[Note 1: Cette comparaison de _mine de sel_ est permise peut-être à

un Polonais dont le pays est principalement riche en _mines de sel_.

(_Note de Lord Byron_.)]

5. «J'étais alors un jeune et joli garçon; à soixante et dix ans

je puis bien parler ainsi; il y avait peu de jeunes gens ou d'hommes

plus âgés, vassaux ou chevaliers, qui, dans cette brillante aurore

de mes jours, pussent me le disputer en vanités; car j'avais force,

jeunesse, gaîté, une mine bien différente de celle que vous me

voyez; elle était aussi douce et unie qu'elle est aujourd'hui ridée;

car le tems, les soucis, la guerre, ont sillonné mon ame comme mon

front, et ceux qui m'ont vu autrefois, mes parens, mes amis,

s'ils comparaient les jours passés avec l'heure présente, ne me

reconnaîtraient pas aujourd'hui. Ce changement fut opéré en moi,

long-tems avant que la vieillesse m'eût enregistré dans ses pages:

vous savez que ma force, mon courage, mon ame ne se sont pas affaiblis

avec les années, autrement je ne serais pas à cette heure occupé à

vous raconter de vieilles histoires sous un chêne, avec un ciel sans

étoiles pour mon seul abri.

«Mais poursuivons. La beauté de Thérèse, ses formes,--je crois la

voir encore maintenant passer devant mes yeux, entre moi et ce

rameau de châtaignier, tant son souvenir est encore vivant et frais.

Cependant je ne trouve pas d'expressions pour vous peindre les charmes

que j'ai tant aimés. Elle avait un œil asiatique que le voisinage

de la Turquie a mêlé à notre sang polonais; noir comme est le ciel

maintenant sur nos têtes, mais il s'en échappait une douce lumière,

comme celle de la première lune à minuit; ce grand œil noir

semblait nager dans ses rayons; tout amour, languissant et enflammé,

pareil à ceux des saints expirant sur l'instrument du martyre, et qui

élevaient en haut leurs yeux ravis, comme si c'eût été pour eux

une joie de mourir. Son front était semblable à un lac transparent

au soleil d'été, lorsque les vagues n'osent faire entendre aucun

murmure, et que le ciel se réfléchit dans sa surface. Sa joue, sa

lèvre,--mais où m'égare-je? Je l'aimais alors,--je l'aime encore;

et dans les êtres qui me ressemblent cet amour passe tous les

extrêmes--en bien et en mal. Nous aimons même jusque dans notre

folie, passionnés que nous sommes dans la vieillesse, de la vaine

ombre du passé, comme Mazeppa l'est enfin.

6. «Nous nous rencontrâmes,--nous nous admirâmes;--je la vis et je

soupirai; elle ne parla point, et pourtant elle me répondit. Il est

dix mille accens, dix mille signes que nous entendons et que nous

voyons, mais que l'on ne peut définir;--étincelles involontaires

de la pensée, qui s'échappent d'une ame subjuguée, et établissent

entre deux êtres une communication étrange aussi mystérieuse

qu'intime, qui forme les anneaux de la chaîne brûlante qui lie

involontairement de jeunes cœurs, de jeunes intelligences, et

transmet, comme le conducteur électrique, nous ne savons comment, le

feu qui les consume.--

«Je la vis, et je l'aimai.--Je pleurai en silence, et je restai

quelque tems sans oser l'aborder; enfin je lui fus présenté, et nous

pûmes alors nous entretenir sans faire naître de soupçons. Alors

même, alors je souffrais d'amour, et je m'étais décidé à parler;

mais les paroles expirèrent sur mes lèvres; ma voix fut tremblante

et faible jusqu'à une heure..... C'était à un jeu, un jeu frivole

et folâtre, avec lequel nous passions le tems de la journée;

c'était... j'en ai oublié le nom;--nous nous étions livrés à ce

jeu par un hasard dont je ne me souviens plus. Je m'inquiétais peu de

perdre ou de gagner; c'était assez pour moi d'être si près d'elle,

d'entendre, et, ô ciel! de voir l'être que j'aimais tant! Je

veillais sur elle comme une sentinelle: (puisse la nôtre veiller

aussi bien cette noire nuit!) je vis, et c'était la vérité, qu'elle

était pensive, qu'elle oubliait son jeu, qu'elle ne s'affligeait ni

ne se réjouissait de perdre ou de gagner; mais elle continua de

jouer encore plusieurs heures, comme si une puissance secrète l'eût

attachée à sa place, et non le désir du gain. Alors une pensée

passa sur mon front comme un éclair, car je crus voir dans son

maintien quelque chose qui ne me condamnerait pas à mourir de

désespoir: à cette pensée; mes paroles d'amour se précipitèrent

de mon cœur, tout incohérentes qu'elles étaient.--Leur éloquence

était peu brillante, mais je n'en fus pas moins écouté,--et c'est

assez.--Celle qui écoute une fois écoutera deux; son cœur, soyez-en

sûr, n'est pas de glace; et un premier refus ne doit pas rebuter.

7. «J'aimais et j'étais aimé en échange de mon amour.--On m'a dit,

Sire, que vous n'avez jamais connu ces douces faiblesses; si cela est

vrai, j'abrégerai le récit de mes joies et de mes peines: elles vous

paraîtraient absurdes et vaines; mais tous les hommes ne sont pas

nés pour régner sur leurs passions, ou, comme vous, sur leurs

passions et sur des peuples. Je suis,--ou plutôt j'_étais_ un

prince, le chef de plusieurs milliers d'hommes, et je pouvais les

conduire aux plus grands dangers pour verser leur sang; mais je n'ai

jamais pu exercer sur moi-même un pareil empire. Enfin j'aimais, et

j'étais aimé en échange de mon amour. C'est une heureuse destinée

que celle-là; mais c'est au comble du bonheur qu'elle finit par

l'infortune. Nous nous donnions des rendez-vous secrets, et l'heure

à laquelle je me rendais auprès de cette dame était la suprême

récompense de mon attente. Mes jours et mes nuits n'étaient rien,

et je donnerais tout, excepté cette heure qui domine les souvenirs

de mes longues années, et qui n'a pas d'égale;--je donnerais

l'Ukraine[1] pour vivre, pour jouir encore une fois de cette heure

ravissante;--pour être encore le page, l'heureux page qui était le

seigneur d'un cœur si tendre, qui n'avait que son épée, qui

n'avait d'autre richesse que les dons naturels de la jeunesse et de la

santé.--Nous nous réunissions en secret,--circonstance qui en double

le charme, dit-on:--je n'en sais rien.--J'aurais donné ma vie pour

pouvoir la nommer seulement une fois ma femme à la face du ciel et de

la terre; car j'ai souvent et long-tems regretté que nous n'eussions

pu nous voir qu'à la dérobée.

[Note 1: Voyez _le Pacha des Orientales_ de M. Hugo.]

8. «Il y a partout des yeux pour les amans, et nous fûmes ainsi

l'objet d'une curiosité maligne: le diable, dans de telles occasions,

devrait être plus courtois.--Le diable!--j'ai regret de l'accuser;

c'est plutôt quelque saint méchant[1] qui n'aura pas eu de repos que

sa pieuse bile n'ait été déchargée sur nous.--Mais une belle nuit,

des espions aux aguets nous surprirent et nous saisirent tous les

deux. Le comte était un peu plus qu'en colère. J'étais sans armes;

mais avec une épée, armé de pied en cap, qu'aurais-je pu faire

contre le nombre? C'était près de son château; point de secours

lointain de la ville, point d'espérance de près, et à peine

était-ce le point du jour: je ne pensais pas en voir un autre; mes

instans de vie me parurent peu nombreux; et avec une prière à la

vierge Marie, et peut-être à un ou deux saints, je me résignai à

mon sort, tandis qu'ils me conduisirent à la porte du château. Je

n'ai jamais su la destinée de Thérèse; notre existence se trouvait

désormais séparée.

[Note 1: En anglais _untoward_; comme la bataille de Navarin.]

«Vous devez penser que le comte Palatin fut irrité de l'aventure, et

il avait de bonnes raisons de l'être; mais ce qui le faisait le plus

enrager, c'était la peur que cet accident ne souillât la noblesse de

sa postérité. Il n'était pas moins étonné qu'une telle souillure

eût été faite à son noble écusson, lui qui se croyait le plus

noble de sa race! Et parce qu'il s'imaginait être le premier des

hommes, il ne pouvait se persuader qu'il dût moins paraître aux

yeux des autres, et surtout aux miens. Par la mort! avec un _page_!...

Peut-être, si c'eût été avec un _roi_, cette circonstance

l'eût-elle réconcilié avec la chose: mais avec un petit garçon de

page... J'éprouvai trop sa fureur,--mais je ne puis vous la peindre.

9. _Amenez le cheval!_--Le cheval fut amené; en vérité, c'était

un noble coursier tartare de race de l'Ukraine, dont les membres

semblaient doués de la vivacité de la pensée; mais il était

sauvage, sauvage comme le daim des forêts, et il n'avait jamais connu

ni bride, ni éperons.--Il y avait un jour seulement qu'il avait été

pris; cet enfant du désert me fut amené hennissant, la crinière

hérissée, se cabrant fièrement, mais vainement, dans l'écume de la

colère et de l'effroi. Cette troupe de domestiques m'attacha sur le

dos du cheval avec plusieurs cordes, la tête tournée en arrière[1];

alors, avec un soudain et vigoureux coup de fouet: Allez!--allez!

(_away!_--_away!_)--Et nous volons à travers les broussailles!--Les

torrens sont moins rapides et moins impétueux.

[Note 1: Voyez les beaux tableaux de Mazeppa, d'Horace Vernet.]

10. Nous fuyons!--nous fuyons!--ma respiration était supprimée.--Je

ne vis point de quel côté m'emportait le cheval fougueux;

c'était à peine le point du jour; au loin!--au loin!

(_away!_--_away!_)--entends-je encore crier. Ce furent les derniers

sons humains qui frappèrent mon oreille, tandis que j'étais lancé

dans le désert par mes ennemis; c'était le cri barbare d'un rire

sauvage, poussé de tems en tems par cette canaille et dont le

mugissement était porté jusqu'à moi par le vent. Dans un accès de

fureur, je tordis ma tête et je brisai la corde qui liait mon cou à

la crinière du cheval, et relevant mon corps à demi je leur lançai

par des cris ma malédiction. Mais au milieu du galop rapide et

tonnant de mon coursier, peut-être ne m'entendirent-ils pas, ou ne se

soucièrent-ils pas de m'entendre. J'en suis vexé;--car je voudrais

leur avoir rendu leur insulte. Je la leur fis bien payer plus tard: il

ne reste pas une porte du château de ce comte, pas une pierre de ses

fortifications, de ses créneaux, de ses barrières; ses ponts-levis

sont renversés; et on ne trouverait pas un brin d'herbe dans ses

domaines, excepté ce qui croît sur les débris d'un mur où était

la pierre du foyer. Vous y passeriez mainte fois que vous ne vous

imagineriez pas qu'il y avait là une forteresse: j'ai vu ses tours

enflammées, ses créneaux craquer et se fendre, et le plomb brûlant

découler en pluie de feu des toits embrasés et noircis, dont

l'épaisseur ne put échapper à ma vengeance. Ceux qui concoururent

à mon supplice pensaient peu, lorsqu'ils m'insultaient par leurs

railleries, et qu'ils me lançaient dans les bras de la destruction

comme sur un trait de foudre, qu'un jour je reviendrais avec dix

mille cavaliers, pour remercier ce comte du voyage peu courtois qu'il

m'avait fait faire. Ils s'étaient fait une fête cruelle, lorsque,

en me donnant le cheval sauvage pour guide, ils m'avaient attaché sur

ses flancs écumans. À mon tour je me fis une fête de leur rendre

avec prodigalité leurs bons traitemens;--car le tems vient qui met

toutes choses à son niveau.--Et si nous attendons seulement l'heure,

il n'y a pas de pouvoir humain qui puisse éviter la patience

vengeresse et les longues veilles de celui qui conserve comme un

trésor les souvenirs vivans d'un outrage.

11. «Mon cheval et moi nous volions sur les ailes des vents; laissant

derrière nous toutes les demeures des hommes, nous allions avec

la rapidité d'un météore dans les cieux quand avec ses

bruits éclatans la nuit en est chassée par l'aurore boréale:

ville,--village, rien n'apparaissait sur notre route qu'une plaine

immense et sauvage, bornée par une noire forêt, et, excepté sur des

hauteurs éloignées quelques rares créneaux de forteresses, bâties

anciennement contre l'irruption des Tartares, pas de traces d'hommes.

L'année précédente une armée turque l'avait traversée; et partout

où le pied des chevaux des Spahis l'avait foulée, la verdure fuyait

le gazon ensanglanté.--Le ciel était sombre, obscur et gris, et une

légère brise faisait entendre par intervalle ses gémissemens.--Je

désirais répondre par un soupir;--mais aussi vite que nous fuyions,

je ne pouvais ni soupirer, ni prier. Mes gouttes froides de sueur

tombaient comme de la pluie sur la crinière hérissée du cheval.

Mais se précipitant avec plus de rage encore et de fureur, les

naseaux écumans, il poursuit sa brûlante carrière. Quelquefois je

pensais qu'il devait ralentir la vitesse de sa course; mais non:--mon

corps léger, attaché sur son dos, n'était rien pour sa vigueur

irritée, et ne servait qu'à l'exciter comme un éperon. Chaque

mouvement que je faisais pour délivrer de leur torture mes membres

enflés, augmentait sa fureur et son épouvante. J'essayai ma

voix:--elle était languissante et faible, et pourtant elle faisait

sur lui l'effet d'un coup de fouet; et frémissant à chacun de mes

accens, il s'élançait comme au son subit de la trompette. Cependant

mes liens étaient trempés du sang qui, suintant à travers tous

mes pores; s'écoulait sur eux; et la soif devint dans ma bouche

desséchée plus dévorante que la flamme.

12. «Nous atteignîmes une forêt sauvage.--Elle était si vaste que

d'aucun côté je ne pus en découvrir les bornes. Elle était remplie

de vieux arbres robustes, dont la vigueur ne se pliait point sous

les vents impétueux qui mugissent des déserts de la Sibérie, et

ravagent les forêts dans leur passage.--Mais ces arbres étaient

rares, et entre eux croissaient de jeunes arbustes épais et touffus,

qui étaient couverts avec abondance de leurs feuilles vertes du

printems, car on était loin de ces soirs d'automne qui balaient le

feuillage mort des forêts, feuillage coloré d'un rouge sans vie

pareil au sang qui couvre, après le combat, le champ de bataille,

lorsqu'une longue nuit d'hiver a répandu son givre sur les têtes

sans sépulture, et les a tellement glacées et endurcies, que le bec

du vautour essaierait en vain de percer leurs visages. C'était une

vaste étendue de taillis, où paraissaient çà et là quelques

châtaigniers, quelques vieux chênes robustes et le pin

pyramidal. Heureusement pour moi que ces arbres étaient ainsi

dispersés,--autrement mon sort eût été bien différent.--Les

rejetons nouveaux se prêtaient à notre passage, et ne déchiraient

pas mes membres; je trouvai assez de force pour supporter mes

blessures déjà cicatrisées par le froid.--Mes liens m'empêchaient

de tomber. Nous passâmes comme le vent à travers le feuillage,

laissant derrière nous les arbustes, les arbres et les loups que

j'entendais la nuit accourir sur nos traces. Leur troupe nous suivait

de près, avec leur long galop qui fatigue la vivacité des chiens et

le zèle du chasseur. Partout où nous fuyions, ils étaient sur nos

pas, et ne nous abandonnèrent point, même au lever du soleil. Je les

vis derrière nous, à peine à la distance d'une perche, lorsque le

jour commença à paraître à travers les arbres de la forêt; et

pendant la nuit, j'avais entendu le bruit de leurs pas, de leur marche

rapide, régulière et bruyante. Oh! combien je désirai une épée

ou une lance, pour mourir au milieu de cette troupe féroce, et, en

périssant s'il le fallait, du moins détruire un grand nombre de ces

ennemis! Quand d'abord mon coursier commença de prendre sa fuite,

je désirais qu'il fût déjà parvenu au terme de sa course: mais

maintenant je doutais de sa force et de sa vitesse. Vaine crainte!

D'une race sauvage et légère, il avait les nerfs agiles et vigoureux

du daim des montagnes. Elle ne tombe pas plus vite la neige qui

engloutit la porte du paysan dont il ne pourra plus franchir le

seuil, plus épouvanté par le vent éblouissant que par les sentiers

jonchés de la forêt où il doit passer. Infatigable, indompté, et

de plus en plus irrité, il était aussi furieux qu'un enfant gâté

qui éprouve un refus dans ses désirs, et plus courroucé qu'une

femme emportée par un violent dépit.

13. «La forêt était traversée, il était plus que midi: mais

l'air était froid, quoique au mois de juin; ou peut-être que le sang

coulait froid dans mes veines.--La douleur prolongée abat le plus

brave. Je n'étais pas alors ce que je parais aujourd'hui; impétueux

comme un torrent d'hiver, mes sentimens se répandaient au dehors

avant que j'en eusse pu énumérer les causes: la fureur, la terreur,

la colère, les tortures qui m'assiégeaient dans ma fuite; le froid,

la faim, le chagrin, la honte, la détresse, et l'agonie d'être ainsi

lié nu sur un animal sauvage; né d'une race dont le sang se soulève

rapidement, lorsqu'on le fait sortir de son état plus calme, et dont

la violence ressemble à celle du serpent foulé d'un pied audacieux,

doit-on s'étonner si ce corps meurtri et déchiré succomba un

instant sous ses douleurs?

«La terre fuyait, les cieux roulaient comme un cercle autour de moi,

je croyais tomber; mais je me trompais, car j'étais étroitement lié

sur mon cheval. Mon cœur tomba en défaillance, mon cerveau fut le

centre d'une douleur aiguë; j'y éprouvai quelque tems des battemens

violens; ils cessèrent ensuite; plus de battemens. Les cieux

tournaient comme une immense roue; je voyais les arbres chanceler

comme des hommes ivres, et un éclair rapide passa devant mes yeux;

je ne vis plus rien! Celui qui meurt n'a pas une agonie plus longue

et plus cruelle que celle que j'eus alors. Torturé par cette horrible

course à cheval, les ténèbres couvrirent mes yeux à plusieurs

reprises, et se dissipèrent ensuite; je m'efforçai de conserver

le sentiment de mon existence, mais je ne pus soulever mes membres

engourdis. Je me sentis comme porté en mer sur une planche, lorsque

toutes les vagues se précipitent sur vous, soulevé et replongé

en même tems dans l'abîme, et qu'elles vous poussent sur un rivage

abandonné. Ma vie ondulante était comme ces clartés imaginaires qui

passent sur nos yeux fermés, à l'heure de minuit, lorsque la

fièvre commence à échauffer le cerveau; mais ce vertige s'évanouit

bientôt. Je n'éprouvai plus qu'une légère douleur; mais je me

perdis dans une confusion d'anéantissement plus pénible que cette

douleur. J'avoue que je préférerais mourir que d'éprouver de

nouveau cet anéantissement. Je suppose, cependant, que nous devons

subir de bien plus fortes épreuves avant que nous retournions à

la poussière. N'importe: j'ai affronté la mort en face--alors,--et

maintenant je l'affronte encore.

14. «Le sentiment me revint. Où étais-je? Froid, engourdi, j'avais

une sorte de vertige: battement par battement, la vie ranima un peu

mes membres abattus, jusqu'à ce qu'une crise soudaine qui, un moment,

paraissait être ma dernière convulsion, fit refluer mon sang,

quoique épais et glacé. Mon oreille retentissait de bruits sauvages,

mon cœur recommença encore une fois à battre; ma vue revint,

quoique obscure, hélas! et épaissie comme si elle eût été

rembrunie par des verres sombres. Je crus que le bruissement des

vagues était près de moi; il y avait aussi des rayons lumineux dans

le ciel parsemé d'étoiles.--Ce n'était point un songe. Le cheval

sauvage traversait des flots plus sauvages encore! Les vagues

écumeuses d'un large fleuve bondissent, tournent et roulent au loin;

nous sommes luttant au milieu de ces vagues, et nous nous dirigeons

vers un rivage inconnu et silencieux. Les eaux font cesser mes sourdes

angoisses, et mes membres engourdis reçurent de ce nouveau baptême

une force passagère. Le large poitrail de mon coursier bravait

fièrement et repoussait les vagues soulevées contre lui. Nous

avançons vers le bord; nous atteignons enfin le rivage glissant: je

me réjouissais peu de ce bonheur, car tout derrière nous était noir

et effrayant, et tout devant était ténébreux et redoutable.

Combien ai-je passé d'heures de la nuit ou du jour dans ces angoisses

suspendues? je ne puis le dire; je savais à peine si je respirais

encore.

15. «La peau luisante, la crinière dégouttante, le corps

frémissant, les flancs fumans, le cheval sauvage s'efforce, avec ses

pieds nerveux, de s'élancer sur le bord qui le repousse. Nous gagnons

le dessus: une plaine sans limite se déroule à travers les ombres

moins épaisses de la nuit, et loin, loin, loin, semble comme les

précipices dans nos rêves, s'étendre au-delà d'un horizon sans

bornes. La lune, se levant large à ma droite, me découvrait çà et

là des taches blanches, quelques touffes dispersées de noir gazon

qui se détachaient en masse, du fond de l'immense plaine. Mais rien

de distinct ne s'apercevait dans la sombre étendue, qui indiquât

l'apparence d'une chaumière. Aucun flambeau dans le lointain,

brillant comme une étoile hospitalière, ni même un feu follet ne

s'élevait pour s'amuser de mes douleurs. Cette clarté trompeuse

m'eût alors réjoui; au milieu de tous mes maux, elle m'eût au moins

rappelé les habitations des hommes.

16. «Nous avançons toujours;--mais plus lentement: la force sauvage

du cheval s'épuise enfin; accablé de lassitude, il ne se traînait

plus que faiblement couvert d'écume. Un enfant malade aurait pu le

conduire partout alors; mais sa faiblesse m'était inutile. Je ne

pouvais profiter de sa nouvelle lassitude: mes membres étaient

étroitement liés; mes forces auraient défailli peut-être, si

j'avais été libre. J'essayai, par quelques faibles efforts, de

rompre les liens qui me serraient si fortement;--mais ce fut encore

vainement. Mes membres n'en furent que plus gênés par ces efforts,

qui, après une vaine et courte lutte, prolongèrent mes douleurs.

Le mouvement vertigineux était épuisé, bien qu'aucun but encore ne

parût devoir être bientôt atteint. Quelques rayons annonçaient

le lever du soleil.--Hélas! qu'il parut lent à paraître! Il me

semblait que le brouillard grisâtre de l'aurore ne laisserait jamais

pénétrer ses nouveaux rayons. Combien la marche du jour était

lourde et lente!--avant que la lumière orientale devînt d'une

couleur pourprée, et qu'elle détrônât les étoiles, éclipsât les

clartés resplendissantes de leurs chars et de son trône élevé, et

inondât la terre de ses seuls rayons, à l'exclusion de tout autre.

17. «Le soleil se leva; les brouillards furent chassés, et me

découvrirent le monde solitaire qui s'étendait autour de moi. Que me

servait-il d'avoir traversé plaines, forêts, rivières? Ni

hommes, ni animaux, ni traces ou empreintes de leur passage ne se

distinguaient sur cette plaine désolée; aucun signe ou indice de

travaux et de culture: l'air lui-même était muet; je n'entendais

pas le plus petit bourdonnement de l'insecte, ni la voix matinale

des oiseaux dans la verdure ou les broussailles. Le cheval harassé

parcourut encore plusieurs _verstes_, palpitant comme s'il eût été

sur le point d'expirer. Nous étions encore seuls, ou nous paraissions

du moins tels; enfin, tandis que nous suivions faiblement notre route,

je crus entendre le hennissement d'un coursier, qui sortait de

touffes de noirs sapins. Est-ce le vent qui agite leurs branches? me

disais-je; non, non! Une troupe bondissante s'élance de la forêt; je

les vois accourir: ils forment un vaste escadron dans leur course. Je

m'efforçai de pousser un cri.--Mes lèvres étaient engourdies. Les

chevaux se précipitent vers nous dans une fierté superbe; mais

où sont les cavaliers qui doivent guider les rênes? Un millier de

chevaux,--et personne ne les monte! Leur guide est flottante ainsi que

leur crinière; leurs larges naseaux n'ont pas été déchirés par

le mors; les rênes n'ont jamais ensanglanté leur bouche; le fer

n'a jamais chaussé leurs pieds; le fouet ni l'éperon n'ont jamais

blessé leurs flancs.

«Ce sont mille chevaux sauvages, libres comme les vagues qui

bondissent dans l'Océan. Leur marche épaisse vers nous est

retentissante comme un tonnerre. Leur vue rend de la vigueur aux pieds

nerveux, mais brisés, de celui qui me porte; il se traîne un moment

en chancelant, et répond à leurs bruyans appels par un faible

hennissement, et puis il tombe. Il frappe encore du pied la terre;

mais ses yeux se ternissent, ses membres fumans restent immobiles; sa

première et sa dernière course est finie!

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 03 avec notes et commentaires comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 25 / 27 段