, qui portait dans ses beaux traits l'image de
notre mère; l'enfant bien-aimé de toute sa famille; la plus chère
pensée de son père martyr, mon dernier souci, pour lequel je
cherchais à soutenir ma vie, afin de rendre la sienne moins
malheureuse, et peut-être libre un jour; lui, aussi, qui avait
conservé jusque-là un esprit naturel ou inspiré,--lui aussi fut
frappé, et de jour en jour je le vis se flétrir et s'éteindre. O
Dieu! c'est une chose effrayante de voir l'ame humaine déployer ses
ailes sous quelque forme, de quelque mode que ce soit.--Je l'ai vue
s'échapper par des flots de sang; je l'ai vue sur l'Océan irrité
se débattre avec un mouvement puissant et convulsif; j'ai vu le
lit effrayant du crime à l'agonie, délirant de ses terreurs: mais
c'étaient là des scènes d'effroi;--L'agonie de mon frère n'eut
rien de commun avec elles;--elle fut lente et sans remords. Il
s'éteignit si calme, et si doucement, avec une langueur et une
résignation si tranquilles, si pures, et sans verser de larmes,
quoique plein de tendresse et de regret pour ceux qu'il laissait
après lui! Avec tout cela cependant, il conserva une joue dont le
coloris était comme une moquerie de la tombe, et dont les teintes
disparurent doucement comme le rayon d'un arc-en-ciel;--ses yeux
étaient si brillans qu'ils donnaient presque de la clarté au cachot.
Pas un murmure,--pas une plainte sur sa mort prématurée;--quelques
souvenirs de jours plus heureux, quelques espérances pour relever
mon courage abattu, car j'étais absorbé dans un douloureux
silence,--perdu dans cette dernière perte, la plus cruelle de toutes.
Alors il voulut étouffer les soupirs de la nature affaiblie et
défaillante; ces soupirs à peine exprimés devinrent de plus en plus
rares. Je prêtai l'oreille; mais je ne pus rien entendre.--J'appelai,
car j'étais délirant de terreur; je savais qu'il n'y avait plus
d'espérance pour lui; mais mon effroi ne pouvait être maîtrisé.
J'appelai, et je crus entendre un son.--Je brisai ma chaîne dans un
violent transport, et me précipitai vers lui;--je ne le trouvai
plus, je me débattais seul dans ce cachot ténébreux; je vivais
seul,--seul je respirais encore l'air maudit de l'humide prison;
le dernier,--le seul, le plus cher des anneaux de la chaîne qui me
séparait de l'éternité, qui m'attachait encore à ma famille près
de s'éteindre, était brisé dans ce lieu fatal! Un sur la terre,
un dans la terre...; mes frères,--mes deux frères avaient cessé
de vivre: je pris cette main qui reposait si tranquille, hélas!
la mienne était déjà aussi froide!--Je n'avais pas la force de
m'éloigner, mais je sentis que je vivais encore:--sentiment de
délire quand nous apprenons que ce que nous aimions tant n'est plus!
ne sera plus, jamais!--Je ne sais pourquoi je ne pus mourir,--je
n'avais plus d'espérances terrestres.--Mais la foi me défendait de
me donner une mort volontaire.
9. J'ignore ce qui m'arriva ensuite;--je ne l'ai jamais su.--La
première chose fut la perte de la sensation de la lumière, de l'air,
et ensuite de l'obscurité même. Je n'avais point de pensée, point
de sentiment, point d'émotion;--j'étais comme une pierre parmi les
pierres du cachot, et j'avais à peine la conscience de mon existence;
j'étais comme un rocher de glace au milieu du brouillard; car tout
était confus, noir, gris;--ce n'était pas la nuit,--ce n'était pas
le jour; ce n'était pas même la lumière accoutumée du cachot si
odieux à ma vue appesantie, mais un vide étouffant l'espace,
une fixité--sans place, où il n'y avait ni astre,--ni terre,--ni
tems,--ni contrainte,--ni changement,--ni vertu,--ni crime,--mais le
silence! et un souffle imperceptible qui n'appartenait ni à la vie
ni à la mort; un océan d'oisiveté stagnante, ténébreux, immense,
silencieux et immobile!
10. Un rayon de lumière frappe mon esprit; c'était le chant joyeux
d'un oiseau; il l'interrompait, puis le recommençait de nouveau;
c'était le chant le plus doux que l'oreille eût jamais entendu,
et la mienne en était reconnaissante, et mes yeux se portèrent de
côté et d'autre avec une agréable surprise; ils ne s'aperçurent
pas pour un moment que j'étais toujours le compagnon abandonné de
la misère. Mes sens, par degrés confus, reçurent leurs impressions
habituelles; je vis les murs et le pavé du cachot qui m'entouraient
étroitement comme auparavant; je vis la lueur du soleil se glissant
encore par les mêmes ouvertures; mais à travers ces crevasses
s'était perché l'oiseau mélodieux, aussi vif, aussi confiant, et
plus apprivoisé que s'il eût été sur un arbre; oiseau charmant aux
ailes d'azur, au chant qui disait mille choses au cœur, et semblait
les dire toutes pour moi! Je n'en avais jamais vu de son espèce, je
ne verrai peut-être jamais son pareil: il semblait, comme moi, privé
d'un compagnon; mais il n'était pas la moitié si désolé. Il était
venu pour m'aimer lorsque personne ne vivait plus pour m'aimer ainsi,
et ses chants de joie au bord de mon cachot m'avaient rappelé au
sentiment et à la pensée. Je ne sais s'il était libre depuis peu,
et s'il avait brisé les barreaux de sa prison pour venir se percher
sur les miens; mais je connaissais trop bien les douleurs de la
captivité, aimable oiseau! pour que j'aie pu désirer te ravir ta
liberté; je ne sais si c'était un oiseau du paradis, venu pour me
visiter; car,--que le ciel me pardonne cette pensée! elle me fit
pleurer et sourire; j'imaginais quelquefois que ce pouvait être l'ame
de mon frère descendue près de moi; mais enfin l'oiseau s'envola;
alors c'était un être mortel,--me disais-je, car autrement il ne
se serait pas ainsi envolé, et il ne m'eût pas laissé doublement
seul;--seul comme le cadavre dans son linceul;--et seul,--comme un
nuage solitaire, un nuage isolé dans un jour de soleil, tandis que
tout le reste du ciel est serein; un brouillard dans l'atmosphère,
qui ne devrait pas se montrer quand les cieux sont bleus, et que la
terre est riante.
11. Une espèce de changement arriva dans ma destinée; mes geôliers
prirent compassion de moi: je ne sais ce qui les avait faits ainsi;
car ils étaient accoutumés aux soupirs de la douleur; mais ils
étaient changés.--Ma chaîne brisée avec ses anneaux dispersés ne
me fut pas imposée de nouveau; et j'eus la liberté de parcourir ma
prison dans tous les sens; j'en usai largement, mais j'évitais,
dans ma marche, de fouler les tombes de mes frères qui n'étaient
couvertes que d'un peu de terre sans végétation; car si je me
figurais que d'un pas inattentif je profanais leur couche tranquille,
ma respiration s'arrêtait et devenait difficile, et mon cœur brisé
tombait en défaillance.
12. Je creusai des marches dans la muraille; ce n'était point avec
l'intention de m'échapper, car j'avais enseveli tout ce qui m'était
cher, tout ce qui m'avait aimé sous une forme humaine, et la terre
entière n'eût été dès-lors qu'une prison plus vaste pour moi. Je
n'avais ni enfant,--ni père,--ni parent, ni compagnon de ma misère.
La pensée de cet abandon, de cet isolement, me consolait; car cette
même pensée avait égaré ma raison; mais j'étais curieux de monter
aux barreaux de ma fenêtre, et d'attacher encore une fois le regard
d'un œil aimant sur les hauteurs des montagnes.