qu'ils appellent _Oradina_, et qui descend entre les collines pour
remplir un étang ou écluse de moulin, et de là il s'en échappe
pour se perdre dans la Digentia. Mais nous ne pouvons pas espérer
_To trace the Muses upwards to their springs_.
De suivre les traces des Muses jusques à leurs sources.
en explorant les détours de la vallée romantique à la recherche de
la fontaine de Blanduse. Il paraît étrange que quelques personnes
aient pu penser que Blandusia fût une source de la Digentia. Horace
n'a pas laissé échapper un mot de cela; et cette source immortelle a
été, dans le fait, reconnue pour être la propriété de possesseurs
de bonnes choses en Italie; des Moines: Elle servait à l'église de
saint Gervais et de saint Protais, près de Venusia, où il était
plus vraisemblable de la trouver[A]. Nous ne serons pas si heureux
qu'un récent voyageur, en trouvant le pin occasionnel (_the
occasional pine_) encore suspendu sur la _villa_ poétique. Il n'y a
pas de pin dans toute la vallée; mais il y a deux cyprès, qu'il a
pris évidemment pour l'arbre nommé dans l'ode[B]. La vérité est
que le pin est maintenant, comme il l'était du tems de Virgile,
un arbre de jardin, et il n'était pas du tout vraisemblable de le
trouver dans les pentes escarpées de la vallée de _Rustica_. Horace,
probablement, avait un de ces pins dans son verger, au-dessus de sa
ferme, et assez près de sa _villa_ pour lui donner son ombre, et
non sur les hauteurs rocailleuses qui sont à quelque distance de son
habitation. Le _touriste_ (voyageur) pouvait croire aisément qu'il
avait vu ce pin, dans la forme des cyprès dont j'ai parlé; et quant
aux orangers et aux citronniers qui jettent tant de fleurs sur sa
description des jardins royaux de Naples, à moins qu'ils n'aient
été déplacés depuis, ils n'étaient assurément que des acacias
et d'autres communs arbustes de jardin[C]. L'extrême désappointement
éprouvé en choisissant le _Touriste classique_ pour guide en Italie
doit être attribué à l'inexactitude des observations qui, je puis
l'affirmer sans crainte d'être contredit, sera confirmée par toutes
les personnes qui ont choisi le même guide pour la même contrée.
Cet auteur est dans le fait un des écrivains les plus inexacts,
les moins satisfaisans, qui ont obtenu de nos jours une réputation
passagère, et il est très-rare que l'on puisse se fier à lui-même
lorsqu'il parle d'objets qu'il est présumé avoir vus. Ses
erreurs, depuis la simple exagération jusqu'aux méprises, sont si
fréquentes, qu'elles donneraient à penser qu'il n'a jamais visité
les lieux qu'il décrit, ou qu'il s'en est rapporté à la fidélité
des premiers écrivains. C'est pourquoi le _Classical Tour_ a tous les
traits caractéristiques d'une pure compilation de premières notices,
liées ensemble par quelques observations personnelles, et enflées
par ces embellissemens qu'il est si facile de suppléer par une
adoption systématique de tous les lieux communs de l'éloge qui
s'appliquent à tout, et qui par conséquent ne signifient rien.
[Note A: Voyez les _Historical illustrations_ du quatrième chant,
page 43.]
[Note B: Voyez le _Classical Tour_, etc., page 250, chap. 7, vol. II.]
[Note C: «Sous nos fenêtres, et bordant le rivage de la mer, est le
jardin royal, divisé en parterres, dont les allées sont ombragées
par des rangs d'orangers.» _Classical Tour_, etc., page 365, chap.
II, vol. II.]
Le style qu'une personne pense être lourd, embarrassé, et
insupportable, peut être du goût de quelques autres et produire
ainsi quelque divertissement salutaire en labourant à travers les
périodes du _Classical Tour_. On doit dire, cependant, que le poli et
le poids sont propres à faire croire à une certaine valeur. Il est
au nombre des peines des damnés un supplice qui consiste à remonter
une pente rapide en roulant une _lourde pierre_.
Le _Touriste_ avait le choix des mots, mais il n'avait pas la même
latitude pour ses sentimens. L'amour de la vertu et de la liberté,
qui doit distinguer le caractère, orne assurément les pages de
M. Eustace, et la politesse d'esprit si recommandable dans les
productions d'un auteur, est très-sensible dans le _Classical Tour_.
Mais ces généreuses qualités sont comme le feuillage d'une telle
dimension et étalé avec tant de profusion qu'il embarrasse ceux
qui désirent voir et prendre les fruits à la main. L'onction de
l'écrivain comme ministre du culte, et les exhortations du moraliste,
ont peut-être fait, de cet ouvrage, quelque chose de mieux qu'un
livre de voyage, mais elles n'en ont pas fait un livre de voyage;
et cette observation s'applique plus spécialement à cette commune
méthode d'enseignement, qui consiste à mettre perpétuellement
en scène un hilote gaulois (_gallic helot_) pour se déchaîner
et tonner contre la génération naissante, et la terrifier dans
l'obéissance en déployant devant elle tous les excès de la
révolution. L'animosité contre les athées et les régicides en
général, et spécialement contre ceux qui sont Français, peut être
honorable, et utile comme souvenir; mais cet antidote devrait être
administré plutôt dans un autre ouvrage que dans un _tour_, ou, au
moins, il devrait être réservé à part, et ne point être mêlé
avec toute la masse d'informations et de réflexions, comme pour
répandre de l'amertume sur chaque page; car, qui voudrait choisir les
antipathies d'un homme, fussent-elles justes, pour ses compagnes
de voyage? Un _Touriste_, à moins qu'il n'aspire à la gloire
de prophète, n'est point responsable des changemens qui peuvent
s'opérer dans la contrée qu'il décrit; mais son lecteur peut
vraiment estimer tous ses portraits et ses déductions politiques,
comme du papier blanc, du moment qu'elles cessent d'aider le voyageur,
et surtout si elles gênent ses propres observations.
On n'entend pas présenter ici ni un éloge, ni une accusation de
quelque gouvernement ou gouverneur que ce soit; mais il est établi,
comme un fait incontestable, que le changement opéré soit par
l'adresse du dernier système de gouvernement impérial, soit par
le désappointement causé par ceux qui ont succédé aux trônes
italiens, a été si considérable et si apparent, que non-seulement
les philippiques anti-gallicanes de M. Eustace sont un pur
anachronisme, mais qu'elles jettent quelque doute sur la compétence
et la bonne foi de l'auteur lui-même.
Un exemple remarquable de cette disposition des esprits est la ville
de Bologne, sur l'affection papale de laquelle le _Touriste_ déploie
tous ses trésors de compassion et de vengeance, rendues plus lourdes
par les accens de la trompette qu'il a empruntée à M. Burke. Bologne
est à ce moment, et a été depuis quelques années remarquable par
son attachement aux principes révolutionnaires, et fut presque la
seule cité qui fit quelques démonstrations en faveur de l'infortuné
Murat. Ce changement peut, cependant, avoir été fait depuis que
M. Eustace a visité cette contrée; mais le voyageur qui a frémi
d'horreur au projet d'enlever le cuivre de la coupole de Saint-Pierre
doit être rassuré en apprenant que ce sacrilége est hors du pouvoir
des Français, ou de quelques autres conquérans, la coupole étant
couverte d'_étain_[A].
[Note A: «Quel devra être alors l'étonnement, ou plutôt l'horreur
de mon lecteur, quand je lui apprendrai..... que le comité français
a tourné son attention vers Saint-Pierre, et a employé une compagnie
de Juifs pour estimer et acheter l'or, l'argent et le bronze qui
ornent l'intérieur de l'édifice, ainsi que le cuivre qui couvre les
voûtes et le dôme à l'extérieur.» Chap. 4, page 130, vol. II.
L'histoire des Juifs est positivement niée à Rome.]
Si la voix conspiratrice des critiques et leur rivalité n'eussent
donné une grande importance au _Classical Tour_, il n'eût pas été
nécessaire d'avertir le lecteur que, quoique ce livre puisse orner
sa bibliothèque, il lui sera d'un faible et même de nul secours dans
son voyage; et si le jugement de ces critiques avait été suspendu
jusqu'ici, on n'eût pas pensé à anticiper sur leur décision. Quoi
qu'il en soit, il peut être permis aux hommes qui seront un jour la
postérité de M. Eustace, d'en appeler des éloges contemporains; et
peut-être ils seront vraisemblablement plus justes à mesure que les
causes d'amour ou de haine seront plus éloignées. Cet appel avait,
en quelque sorte, été fait avant que ces remarques eussent été
écrites; car un des plus respectables libraires de Florence,
persuadé par les demandes répétées des voyageurs de l'Italie
méridionale, de réimprimer, à bon compte, le _Classical Tour_, fut
déterminé à abandonner ce dessein par les avis d'autres voyageurs
anglais qui revenaient de faire ce voyage, quoiqu'il eût déjà
disposé ses caractères et son papier, et qu'il eût déjà imprimé
une ou deux des premières feuilles.
L'auteur de ces notes désirerait se séparer (comme Gibbon) en bonne
intelligence avec le pape et les cardinaux, mais il ne pense pas
qu'il soit nécessaire de s'imposer le même discret silence sur leurs
humbles partisans.
NOTE SUPPLÉMENTAIRE.
Nous ajouterons à la liste que lord Byron a donnée des auteurs grecs
modernes, à la fin des notes du deuxième chant, les noms des auteurs
qui suivent, tirés en partie de l'ouvrage de M. _Rizo Néroulos_, sur
la littérature grecque moderne, et l'indication de leurs principaux
ouvrages. L'intérêt que l'on porte maintenant à la cause de
la Grèce nous a fait penser qu'on trouverait ici cette note
supplémentaire avec plaisir.
Daniel Philippide, natif de Mélée, bourgade au pied du mont
Pélicon. Il a publié en 1816 une _histoire de la Roumounie et des
Nations valaque, moldave et bessarabienne_. Il a traduit en grec
moderne la _Logique_ de Condillac, l'_Histoire_ de Justin, la
_Physique_ de Brisson; la _Chimie_ de Foureroy, et l'_Astronomie_ de
Lalande.
Athanase Psalida, de Janina (dont a parlé Byron), disciple de Kant,
est l'auteur d'un ouvrage intitulé: _Fondemens de la religion et de
la morale_ d'après le système de Kant.
Étienne Dunkas, professeur de philosophie au collége de
Couroutzesmé sur le Bosphore de Thrace, élève des universités de
Halle et de Goëttingue, est auteur d'un _Cours de mathématiques_ et
_de physique_, et d'un traité d'_Esthétique et de Morale_.
Le prince Nicolas Caradza a publié en grec moderne l'_Essai
sur les mœurs et l'esprit des nations_, l'_Histoire du siècle
de Louis XIV_, par Voltaire, et l'_Histoire de la conjuration des
Espagnols contre Venise_.
Eugène Bulgaris, de Corfou, est auteur d'une _Logique_ et d'une
_Physique_, imprimées en Allemagne. Il a aussi publié des
_Entretiens théologiques sur le Pentateuque_, publiés à Moscou en
1802, ainsi que des _Pensées des philosophes_, Vienne 1805; et il a
traduit les _Confessions de Saint-Augustin_.
Nicéphore Théotoky, de Corfou, a publié une _Défense du Nouveau
Testament contre Voltaire_, Vienne 1794; des _Commentaires sur le
Pentateuque_, _le livre des Rois et le livre de Job_; et des élémens
de _Philosophie naturelle_ ou _Physique expérimentale_, Leipsick
1766.
Le fameux _Riga_, natif de Vélestin, en Thessalic, a composé, outre
ses _Hymnes_ ou _Chansons_, imprimées secrètement à Jassy en 1814,
une _Physique populaire_, imprimée à Vienne.
Néophite Doukas, d'Épire, a traduit en grec moderne l'_Histoire_ de
Thucidide avec des notes et une carte géographique; cette traduction
a été imprimée à Vienne avec le texte littéral en regard. Il a
publié aussi une _Grammaire du grec ancien_; on dit qu'il traduit en
ce moment Homère en vers grecs modernes.
Michel Chrestary, de Janina, a traduit en grec moderne l'_Économie
politique_ de M. Say, et plusieurs tragédies françaises et
italiennes.
Coustandas a traduit en Grec moderne l'_Histoire générale_ de
l'abbé Millot, dont deux volumes seulement ont paru à Venise.
Dionysaky est l'auteur d'une _Histoire de la Valachie_.
Perrévos a composé une _Histoire de Souli et de Parga_ contenant la
chronologie et les guerres héroïques des Souliotes contre Ali-Pacha;
cette histoire a été imprimée à Venise en 1815.
George Cancellarius a traduit en Grec moderne l'_Histoire ancienne_ de
Rollin.
George Emmanuel: _La Grandeur et la décadence des Romains_.
Cavras: les _Élémens d'Euler_.
Koumas: l'_Histoire de la Philosophie_ de Tenneman.
Spyridion Valétas a traduit les meilleures ouvrages de J.J. Rousseau.
Jacovaky Argyropoulo a traduit l'_Esprit des Lois_.
Parmi les dames grecques qui ont traduit des ouvrages en grec moderne
on remarque:
Christine Soutzo, qui a traduit les _Entretiens_ de Phocion.
La princesse Ralou Argyropoulo a traduit l'_Histoire de la Grèce_ par
Gillies.
Parmi les poètes:
Zambelinos de Saint-Maure, est auteur de quelques tragédies, dont
une, qui a pour titre _Timoléon_, a été imprimée à Vienne en
1818.
Nicolas Piccolo a publié une tragédie dont le sujet est
_Démosthène_; il a publié aussi un poème dramatique en trois
actes, intitulé Νικἠρατος, sur la chute de Missolonghi.
George Servius a traduit en vers plusieurs tragédies françaises,
telles que la _Mort de César_, _Mérope_, etc.
Athanase Christopoulo a fait imprimer des poésies anacréontiques
rimées, à Vienne, en 1811. Elles sont pleines de grâce et de
naïveté.
Calvos de Zante a publié deux petits recueils d'odes, le premier à
Genève et le second à Paris en 1826, avec une traduction en regard
faite par l'auteur de cette notice; dans le même volume se trouve
aussi un choix des poésies de Christopoulo, également avec une
traduction.
Salomos a publié un _Dithyrambe à la Liberté_ traduit par M.
Stanislas Julien, qui a traduit aussi en français les premières odes
de Calvos.
FIN DES NOTES DU QUATRIÈME ET DERNIER CHANT.
MAZEPPA.
AVERTISSEMENT.
«Celui qui remplissait alors cette place était un gentilhomme
polonais, nommé Mazeppa, né dans le palatinat de Podolie; il avait
été élevé page de Jean Casimir, et avait pris à sa cour quelque
teinture des belles-lettres. Une intrigue qu'il eut dans sa jeunesse
avec la femme d'un gentilhomme polonais, ayant été découverte, le
mari le fit lier sur un cheval farouche, et le laissa aller en cet
état. Le cheval qui était du pays de l'Ukraine, y retourna, et y
porta Mazeppa, demi-mort de fatigue et de faim. Quelques paysans
le secoururent; il resta long-tems parmi eux, et se signala dans
plusieurs courses contre les Tartares. La supériorité de ses
lumières lui donna une grande considération parmi les Cosaques; sa
réputation, s'augmentant de jour en jour, obligea le Czar à le faire
prince de l'Ukraine.»
(Voltaire, _Histoire de Charles XII_, page 196.)
«Le roi fuyant et poursuivi eut son cheval tué sous lui; le colonel
Gieta, blessé et perdant tout son sang, lui donna le sien. Ainsi on
remit deux fois à cheval, dans sa fuite, ce conquérant qui n'avait
pu y monter pendant la bataille.»
(Voltaire, _Histoire de Charles XII_, page 216.)
«Le roi alla par un autre chemin avec quelques cavaliers. Le carrosse
où il était rompit dans la marche; on le remit à cheval. Pour
comble de disgrâce, il s'égara pendant la nuit dans un bois: là
son courage ne pouvant plus suppléer à ses forces épuisées, les
douleurs de sa blessure devenues plus insupportables par la fatigue,
son cheval étant tombé de lassitude, il se coucha quelques heures
au pied d'un arbre, en danger d'être surpris à tout moment par les
vainqueurs qui le cherchaient de tous côtés.»
(Voltaire, _Histoire de Charles XII_, page 218.)
MAZEPPA.
1. C'était après la terrible journée de Pultawa, lorsque la fortune
abandonna le royal Suédois au milieu de son armée massacrée autour
de lui, sans qu'il lui restât un soldat pour combattre. Le pouvoir et
la gloire des batailles, divinités aussi infidèles que leurs vains
adorateurs, passèrent du côté du Czar triomphant, et les remparts
de Moscow furent sauvés de nouveau, mais jusqu'à une année plus
mémorable, à un jour plus sombre et plus terrible, qui donnera au
carnage et à la honte un ennemi plus puissant et un plus grand nom;
jour où la désolation sera plus complète, la chute plus grande;
choc épouvantable pour un,--coup de foudre terrible pour tous.
2. Tel fut alors le hasard de la bataille: Charles blessé fut obligé
d'apprendre à fuir de jour et de nuit à travers les champs et les
marais, couverts de son sang et de celui de ses soldats; car des
milliers sont tombés pour protéger sa fuite; aucune voix ne s'éleva
pour accuser l'ambition dans son heure d'humiliation, lorsque la
vérité aurait pu sans crainte se faire entendre au pouvoir.
Le cheval du roi était tué, Gieta lui donna le sien,--et il mourut
l'esclave des Russes. Ce cheval, après de vaines fatigues, succomba
de lassitude au bout de quelques lieues; et c'est dans la profondeur
des forêts, éclairées par les feux nocturnes et étincelans des
bivouacs éloignés, signaux des ennemis qui l'entourent, qu'un
roi doit reposer ses membres engourdis de fatigue. Sont-ce là les
lauriers et le repos pour lesquels les nations épuisent leur sang?
Le roi fut déposé au pied d'un arbre de la forêt, dans l'agonie
d'une nature épuisée: ses blessures étaient souffrantes,--ses
membres raidis;--l'heure était froide et sombre; la fièvre de son
sang le priva du précieux soulagement d'un repos passager: mais,
malgré tous les maux qui l'accablaient, le monarque supporta son
malheur en roi, et, dans cette extrémité, il rendit ses douleurs
vassales de sa volonté; elles étaient toutes silencieuses et
subjuguées, comme autour de lui le furent autrefois les nations.
3. Une troupe de chefs!--Hélas! qu'ils sont peu nombreux, depuis que
le désastre d'un jour a éclairci leurs rangs! mais ce désastre fut
loyal et chevaleresque; chacun d'eux est étendu triste et muet près
du monarque et de son cheval: car le danger nivelle l'homme et la
brute, et tous sont compagnons dans leur malheur. Parmi ces chefs,
Mazeppa reposait sous un vieux chêne,--lui-même aussi robuste et
guère moins vieux: c'est le calme et hardi hetman de l'Ukraine;
d'abord, harassé par cette longue course, le prince des cosaques a
commencé par panser son cheval, et par lui faire un lit de feuillage;
il a essuyé ses reins, démêlé sa crinière et ses fanons, détendu
sa sangle, et ôté sa bride. Il se réjouissait de le voir manger
avec tant d'appétit; car jusqu'alors il avait craint que son coursier
fatigué refusât de brouter sous la rosée de minuit: mais le cheval
était aussi robuste que son maître, et il se souciait peu du repos
et de la nourriture. Très-intelligent et très-docile, il obéissait
à tous les commandemens; velu et léger, vif et fort des membres, il
portait son maître aussi bien qu'un cheval tartare: il comprenait sa
voix, accourait à son appel, et il le reconnaissait au milieu d'une
foule, quand même elle eût été composée de plusieurs milliers
d'hommes:--et la nuit, la nuit sans étoiles, il suivait sa marche
avec assurance;--ce cheval, depuis le coucher du soleil jusqu'à
l'aurore, eût suivi son maître comme un faon apprivoisé.
4. Cela fait, Mazeppa étend son manteau, place sa lance sous son
chêne, regarde si ses armes sont en bon état, si la longue marche
de la journée ne les a pas dérangées, si la poudre remplit encore
leurs bassinets, si les pierres ne sont pas endommagées et occupent
encore leurs platines;--si la garde de son sabre et son fourreau
ne sont pas perdus, et s'ils n'ont point emporté leur
ceinturon.--Ensuite cet homme respectable tire de son havresac et de
son bidon de légères provisions préparées d'avance, et il offre au
roi et à ses compagnons de les prendre ou de les partager avec lui,
bien moins inquiet et empressé que ne le seraient des courtisans à
un fastueux banquet.
Charles accepta en souriant une portion de ce repas frugal; il prit un
air forcé de gaîté pour paraître plus grand, et au-dessus de
ses blessures et de ses malheurs.--Alors il dit: «Parmi toute notre
troupe, quoique ferme de cœur, et forte par l'épée, dans les
escarmouches, les marches forcées, avec les fourrageurs, personne
n'a moins parlé et n'a plus agi que toi, Mazeppa! Jamais la terre n'a
produit, depuis le tems d'Alexandre jusqu'à nos jours, un couple[1],
cavalier et coursier, aussi bien assorti que toi et ton Bucéphale[2].
Toute la renommée des cavaliers de la Scythie devrait céder à la
tienne pour ton intrépidité à piquer de l'éperon à travers les
champs et les marais.»
[Note 1: _A pair_.]
[Note 2: On connaît la réponse du poète Benserade à Louis XIV.
Benserade s'était engagé à achever impromptu tous les _quatrains_
ou _dixains_, etc., que commencerait _Louis XIV_. Le roi, un jour, en
montant à cheval, fit ces vers:
Joli, gentil petit cheval,
Bon à monter, bon à descendre;
Benserade répondit:
Tu devrais être un Bucéphal,
Puisque tu porte un Alexandre.
Probablement que l'on n'écrivait pas alors _Bucéphale_ comme on
l'écrit aujourd'hui, ou Benserade aurait fait une faute de rime, et
de plus une faute de quantité dans le dernier vers que les licences
de la poésie, même en impromptu, peuvent toutefois justifier.]
Mazeppa répondit: «Maudite soit l'école où j'ai appris à monter
à cheval!»
Charles reprit: «Pourquoi donc, vieil hetman, puisque tu as si bien
appris cet art?
--Il serait trop long de le raconter, dit Mazeppa, et nous avons
encore beaucoup de lieues à faire, et plus d'un coup de sabre à
porter contre des ennemis qui sont dix contre un, avant que nos
chevaux puissent brouter à leur aise au-delà du rapide Borysthène:
Sire, vos membres ont besoin de repos: je serai la sentinelle de votre
petite troupe.
--Je te le demande, répondit le monarque de Suède: tu me raconteras
ton histoire, et je pourrai peut-être en recevoir le bienfait
du sommeil, car, pour le moment, mes yeux en ont perdu même
l'espérance.
--Bien, Sire, dans cet espoir, je vais essayer de rappeler des
souvenirs de soixante-dix ans. Je pense que j'étais dans mon
vingtième printems,--oui,--quand Casimir était Roi,--Jean
Casimir,--j'étais son page, il y avait déjà six printems. C'était
un savant monarque, par ma foi! et tout-à-fait l'opposé de votre
majesté. Il ne faisait pas de guerres, il ne gagnait point de
nouveaux royaumes pour les perdre ensuite, et (sauf les débats de la
diète de Varsovie) il régna dans le repos le plus inconvenable, non
pas qu'il manquât de soucis inquiétans: il aimait les muses et le
sexe; et quelquefois ces choses sont si intraitables qu'elles lui
faisaient désirer les soucis de la guerre. Mais bientôt, ses
ressentimens étant calmés, il prenait une autre maîtresse ou
de nouveaux livres. Il donnait alors de prodigieuses fêtes.--Tout
Varsovie accourait autour de son palais pour admirer la splendeur de
sa cour, et les dames et les chefs, d'une somptuosité de prince. Il
était le Salomon polonais; c'est ainsi que le chantaient tous ses
poètes, excepté un, qui, n'étant pas pensionné, faisait des
satires, et s'enorgueillissait de ne pas savoir flatter. C'était
enfin une cour de joûtes et de représentations scéniques où chaque
courtisan essayait des rimes. Moi-même je produisis une fois quelques
vers, et je signai mes odes, _le malheureux Thyrsis_.
«Il y avait un certain Palatin, comte d'ancienne et haute lignée,
riche comme une mine de sel ou d'argent[1]; il était aussi fier, vous
le devinez bien, que s'il eût été l'envoyé du ciel. Il avait une
si grande richesse de sang et de mines, qu'il était presque l'égal
du monarque; il était sans cesse en contemplation sur ses trésors,
et avait constamment les yeux attachés sur ses parchemins, à tel
point que, égaré par quelques vertiges, il en perdit la tête,
jusqu'à croire que leurs mérites étaient les siens. Sa femme
n'était pas de son opinion:--plus jeune que lui de trente années,
elle devint de plus en plus fatiguée de son autorité sur elle. Et
après des vœux, des espérances, des craintes, un petit nombre de
larmes d'adieu à la vertu, un ou deux songes inquiets, quelques coups
d'œil jetés sur la jeunesse de Varsovie, quelques concerts, quelques
bals, elle attendit les chances accoutumées, ces heureux accidens qui
rendent si tendres les dames les plus froides, pour décorer son comte
de ces titres donnés, dit-on, comme des passeports pour le ciel; mais
ce qui est étrange à dire, c'est que ceux à qui ces titres ont
le plus souvent été donnés sont ceux qui s'en enorgueillissent le
moins.