et pour le poète français, s'empresse d'observer que le satirique
rétracta ou désavoua sa censure, et qu'il reconnut ensuite l'auteur
de la _Jérusalem_ comme un _génie sublime, vaste, et heureusement
né pour les plus grands élans de poésie_. Nous ajouterons que la
rétractation est bien loin d'être satisfaisante, si nous en croyons
l'anecdote rapportée par d'Olivet[B]. La sentence prononcée contre
lui par le père Bouhours[C], n'est rappelée que pour confondre le
critique, dont l'Italien Sérassi ne cherche point à découvrir
la _palinodie_, qu'il n'aurait peut-être pas admise. Quant à
l'opposition que la _Jérusalem_ rencontra dans l'académie de la
Crusca, qui déclara le Tasse incapable de toute concurrence avec
l'Arioste, en le plaçant au-dessous de Boïardo et de Pulci, la honte
de cette opposition doit rester, en quelque sorte, à Alphonse et à
la cour de Ferrare. Car Léonard Salviati, qui fut la principale et
presque la seule cause de cette attaque, fut, sans aucun doute[D],
influencé par l'espoir d'acquérir la faveur de la maison d'Est; but
qu'il croyait atteindre en exaltant la réputation d'un jeune poète,
aux dépens d'un rival, alors _prisonnier d'état_. Les espérances
et les efforts de Salviati doivent servir à nous faire connaître
l'opinion contemporaine comme la nature de l'emprisonnement du
poète, et à combler la mesure de notre indignation envers le
tyran geolier[E]. Dans le fait, l'antagoniste du Tasse ne fut point
désappointé dans le succès qu'eut sa critique; il fut appelé à la
cour de Ferrare, où, après s'être efforcé d'augmenter ses titres
à la faveur, par des panégyriques de la famille de son souverain[F],
il fut, à son tour, abandonné, et il mourut dans la misère.
L'opposition des académiciens de la Crusca cessa six ans après le
commencement de la controverse; et si l'académie dut son premier
renom à son début, par un semblable paradoxe[G], il est probable
que, d'un autre côté, le soin de sa réputation adoucit plutôt
qu'il n'aggrava l'emprisonnement du poète outragé. La défense de
son père et la sienne, car ils étaient tous les deux compris dans la
censure de Salviati, employa un grand nombre de ses heures solitaires;
et le prisonnier aurait été peu embarrassé de réfuter des
accusations où, parmi d'autres délits, il était accusé d'avoir,
par une jalouse envie, négligé de faire mention de la coupole de
Sainte-Marie-del-Fiore, à Florence, dans sa comparaison entre la
France et l'Italie[H]. Le dernier biographe de l'Arioste semble
vouloir renouveler la controverse, en mettant en doute le jugement
que le Tasse avait porté sur lui-même[I], cité dans sa vie,
par Sérassi. Mais Tiraboschi avait déjà fait justice de cette
rivalité[J], en montrant qu'entre le Tasse et l'Arioste il n'était
pas question de similitude, mais de préférence.
[Note A: _La Vita del Tasso_, lib. 3, page 284, édit. Bergamo, 1790.]
[Note B: _Histoire de l'Académie Françoise_, depuis 1652 jusqu'à
1700, par l'abbé d'Olivet, page 181, édition d'Amsterdam, 1730.
«Mais ensuite, venant à l'usage qu'il a fait de ses talens, j'aurais
montré que le bon sens n'est pas toujours ce qui domine chez lui.»
Page 182. Boileau disait qu'il n'avait pas changé d'opinion: «J'en
ai si peu changé, dit-il, etc.,» page 181.]
[Note C: _La manière de bien penser dans les ouvrages d'esprit_,
second dialogue, page 189, édit. 1692. Philanthes est pour le Tasse,
et il dit: «De tous les beaux esprits que l'Italie a portés,
le Tasse est peut-être celui qui pense le plus noblement.» Mais
Bouhours semble parler dans Eudoxe, qui finit par cette absurde
comparaison: «Faites valoir le Tasse tant qu'il vous plaira, je m'en
tiens pour moi à Virgile, etc.» _Ibid._, page 102.]
[Note D: _La Vita_, etc., lib. 3, page 90, tome 2.]
[Note E: Pour avoir une preuve plus convaincante et plus décisive que
le Tasse ne fut rien moins qu'un _prisonnier d'état_, le lecteur est
renvoyé aux _Historical illustrations_ of the _IV canto_ of _Childe
Harold_, page 5 et suivantes.]
[Note F: _Orazioni funebri... Delle lodi di Don Luigi cardinal d'
Este, delle Lodi di Donno Alfonso d' Este_. Voyez _la Vita_, lib. 3,
page 117.]
[Note G: Il fut posé en 1582, et la réponse de la Crusca au
_Caraffa_, ou à l'_Epica poesia_ de Pellegrino, fut publiée en
1584.]
[Note H: _Cotanto potè sempre in lui il veleno della sua pessima
volontà contro alla nazione fiorentina. La Vita_, lib. 3, pages
96-98, tome 2.]
[Note I: _La Vita di M. L. Ariosto, scritta dall' Abate Girolamo
Baruffaldi giuniore_, etc., Ferrara, 1807, lib. 3, page 262. Voyez les
_Historical illustrations_, page 26.]
[Note J: _Storia della lett._, etc., lib. 3, tome 7.]
NOTE 19, STANCE 41.
Avant que les restes de l'Arioste eussent été transportés de
l'église des Bénédictins à la bibliothèque de Ferrare, son buste,
qui surmontait la tombe, fut frappé par la foudre, et une couronne de
bronze fut fondue. L'événement a été rapporté par un écrivain du
dernier siècle[A]. La translation de ces cendres sacrées, le 6 juin
1801, fut un des plus brillans spectacles de l'éphémère république
italienne; et pour consacrer le souvenir de cette cérémonie,
on ressuscita les _Intrepidi_, si fameux autrefois, et ils furent
réorganisés en académie ariostéenne. La grande place publique, à
travers laquelle passa la procession, fut alors pour la première
fois appelée Place de l'Arioste. L'auteur d'_Orlando_ est jalousement
nommé l'Homère, non de l'Italie, mais de Ferrare[B]. La mère
d'Arioste était de Reggio, et la maison dans laquelle il naquit
est soigneusement distinguée par une plaque de marbre avec cette
inscription: _Qui nacque Ludovico Ariosto il giorno 8 di settembre
dell' anno_ 1474. Mais les Ferrarais font peu de cas du hasard qui
fit naître leur poète loin d'eux et ils le réclament comme leur
appartenant exclusivement. Ils possèdent ses ossemens; ils montrent
son fauteuil, son écritoire et ses autographes.
[Note A: _Mi raccontarono que' monaci, ch' essendo cadulo un fulmine
nella loro chiesa, schiantò esso dalle tempie la corona di lauro a
quell' immortale poeta_. Op. di Bianconi, vol. 3, page 176, édit.
Milano, 1802; _Lettera al signor Guido Savini Arcifisio critico, sull'
indole di un fulmine caduto in Dresda l' anno_ 1759.]
[Note B: _Appassionato ammiratòre ed invitto apologista dell' Omero
Ferrarese_. Ce titre fut d'abord donné par le Tasse, et il est cité
dans la confusion des _Tassisti_, lib. 3, pages 262-265. _La Vita di
M. L. Ariosto_, etc.]
..........Hic illius arma,
Hic currus fuit...........
La maison où il vécut, la chambre où il mourut, sont désignées
par son propre monument que l'on y a replacé[A] et par une
inscription récente. Les Ferrarais sont très-jaloux de leurs
droits depuis que l'animosité de Denina, née d'une cause que leurs
apologistes font entendre mystérieusement ne leur être pas inconnue,
s'est hasardée à rabaisser leur sol et leur climat jusqu'à
l'incapacité béotienne, pour toutes les productions de l'esprit.
Un volume in-4º a été mis au jour pour repousser l'injure, et ce
supplément aux _Mémoires de Barotti sur les illustres Ferrarais_ a
été considéré comme une réponse triomphante au _quadro storico
statistico dell' alta ltalia_.
[Note A:
_Parva, sed apta mihi, sed nulli obnoxia, sed non
Sordida, parta meo sed tamenæ ære domus_.
NOTE 20, STANCE 41.
L'aigle, le veau marin, le laurier[A] et la vigne blanche[B] étaient
comptés au nombre des plus sûrs préservatifs contre la foudre:
Jupiter choisit le premier, Auguste César le second[C], et Tibère
ne manquait jamais de porter une couronne du troisième quand le ciel
menaçait d'un orage[D]. Ces superstitions ne doivent pas exciter
le rire dans un pays où les propriétés magiques de la baguette de
coudrier n'ont pas encore perdu tout leur crédit; et peut-être le
lecteur ne sera pas beaucoup surpris de trouver qu'un commentateur
de Suétone ait pris gravement sur lui de désapprouver les vertus
imputées à la couronne de Tibère, en rappelant que, peu d'années
avant la rédaction de son commentaire, un laurier fut frappé à Rome
par la foudre[E].
[Note A: _Aquila, vitutus marinus, et laurus, fulmine non ferinatur_.
Pline, _Nat. Hist._, lib. 2, cap. 55.]
[Note B: _Columella_, lib. 10.]
[Note C: Suétone, _in Vit. August._, cap. 90.]
[Note D: _Id., in Vit. Tiberii_, cap. 69.]
[Note E: Note 2, page 409, édit. Lugd. Batav., 1667.]
NOTE 21, STANCE 41.
Le lac Curtien et le figuier Ruminal du forum, ayant été frappés
par la foudre, furent regardés comme sacrés, et le souvenir de cet
événement fut conservé par un _puteal_ ou autel ressemblant à
la bouche d'un puits, avec une petite chapelle couvrant la cavité
supposée faite par le tonnerre. Les corps endommagés et
les personnes frappées à mort étaient regardés comme
incorruptibles[A]; et une fulguration qui ne causait point la mort
conférait une dignité perpétuelle à la personne ainsi distinguée
par le ciel[B].
[Note A: _Vide_ J.C. Bullenger, _de Terræ motu et fulminibus_, lib.
5, cap. 11.]
[Note B: Οὺδεἰς κεραυνωθεὶς ἄτιμος
ἔστὶ, οθεν καὶ ὡς θεὸς τιμᾶται. _Plut.
Symp. Vide_ J.C. Bullenger, _ut suprà_.]
Ceux qui étaient tués par la foudre étaient enveloppés dans un
linceul blanc, et ensevelis où ils avaient été frappés. Cette
superstition n'était point bornée aux adorateurs de Jupiter; les
Lombards croyaient aux augures fournis par la foudre, et un prêtre
chrétien avoue que, par une science diabolique pour interpréter le
tonnerre, un devin prédit à Agilulf, duc de Turin, un événement
qui arriva et lui donna une reine et une couronne[A]. Il y avait
cependant quelque chose d'équivoque dans ce signe, que les anciens
habitans de Rome ne regardaient pas toujours comme propice; et comme
les terreurs durent vraisemblablement plus que les consolations de
la superstition, il n'est pas étonnant que les Romains du siècle de
Léon X aient été si effrayés de quelques orages mal interprétés,
au point d'implorer les exhortations d'un savant qui étala toute
sa science sur le tonnerre et la foudre pour prouver que ce présage
était favorable; en commençant par le coup qui frappa les murs
de Velitra, et finissant par celui qui serpenta sur une porte de
Florence, et qui prédit le pontificat d'un de ses citoyens[B].
[Note A: _Pauli Diaconi, de gestis Longobard._, lib. 3, cap. 14, fº
15, édit. Taurin., 1527.]
[Note B: J.P. Valeriani, _de fulminum significationibus declamatio,
ap. Grœv. Ant. Rom._, tome 5, page 593. La déclamation est adressée
à Julien de Médicis.]
NOTE 22, STANCE 42.
Les deux stances 42 et 43 sont, à l'exception d'une ligne ou deux, la
traduction du fameux sonnet de Filicaïa:
_Italia! Italia! o tu cui feo la sorte_, etc.
NOTE 23, STANCE 44.
La célèbre lettre de Servius Sulpicius à Cicéron sur la mort de sa
fille, contient la description aussi exacte encore aujourd'hui qu'elle
l'était alors, d'une route que j'ai souvent suivie en Grèce, par mer
et par terre, dans différens voyages.
«En revenant d'Asie, comme je voguais d'Égine vers Mégare, je
commençai à contempler l'aspect des contrées qui m'environnaient:
Égine était derrière, et Mégare devant moi; le Pirée à ma
droite, Corinthe à ma gauche: toutes villes autrefois fameuses et
florissantes, maintenant renversées et ensevelies dans leurs ruines.
À cette vue je ne pus m'empêcher de réfléchir sur moi-même.
Hélas! comment, pauvres mortels que nous sommes, nous affligeons-nous
si vivement lorsqu'il arrive qu'un de nos amis vient à mourir; nous,
dont la vie est cependant si courte, tandis que les squelettes de tant
de nobles cités frappent ici en même tems mes regards[A]?»
[Note A: Docteur Middleton: _History of the life of M. Tullius
Cicero_, section 7, page 371, vol. 2.]
NOTE 24, STANCE 46.
C'est le Poggio qui, contemplant la dégradation de Rome du haut du
Capitole, laissa échapper cette exclamation: _Ut nunc omni decore
nudata, prostrata jacet, instar gigantei cadaveris corrupti atque
undique exesi_[A].
[Note A: _De fortunœ varietate urbis Romœ et de ruinis ejusdem
descriptio, ap._ Sulengre, _Thesaur._, tome I, page 501.]
NOTE 25, STANCE 49.
La vue de la Vénus de Médicis rappelle spontanément les vers des
_Saisons_, et la comparaison de l'objet avec la description prouve,
non-seulement l'exactitude du portrait, mais encore la tournure
particulière de pensée, et, si on peut parler ainsi, l'imagination
sexuelle du poète descriptif. On peut déduire la même conséquence
d'une autre pensée dans le même épisode de Médora; car les notions
qu'avait Thompson des priviléges de l'amour favorisé devaient être
tout-à-fait primitives, ou plutôt elles manquaient de délicatesse
quand il fait dire par la nymphe reconnaissante, à son discret Damon,
que dans un moment plus heureux il pourra peut-être devenir son
compagnon de bain:
_The time may come you need not fly_.
Le tems pourra arriver où vous ne serez pas obligé de fuir.
Le lecteur se rappellera l'anecdote rapportée dans la vie du Dr.
Johnson. Nous ne quitterons pas la galerie florentine sans parler du
_Rémouleur_. Il paraît étrange que le caractère de cette statue,
objet de tant de disputes, n'ait pas encore été décidé, au moins
dans l'esprit de quiconque a vu un sarcophage dans le vestibule de
la basilique de Saint-Paul, en dehors des murs de Rome, où tout
le groupe de la fable de Marsyas se voit passablement conservé;
l'esclave Scythe aiguisant le couteau est représenté exactement dans
la même position que ce célèbre chef-d'œuvre. L'esclave n'est pas
nu; mais il est plus facile de se débarrasser de cette difficulté
que de prendre le couteau tenu dans la main de la statue de Florence,
pour un instrument à raser; ce qui pourrait être, si, comme Lanzi
le suppose, l'individu n'était autre que le barbier de Jules César.
Winkelmann, expliquant un bas-relief du même sujet, suit l'opinion de
Léonard Agostini, et son autorité peut avoir été regardée
comme concluante, quand même la ressemblance ne frapperait pas
l'observateur le moins attentif[A].
[Note A: Voyez Monime, _Ant. ined._, par. 1, cap. 27, page 50, et
_Storia dell' arti_, etc., lib. 11, cap. 1, tome 2, page 314.
(_Note de Lord Byron_.)]
Parmi les bronzes de la même collection, on voit encore la tablette
qui porte l'inscription copiée et commentée par Gibbon[A]. Notre
historien trouva quelques difficultés, mais il n'abandonna pas son
explication: il dut être affligé d'apprendre que son savoir critique
avait été renversé par une inscription maintenant généralement
reconnue pour être une supercherie.
[Note A: _Nomina, gentesgue antiquœ Italiœ_, page 204, édit. in
8º.]
NOTE 26, STANCE 51.
Ὀφθαλμοὐς ἐστιᾶν
..._Atque oculos pascut uterque suos._
Ovid. _Amor. lib._ 2.
NOTE 27, STANCE 54.
Ce nom rappellera le souvenir, non-seulement de ceux-là dont les
tombeaux ont fait de _Santa-Croce_ le centre d'un pélerinage, la
Mecque de l'Italie, mais encore de celle dont l'éloquence était
consacrée à ces cendres illustres, et dont la voix est aussi muette
maintenant que ceux qu'elle chanta. Corinne n'est plus, et, avec elle,
doivent expirer la crainte, la flatterie et l'envie, qui jetèrent
un nuage trop brillant ou trop sombre devant la marche du génie,
et l'ont empêché de profiter des avertissement d'une critique
désintéressée. Les portraits que l'on a faits d'elle sont flattés
ou défigurés, selon que l'amitié ou l'envie tenait le pinceau: il
est difficile d'obtenir un portrait fidèle de ses contemporains. Il
est probable que la voix de ceux qui lui ont survécu ne pourra pas
apprécier à sa juste valeur la singulière capacité de cette femme
célèbre. La galanterie, l'amour du merveilleux, et l'espoir d'être
associé à une renommée qui émousse le tranchant de la critique,
doivent cesser d'exister.--Les morts n'ont pas de sexe; ils ne peuvent
nous étonner par aucun miracle nouveau, ils ne peuvent conférer
aucun privilége; Corinne a cessé d'être une femme:--elle est
simplement auteur; et l'on peut prévoir que bien des critiques se
soulageront de leur complaisance passée, par une sévérité à
laquelle l'extravagance de leurs premiers éloges pourrait peut-être
donner la couleur de la vérité. La postérité la plus reculée (car
elle parviendra à cette postérité-là) aura à prononcer sur ses
différentes productions; et plus l'horizon à travers lequel on verra
ses ouvrages sera éloigné, plus l'examen sera minutieux, et plus la
justice de la décision sera certaine. Elle commencera cette existence
dans laquelle les grands écrivains de tous les âges et de toutes les
nations sont, comme ils le furent autrefois, associés dans un monde
qui leur est propre, et, de cette sphère supérieure, répandent
leur éternelle influence pour servir de guide et de consolation à
l'humanité. Mais l'individu disparaîtra graduellement à mesure que
l'auteur se fera mieux distinguer: c'est pourquoi quelques-unes
des personnes que les charmes d'un esprit naturel, d'une agréable
hospitalité, attiraient dans les cercles privilégiés de Coppet,
soustrairont à l'oubli ces vertus qui, bien que l'on dise qu'elles
aiment l'ombre, sont, dans le fait, plus souvent refroidies
qu'excitées par les soins domestiques de la vie privée. Il se
trouvera quelqu'un pour peindre ces grâces inaffectées dont elle
ornait ses relations de parenté, devoirs dont l'accomplissement se
découvre plutôt dans les secrets intérieurs, qu'il ne se distingue
dans ces relations publiques de familles, et il exige par cela même
toute la délicatesse d'un attachement véritable pour se qualifier
aux yeux d'un spectateur indifférent. Il se trouvera quelqu'un non
pas pour célébrer, mais pour décrire l'aimable maîtresse d'une
maison toujours ouverte à l'hospitalité, le centre d'une société
toujours variée et toujours agréable; et dont celle qui la
réunissait, dépouillée de l'ambition et de l'artifice des publiques
rivalités, ne brillait que pour animer davantage la société qui
l'entourait. La mère tendrement affectionnée et tendrement aimée;
l'amie d'une générosité sans bornes, mais toujours éclairée; la
patronne charitable de tous les malheureux ne peut être oubliée par
ceux qu'elle a aimés, protégés et nourris. Sa perte sera le mieux
sentie là où elle était le mieux connue; et qu'il soit permis à
un étranger d'unir ses regrets désintéressés à la douleur de
ses nombreux amis, et de ceux encore plus nombreux qui reçurent ses
bienfaits. Au milieu des scènes sublimes du lac Léman la plus grande
satisfaction qu'il éprouva fut de pouvoir admirer les belles et
engageantes qualités de l'incomparable Corinne.
NOTE 28, STANCE 54.
Alfieri est le grand nom de ce siècle. Les Italiens, sans attendre
des centaines d'années, le considèrent comme un _poète sanctionné
par la loi_ (a poet good in law). Sa mémoire leur est encore plus
chère parce qu'il est le poète de la liberté, et parce que
ses tragédies ne peuvent recevoir de protection d'aucun de leurs
souverains. Très-peu d'entre elles sont autorisées à être jouées,
et il est très-rare qu'elles soient représentées. Cicéron
a observé que nulle part les véritables opinions et les vrais
sentimens des Romains ne se montrèrent si clairement qu'au
théâtre[A]. Dans l'automne de 1816, un célèbre improvisateur
montra ses talens à l'Opéra de Milan. La lecture des thèmes
proposés pour sujets de ses improvisations fut reçue par un nombreux
auditoire, la plus grande partie avec un silence significatif, ou avec
des éclats de rire. Mais quand celui qui faisait la lecture
annonça l'_Apothéose de Victor Alfieri_, le théâtre éclata en
applaudissemens qui furent longtems prolongés. Le sort ne tomba pas
sur Alfieri; et le signor Sgricci eut à épancher ses lieux communs
improvisés sur le bombardement d'Alger. Le choix n'en est pas
laissé au hasard, comme on peut le penser à la première vue de la
cérémonie, et la police ne prend pas seulement soin d'examiner le
prospectus avant qu'on le distribue; mais, dans le cas de quelque
prudente arrière-pensée, elle est là pour corriger l'aveuglement
du sort. Le sujet de l'apothéose fut accueilli avec un enthousiasme
spontané, et d'autant plus vif que l'on prévoyait qu'il
s'élèverait des obstacles pour empêcher de le traiter.
[Note A: La libre expression de leurs sentimens honnêtes survécut
à leurs libertés. Titius, l'ami d'Antoine, les provoqua avec des
réjouissances sur le théâtre de Pompée; la pompe du spectacle ne
pouvait effacer de leur mémoire que l'homme qui leur donnait de
tels divertissemens était le meurtrier du fils de Pompée: ils le
chassèrent du théâtre avec des malédictions. Le sentiment moral de
la populace, exprimé spontanément, ne se trompe jamais. Les soldats
même des Triumvirs se joignirent à l'exécration des citoyens,
en accompagnant de leurs acclamations les chars de Lépidus et de
Plancus, qui avaient proscrit leurs frères. _De Germanis, non de
Gallis, duo triumphant consules_; cette expression ne fut rien autre
chose qu'un bon mot. (C. Vell. Patercil. _Hist._, lib. II,
cap. 79, page 78. Édit. Elzévir, 1639.)]
NOTE 29, STANCE 54.
L'affectation de la simplicité dans les inscriptions funéraires qui
nous laissent si souvent incertains de savoir si le monument que
nous avons devant nous renferme les cendres du mort ou si c'est un
cénotaphe, ou un simple monument consacré, non à la mort, mais
à la vie de l'individu, a ôté à la tombe de Machiavel toutes les
informations que nous devions attendre de son inscription, comme le
lieu ou l'époque de la naissance ou de la mort, de l'âge ou de la
parenté de l'historien.
TANTO NOMINI NULLUM PAR ELOGIUM.
Nicolaus Machiavelli.
On ne voit pas la raison pourquoi le nom n'aurait pas été placé
au-dessus de la sentence qui lui fait allusion.
On imaginera facilement que les préjugés qui avaient fait passer
en proverbe d'iniquité le nom de Machiavelli, n'existent plus à
Florence. Sa mémoire a été persécutée comme sa vie le fut pour
son attachement à la liberté, incompatible avec le nouveau système
de despotisme qui a succédé à la chute des gouvernemens libres
de l'Italie. Il fut mis à la torture comme accusé d'être un
_libertin_, c'est-à-dire pour avoir désiré de rétablir la
république de Florence; et tels sont les continuels efforts de ces
hommes qui sont intéressés à pervertir non-seulement la nature
des actions, mais la signification des mots, que ce qui fut autrefois
_patriotisme_ est arrivé par degrés à signifier _débauche_.
Nous avons nous-mêmes laissé perdre la signification du mot
_libéralité_ qui maintenant signifie trahison dans un pays, et
infatuation partout. Il semble que l'on s'est étrangement trompé en
accusant l'auteur du _Prince_ d'avoir été un suppôt (_a pandar_)
de tyrannie, et en pensant que l'inquisition condamnerait son ouvrage
pour un tel crime. Le fait est que Machiavelli (comme on en agit
avec tous ceux contre lesquels aucun crime ne peut être prouvé)
fut suspecté et accusé d'athéisme; et les premiers comme les plus
violens ennemis du _Prince_ furent deux jésuites, dont l'un persuada
à l'inquisition, _benchè forse tardo_, de proscrire le Traité,
et dont l'autre ne qualifiait pas autrement le secrétaire de la
république florentine que d'être un fou. Le père Possevin (la chose
a été prouvée) n'avait jamais lu le livre, et le père Lucchesini
ne l'avait point compris. Il est bien évident que de telles critiques
ne s'adressaient point à la servitude des doctrines, mais à
la tendance supposée d'une morale qui faisait voir combien les
intérêts d'un monarque étaient distincts du bonheur de l'humanité.
Les jésuites sont rétablis en Italie, et le dernier chapitre du
_Prince_ pourra appeler une nouvelle réfutation de la part de
ceux qui sont employés de nouveau pour façonner les esprits de
la génération naissante, comme pour recevoir les impressions du
despotisme. Le chapitre porte pour titre: _Esortatione a liberare la
Italia dai Barbari_, et il se termine par un encouragement _libertin_
à la future rédemption de l'Italie: _Non si deve adunque lusciar
passare questa occasione, acciocchè la Italia vegga dopo tanto tempo
apparire un suo redentore. Nè posso esprimere con qual amore ei
fusse ricevuto in tutte quelle provincic, che hanno patito per queste
illuvioni esterne, con qual sete di vendetta, con che ostinata fede,
con che lacrime. Quali porte se li serrcrebbeno? Quali popoli li
negherebbena la obedienza? Quale Italiano li negherebbe l'ossequio?_
Ad ognuno puzza questo barbaro dominio[A].
[Note A: _Il Principe_, etc.]
NOTE 30, STANCE 57.
Dante naquit à Florence, dans l'année 1261. Il prit part à deux
batailles, fut quatorze fois ambassadeur, et une fois prieur de la
république. Quand le parti de Charles d'Anjou triompha des Bianchi
(Blancs), il était en ambassade près du pape Boniface VIII; il
fut condamné à deux ans de bannissement et à une amende de 8,000
livres, sur le non-paiement desquelles il fut de nouveau puni par la
confiscation de toutes ses propriétés. La république, cependant, ne
fut point contente de cette satisfaction, car, en 1772, on découvrit,
dans les archives de Florence, une sentence dans laquelle Dante est
le onzième d'une liste de quinze personnes condamnées, en 1302,
à être brûlées vives; _talis perveniens igne comburatur sic quod
moriatur_. Ce jugement avait pour prétexte des échanges iniques,
des concessions et des gains illicites; _baracteriarum iniquarum,
extorsionum, et illicitorum lucrorum_[A]; et avec une telle
accusation, il n'est pas étrange que Dante ait toujours protesté
de son innocence et de l'injustice de ses concitoyens. Son appel à
Florence fut accompagné d'un autre à l'empereur Henri; et la mort
de ce souverain, en 1313, fut le signal d'une sentence de bannissement
irrévocable. Il avait, auparavant, traîné une vie languissante sur
la frontière de la Toscane, avec l'espérance de son rappel. Alors,
il voyagea dans le nord de l'Italie, où Vérone eut la gloire de le
posséder long-tems dans ses murs; et il se fixa enfin à Ravenne, qui
fut son séjour ordinaire, mais non unique, jusqu'à sa mort. Le refus
des Vénitiens de lui accorder une audience publique, sur la
demande de Guido Novello da Polenta, son protecteur, fut, dit-on,
la principale cause de cet événement, qui arriva en 1321. Il fut
enterré (_in sacro minorum œde_) à Ravenne, dans un beau tombeau
qui lui fut érigé par Guido, et qui fut restauré par Bernard Bembo,
en 1483, magistrat de la république qui avait refusé de l'entendre;
restauré de nouveau par le cardinal Corsi, en 1692, et remplacé par
un monument plus somptueux, élevé en 1780, aux frais du cardinal
Luigi Valenti Gonzaga.