II, page 448. Tiraboschi est incorrect. Les dates des trois décrets
contre Dante sont: A. D. 1302, 1314 et 1316.]
Le tort, ou l'infortune de Dante, fut son attachement à un
parti abattu, et, comme ses biographes les moins indulgens le lui
reprochent, un trop grand franc-parler et une trop grande hauteur dans
ses manières. Mais le siècle suivant rendit des honneurs presque
divins à l'exilé. Les Florentins ayant essayé fréquemment,
mais toujours vainement, de recouvrer ses restes, couronnèrent son
portrait dans une église[A]; et cette peinture est encore une des
idoles de leur cathédrale.
[Note A: Ainsi le rapporte Ficino; mais quelques personnes pensent que
son couronnement est une allégorie. Voyez _Storia_, etc., page 453.]
Ils lui frappèrent des médailles, et lui élevèrent des statues.
Les villes d'Italie ne pouvant prétendre à être le lieu de sa
naissance, se disputent pour réclamer celle de son grand poème, et
les Florentins pensent qu'il est de leur honneur de prouver qu'il en
avait déjà terminé le septième chant, avant qu'ils l'eussent banni
de sa ville natale. Cinquante et un ans après sa mort, ils fondèrent
une chaire publique dont le professeur devait expliquer exclusivement
les vers de Dante, et Boccace fut nommé à ce patriotique emploi. Cet
exemple fut imité par Bologne et Pise, et les commentateurs, s'ils
rendirent peu de services à la littérature, augmentèrent la
vénération qui voyait une allégorie morale ou sacrée dans toutes
les images de sa muse mystique. On découvrit que sa naissance et
son enfance avaient été distinguées d'une manière extraordinaire.
L'auteur du _Décaméron_, son premier biographe, rapporte que sa
mère fut avertie dans un songe de l'importance de sa grossesse, et
d'autres ont trouvé qu'à l'âge de dix ans il avait manifesté sa
passion précoce pour cette sagesse ou théologie qui, sous le nom de
Béatrix, a été prise à tort pour une maîtresse substantielle.
Quand on eut reconnu que la _Divine Comédie_ n'était simplement
qu'une production mortelle, et qu'à la distance de deux siècles,
lorsque la critique et la rivalité eurent modéré le jugement des
Italiens, Dante fut déclaré sérieusement supérieur à Homère[A],
et, quoique la préférence ait paru à quelques casuistes
_un blasphème hérétique digne des flammes_, la querelle fut
vigoureusement soutenue pendant près de cinquante années. Dans ces
derniers tems, on a agité la question de savoir quels étaient les
seigneurs de Vérone qui pouvaient se vanter de l'avoir protégé[B],
et le jaloux scepticisme d'un écrivain ne voudrait pas accorder
à Ravenne la possession indubitable de ses restes. Le critique
Tiraboschi même penchait à croire que le poète avait prévu et
prédit une des découvertes de Galilée.
[Note A: Par Varchi, dans son _Ercolano_. La controverse continua de
1570 à 1616. Voyez _Storia_, etc., tome VII, lib. III, part. III,
page 1280.]
[Note B: _Gio Jacopo Dionisi canonico di Verona. Serie di aneddoti,
Nº_ 2.]
Comme celle des grands écrivains des autres nations, la popularité
de Dante ne s'est pas toujours soutenue au même niveau. Le dernier
siècle semblait incliner à le ravaler comme modèle et comme étude;
et Betinelli, un jour, gourmanda son élève Monti, parce qu'il lisait
les extravagances barbares et surannées de la _Divine Comédie_.
La génération actuelle, ayant abandonné les idolâtries galliques
(françaises) de Césarotti, est retournée à son ancien culte, et
le _Danteggiare_ des Italiens du Nord est regardé comme indiscret par
les Toscans les plus modérés.
Il y a encore plusieurs renseignemens curieux relatifs à la vie et
aux écrits de ce grand poète, qui n'ont pas été encore recueillis
par les Italiens; mais le célèbre Ugo Foscolo pense à suppléer à
ce défaut, et on ne doit pas regretter que cet ouvrage national ait
été réservé à un écrivain si dévoué à son pays et à la cause
de la liberté.
NOTE 31, STANCE 57.
Scipion l'Africain a son tombeau, si toutefois il n'y fut pas
enseveli, à Liternum, où il s'était retiré dans un exil
volontaire. Ce tombeau était près du rivage de la mer, et l'histoire
de l'inscription qui le couvrait, _ingrata patria_, ayant donné ce
nom à une tour moderne, est une agréable fiction, si elle n'est pas
véritable. Si le Romain ne fut pas enterré à Liternum, il y vécut
certainement[A].
[Note A: _Vitam Literni egit sine desiderio urbis._ Voyez Tit. Liv.
_Hist._ lib. 38. Tite-Live rapporte que quelques personnes disaient
qu'il était enterré à Literne, d'autres à Rome. _Ibid._ cap. 60.]
_In così angusta e solitaria villa
Era 'l grand' uom che d' Africa s' appella,
Perchè primo col ferro al vivo aprilla_[A].
[Note A: _Trionfo della castità_.]
L'ingratitude est généralement regardée comme le vice capital
des républiques; et l'on paraît oublier que, pour un exemple
d'inconstance populaire, nous en avons cent de la disgrâce des
courtisans. En outre, les peuples se sont souvent repentis, un
monarque rarement ou jamais. Laissant de côté beaucoup de preuves de
ce fait, une courte histoire pourra montrer la différence qui existe
entre une aristocratie et la multitude.
Victor Pisani, ayant été défait en 1354 à Porto-Longo, et
plusieurs années plus tard, par les Génois dans la bataille
décisive de Pola, fut rappelé par le gouvernement vénitien, et
jeté dans les fers. Les avocats (_avvogadori_) proposèrent de le
faire décapiter; mais le tribunal suprême se contenta de la sentence
d'emprisonnement. Tandis que Pisani supportait cette disgrâce
imméritée, Chioza, dans le voisinage de la capitale[A], fut, par
l'assistance du seigneur de Padoue, livrée à Pierre Doria. À la
nouvelle de ce désastre, la grande cloche de la tour de Saint-Marc
appela aux armes; le peuple et les soldats des galères reçurent
l'ordre d'aller s'opposer à l'approche de l'ennemi; mais ils
déclarèrent qu'ils n'avanceraient pas d'un seul pas, si Pisani
n'était délivré et placé à leur tête. Le grand conseil fut
immédiatement assemblé; le prisonnier fut appelé devant lui, et
le doge, André Contarini, l'informa de la demande du peuple et des
dangers de l'État, dont tout l'espoir de salut reposait sur ses
efforts, et qui implorait de lui l'oubli des indignités qu'il
avait endurées pour son service. «Je me suis soumis, répondit le
magnanime républicain, je me suis soumis à vos jugemens sans me
plaindre; j'ai supporté patiemment les peines de l'emprisonnement,
parce qu'elles m'étaient infligées par vos ordres; ce n'est pas
le moment de rechercher si je les avais méritées,--le bien de la
république peut avoir semblé l'exiger, et ce que la république
décide est toujours sagement décidé. Vous me verrez bientôt
sacrifier ma vie pour le salut de mon pays.» Pisani fut nommé
généralissime, et, par ses efforts, réunis à ceux de Carlo Zeno,
les Vénitiens recouvrèrent bientôt leur prépondérance sur leurs
rivaux maritimes.
[Note A: Voyez la note de la stance 13.]
Les communautés italiennes ne furent pas moins injustes envers leurs
citoyens que les républiques grecques. La liberté, chez les unes
et chez les autres, semble avoir été une chose nationale et non
individuelle; et, malgré la pompeuse _égalité devant les lois_,
qu'un ancien écrivain grec[A] a regardée comme la grande marque
distinctive entre ses compatriotes et les barbares, les droits mutuels
des concitoyens semblent n'avoir jamais été le but des anciennes
démocraties. On ne connaît peut-être pas dans le monde un _Essai_
de l'auteur des _Républiques italiennes_, dans lequel la distinction
entre la liberté des premiers états, et la signification attachée
à ce mot par la constitution plus heureuse de l'Angleterre, est
ingénieusement développée. Les Italiens, cependant, lorsqu'ils
ont cessé d'être libres, se rappellent en soupirant ces tems de
turbulence, où chaque citoyen pouvait être appelé à partager le
souverain pouvoir, et où l'on ne lui enseignait point à apprécier
le repos d'une monarchie. Sperone Speroni, quand Francis Maria II,
duc de Rovère, lui proposa la question suivante: «Quel est le
gouvernement préférable ou de la république, ou de la principauté,
du parfait qui n'est pas durable, ou du moins parfait et moins sujet
aux changemens?»--répondit: «Notre bonheur doit se mesurer par
sa qualité, non par sa durée; je préfère vivre un jour comme un
homme, que cent ans comme une brute, une souche, ou une pierre.»
Cette réponse fut jugée et nommée _admirable_, jusqu'aux derniers
jours de la servitude italienne[B].
[Note A: Le Grec se vantait d'être ἰσονόρος. Voyez le
dernier chapitre du premier livre de Denys d'Halicarnasse.]
[Note B: _E intorno alla magnifica risposta_, etc. _Scrassi, Vita del
Tasso_, lib. III, page 149, tome II, édition 2e, Bergamo.]
NOTE 32, STANCE 57.
Les Florentins ne profitèrent pas de la courte visite que Pétrarque
fit à leur ville en 1350, pour révoquer le décret qui avait
confisqué la propriété de son père, banni peu de tems après
l'exil de Dante. Sa couronne de lauriers ne les éblouit point; mais
lorsque l'année suivante ils eurent besoin de son assistance pour
organiser leur université, ils se repentirent de leur injustice, et
Boccace fut envoyé à Padoue pour engager le lauréat à revenir se
fixer dans le sein de sa patrie, où il pourrait finir son _immortelle
Africa_, et jouir, en rentrant dans tous ses biens, de l'estime de
toutes les classes de ses concitoyens. Ils lui donnaient le choix du
livre, ou de la science qu'il voudrait expliquer; ils le nommaient la
gloire de son pays: on lui disait qu'il leur était cher, et qu'il le
serait encore davantage; ils ajoutaient que s'il y avait quelque chose
de désagréable dans leur lettre, il devait retourner parmi eux,
ne fût-ce que pour corriger leur style[A]. Pétrarque parut d'abord
accueillir la flatterie et les propositions de ses amis, mais il ne
retourna pas à Florence, et il préféra un pélerinage à la tombe
de Laure et aux ombrages de Vaucluse.
[Note A: _Accingiti innoltre, se ci è lecito ancor l' esortarti a
compire l'immortal tua Africa... Se ti aviene d' incontrare nel nostro
stile cosa che ti dispiaccia, ciò debb' essere un altro motivo ad
esaudire i desideri della tua patria._
_Storia della Lett. Ital._, tome V, par. I, lib. page 76.]
NOTE 33, STANCE 58.
Boccace fut enterré dans l'église de Saint-Michel et Saint-Jacques
à Certaldo, petite ville dans le _Valdelsa_, que quelques écrivains
ont supposé être le lieu de sa naissance. Il y passa la dernière
partie de sa vie dans des études laborieuses, qui abrégèrent son
existence; là ses cendres devaient trouver sinon des honneurs, au
moins du repos; mais les _hyènes bigotes_ de Certaldo brisèrent
la tombe de Boccace et la rejetèrent loin de l'enceinte sacrée de
Saint-Michel et de Saint-Jacques. L'occasion et, on peut le désirer,
l'excuse de cette violation, fut de refaire un nouveau pavé à
l'église; mais le fait est que la pierre de la tombe de Boccace fut
enlevée et mise de côté au fond de l'édifice[A].--L'ignorance
peut en partager la honte avec la bigoterie. Il serait pénible de
rapporter une telle exception à la vénération que les Italiens
portent à leurs grands noms, si elle n'était pas accompagnée
d'un trait plus honorablement conforme au caractère général de
la nation. Le personnage principal du pays, le dernier rejeton de la
famille de Médicis, couvrit de sa protection la mémoire du défunt
outragé que ses plus honorables ancêtres avaient distingué de tous
ses contemporains. La marquise Lenzoni vengea la tombe de Boccace de
l'obscurité dans laquelle elle était restée quelque tems, et lui
donna une place honorable dans sa propre demeure. Elle a fait plus: la
maison dans laquelle le poète avait passé sa vie n'avait pas été
plus respectée que sa tombe, et cette maison tombait en ruines
dans les mains d'un propriétaire indifférent au nom de son ancien
locataire. Cette maison consiste en deux ou trois petites chambres,
une tour basse, sur laquelle Cosmo II a placé une inscription. La
marquise a pris ses mesures pour acheter cette maison; et elle se
propose de lui consacrer ces soins et cette considération qui sont
attachés au berceau et au toit du génie.
[Note A: Il en est arrivé autant aux cendres de Voltaire et de
Rousseau, à Paris, en 1822.]
Ce n'est pas ici le lieu de prendre la défense de Boccace; mais
l'homme qui épuisa son petit patrimoine dans l'acquisition de la
science, qui fut un des premiers, sinon le premier savant à faire
connaître la science et la poésie des Grecs à l'Italie;--qui
n'inventa pas seulement un nouveau style, mais qui fonda ou du moins
fixa un nouveau langage;--qui jouit de l'estime de toutes les cours
polies de l'Europe, et fut jugé digne d'être employé par la
république de son pays, la première de l'Italie, et qui plus est, de
l'amitié de Pétrarque;--qui vécut en philosophe et en homme libre,
et qui mourut dans la recherche de la science;--un tel homme mérite
plus de considération qu'il n'en a trouvé dans le prêtre de
Certaldo, et de la part d'un voyageur anglais qui l'a peint comme un
écrivain odieux, méprisable et licencieux, dont les restes
impurs devaient être laissés à la pourriture sans mériter aucun
souvenir[A]. Ce voyageur anglais (malheureusement pour ceux qui ont à
déplorer la perte d'une personne vraiment aimable) est au-dessus de
toute critique; mais la mort qui n'a pas protégé Boccace contre les
attaques de M. Eustace, ne doit pas défendre M. Eustace du jugement
impartial de ses successeurs. La mort peut canoniser ses vertus, non
ses erreurs; et on peut avancer modestement qu'il a outre-passé,
non-seulement comme auteur, mais comme homme, les bornes de la
modération, lorsqu'il a évoqué l'ombre de Boccace en compagnie de
l'Arétin, au milieu des tombeaux de Santa-Croce, pour la repousser
ensuite indignement. Quant à ce qui concerne
_Il flagella de' principi,
Il divin Pietro Aretino_,
il est de peu d'importance que la censure se soit exercée sur
un pédant (_a coxcomb_) qui doit sa célébrité présente à ce
caractère burlesque qui lui fut donné par le poète dont l'ambre a
conservé beaucoup d'autres lubies et d'autres insectes; mais classer
Boccace avec un tel personnage, et excommunier ses cendres, est un
travers qui, par lui-même, doit nous faire douter des qualités du
_Touriste_ pour écrire sur les Italiens, ou même sur toute autre
littérature que la leur; car l'ignorance, sur un tel point, peut
rendre incapable un auteur pour prononcer en pareil cas; mais d'être
sujet à un préjugé de profession doit faire, de l'écrivain,
un guide peu sûr dans toutes les occasions. La perversité et
l'injustice peuvent bien prendre le titre de ce que l'on appelle
vulgairement _cas de conscience_; et cette pauvre excuse est tout
ce que l'on peut alléguer en faveur du prêtre de Certaldo, ou de
l'auteur du _Classical Tour_. On aurait pu répondre à celui-ci de
borner ses censures aux _Nouvelles_ de Boccace; et la reconnaissance
due à cette source qui alimenta la muse de Dryden de ses derniers et
de ses plus harmonieux accords aurait peut-être pu restreindre ces
censures aux qualités répréhensibles des _Cent Nouvelles_.
Dans tous les cas, le repentir de Boccace aurait pu arrêter cette
exhumation; et on eût dû se rappeler que, dans sa vieillesse, il
écrivit une lettre qui engageait un de ses amis à ne pas lire le
_Décaméron_, par modestie, et pour l'auteur qui ne pourrait avoir
partout un apologiste pour le justifier d'avoir écrit cet ouvrage
dans sa jeunesse, et par l'ordre de ses supérieurs[B]. Ce n'est ni
la licence de l'écrivain, ni les mauvais penchans du lecteur, qui
ont donné au _Décaméron_, seul de tous les ouvrages de Boccace,
une éternelle popularité. La formation d'un dialecte nouveau et
harmonieux a donné l'immortalité aux ouvrages dans lesquels il fut
primitivement fixé. Les sonnets de Pétrarque, pour la même
raison, ont été destinés à survivre à son _Africa_, qu'il leur
préférait lui-même, et qui était _le poème favori des rois_.
Les traits invariables de nature et de sentimens, dont abondent les
_Nouvelles_, ainsi que les vers des deux auteurs, ont été, sans
aucun doute, la source de leur grande célébrité à l'étranger;
mais Boccace, comme homme, ne doit pas plus être jugé par cet
ouvrage, que Pétrarque ne doit être considéré autrement que comme
l'amant de Laure. Cependant, quand même le père de la prose toscane
ne serait connu que comme auteur du _Décaméron_, un écrivain qui
se respecte aurait eu soin de ne pas porter une sentence inconciliable
avec l'infaillible jugement des siècles et des nations. Une valeur
irrévocable n'a jamais été attachée à un ouvrage recommandable
seulement par la licence.
[Note A: _Classical Tour_, cap. IX, vol. II, page 355, 3e édit.
«Nous ne dirons rien de Boccace, le moderne Pétrone: l'abus du
génie est plus odieux et plus méprisable que son absence, et il
importe peu où les restes impurs d'un auteur licencieux soient
confondus avec leur poussière native (_kindred dust_). Pour la même
raison, le voyageur peut passer sous silence la tombe du malicieux
Arétin.»
Cette phrase ambiguë peut difficilement sauver l'auteur (le Touriste,
_the Tourist_) du soupçon d'avoir commis une autre bévue, concernant
le lieu de sépulture de l'Arétin, dont le tombeau était dans
l'église de Saint-Luc à Venise, et donna lieu à la fameuse querelle
dont il est parlé dans Bayle. Maintenant les paroles de M. Eustace
nous conduiraient à penser que cette tombe est à Florence, ou au
moins que l'on peut la reconnaître quelque part. On ne peut décider
maintenant si l'inscription tant controversée a été placée sur
la tombe de l'Arétin; car tout souvenir monumental de cet auteur a
disparu de l'église de Saint-Luc, qui est maintenant changée en un
magasin de lampes.]
[Note B: _Non enim ubique est, qui in excusationem meam consurgens
dicat, juvenis scripsit, et majoris couctus imperio_. La lettre était
adressée à Maghinard de Cavalcanti, maréchal du royaume de Sicile.
Voyez Tiraboschi. _Storia_, etc., tome V, page 2; lib. III, page 525,
édit. Ven. 1795.]
La véritable cause de ce soulèvement de haine suscité depuis
long-tems contre Boccace fut le choix qu'il a fait de ses scandaleux
personnages dans les cloîtres comme dans les cours; mais les princes
n'ont fait que rire des aventures galantes si injustement attribuées
à la reine Theodelinda, tandis que le clergé cria infamie sur les
débauches empruntées aux couvens et aux ermitages; et probablement
pour la raison opposée, savoir, l'exactitude et la vérité des
tableaux. Deux des nouvelles sont attribuées à des faits déguisés
en contes, pour tourner en ridicule la canonisation de fripons et de
laïques (_rogues and laymen_). Ser Ciappelletto et Marcellinus sont
cités avec éloge, même par le décent Muratori[A]. Le grand
Arnaud, comme le nomme Bayle, assure qu'une nouvelle édition de ses
_Nouvelles_ fut proposée avec des retranchemens (expurgations)
qui consistaient dans les mots _moines_ et _nonnes_, en attribuant
l'immoralité à d'autres noms. L'histoire littéraire de l'Italie ne
fait pas mention d'une semblable édition; mais cela se proposait
un peu avant que toute l'Europe eût la même opinion sur le
_Décaméron_; et l'absolution de l'auteur semble avoir été un point
établi depuis une centaine d'années. «On se ferait siffler si l'on
prétendait convaincre Boccace de n'avoir pas été honnête homme
puisqu'il a fait le _Décaméron_.» C'est ainsi que s'exprimait
un des meilleurs hommes, et peut-être le meilleur critique qui ait
jamais vécu,--le vrai martyr de l'impartialité[B]. Mais comme cette
assertion pourrait sembler venir d'un de ces ennemis sujets à être
suspectés, même lorsqu'ils nous font présent d'une vérité, on
peut trouver un raisonnement bien plus fort contre la proscription du
corps, de l'ame et de la muse de Boccace, dans quelques paroles de son
vertueux et patriotique contemporain, qui jugea un des contes de
cet impur écrivain, digne d'une version latine de sa main. «J'ai
remarqué quelque part, dit Pétrarque, écrivant à Boccace, que
le livre lui-même a été attaqué par certains dogues, mais
vigoureusement défendu par votre bâton et votre voix. Je n'en ai pas
été surpris, car j'ai eu des preuves de la vigueur de votre esprit,
et je sais que vous êtes tombé sur cette race incapable et insolente
d'hommes qui blâment toujours dans les autres ce qu'ils ne veulent
pas, ne connaissent pas, ou ne peuvent faire: c'est dans ce cas
seulement qu'ils sont doctes et habiles; mais pour tout le reste, ils
sont muets[C].»
[Note A: _Dissertationi sopra te antichita Italiane_. Diss. 58, tome
III, édit. Milan, 1751.]
[Note B: _Éclaircissement_, etc., etc., page 638, édit. Basle, 1741,
dans le supplément au dictionnaire de Bayle.]
[Note C: _Animadverti alicubi librum ipsum canum dentibus lacessitum,
tuo tamen baculo egregiè tuâque voce defensum. Nec miratus sum: nam
vires ingenii tui novi, et scio expertus esses hominum genus insolens
et ignavum, qui, quidquid ipsi vel nolunt, vel nesciunt vel non
possunt, in aliis reprehendunt; ad hoc unum docti et arguti, sed
elingues ad reliqua_. Epist. Joan. Boccatio, opp. tome I, page 540,
édit. Basil.]
Il est satisfaisant de penser que tous les prêtres ne ressemblent
pas à ceux de Certaldo, et qu'un d'entre eux, n'ayant pu obtenir
les restes de Boccace, ne voulut pas perdre la faculté d'élever un
cénotaphe à sa mémoire. Bevius, chanoine de Padoue, au commencement
du seizième siècle, érigea à Arquà, vis-à-vis le tombeau de ce
poète, une table dans l'inscription de laquelle il associait Boccace
aux mêmes honneurs que Dante et Pétrarque.
NOTE 34, STANCE 60.