un Polonais dont le pays est principalement riche en _mines de sel_.
(_Note de Lord Byron_.)]
5. «J'étais alors un jeune et joli garçon; à soixante et dix ans
je puis bien parler ainsi; il y avait peu de jeunes gens ou d'hommes
plus âgés, vassaux ou chevaliers, qui, dans cette brillante aurore
de mes jours, pussent me le disputer en vanités; car j'avais force,
jeunesse, gaîté, une mine bien différente de celle que vous me
voyez; elle était aussi douce et unie qu'elle est aujourd'hui ridée;
car le tems, les soucis, la guerre, ont sillonné mon ame comme mon
front, et ceux qui m'ont vu autrefois, mes parens, mes amis,
s'ils comparaient les jours passés avec l'heure présente, ne me
reconnaîtraient pas aujourd'hui. Ce changement fut opéré en moi,
long-tems avant que la vieillesse m'eût enregistré dans ses pages:
vous savez que ma force, mon courage, mon ame ne se sont pas affaiblis
avec les années, autrement je ne serais pas à cette heure occupé à
vous raconter de vieilles histoires sous un chêne, avec un ciel sans
étoiles pour mon seul abri.
«Mais poursuivons. La beauté de Thérèse, ses formes,--je crois la
voir encore maintenant passer devant mes yeux, entre moi et ce
rameau de châtaignier, tant son souvenir est encore vivant et frais.
Cependant je ne trouve pas d'expressions pour vous peindre les charmes
que j'ai tant aimés. Elle avait un œil asiatique que le voisinage
de la Turquie a mêlé à notre sang polonais; noir comme est le ciel
maintenant sur nos têtes, mais il s'en échappait une douce lumière,
comme celle de la première lune à minuit; ce grand œil noir
semblait nager dans ses rayons; tout amour, languissant et enflammé,
pareil à ceux des saints expirant sur l'instrument du martyre, et qui
élevaient en haut leurs yeux ravis, comme si c'eût été pour eux
une joie de mourir. Son front était semblable à un lac transparent
au soleil d'été, lorsque les vagues n'osent faire entendre aucun
murmure, et que le ciel se réfléchit dans sa surface. Sa joue, sa
lèvre,--mais où m'égare-je? Je l'aimais alors,--je l'aime encore;
et dans les êtres qui me ressemblent cet amour passe tous les
extrêmes--en bien et en mal. Nous aimons même jusque dans notre
folie, passionnés que nous sommes dans la vieillesse, de la vaine
ombre du passé, comme Mazeppa l'est enfin.
6. «Nous nous rencontrâmes,--nous nous admirâmes;--je la vis et je
soupirai; elle ne parla point, et pourtant elle me répondit. Il est
dix mille accens, dix mille signes que nous entendons et que nous
voyons, mais que l'on ne peut définir;--étincelles involontaires
de la pensée, qui s'échappent d'une ame subjuguée, et établissent
entre deux êtres une communication étrange aussi mystérieuse
qu'intime, qui forme les anneaux de la chaîne brûlante qui lie
involontairement de jeunes cœurs, de jeunes intelligences, et
transmet, comme le conducteur électrique, nous ne savons comment, le
feu qui les consume.--
«Je la vis, et je l'aimai.--Je pleurai en silence, et je restai
quelque tems sans oser l'aborder; enfin je lui fus présenté, et nous
pûmes alors nous entretenir sans faire naître de soupçons. Alors
même, alors je souffrais d'amour, et je m'étais décidé à parler;
mais les paroles expirèrent sur mes lèvres; ma voix fut tremblante
et faible jusqu'à une heure..... C'était à un jeu, un jeu frivole
et folâtre, avec lequel nous passions le tems de la journée;
c'était... j'en ai oublié le nom;--nous nous étions livrés à ce
jeu par un hasard dont je ne me souviens plus. Je m'inquiétais peu de
perdre ou de gagner; c'était assez pour moi d'être si près d'elle,
d'entendre, et, ô ciel! de voir l'être que j'aimais tant! Je
veillais sur elle comme une sentinelle: (puisse la nôtre veiller
aussi bien cette noire nuit!) je vis, et c'était la vérité, qu'elle
était pensive, qu'elle oubliait son jeu, qu'elle ne s'affligeait ni
ne se réjouissait de perdre ou de gagner; mais elle continua de
jouer encore plusieurs heures, comme si une puissance secrète l'eût
attachée à sa place, et non le désir du gain. Alors une pensée
passa sur mon front comme un éclair, car je crus voir dans son
maintien quelque chose qui ne me condamnerait pas à mourir de
désespoir: à cette pensée; mes paroles d'amour se précipitèrent
de mon cœur, tout incohérentes qu'elles étaient.--Leur éloquence
était peu brillante, mais je n'en fus pas moins écouté,--et c'est
assez.--Celle qui écoute une fois écoutera deux; son cœur, soyez-en
sûr, n'est pas de glace; et un premier refus ne doit pas rebuter.
7. «J'aimais et j'étais aimé en échange de mon amour.--On m'a dit,
Sire, que vous n'avez jamais connu ces douces faiblesses; si cela est
vrai, j'abrégerai le récit de mes joies et de mes peines: elles vous
paraîtraient absurdes et vaines; mais tous les hommes ne sont pas
nés pour régner sur leurs passions, ou, comme vous, sur leurs
passions et sur des peuples. Je suis,--ou plutôt j'_étais_ un
prince, le chef de plusieurs milliers d'hommes, et je pouvais les
conduire aux plus grands dangers pour verser leur sang; mais je n'ai
jamais pu exercer sur moi-même un pareil empire. Enfin j'aimais, et
j'étais aimé en échange de mon amour. C'est une heureuse destinée
que celle-là; mais c'est au comble du bonheur qu'elle finit par
l'infortune. Nous nous donnions des rendez-vous secrets, et l'heure
à laquelle je me rendais auprès de cette dame était la suprême
récompense de mon attente. Mes jours et mes nuits n'étaient rien,
et je donnerais tout, excepté cette heure qui domine les souvenirs
de mes longues années, et qui n'a pas d'égale;--je donnerais
l'Ukraine[1] pour vivre, pour jouir encore une fois de cette heure
ravissante;--pour être encore le page, l'heureux page qui était le
seigneur d'un cœur si tendre, qui n'avait que son épée, qui
n'avait d'autre richesse que les dons naturels de la jeunesse et de la
santé.--Nous nous réunissions en secret,--circonstance qui en double
le charme, dit-on:--je n'en sais rien.--J'aurais donné ma vie pour
pouvoir la nommer seulement une fois ma femme à la face du ciel et de
la terre; car j'ai souvent et long-tems regretté que nous n'eussions
pu nous voir qu'à la dérobée.
[Note 1: Voyez _le Pacha des Orientales_ de M. Hugo.]
8. «Il y a partout des yeux pour les amans, et nous fûmes ainsi
l'objet d'une curiosité maligne: le diable, dans de telles occasions,
devrait être plus courtois.--Le diable!--j'ai regret de l'accuser;
c'est plutôt quelque saint méchant[1] qui n'aura pas eu de repos que
sa pieuse bile n'ait été déchargée sur nous.--Mais une belle nuit,
des espions aux aguets nous surprirent et nous saisirent tous les
deux. Le comte était un peu plus qu'en colère. J'étais sans armes;
mais avec une épée, armé de pied en cap, qu'aurais-je pu faire
contre le nombre? C'était près de son château; point de secours
lointain de la ville, point d'espérance de près, et à peine
était-ce le point du jour: je ne pensais pas en voir un autre; mes
instans de vie me parurent peu nombreux; et avec une prière à la
vierge Marie, et peut-être à un ou deux saints, je me résignai à
mon sort, tandis qu'ils me conduisirent à la porte du château. Je
n'ai jamais su la destinée de Thérèse; notre existence se trouvait
désormais séparée.
[Note 1: En anglais _untoward_; comme la bataille de Navarin.]
«Vous devez penser que le comte Palatin fut irrité de l'aventure, et
il avait de bonnes raisons de l'être; mais ce qui le faisait le plus
enrager, c'était la peur que cet accident ne souillât la noblesse de
sa postérité. Il n'était pas moins étonné qu'une telle souillure
eût été faite à son noble écusson, lui qui se croyait le plus
noble de sa race! Et parce qu'il s'imaginait être le premier des
hommes, il ne pouvait se persuader qu'il dût moins paraître aux
yeux des autres, et surtout aux miens. Par la mort! avec un _page_!...
Peut-être, si c'eût été avec un _roi_, cette circonstance
l'eût-elle réconcilié avec la chose: mais avec un petit garçon de
page... J'éprouvai trop sa fureur,--mais je ne puis vous la peindre.
9. _Amenez le cheval!_--Le cheval fut amené; en vérité, c'était
un noble coursier tartare de race de l'Ukraine, dont les membres
semblaient doués de la vivacité de la pensée; mais il était
sauvage, sauvage comme le daim des forêts, et il n'avait jamais connu
ni bride, ni éperons.--Il y avait un jour seulement qu'il avait été
pris; cet enfant du désert me fut amené hennissant, la crinière
hérissée, se cabrant fièrement, mais vainement, dans l'écume de la
colère et de l'effroi. Cette troupe de domestiques m'attacha sur le
dos du cheval avec plusieurs cordes, la tête tournée en arrière[1];
alors, avec un soudain et vigoureux coup de fouet: Allez!--allez!
(_away!_--_away!_)--Et nous volons à travers les broussailles!--Les
torrens sont moins rapides et moins impétueux.
[Note 1: Voyez les beaux tableaux de Mazeppa, d'Horace Vernet.]
10. Nous fuyons!--nous fuyons!--ma respiration était supprimée.--Je
ne vis point de quel côté m'emportait le cheval fougueux;
c'était à peine le point du jour; au loin!--au loin!
(_away!_--_away!_)--entends-je encore crier. Ce furent les derniers
sons humains qui frappèrent mon oreille, tandis que j'étais lancé
dans le désert par mes ennemis; c'était le cri barbare d'un rire
sauvage, poussé de tems en tems par cette canaille et dont le
mugissement était porté jusqu'à moi par le vent. Dans un accès de
fureur, je tordis ma tête et je brisai la corde qui liait mon cou à
la crinière du cheval, et relevant mon corps à demi je leur lançai
par des cris ma malédiction. Mais au milieu du galop rapide et
tonnant de mon coursier, peut-être ne m'entendirent-ils pas, ou ne se
soucièrent-ils pas de m'entendre. J'en suis vexé;--car je voudrais
leur avoir rendu leur insulte. Je la leur fis bien payer plus tard: il
ne reste pas une porte du château de ce comte, pas une pierre de ses
fortifications, de ses créneaux, de ses barrières; ses ponts-levis
sont renversés; et on ne trouverait pas un brin d'herbe dans ses
domaines, excepté ce qui croît sur les débris d'un mur où était
la pierre du foyer. Vous y passeriez mainte fois que vous ne vous
imagineriez pas qu'il y avait là une forteresse: j'ai vu ses tours
enflammées, ses créneaux craquer et se fendre, et le plomb brûlant
découler en pluie de feu des toits embrasés et noircis, dont
l'épaisseur ne put échapper à ma vengeance. Ceux qui concoururent
à mon supplice pensaient peu, lorsqu'ils m'insultaient par leurs
railleries, et qu'ils me lançaient dans les bras de la destruction
comme sur un trait de foudre, qu'un jour je reviendrais avec dix
mille cavaliers, pour remercier ce comte du voyage peu courtois qu'il
m'avait fait faire. Ils s'étaient fait une fête cruelle, lorsque,
en me donnant le cheval sauvage pour guide, ils m'avaient attaché sur
ses flancs écumans. À mon tour je me fis une fête de leur rendre
avec prodigalité leurs bons traitemens;--car le tems vient qui met
toutes choses à son niveau.--Et si nous attendons seulement l'heure,
il n'y a pas de pouvoir humain qui puisse éviter la patience
vengeresse et les longues veilles de celui qui conserve comme un
trésor les souvenirs vivans d'un outrage.
11. «Mon cheval et moi nous volions sur les ailes des vents; laissant
derrière nous toutes les demeures des hommes, nous allions avec
la rapidité d'un météore dans les cieux quand avec ses
bruits éclatans la nuit en est chassée par l'aurore boréale:
ville,--village, rien n'apparaissait sur notre route qu'une plaine
immense et sauvage, bornée par une noire forêt, et, excepté sur des
hauteurs éloignées quelques rares créneaux de forteresses, bâties
anciennement contre l'irruption des Tartares, pas de traces d'hommes.
L'année précédente une armée turque l'avait traversée; et partout
où le pied des chevaux des Spahis l'avait foulée, la verdure fuyait
le gazon ensanglanté.--Le ciel était sombre, obscur et gris, et une
légère brise faisait entendre par intervalle ses gémissemens.--Je
désirais répondre par un soupir;--mais aussi vite que nous fuyions,
je ne pouvais ni soupirer, ni prier. Mes gouttes froides de sueur
tombaient comme de la pluie sur la crinière hérissée du cheval.
Mais se précipitant avec plus de rage encore et de fureur, les
naseaux écumans, il poursuit sa brûlante carrière. Quelquefois je
pensais qu'il devait ralentir la vitesse de sa course; mais non:--mon
corps léger, attaché sur son dos, n'était rien pour sa vigueur
irritée, et ne servait qu'à l'exciter comme un éperon. Chaque
mouvement que je faisais pour délivrer de leur torture mes membres
enflés, augmentait sa fureur et son épouvante. J'essayai ma
voix:--elle était languissante et faible, et pourtant elle faisait
sur lui l'effet d'un coup de fouet; et frémissant à chacun de mes
accens, il s'élançait comme au son subit de la trompette. Cependant
mes liens étaient trempés du sang qui, suintant à travers tous
mes pores; s'écoulait sur eux; et la soif devint dans ma bouche
desséchée plus dévorante que la flamme.
12. «Nous atteignîmes une forêt sauvage.--Elle était si vaste que
d'aucun côté je ne pus en découvrir les bornes. Elle était remplie
de vieux arbres robustes, dont la vigueur ne se pliait point sous
les vents impétueux qui mugissent des déserts de la Sibérie, et
ravagent les forêts dans leur passage.--Mais ces arbres étaient
rares, et entre eux croissaient de jeunes arbustes épais et touffus,
qui étaient couverts avec abondance de leurs feuilles vertes du
printems, car on était loin de ces soirs d'automne qui balaient le
feuillage mort des forêts, feuillage coloré d'un rouge sans vie
pareil au sang qui couvre, après le combat, le champ de bataille,
lorsqu'une longue nuit d'hiver a répandu son givre sur les têtes
sans sépulture, et les a tellement glacées et endurcies, que le bec
du vautour essaierait en vain de percer leurs visages. C'était une
vaste étendue de taillis, où paraissaient çà et là quelques
châtaigniers, quelques vieux chênes robustes et le pin
pyramidal. Heureusement pour moi que ces arbres étaient ainsi
dispersés,--autrement mon sort eût été bien différent.--Les
rejetons nouveaux se prêtaient à notre passage, et ne déchiraient
pas mes membres; je trouvai assez de force pour supporter mes
blessures déjà cicatrisées par le froid.--Mes liens m'empêchaient
de tomber. Nous passâmes comme le vent à travers le feuillage,
laissant derrière nous les arbustes, les arbres et les loups que
j'entendais la nuit accourir sur nos traces. Leur troupe nous suivait
de près, avec leur long galop qui fatigue la vivacité des chiens et
le zèle du chasseur. Partout où nous fuyions, ils étaient sur nos
pas, et ne nous abandonnèrent point, même au lever du soleil. Je les
vis derrière nous, à peine à la distance d'une perche, lorsque le
jour commença à paraître à travers les arbres de la forêt; et
pendant la nuit, j'avais entendu le bruit de leurs pas, de leur marche
rapide, régulière et bruyante. Oh! combien je désirai une épée
ou une lance, pour mourir au milieu de cette troupe féroce, et, en
périssant s'il le fallait, du moins détruire un grand nombre de ces
ennemis! Quand d'abord mon coursier commença de prendre sa fuite,
je désirais qu'il fût déjà parvenu au terme de sa course: mais
maintenant je doutais de sa force et de sa vitesse. Vaine crainte!
D'une race sauvage et légère, il avait les nerfs agiles et vigoureux
du daim des montagnes. Elle ne tombe pas plus vite la neige qui
engloutit la porte du paysan dont il ne pourra plus franchir le
seuil, plus épouvanté par le vent éblouissant que par les sentiers
jonchés de la forêt où il doit passer. Infatigable, indompté, et
de plus en plus irrité, il était aussi furieux qu'un enfant gâté
qui éprouve un refus dans ses désirs, et plus courroucé qu'une
femme emportée par un violent dépit.
13. «La forêt était traversée, il était plus que midi: mais
l'air était froid, quoique au mois de juin; ou peut-être que le sang
coulait froid dans mes veines.--La douleur prolongée abat le plus
brave. Je n'étais pas alors ce que je parais aujourd'hui; impétueux
comme un torrent d'hiver, mes sentimens se répandaient au dehors
avant que j'en eusse pu énumérer les causes: la fureur, la terreur,
la colère, les tortures qui m'assiégeaient dans ma fuite; le froid,
la faim, le chagrin, la honte, la détresse, et l'agonie d'être ainsi
lié nu sur un animal sauvage; né d'une race dont le sang se soulève
rapidement, lorsqu'on le fait sortir de son état plus calme, et dont
la violence ressemble à celle du serpent foulé d'un pied audacieux,
doit-on s'étonner si ce corps meurtri et déchiré succomba un
instant sous ses douleurs?
«La terre fuyait, les cieux roulaient comme un cercle autour de moi,
je croyais tomber; mais je me trompais, car j'étais étroitement lié
sur mon cheval. Mon cœur tomba en défaillance, mon cerveau fut le
centre d'une douleur aiguë; j'y éprouvai quelque tems des battemens
violens; ils cessèrent ensuite; plus de battemens. Les cieux
tournaient comme une immense roue; je voyais les arbres chanceler
comme des hommes ivres, et un éclair rapide passa devant mes yeux;
je ne vis plus rien! Celui qui meurt n'a pas une agonie plus longue
et plus cruelle que celle que j'eus alors. Torturé par cette horrible
course à cheval, les ténèbres couvrirent mes yeux à plusieurs
reprises, et se dissipèrent ensuite; je m'efforçai de conserver
le sentiment de mon existence, mais je ne pus soulever mes membres
engourdis. Je me sentis comme porté en mer sur une planche, lorsque
toutes les vagues se précipitent sur vous, soulevé et replongé
en même tems dans l'abîme, et qu'elles vous poussent sur un rivage
abandonné. Ma vie ondulante était comme ces clartés imaginaires qui
passent sur nos yeux fermés, à l'heure de minuit, lorsque la
fièvre commence à échauffer le cerveau; mais ce vertige s'évanouit
bientôt. Je n'éprouvai plus qu'une légère douleur; mais je me
perdis dans une confusion d'anéantissement plus pénible que cette
douleur. J'avoue que je préférerais mourir que d'éprouver de
nouveau cet anéantissement. Je suppose, cependant, que nous devons
subir de bien plus fortes épreuves avant que nous retournions à
la poussière. N'importe: j'ai affronté la mort en face--alors,--et
maintenant je l'affronte encore.
14. «Le sentiment me revint. Où étais-je? Froid, engourdi, j'avais
une sorte de vertige: battement par battement, la vie ranima un peu
mes membres abattus, jusqu'à ce qu'une crise soudaine qui, un moment,
paraissait être ma dernière convulsion, fit refluer mon sang,
quoique épais et glacé. Mon oreille retentissait de bruits sauvages,
mon cœur recommença encore une fois à battre; ma vue revint,
quoique obscure, hélas! et épaissie comme si elle eût été
rembrunie par des verres sombres. Je crus que le bruissement des
vagues était près de moi; il y avait aussi des rayons lumineux dans
le ciel parsemé d'étoiles.--Ce n'était point un songe. Le cheval
sauvage traversait des flots plus sauvages encore! Les vagues
écumeuses d'un large fleuve bondissent, tournent et roulent au loin;
nous sommes luttant au milieu de ces vagues, et nous nous dirigeons
vers un rivage inconnu et silencieux. Les eaux font cesser mes sourdes
angoisses, et mes membres engourdis reçurent de ce nouveau baptême
une force passagère. Le large poitrail de mon coursier bravait
fièrement et repoussait les vagues soulevées contre lui. Nous
avançons vers le bord; nous atteignons enfin le rivage glissant: je
me réjouissais peu de ce bonheur, car tout derrière nous était noir
et effrayant, et tout devant était ténébreux et redoutable.
Combien ai-je passé d'heures de la nuit ou du jour dans ces angoisses
suspendues? je ne puis le dire; je savais à peine si je respirais
encore.
15. «La peau luisante, la crinière dégouttante, le corps
frémissant, les flancs fumans, le cheval sauvage s'efforce, avec ses
pieds nerveux, de s'élancer sur le bord qui le repousse. Nous gagnons
le dessus: une plaine sans limite se déroule à travers les ombres
moins épaisses de la nuit, et loin, loin, loin, semble comme les
précipices dans nos rêves, s'étendre au-delà d'un horizon sans
bornes. La lune, se levant large à ma droite, me découvrait çà et
là des taches blanches, quelques touffes dispersées de noir gazon
qui se détachaient en masse, du fond de l'immense plaine. Mais rien
de distinct ne s'apercevait dans la sombre étendue, qui indiquât
l'apparence d'une chaumière. Aucun flambeau dans le lointain,
brillant comme une étoile hospitalière, ni même un feu follet ne
s'élevait pour s'amuser de mes douleurs. Cette clarté trompeuse
m'eût alors réjoui; au milieu de tous mes maux, elle m'eût au moins
rappelé les habitations des hommes.
16. «Nous avançons toujours;--mais plus lentement: la force sauvage
du cheval s'épuise enfin; accablé de lassitude, il ne se traînait
plus que faiblement couvert d'écume. Un enfant malade aurait pu le
conduire partout alors; mais sa faiblesse m'était inutile. Je ne
pouvais profiter de sa nouvelle lassitude: mes membres étaient
étroitement liés; mes forces auraient défailli peut-être, si
j'avais été libre. J'essayai, par quelques faibles efforts, de
rompre les liens qui me serraient si fortement;--mais ce fut encore
vainement. Mes membres n'en furent que plus gênés par ces efforts,
qui, après une vaine et courte lutte, prolongèrent mes douleurs.
Le mouvement vertigineux était épuisé, bien qu'aucun but encore ne
parût devoir être bientôt atteint. Quelques rayons annonçaient
le lever du soleil.--Hélas! qu'il parut lent à paraître! Il me
semblait que le brouillard grisâtre de l'aurore ne laisserait jamais
pénétrer ses nouveaux rayons. Combien la marche du jour était
lourde et lente!--avant que la lumière orientale devînt d'une
couleur pourprée, et qu'elle détrônât les étoiles, éclipsât les
clartés resplendissantes de leurs chars et de son trône élevé, et
inondât la terre de ses seuls rayons, à l'exclusion de tout autre.
17. «Le soleil se leva; les brouillards furent chassés, et me
découvrirent le monde solitaire qui s'étendait autour de moi. Que me
servait-il d'avoir traversé plaines, forêts, rivières? Ni
hommes, ni animaux, ni traces ou empreintes de leur passage ne se
distinguaient sur cette plaine désolée; aucun signe ou indice de
travaux et de culture: l'air lui-même était muet; je n'entendais
pas le plus petit bourdonnement de l'insecte, ni la voix matinale
des oiseaux dans la verdure ou les broussailles. Le cheval harassé
parcourut encore plusieurs _verstes_, palpitant comme s'il eût été
sur le point d'expirer. Nous étions encore seuls, ou nous paraissions
du moins tels; enfin, tandis que nous suivions faiblement notre route,
je crus entendre le hennissement d'un coursier, qui sortait de
touffes de noirs sapins. Est-ce le vent qui agite leurs branches? me
disais-je; non, non! Une troupe bondissante s'élance de la forêt; je
les vois accourir: ils forment un vaste escadron dans leur course. Je
m'efforçai de pousser un cri.--Mes lèvres étaient engourdies. Les
chevaux se précipitent vers nous dans une fierté superbe; mais
où sont les cavaliers qui doivent guider les rênes? Un millier de
chevaux,--et personne ne les monte! Leur guide est flottante ainsi que
leur crinière; leurs larges naseaux n'ont pas été déchirés par
le mors; les rênes n'ont jamais ensanglanté leur bouche; le fer
n'a jamais chaussé leurs pieds; le fouet ni l'éperon n'ont jamais
blessé leurs flancs.
«Ce sont mille chevaux sauvages, libres comme les vagues qui
bondissent dans l'Océan. Leur marche épaisse vers nous est
retentissante comme un tonnerre. Leur vue rend de la vigueur aux pieds
nerveux, mais brisés, de celui qui me porte; il se traîne un moment
en chancelant, et répond à leurs bruyans appels par un faible
hennissement, et puis il tombe. Il frappe encore du pied la terre;
mais ses yeux se ternissent, ses membres fumans restent immobiles; sa
première et sa dernière course est finie!