celui qui a écrit cette notice[A], se promenèrent au Lido avec deux
chanteurs, dont l'un était un charpentier et l'autre un gondolier. Le
premier se plaça à la proue, et le second à la poupe du bateau.
Peu de tems après avoir quitté le quai de la Piazzetta, ils
commencèrent à chanter, et continuèrent leur exercice jusqu'à ce
que nous fûmes arrivés à l'île. Ils nous donnèrent, entre autres
essais de chant, la Mort de Clorinde, et le Palais d'Armide; ils
ne chantèrent pas les vers vénitiens, mais les vers toscans. Le
charpentier, cependant, qui était le plus habile des deux, et qui
était souvent obligé d'aider son compagnon, nous dit qu'il pouvait
_traduire_ l'original. Il ajouta qu'il pourrait chanter près de trois
cents stances; mais je n'ai pas la force (_morbin_ fut le mot qu'il
employa) d'en apprendre davantage, ou de chanter celles que je sais
déjà; un homme doit avoir du tems de reste à sa disposition pour
apprendre ou répéter; et, ajouta le pauvre charpentier, voyez mes
habits et moi, je meurs de faim. Ces paroles nous touchèrent plus que
son chant, que l'habitude seule peut rendre attrayant. Le récitatif
était aigu, criard et monotone, et le second gondolier l'accompagnait
de la voix, en tenant sa main sur un côté de sa bouche. Le
charpentier mettait peu d'action dans son chant, et on voyait qu'il
s'efforçait de se contenir; mais il était trop rempli de son sujet
pour la comprimer entièrement. Nous apprîmes de ces hommes, que le
chant n'était pas exclusivement réservé aux gondoliers, et qu'il
y a un grand nombre d'individus de la basse classe du peuple qui sont
familiarisés avec quelques stances; mais rarement, ou plutôt jamais,
on ne les entend chanter volontairement.
[Note A: M. Hobhouse.]
Il ne paraît pas que ce soit l'usage pour les gondoliers de ramer
et de chanter en même tems. Quoique les vers de la _Jérusalem_ ne
soient plus guère entendus, on fait encore beaucoup de musique sur
les canaux de Venise; et les jours de fête, les étrangers qui sont
trop éloignés, ou qui ne sont pas assez familiarisés avec la
langue pour distinguer les mots, peuvent s'imaginer que la plupart des
gondoles résonnent encore des chants du Tasse. L'auteur de quelques
remarques qui apparurent dans les _Curiosités de la Littérature_,
m'excusera de lui emprunter deux citations; car, à l'exception de
quelques phrases un peu trop ambitieuses et trop extravagantes, il a
donné une description aussi exacte qu'agréable.
«À Venise, les gondoliers savent par cœur de longs passages de
l'Arioste et du Tasse, et ils les chantent souvent avec une mélodie
particulière; mais ce talent paraît aujourd'hui se perdre. Au
moins, après avoir pris beaucoup de peine, je ne pus trouver que deux
personnes qui pussent me réciter, de cette manière, un passage du
Tasse. Je dois ajouter que feu M. Berry me chanta une fois un de ces
passages du Tasse, à la manière, m'assura-t-il, des gondoliers.
«Ils sont toujours deux réunis pour chanter alternativement les
strophes. Nous en connaissons accidentellement les airs par Rousseau,
qui les a fait imprimer: ils n'ont pas proprement de mouvement
harmonique; c'est une espèce de milieu entre le _canto fermo_ et le
_canto figurato_, qui se rapproche du premier par une déclamation
de récitatif, et du dernier par des passages et des roulades qui
prolongent et embellissent une syllabe.
«J'entrai dans une gondole à minuit. Un chanteur se plaça sur le
devant, et l'autre sur le derrière, et nous nous dirigeâmes vers
_San Giorgio_. Un d'eux commença le chant; quand il eut fini sa
strophe, l'autre continua le chant par la strophe suivante, et ainsi
de suite alternativement. Pendant tout le chant, les mêmes notes
revenaient invariablement; mais selon le sujet et la matière de la
strophe, ils mettaient plus ou moins d'emphase, quelquefois sur une
note, quelquefois sur une autre; et par là, ils changeaient même
le ton de la strophe entière, comme l'objet du poème leur semblait
l'exiger.
«En toute cependant, les sons étaient rudes et déchirans pour
l'oreille. Les gondoliers semblaient, à la manière des hommes
grossiers et sauvages, faire consister l'excellence de leur chant dans
la force de leur voix. L'un paraissait désireux de surpasser l'autre
par la puissance de ses poumons; et bien loin de trouver du plaisir
dans ce spectacle (placé comme j'étais dans le pavillon de la
gondole), je me trouvais dans une désagréable situation.
«Mon compagnon, à qui je communiquai mes impressions, désirant
vivement rétablir l'honneur de ses compatriotes, m'assura que ces
chants étaient très-harmonieux, entendus de loin. En conséquence,
nous descendîmes sur le rivage, laissant un des chanteurs dans la
gondole, tandis que l'autre se retira à la distance de quelques
centaines de pas. Ils commencèrent alors à chanter alternativement,
et je me mis à me promener de l'un à l'autre, en m'éloignant
toujours de celui qui commençait sa partie. Je m'arrêtai aussi
fréquemment pour les écouter tous deux.
«Ici commença proprement, pour moi, le plaisir de cette scène. La
déclamation forte, le son perçant du chant, arrivaient de loin
à mon oreille, et appelaient toute mon attention; les transitions
rapides, qui exigeaient nécessairement d'être chantées sur un
ton plus bas, ressemblaient à des accens plaintifs succédant aux
vociférations de l'émotion et de la peine. Le second chanteur, qui
écoutait attentivement, recommençait aussitôt où l'autre
avait cessé, en lui répondant par des notes plus douces et plus
retentissantes, selon que l'exigeait le sens de la strophe. Les canaux
plongés dans une espèce de sommeil, les bâtimens élevés, la
splendeur de la lune, les ombres épaisses de quelques gondoles qui
se mouvaient çà et là comme des esprits, accroissaient la
particularité frappante de la scène; et au milieu de toutes ces
circonstances, il était facile de proclamer le caractère de cette
étonnante harmonie.
«Cette harmonie convient parfaitement au marinier oisif et solitaire,
étendu dans sa barque, sur un de ces canaux, attendant des passagers.
L'ennui de cette situation est, en quelque sorte, allégé par les
chants et histoires poétiques qu'il a dans sa mémoire. Il élève
souvent, aussi haut qu'il peut, sa voix forte, qui s'étend à une
vaste distance sur le tranquille miroir; et, tout étant calme autour
de lui, il est comme dans une solitude, au milieu de cette ville
grande et populeuse. Là, il n'y a point de roulemens de voitures,
point de bruit de piétons; une gondole silencieuse glisse parfois
près de lui, et le balancement des rames est à peine entendu.
«À une certaine distance de lui, le gondolier en entend un autre,
dont la voix lui est peut-être inconnue. La mélodie et les vers
mettent aussitôt en rapport les deux étrangers. Il devient un écho
qui répond à cette voix; et il s'efforce de se faire entendre
comme il a entendu la voix éloignée. Par une convention tacite, ils
alternent vers pour vers; et, quoique le chant se prolonge pendant
toute la nuit, ils s'entretiennent ainsi sans fatigue; les auditeurs
qui passent entre les deux, prennent part à cet amusement.
«Cette exécution vocale plaît surtout à une grande distance; et
alors elle a un charme inexprimable, comme si elle n'atteignait son
but que saisie dans l'éloignement. Elle est plaintive, mais elle n'a
rien de sombre dans ses intonations; et quelquefois il est impossible
de retenir ses larmes. Mon compagnon, qui n'était pas autrement d'une
organisation bien délicate, se prit à me dire tout-à-coup: «_È
singolare come quel canto intenerisce, e molto più quando lo cantano
meglio_.»
«On m'a dit que les femmes de Libo[A], longue rangée d'îles qui
séparent l'Adriatique des Lagunes, particulièrement les femmes des
districts éloignés de Malamocca et de Palestrina, chantent de cette
manière les poèmes du Tasse, en donnant à leurs chants les mêmes
modulations.
[Note A: L'auteur veut dire _Lido_, qui n'est pas une longue rangée
d'îles, mais une seule et longue île:--_littus_, le rivage.]
«Elles ont l'habitude, lorsque leurs maris sont à la pêche en mer,
de s'asseoir le long du rivage à l'arrivée de la nuit, et de _crier_
(_vociferare_) ces chants jusqu'à ce que chacune d'elles puisse
distinguer les réponses de son mari dans l'éloignement[A].»
[Note A: _Curiosités de la Littérature_, vol. 2, page 156, édit.
1807, et Appendix 29, à la vie du Tasse par Blake.]
L'amour de la musique et de la poésie distingue toutes les classes
des Vénitiens, même parmi les fils harmonieux de l'Italie. La
ville, elle-même, peut fournir occasionnellement des auditoires
assez nombreux pour deux ou trois salles d'opéra; et il y a peu
d'événemens, dans la vie privée, qui ne fassent naître un sonnet
imprimé et circulant dans les salons. Un médecin ou un avocat
prend-il ses degrés, un abbé prèche-t-il son premier sermon,
un chirurgien fait-il une opération, un arlequin annonce-t-il
son départ ou sa représentation à bénéfice, recevez-vous des
félicitations sur votre mariage, pour une naissance, ou pour le gain
d'un procès? les Muses sont invoquées pour fournir le même nombre
de syllabes; et les triomphes individuels brillent sur un papier d'une
blancheur virginale, ou sur des placards coloriés en partie, collés
à tous les carrefours de la capitale. La dernière révérence d'une
favorite (_prima donna_) fait arriver une pluie de poétiques tributs
de ces dernières et hautes régions, d'où, sur nos théâtres, on ne
voit descendre ordinairement que des cupidons et des flocons de neige
artificielle. Il y a une vraie poésie dans la vie d'un Vénitien;
cette vie, dans sa course commune, est variée par ces surprises et
ces changemens si recherchés dans la fiction, mais si différens de
la sobre monotonie de l'existence septentrionale. Les amusemens sont
érigés en devoirs; les devoirs sont changés en amusemens; et chaque
objet, étant considéré comme faisant également partie de l'affaire
de la vie, est annoncé et exécuté avec la même indifférence et la
même gaîté assidue. La Gazette Vénitienne termine constamment ses
colonnes par le triple avertissement qui suit:
CHARADE.....
_Exposition du très-saint Sacrement dans l'église de_...
THÉATRES.
Saint-Moïse:--_opéra_.
Saint-Benoît:--_comédie de caractère_.
Saint-Luke:--_relâche_.
Si on réfléchit à ce que les catholiques croient qu'est leur hostie
consacrée, on pourra penser, peut-être, qu'elle mériterait une
niche plus respectable que celle qui la place entre une charade et un
opéra.
NOTE 4, STANCE 10.
Sparte eut plus d'un fils meilleur que lui.
Réponse de la mère de Brasidas aux étrangers qui faisaient l'éloge
de son fils.
NOTE 5, STANCE 11.
Le lion n'a rien perdu dans son voyage aux _Invalides_, que
l'évangile qui supportait une de ses pattes, maintenant au même
niveau que les autres. Les chevaux, aussi, sont venus reprendre la
place mal choisie d'où ils avaient été arrachés; et ils
sont, comme avant, à moitié cachés sous le porche de l'église
Saint-Marc.
Leur histoire, après de longues et infructueuses discussions, a été
éclaircie d'une manière satisfaisante. Les décisions et les doutes
d'Érizzo et de Zanetti, et récemment du comte Léopold Cicognara,
leur donnaient une origine romaine, et une ancienneté qui ne
remontait pas plus loin que le règne de Néron. Mais M. de Schlégel
se présenta pour apprendre aux Vénitiens la valeur de leur propre
trésor; et un Grec prouva définitivement les prétentions de ses
compatriotes à cette noble production de l'art[A]. M. Mustoxidi
n'a pas été sans réplique; mais, cependant, il n'a pas reçu de
réponse. Il paraîtrait que les chevaux sont irrévocablement de
l'île de Chio, et qu'ils furent transportés à Constantinople par
Théodose. La science lapidaire est un amusement favori des Italiens;
elle a donné de la réputation à plus d'un littérateur. Un des
plus beaux spécimens de la typographie de Bodoni, est un volume
considérable d'inscriptions, toutes écrites par son ami Pacciaudi.
Un grand nombre d'entre elles avaient été préparées pour le retour
des chevaux. Il est à croire que la meilleure ne fut pas choisie
quand les mots qui suivent furent rangés en lettres d'or au-dessus du
porche de la cathédrale:
[Note A: _Sui quattro cavalli della Basilica di S.-Marco in Venezia.
Lettera di' Andrea Mustoxidi Corcirese. Padova, per Bettoni e
compagni_, 1816.]
_Quatuor, equorum. signa. a. Venetis. Byzantio. capta. ad.
temp. D. mar. a. s. MCCIV. posita. quæ. hostilis. cupiditas.
a. MDCCCIII. abstulerat. Franc. I. imp. pacis. orbi. datæ.
trophæum. a. MDCCCXV. victor, reduxit_.
Je ne dirai rien du latin; mais il doit être permis de faire
observer que l'injustice des Vénitiens, en enlevant ces chevaux de
Constantinople, fut au moins égale à celle des Français, en les
transportant à Paris; et qu'il eût été plus prudent d'éviter
toutes allusions à l'une et l'autre spoliation. Un prince apostolique
se serait peut-être opposé à ce que l'on plaçât, sur la
principale entrée d'une église métropolitaine, une inscription
ayant rapport à d'autres triomphes qu'à ceux de la religion. Rien
moins que la pacification du monde ne pourrait excuser un pareil
solécisme.
NOTE 6, STANCE 12.
Après beaucoup de vains efforts, de la part des Italiens; pour
secouer le joug de Frédéric Barberousse, et les tentatives
infructueuses de cet empereur, pour se rendre maître absolu de toute
l'étendue de ses dominations cisalpines, les luttes sanglantes de
vingt-quatre ans furent heureusement terminées dans la ville de
Venise. Les articles du traité furent préalablement arrêtés entre
le pape Alexandre III et Barberousse; et le premier, ayant reçu un
sauf-conduit, était déjà arrivé à Venise, de Ferrare, avec les
ambassadeurs du roi de Sicile et les consuls de la ligue lombarde.
Cependant, il était resté plusieurs points à décider; et pendant
plusieurs jours la paix fut crue impraticable. Dans cette conjoncture,
on apprit tout-à-coup que l'empereur était arrivé à Chioza, ville
située à quinze milles de la capitale. Les Vénitiens se levèrent
tumultueusement, et insistèrent pour qu'on l'amenât immédiatement
à la ville. Les Lombards prirent l'alarme, et se retirèrent du
côté de Trévise. Le pape, lui-même, craignit quelque désastre, si
Frédéric marchait tout-à-coup contre lui; mais il fut rassuré
par la prudence et l'adresse du doge Sébastien Ziani. Plusieurs
ambassades eurent lieu entre Chioza et Venise; jusqu'à ce qu'à la
fin l'empereur, se relâchant de quelques-unes de ses prétentions,
_déposa sa férocité de lion, et prit la douceur de l'agneau_[A].
[Note A: _Quibus auditis, imperator, operante eo, qui corda principum
sicut vult et quando vult humiliter inclinat, leoninâ feritate
depositâ, ovinam mansuetudinem induit_. Romualdi Salernitani
Chronicon. Apud script. Rer. ital., tome VII, page 229.]
Le samedi 23 juillet de l'année 1177, six galères vénitiennes
transportèrent Frédéric, en grande pompe, de Chioza à l'île du
Lido, éloignée d'un mille de Venise. Le lendemain matin, le
pape, accompagné des ambassadeurs siciliens, et des envoyés de la
Lombardie qu'il avait appelés de plusieurs contrées, au milieu
d'un grand concours de peuple, se rendit, en procession, du palais
patriarchal à l'église Saint-Marc, et releva solennellement
l'empereur et ses partisans de l'excommunication prononcée contre
eux. Le chancelier de l'empire, de la part de son maître, renonça
aux anti-papes et à leurs schismatiques adhérens. Le doge, avec une
suite nombreuse composée de membres du clergé et de laïques, se
rendit immédiatement à bord des galères, pour accompagner, avec
toute sa pompe, l'empereur Frédéric, du Lido à Venise. Celui-ci
descendit de sa galère au quai de la Piazzetta. Le doge, le
patriarche, les évêques et le clergé, ainsi que le peuple
de Venise, avec leurs croix et leurs bannières, marchèrent
solennellement en procession devant lui pour se rendre à l'église
Saint-Marc. Alexandre était assis devant le vestibule de la
basilique, environné de ses évêques et de ses cardinaux, du
patriarche d'Aquilée, des archevêques et des évêques de la
Lombardie, tous en grande pompe, et revêtus de leurs ornemens
pontificaux. Frédéric s'approcha, conduit par l'esprit saint, et
révérant le Tout-Puissant dans la personne d'Alexandre, déposant
sa dignité impériale et se dépouillant de son manteau, il se
prosterna, la face contre terre, aux pieds du pape. Alexandre, les
larmes aux yeux, le releva avec bonté, l'embrassa, lui donna sa
bénédiction; et aussitôt les Allemands du cortége chantèrent à
haute voix: «Nous te louons, ô Dieu!» Alors l'Empereur prenant le
Pape par la main droite, le conduisit à l'église, et ayant reçu
sa bénédiction, il retourna au palais ducal[A]. La cérémonie
d'humiliation fut répétée le jour suivant. Le pape, lui-même,
à la demande de Frédéric, dit une messe à l'église Saint-Marc.
L'empereur se dépouilla de nouveau de son manteau impérial; et
prenant un cierge à la main, officia comme un lévite, marchant en
tête des laïques, et précédant le pontife à l'autel. Alexandre,
après avoir récité l'évangile, fit un sermon au peuple. L'empereur
se tint près de la chaire, dans l'attitude d'un homme qui écoute
avec attention; et le pontife, touché de cette marque de déférence,
car il savait que Frédéric ne comprenait pas un mot de ce qu'il
disait, ordonna au patriarche d'Aquilée de traduire en allemand son
discours latin. Le _credo_ fut ensuite chanté. Frédéric fit son
offrande, baisa les pieds du pape, et comme la foule était grande, il
le conduisit par la main jusqu'à son cheval blanc: il tint l'étrier;
et il aurait conduit le cheval par les rênes jusqu'au rivage, si le
pape ne l'eût remercié par politesse, et ne l'eût renvoyé avec
bonté en lui donnant sa bénédiction. Tel est, en substance, le
récit laissé par l'archevêque de Salerne, qui fut présent à
la cérémonie, et dont l'histoire est confirmée par les
relations postérieures. Il ne mériterait pas d'être rapporté si
minutieusement, s'il ne montrait le triomphe de la liberté aussi bien
que celui de la superstition. Les états de la Lombardie durent à
cet événement la confirmation de leurs priviléges; et Alexandre eut
raison de remercier le Tout-Puissant qui avait rendu fort un infirme,
un vieillard désarmé, pour subjuguer un terrible et puissant
monarque[B].
[Note A: _Romualdi Salernitani Chronicon_, tome VII, page 231.]
[Note B: Voyez Romuald de Salerne, cité ci-dessus. Dans un second
sermon que prêcha le pape Alexandre, le premier jour du mois d'août,
devant l'empereur, il compara Frédéric à l'enfant prodigue, et
lui-même au père qui pardonne à son fils.]
NOTE 7, STANCE 12.
Le lecteur se souviendra de l'exclamation de ce montagnard: _Oh! pour
une heure de Dundy!_ Lorsque Henri Dandolo fut élu doge, en 1192,
il était âgé de quatre-vingt-cinq ans. Quand il commandait les
Vénitiens, à la prise de Constantinople, il était âgé, par
conséquent, de quatre-vingt-dix-sept ans. À cet âge, il se rendit
maître du quart et demi de l'empire entier de la Romanie[A], car
c'est ainsi que l'on appelait l'empire romain, compris dans le titre
et dans les domaines du doge de Venise. Les trois huitièmes de cet
empire furent conservés dans les diplômes, jusqu'à ce que Giovanni
Dolfino, qui fit usage de la dénomination ci-dessus dans l'année
1357[B], parvint à la dignité ducale.
[Note A: Gibbon a omis la diphthongue importante _æ_; et il a écrit
_Romani_, au lieu de _Romaniæ. Décadence et Chute_, etc., ch. 41,
note 9. Mais le titre acquis par Dandolo se trouve ainsi dans la
chronique de son homonyme, le doge André Dandolo. _Ducali titulo
addidit_: «_Quartæ partis et dimidiæ totius imperii Romaniæ_.»
And. Dandolo, _Chronicon_, cap. 3, pars 37, _ap. script. Rer. ital._,
tome XII, page 331. Et le nom de _Romaniæ_ est conservé dans les
actes subséquens des doges. De là, les possessions continentales de
l'empire grec en Europe furent généralement connues sous le nom de
_Romania_, et cette appellation est encore remarquée sur les cartes
de la Turquie comme appliquée à la Thrace.]
[Note B: Voyez la continuation de la chronique de Dandolo, _ibid._,
page 498. Gibbon ne paraît pas y comprendre Dolfino, en suivant
Sanudo, qui dit: «_Il qual titolo si usò fin al doge Giovanni
Dolfino_.» Voyez _Vite dei Duchi di Venezia_, apud script. Rer.
ital., tome XXII, 530-641.]
Dandolo conduisit le siége de Constantinople en personne. Deux
navires, le _Paradis_ et le _Pélerin_, furent attachés l'un à
l'autre, et un pont-levis, ou une échelle de siége, descendait de
la hauteur des vergues jusqu'aux remparts. Le doge fut un des premiers
qui se précipitèrent dans la ville. Alors fut accomplie, disent les
Vénitiens; la prophétie de la Sibylle d'Érythrée: «Un traité
d'union, entre des forts, sera fait sur les vagues de l'Adriatique,
sous la conduite d'un chef aveugle; ils assiégeront un bouc,--ils
profaneront Byzance,--ils dépouilleront les édifices,--ils en
partageront le butin; un nouveau bouc bêlera jusqu'à ce qu'ils aient
mesuré et parcouru une étendue de cinquante-quatre pieds neuf pouces
et demi[A].»
[Note A: «_Fiet potentium in aquis adriaticis congregatio, cæco
præduce, hircum ambigent, Byzantium prophanabunt, ædificia
denigrabunt, spolia dispergentur, hircus novus balabit usque dum LIV
pedes et IX pollices, et semis præmensurati discurrant._» Chronicon,
_ibid._, _pars_ XXXIV.]
Dandolo mourut le premier jour de juin 1205, ayant régné treize
ans, six mois et cinq jours; et il fut enseveli dans l'église
Sainte-Sophie, à Constantinople. Il paraîtra étrange que le nom
du traître apothicaire qui reçut l'épée du doge, et anéantit
l'ancien gouvernement en 1796-7, fût _Dandolo_.
NOTE 8, STANCE 13.
Après la perte de la bataille de Pola, et la prise de Chioza, le 16
août 1379, par les flottes réunies des Génois et de François de
Carrara, seigneur de Padoue, les Vénitiens furent réduits au dernier
désespoir. Une ambassade fut envoyée aux vainqueurs avec une feuille
de papier blanc, pour les prier d'imposer quelles conditions ils
voudraient, et de laisser à Venise seulement son indépendance. Le
prince de Padoue était porté à écouter les propositions; mais
les Génois qui, après la victoire de Pola, s'étaient écriés: _À
Venise! à Venise! et vive Saint-Georges!_ étaient déterminés à
anéantir leurs rivaux; et Pierre Doria, leur commandant en chef, fit
cette réponse aux supplians: «Sur la foi de Dieu, gentilshommes de
Venise, vous n'aurez point de paix du seigneur de Padoue, ni de notre
commune de Gênes, jusqu'à ce que nous ayons donné un mors à vos
chevaux non-bridés qui sont sous le porche de votre évangéliste
Saint-Marc. Quand nous les aurons bridés, vous aurez la paix: c'est
là notre plaisir et celui de notre commune. Pour ces Génois, mes
frères, que vous avez amenés avec vous pour nous les rendre, je ne
veux pas les recevoir; remmenez-les, car, dans peu de jours, j'irai,
moi-même, les délivrer de prison, ainsi que tous les autres[A].»
[Note A: «_Alla fe di Dio, signori Veneziani, non havrete mai pace
dal Signore di Padova, nè dal nostro commune di Genova, se pri
mieramente non mettemo le briglie a quelli vostri cavalli sfrenati,
che sono su la Reza del vostro evangelista S.-Marco. Infrenati che
gli havremo, vi faremo stare in buona pace. E questa è la intenzione
nostra, et del nostro commune. Questi misi fratelli Genovesi che avete
menati con voi per donarci, non li voglio; rimanetegli in dietro,
perche io intendo da qui a pochi giorni venirgli a riscuoter, dalle
vostre prigioni, e loro e gli altri_.»]