13. Je les vis:--elles étaient les mêmes; elles n'avaient pas

changé comme moi dans leurs aspects. Je vis leurs mille années de

neige sur leurs sommets, leur grand lac à leur pied, et le Rhône

bleu qui fuyait rapide. J'entendis les torrens tomber, se briser sur

les rochers creusés par leurs eaux, et sur les buissons déchirés;

je vis la ville éloignée aux blanches murailles, et des voiles plus

blanches glisser sur les eaux du lac. Il y avait aussi là une petite

île[4], qui me souriait en face, la seule que je pusse voir; petite

île couverte de verdure, et qui ne me paraissait guère plus grande

que le pavé de ma prison; mais il y avait dans cette île trois

arbres élevés, et elle était agitée par la brise des montagnes,

et les eaux jouaient autour d'elle, et sur sa surface croissaient

de jeunes fleurs de couleurs et de parfums les plus agréables. Les

poissons nageaient près des murs du château, et ils semblaient

joyeux de leurs ébats. L'aigle volait sur l'aile de l'ouragan, et son

vol ne m'avait jamais paru si élevé. De nouvelles larmes remplirent

mes yeux; je me sentis troublé,--et j'aurais désiré volontiers

que je n'eusse pas abandonné ma chaîne. Lorsque je descendis des

barreaux, l'obscurité de ma sombre demeure tomba sur moi comme un

poids accablant. Ce fut comme un tombeau nouvellement creusé, qui se

ferme sur la personne que nous avions cherché à arracher à la mort,

et cependant mes yeux, trop fatigués de leur dernière contemplation,

avaient besoin d'un tel repos.

14. Les mois, les années, les jours pouvaient s'écouler; je n'en

tenais nul compte,--je n'en gardais pas de souvenirs. Je n'avais plus

d'espérance d'ouvrir encore mes yeux au grand jour, et d'éclaircir

leur voile affreux. Enfin des hommes vinrent pour me rendre libre;

je ne leur demandai pas pourquoi, ni où ils devaient me conduire:

j'étais devenu, à la longue, indifférent à être enchaîné, ou

à être libre. J'avais appris à aimer le désespoir. Ainsi quand

ces hommes apparurent pour me délivrer, et que tous mes liens furent

enlevés, ces murs sombres et lourds étaient devenus pour moi comme

un ermitage,--qui m'appartenait tout entier! J'éprouvai presque

autant de regrets à m'en séparer que si l'on m'eût arraché d'un

second toit paternel. J'avais formé des liens d'amitié avec des

araignées, et je les suivais dans leur obscur voyage; j'avais vu la

souris jouer au clair de lune; pourquoi n'aurais-je pas été sensible

à leur perte? Nous étions tous habitans du même lieu, et moi, le

roi de toutes les races, j'avais le pouvoir de les tuer.--Cependant,

chose étrange à dire! nous étions accoutumés à vivre en

paix.--Mes chaînes et moi étions devenus amis, tant une longue

communauté de rapports influe sur les êtres, et fait de nous ce que

nous sommes!--Je recouvrai même ma liberté avec un soupir.

FIN DU PRISONNIER DE CHILLON.

NOTES DU PRISONNIER DE CHILLON.

NOTE 1, SONNET.

François de Bonnivard, fils de Louis de Bonnivard, originaire de

Segnel et seigneur de Lunes, naquit en 1496; il fit ses études à

Turin: en 1510, Jean-Aimé de Bonnivard, son oncle, lui résigna le

prieuré de Saint-Victor, qui aboutissait aux murs de Genève, et qui

formait un bénéfice considérable.

Ce grand homme (Bonnivard mérite ce titre par la force de son ame,

la droiture de son cœur, la noblesse de ses intentions, la sagesse

de ses conseils, le courage de ses démarches, l'étendue de ses

connaissances et la vivacité de son esprit); ce grand homme, qui

excitera l'admiration de tous ceux qu'une vertu héroïque peut encore

émouvoir, inspirera encore la plus vive reconnaissance dans le cœur

des Génevois qui aiment Genève. Bonnivard en fut toujours un des

plus fermes appuis: pour assurer la liberté de notre république, il

ne craignit pas de perdre souvent la sienne, il oublia son repos, il

méprisa ses richesses; il ne négligea rien pour affermir le bonheur

d'une patrie qu'il honora de son choix: dès ce moment, il la

chérit comme le plus zélé de ses citoyens. Il la servit avec

l'intrépidité d'un héros, et il écrivit son histoire avec la

naïveté d'un philosophe et la chaleur d'un patriote.

Il dit, dans le commencement de son histoire de Genève, que, dès

qu'il eut commencé de lire l'histoire des nations, il se sentit

entraîné par son goût pour les républiques, dont il épousa

toujours les intérêts; c'est ce goût pour la liberté qui lui

fit sans doute adopter Genève pour patrie. Bonnivard, encore jeune,

s'annonça hautement comme le défenseur de Genève, contre le duc de

Savoie et l'évêque.

En 1519, Bonnivard devint le martyr de sa patrie: le duc de Savoie

étant entré dans Genève avec cinq cents hommes, Bonnivard craignit

le ressentiment du duc; il voulut se retirer à Fribourg pour

en éviter les suites; mais il fut trahi par deux hommes qui

l'accompagnaient et conduit par ordre du prince à Groler, où il

resta prisonnier pendant deux ans. Bonnivard était malheureux dans

ses voyages: comme ses malheurs n'avaient point ralenti son zèle

pour Genève, il était toujours un ennemi redoutable pour ceux qui

la menaçaient; et par conséquent, il devait être exposé à leurs

coups. Il fut rencontré en 1530, sur le Jura, par des voleurs qui le

dépouillèrent, et qui le mirent entre les mains du duc de Savoie: ce

prince le fit enfermer dans le château de Chillon, où il resta

sans être interrogé jusqu'en 1536: il fut alors délivré par les

Bernois, qui s'emparèrent du pays de Vaud.

Bonnivard, en sortant de sa captivité, eut le plaisir de trouver

Genève libre et réformée: la république s'empressa de lui

témoigner sa reconnaissance, et de le dédommager des maux qu'il

avait soufferts: elle le reçut bourgeois de la ville, au mois de

juin 1536; elle lui donna la maison habitée autrefois par le vicaire

général, et lui assigna une pension de deux cents écus d'or, tant

qu'il séjournerait à Genève. Il fut admis dans le conseil des

deux-cents, en 1537.

Bonnivard n'avait pas fini d'être utile: après avoir travaillé à

rendre Genève libre, il réussit à la rendre tolérante. Bonnivard

engagea le conseil à accorder aux ecclésiastiques et aux paysans un

tems suffisant pour examiner les propositions qu'on leur faisait: il

réussit par sa douceur: on prêche toujours le christianisme avec

succès quand on le prêche avec charité.

Bonnivard fut savant: ses manuscrits qui sont dans la bibliothèque

publique, prouvent qu'il avait bien lu les auteurs classiques latins,

et qu'il avait approfondi la théologie et l'histoire. Ce grand homme

aimait les sciences, et il croyait qu'elles pouvaient faire la gloire

de Genève; aussi il ne négligea rien pour les fixer dans cette ville

naissante; en 1551, il donna sa bibliothèque au public: elle fut le

commencement de notre bibliothèque publique; et ces livres sont en

partie les rares et belles éditions du quinzième siècle, qu'on voit

dans notre collection. Enfin, pendant la même année, ce bon

patriote institua la république son héritière, à condition qu'elle

emploierait ses biens à entretenir le collége dont on projetait la

fondation.

Il paraît que Bonnivard mourut en 1570; mais on ne peut l'assurer,

parce qu'il y a une lacune dans le nécrologue, depuis le mois de

juillet 1570 jusqu'en 1571.

NOTE 2, STANCE 1.

Ludovico Sforza, et d'autres. On assure la même chose de

Marie-Antoinette, femme de Louis XVI, mais non dans un aussi court

espace de tems. Le chagrin, dit-on, a le même effet: c'est à

celui-ci, et non pas à la crainte, que le changement de couleur des

cheveux de la reine doit être attribué.

NOTE 3, STANCE 6.

Le château de Chillon est situé entre Clarens et Villeneuve;

celle-ci est à une extrémité du lac de Genève. Sur la gauche de

Chillon sont les embouchures du Rhône, et sur le côté opposé sont

les hauteurs de Meillerie et la chaîne des Alpes au-dessus de Boveret

et Saint-Gingo.

Près de là est une colline d'où se précipite un torrent. Le

château est baigné par le lac, qui, dans cet endroit, a été

sondé à la profondeur de 800 pieds. Le château renferme dans son

intérieur un rang de donjons ou prisons dans lesquelles les premiers

réformateurs, et postérieurement les prisonniers d'état, furent

renfermés. À travers une des voûtes on voit encore une poutre

noircie par le tems, sur laquelle on nous assura que les criminels

étaient originairement exécutés. Dans les cellules ou cachots sont

sept piliers, ou plutôt huit, l'un étant à moitié caché dans les

murs. À quelques-uns de ces piliers sont fixés des anneaux auxquels

étaient attachées des chaînes et les personnes enchaînées. On

voit encore sur le pavé la trace des pas de Bonnivard; il y fut

enfermé pendant un grand nombre d'années.

C'est près de ce château que Rousseau a placé la catastrophe de son

Héloïse. C'est la scène où Julie, voulant retirer du lac un de ses

enfans, tomba elle-même dans les flots: le bouleversement causé par

cet accident et la maladie qu'il fit naître furent la cause de sa

mort.

Le château est vaste, et on l'aperçoit sur le bord du lac, d'une

grande distance. Ses murs sont blancs.

NOTE 4, STANCE 13.

Entre les embouchures du Rhône dans le lac, et Villeneuve, non

loin de Chillon, est une très-petite île; la seule que j'aie pu

apercevoir dans mes fréquentes excursions sur le lac, que j'ai

parcouru en tous sens et dans toute sa circonférence. Elle contient

un petit nombre d'arbres (je ne crois pas qu'il y en ait plus de

trois), et par son isolement comme par son exiguïté, elle produit à

la vue un effet tout particulier.

Lorsque je composai le poème précédent, je n'étais pas

suffisamment instruit de l'histoire de Bonnivard; autrement je me

serais efforcé de rendre mon sujet digne de sa mémoire, en essayant

de célébrer son courage et ses vertus. On aura trouvé des détails

sur sa vie dans une note[A] ajoutée au _Sonnet sur Chillon_ (qui

précède ce poème et que Byron composa plus tard). Je la dois à la

complaisance d'un citoyen de la république de Genève, qui est

encore fier de la mémoire d'un homme digne des plus beaux siècles de

l'antique liberté.

[Note A: Cette note est la première de cette série.]

FIN DES NOTES DU PRISONNIER DE CHILLON.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 03 avec notes et commentaires comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 27 / 27 段