contrefaçon impériale des pyramides de la vieille Égypte; colossale
copie de difformité, dont il a plu à la fantaisie voyageuse d'un
empereur d'aller chercher l'énorme modèle sur les bords lointains du
Nil, afin de condamner l'artiste à bâtir comme pour des géans, et
à construire un palais pour sa vaine poussière, pour une poignée de
cendres! Comme le spectateur sourit avec une pitié philosophique, en
voyant l'énorme produit d'une telle origine!
153. Mais regardez! voici le dôme!--le dôme vaste et
merveilleux[68], près duquel la merveille de Diane ne serait qu'une
cellule,--temple sublime du Christ élevé sur la tombe de son martyr!
J'ai vu le miracle d'Éphèse:--ses colonnes couvrant le désert,
à l'ombre desquelles reposent l'hyène et le chakal. J'ai vu les
coupoles brillantes de Sainte-Sophie élevant leur masse étincelante
sous le soleil; j'ai pénétré dans son sanctuaire pendant que les
Musulmans qui l'ont usurpé y faisaient leur prière;
154. Mais toi, qui de tous les temples anciens et modernes es le seul
qui n'aies jamais eu d'égal,--ni rien de semblable à toi;--le plus
digne de Dieu, le saint, le vrai, depuis la désolation de Sion,
lorsque _Il_ abandonna la première cité de son choix; de tous les
édifices terrestres élevés en son honneur, en est-il d'un plus
sublime aspect?--Majesté, puissance, gloire, force, beauté, tout est
réuni dans ce monument éternel d'adoration sans tache.
155. Entrez: sa grandeur majestueuse ne vous accable pas; et pourquoi?
Ce n'est pas qu'il vous paraisse plus petit; mais votre ame, agrandie
par le génie du lieu, est devenue colossale, et ne peut plus
trouver qu'un séjour digne d'elle où apparaissent concentrées vos
espérances d'immortalité. Un jour viendra où vous verrez, si vous
en êtes trouvés dignes, votre Dieu face à face, comme vous voyez
maintenant son Saint des Saints; alors vous ne serez pas consumés par
son regard.
156. Vous avancez; mais trompé par son élégance gigantesque,
l'enceinte semble grandir à mesure que l'on avance, comme le sommet
d'une haute montagne semble s'éloigner de celui qui la gravit.
L'infinité s'accroît,--mais elle s'accroît en rapport avec
l'ensemble;--tout est harmonieux dans ses immensités: riches
marbres,--peintures plus riches,--autels où brûlent des lampes
d'or,--dôme sublime qui le dispute, posé dans l'air, aux plus
beaux édifices dont les fondemens empruntent leur solidité à la
terre,--tandis que les siens sont du domaine des nuages.
157. Vous ne pouvez tout voir en même tems; il vous faut diviser par
parties ce grand tout, pour ne point accabler la contemplation; et
comme l'océan forme mille baies qui appellent les regards,--ainsi
condensez ici votre ame sur des objets plus immédiats, et rendez-vous
maître de vos pensées jusqu'à ce que vous en ayez gravé dans votre
esprit les éloquentes proportions, et déroulé, dans des graduations
puissantes, partie par partie, ce glorieux ensemble que vous n'avez pu
embrasser d'une seule fois;
158. Non par sa faute,--mais par la vôtre. Nos sens extérieurs ne
peuvent rien saisir que graduellement;--voilà pourquoi tout ce
que nous avons en sentimens de plus intime surpasse nos pâles
expressions; c'est ainsi que cet éblouissant et accablant édifice
prend en pitié notre admiration[A], et le plus grand de ce qui est
grand, défie d'abord la petitesse de notre nature, jusqu'à ce que,
grandissant avec lui, nous élevions notre intelligence à la hauteur
de l'objet qu'elle contemple.
[Note A: _Fools our fond gaze_.]
159. Reposez-vous alors et soyez éclairés d'une lumière céleste.
Il y a ici quelque chose de plus que la satisfaction d'une surprise
merveilleuse, ou le recueillement produit par la divinité du lieu, ou
le simple éloge de l'art et des grands maîtres qui surent élever
un édifice dont l'antiquité, avec toute sa science, n'eût pu même
concevoir le plan. La source du sublime découvre ici son abyme;
l'esprit de l'homme peut en recueillir les sables d'or et apprendre ce
que peuvent les grandes conceptions.
160. Allons au Vatican voir les tortures de Laocoon, ennoblissant la
douleur; l'amour d'un père et l'agonie d'un mortel, supportés avec
la patience d'un immortel:--vaine est la lutte, vains sont les efforts
du vieillard contre les replis tortueux et l'étreinte puissante du
dragon; la chaîne longue et envenimée de l'énorme reptile le
presse de ses anneaux vivans.--L'aspic monstrueux enfonce angoisse sur
angoisse et étouffe la victime dans ses embrassemens.
161. Voici le dieu à l'arc dont les traits sont inévitables, le dieu
de la vie, de la poésie et de la lumière;--le soleil revêtu d'une
forme humaine, et le front tout rayonnant du triomphe qu'il a obtenu.
Le trait vient d'être lancé,--la flèche brille de la vengeance d'un
immortel. Dans ses yeux et dans le
le mouvement de ses narines respire
un beau dédain; la puissance et la majesté lancent autour de lui
leurs éclairs foudroyans, exprimant par ce seul regard la présence
de la divinité.
162. Mais dans ses formes délicates,--(rêve d'amour, proportionné
dans ses beaux contours par une nymphe solitaire, dont le cœur
soupirait pour un amant immortel attendu des cieux, et qui la faisait
délirer de cette vision,--) se trouve exprimé tout ce que cette
idéale beauté put jamais faire concevoir de divin à l'ame dans ses
transports les moins terrestres, alors que chacune de ses pensées
était une émanation céleste,--un rayon d'immortalité,--qui se
concentraient sur un seul point brillant comme un astre, jusqu'à ce
que, par leur réunion, ils eussent formé un dieu!
163. Et s'il est vrai que Prométhée ait ravi au ciel le feu qui
nous consume, il lui fut bien rendu par celui à qui il fut donné
de revêtir ce marbre poétique d'une éternelle gloire!--S'il
fut l'œuvre d'une main mortelle, il ne le fut point d'une pensée
humaine. Le tems lui-même l'a respecté, et n'a altéré aucune des
boucles délicates de sa chevelure,--ce marbre n'a pris aucune teinte
des âges; mais il respire encore le feu divin qui lui a donné ses
formes ravissantes.
164. Mais où est-il le pélerin de mes chants, l'être qui
les soutenait dans le passé? Il me semble qu'il tarde bien à
reparaître. Il n'est plus!--voici ses derniers soupirs. Ses courses
sont terminées; ses visions évanouies, il est lui-même retourné au
néant.--S'il fut autre chose qu'une pure fantaisie, et s'il pouvait
être classé parmi les créatures qui vivent et souffrent,--qu'il
disparaisse, son ombre se perd dans l'abyme de la destruction,
165. où se réunissent les ombres, les substances, la vie, et tout
ce qui est attaché à ses destinées mortelles; là s'étend un voile
sombre et universel à travers lequel tout devient fantôme; le nuage
se place entre nous et tout ce qui fut autrefois illustre, jusqu'à
ce qu'il devienne le crépuscule de la gloire et répande une auréole
mélancolique qui plane faiblement sur l'empire des ténèbres; rayons
plus tristes que la plus triste nuit, car elle détourne nos regards,
166. et nous envoie plonger dans l'abîme pour chercher à y
découvrir ce que nous deviendrons lorsque notre forme corporelle
sera réduite à quelque chose de moins que sa chétive et misérable
existence; et pour rêver à la gloire, pour essuyer la poussière
d'un vain nom que nous n'entendrons plus;--jamais, ô pensée
consolante! nous ne pourrons redevenir nous-mêmes; c'est assez que
nous ayons _une fois_ porté les fardeaux sous lesquels notre cœur
s'est brisé,--notre cœur dont la sueur était du sang.
167. Silence! une voix sort de l'abîme, lointain et effrayant
murmure, tel qu'il s'en élève quand une nation saigne d'une profonde
et incurable blessure. Au milieu de ténèbres orageuses la terre
déchirée s'ouvre; le gouffre est plein de fantômes, mais leur
chef semble porter encore une dignité royale, quoique sa tête soit
découronnée: pâle, mais belle, elle embrasse avec l'expression
d'une douleur maternelle un enfant auquel son sein n'offre aucun
soulagement.
168. Dernier rejeton de princes et de monarques, où es-tu? douce
espérance de plusieurs nations, as-tu cessé de vivre? le tombeau ne
pouvait-il pas t'oublier, et réclamer une tête moins majestueuse,
moins chérie? À l'heure triste de minuit, pendant que ton cœur
saignait encore sur ton fils, ô toi qui ne fus mère qu'un instant!
la mort vint finir pour jamais cette angoisse: avec toi ont fini la
félicité présente et les promesses heureuses qu'attendaient les
îles impériales, et qui semblaient combler leurs veux.
169. Les paysannes ont une grossesse et une délivrance heureuses.--Ne
pouvais-tu avoir le même sort, ô toi qui étais si heureuse, si
adorée! ceux qui ne pleurent point sur la tombe des rois pleureront
sur la tienne, et la Liberté, le cœur plaintif et désolé, cesse de
déplorer ses pertes nombreuses pour n'en ressentir qu'_une_; car elle
avait placé sur toi ses espérances; et elle voyait son arc-en-ciel
briller sur ta tête.--Et toi, prince délaissé, tombé si
inopinément dans le veuvage,--c'est en vain que tu as connu l'hymen!
époux d'une année! père d'un enfant qui n'est déjà plus[A]!
[Note A: La princesse Charlotte, fille du prince de Galles (Georges
IV) et de la princesse Caroline de Brunswick, femme du prince
_Léopold de Saxe-Cobourg_, mourut en couche l'année 1817. Son enfant
ne lui survécut pas.]
170. Ton vêtement de noce n'était donc qu'un vêtement de deuil; les
fruits de ton hymen sont réduits en cendres. Elle est étendue dans
la poussière, la fille aux beaux cheveux des îles, l'amour de ses
millions de sujets! avec quel bonheur nous aimions à lui confier
notre avenir! et quoique cet avenir n'ait pu briller que sur nos
ossemens, cependant nous aimions à penser que nos enfans obéiraient
à son fils, et béniraient la mère avec sa postérité désirée,
dont les promesses brillaient pour nous comme les étoiles aux yeux
des bergers:--ce n'était que l'éclat d'un météore.
171. Malheur à nous, non à elle; car elle dort d'un doux sommeil: la
fumée passagère de la faveur populaire, les conseils perfides de la
flatterie, les oracles mensongers qui, depuis la naissance de chaque
monarchie, ont retenti aux oreilles des princes, jusqu'à ce que les
nations irritées se soient armées comme en démence; l'étrange
destinée[69] qui renverse les monarques les plus puissans, et
jette dans la balance un poids redoutable opposé à leur aveugle
toute-puissance tôt au tard brisée par elle,--
172. Voilà quelle aurait pu être sa destinée; mais non, nos cœurs
refusent de le croire. Si jeune, si belle! bonne sans effort, grande,
sans avoir contre elle un seul ennemi.--Hier épouse et mère,--et
aujourd'hui _là_! Que de liens ce terrible moment a brisés! Depuis
le cœur de ton père jusqu'à celui du plus humble de tes sujets, se
continuent les anneaux de la chaîne électrique de ce désespoir dont
le choc fut semblable à celui d'un tremblement de terre, et attriste
ces royaumes qui t'aimaient tellement que nulle part tu n'aurais pu
être aimée davantage.
173. Voilà Némi[70]! entourée de collines boisées et étendues
si loin, que les vents furieux dont la violence déracine le chêne,
pousse l'Océan sur ses rivages, et lance son écume jusqu'au cieux,
épargnent, en résistant, le miroir ovale de son lac de cristal.
Tranquille comme la haine caressée, sa surface présente un aspect
froid et immobile que rien ne peut troubler; ses eaux repliées sur
elles-mêmes dans de nombreux contours ressemblent au serpent endormi.
174. Les ondes de l'Albano, à peine séparées du lac Némi,
reluisent dans une vallée voisine;--plus loin le Tibre promène ses
flots dans mille détours, et l'Océan lave la côte du Latium où
commença la guerre épique: _Les armes et l'homme_[A]--dont l'étoile
remontant dans les cieux présida aux destinées d'un empire.--Mais à
votre droite, voilà la retraite où Cicéron venait se reposer, loin
du tumulte de Rome;--et là, où un rideau de montagnes intercepte la
vue, était autrefois cette villa des Sabins, les délices du barde
d'Auguste[71].
[Note A: _Arma, virumque_, etc., de l'_Énéide_.]
175. Mais je l'oubliais.--Le vœu de mon pélerin est accompli; et
lui et moi devons nous séparer,--qu'il soit ainsi;--sa tâche et la
mienne sont à peu près finies. Cependant, portons encore une fois
ensemble nos regards sur la mer; la Méditerranée se découvre
devant nous; et du sommet du mont d'Albe nous revoyons l'ami de nos
jeunesses, cet Océan, dont nous avons vu les vagues se dérouler
entre les rochers de Calpé, et que nous avons suivi jusqu'où le noir
Euxin se brise
176. sur les bleues symplégades; de longues années,--bien longues,
quoique peu nombreuses, se sont écoulées depuis que nous avons
commencé notre pélerinage. Quelques souffrances et quelques larmes
nous ont laissés à peu près au même point d'où nous étions
partis. Cependant ce n'est pas en vain que nous avons parcouru notre
carrière mortelle,--nous avons eu notre récompense,--et c'est dans
ces lieux qu'elle nous était réservée; car c'en est une de pouvoir
se sentir ranimés par le soleil, et de recueillir de la terre, de la
mer et des cieux ces joies aussi pures, aussi ravissantes que s'il n'y
avait aucun mortel pour les troubler ou les corrompre.
177. Oh! que ne m'a-t-il été donné d'habiter le désert avec une
belle Péri pour enchanter ma solitude[A]! que ne puis-je oublier
toute la race humaine, et, sans haïr personne, n'aimer et n'adorer
qu'elle! Vous, élémens!--dans les nobles agitations desquels je
me sens moi-même exalté!--ne pouvez-vous pas me communiquer une
pareille existence? Suis-je dans l'erreur en pensant que de semblables
êtres habitent plus d'un lieu dans l'univers? quoiqu'il nous soit
donné rarement de converser avec eux.
[Note A: _With one fair spirit for my minister_. Notre interprétation
de _one fair spirit_, par _une belle Péri_, est autorisée et exigée
par le pronom personnel féminin _her_, qui se trouve deux vers plus
bas: _And, hating no one, love but only_ her.]
178. Il est un plaisir dans les bois infréquentés; il est un
ravissement sur le rivage solitaire; il est une société, où aucun
importun ne s'introduit, sur les bords de la mer profonde, et il est
une harmonie dans ses mugissemens. Je n'aime pas moins l'homme, mais
j'aime encore mieux la nature, après de semblables entrevues, dans
lesquelles je me dérobe à tout ce que je puis être, ou que j'ai
déjà été, pour me mêler avec l'univers, et sentir ce que je ne
puis jamais exprimer, ni cependant taire entièrement.
179. Roule dans ton immensité, profond et bleu Océan,--roule! dix
mille flottes parcourent vainement ta surface; l'homme couvre la terre
de ruines,--mais son pouvoir s'arrête à tes rivages.--Sur la plaine
humide les désastres sont tes œuvres, il n'y reste pas une ombre
des ravages de l'homme, excepté la sienne propre, lorsqu'il s'enfonce
comme une goutte d'eau dans tes abîmes, en poussant un dernier
gémissement, cadavre sans tombeau, sans pompes funèbres, sans
cercueil, et inconnu.
180. Ses pas ne laissent point de trace sur tes sentiers,--tes
domaines ne sont point sa dépouille,--tu te lèves et le repousses
loin de toi; le honteux pouvoir qu'il exerce pour le malheur de la
terre ne fait naître que tes dédains; tu le rejettes de ton sein en
écume vers les cieux, et l'envoies en te jouant, en le brisant, en
mugissant, à ses dieux, où reposent ses chétives espérances dans
quelque port ou baie prochaine; et là tu le brises de nouveau contre
le rivage:--qu'il y reste étendu.
181. Les armemens qui vont foudroyer les murailles des cités bâties
sur les rochers de tes rivages; qui font trembler les nations, et les
monarques dans leurs capitales; les léviathans de chêne, dont les
vastes flancs rendent si orgueilleux leurs chétifs possesseurs
qu'ils prennent le vain titre de Seigneurs des mers, et d'Arbitres des
combats;--ce sont là tes jouets, et, comme ta neigeuse écume, ils
disparaissent dans le limon de tes ondes, qui balaient également
l'orgueil de l'_Armada_ et les dépouilles de Trafalgar.
182. Tes bords sont des empires qui changent incessamment tandis que
tu restes toujours le même.--Où sont l'Assyrie, la Grèce, Rome,
Carthage? Tes flots battaient leurs bords aux jours de leur liberté,
et depuis, sous les règnes de leurs tyrans; leurs domaines sont la
proie de l'étranger, et leurs peuples, esclaves ou sauvages, lui
obéissent. Leur décadence a changé des royaumes en déserts.--Tu
n'es pas devenu ainsi, toi qui es immuable, excepté dans les caprices
sauvages de tes vagues.--Le tems ne grave point de rides sur ton front
azuré;--et tel que te vit l'aurore de la création, tel tu roules
encore aujourd'hui.
183. Glorieux miroir où la forme du Tout-Puissant se réfléchit
elle-même dans les tempêtes; toujours calme ou bouleversé--par la
brise, par le vent ou par la tempête; glacé sous le pôle,--soulevé
et brûlant sous la zone torride;--illimité, infini et
sublime;--l'image de l'éternité;--le trône de l'invisible; ton
limon, fécond lui-même, produit les monstres de l'abîme: chaque
région du globe t'obéit; tu marches, terrible, incommensurable et
solitaire.
184. Je t'ai toujours aimé, Océan! et dans les divertissemens de
ma jeunesse, ma plus grande joie était d'être porté sur ton sein,
comme tes bulles qui voguent au hasard. Dès mon enfance je folâtrais
avec tes brisans.--Cette lutte était pour moi pleine de délices;
et si la mer se soulevant les rendait redoutables,--le danger avait
encore pour moi un charme; car j'étais avec toi comme un de tes
enfans, je me confiais partout à tes vagues, la main posée sur ta
crinière,--comme je l'ai en ce moment.
185. Ma tâche est accomplie,--mes chants ont cessé,--mon sujet n'est
plus que le son d'un écho. Il est tems de rompre le charme de ce
rêve trop prolongé; il me faut éteindre la flamme qu'alimentait
ma lampe de minuit;--et ce qui est écrit,--est écrit.--Que n'est-il
plus digne d'être offert au public! mais je ne suis plus ce que j'ai
été,--mes visions voltigent moins palpables devant moi;--et le feu
qui animait mon esprit, tremble et s'éteint.
186. Adieu! c'est un mot qui doit être, et qui fut toujours, un son
de tristesse et de douleur:--cependant,--adieu! vous! qui avez suivi
le pélerin jusqu'à sa dernière station; s'il reste dans votre
mémoire une pensée qui ait été autrefois la sienne, si vous
conservez de lui un seul souvenir, il n'aura pas en vain porté les
sandales et le capuchon de coquillages: adieu! que les regrets, s'il
en est, ne restent qu'à _lui_,--et à _vous_ la morale de ses chants.
FIN DU QUATRIÈME ET DERNIER CHANT.
NOTES DU QUATRIÈME CHANT.
NOTE 1, STANCE 1.
La communication du palais ducal avec les prisons de Venise a lieu par
un pont obscur, ou galerie couverte, élevée au-dessus de l'eau,
et divisée, par un mur de pierre, en un passage et une cellule. Les
prisons d'état, appelées _pozzi_, ou puits, étaient pratiquées
dans les murs épais du bâtiment; quand le prisonnier en était
arraché pour aller à la mort, il était conduit, par la galerie,
au côté opposé, et étant parvenu dans l'autre compartiment, ou
cellule, sur le pont, il y était étranglé. La porte basse par
laquelle le prisonnier était introduit dans cette cellule est
aujourd'hui murée; mais le passage est encore ouvert, et il est connu
sous le nom de _Pont des soupirs_. Les puits sont sous le plancher de
la chambre située au pied du pont. Ils furent primitivement au nombre
de douze; mais à la première arrivée des Français, les Vénitiens
se hâtèrent de fermer ou de démolir le plus profond de ces cachots.
Cependant, vous pouvez encore y descendre par une trappe ménagée
dans le plancher, et vous traîner à travers des trous, à moitié
comblés de décombres, jusqu'à la profondeur de deux étages
au-dessous du premier. Si vous avez besoin de quelque consolation pour
l'extinction de la puissance patricienne, peut-être en trouverez-vous
ici. À peine un rayon de lumière brille dans l'étroite galerie
qui mène à la cellule, et les lieux de réclusion eux-mêmes sont
totalement obscurs. Une petite ouverture, pratiquée dans le mur,
laissait pénétrer l'air humide des passages, et servait pour
introduire la nourriture des prisonniers; une planche de bois,
élevée d'un pied au-dessus du sol, était tout leur ameublement. Les
conducteurs vous disent qu'on ne leur accordait aucune lumière.
Les cellules ont à peu près cinq pas de longueur, deux et demi en
largeur, et sept pieds de hauteur; elles sont directement placées
l'une sous l'autre, et la respiration est très-difficile dans les
plus basses. Quand les républicains français descendirent dans ces
hideux réduits, ils ne trouvèrent qu'un seul prisonnier, et l'on dit
qu'il y était depuis seize années; mais les prisonniers qui avaient
habité les autres cachots, y avaient laissé des traces de leur
repentir ou de leur désespoir; traces qui sont encore visibles et
qui doivent peut-être quelque chose à une récente supercherie.
Quelques-uns des détenus paraissent avoir offensé le clergé, et
d'autres avoir appartenu à ce corps sacré; non-seulement cela se
suppose par leurs signatures, mais encore par les églises et les
clochers qu'ils ont griffonnés sur les murs. Le lecteur ne peut être
fâché de voir ici un spécimen des réflexions inspirées par une
aussi terrible solitude. Voici trois de ces inscriptions copiées
aussi exactement que possible avec le crayon:
I.
Non ti fidar ad alcuno, pensa e laci Se fuggir vuoi di spioni insidie
e lacci. Il pentirti, pentirti nulla giova; Ma ben di valor tuo la
vera prova.
1607 a dia genaro. Fui retento p' la bestiemma p' aver dato da manzar
a un morto.
Jacomo GRITTI scrisse.
II.
Un parlar poco et
Negare pronto et
Un pensar al fine puo dare la vita
A noi altri meschini.
1605.
Ego John BAPTISTA ad ecclesiam Cortellarius.
III.
Di chi mi fido guardami Dio
Di chi non mi fido mi garderò io.
Va. la Sta. Ch. Ka. Rna.
Le copiste a conservé les solécismes sans les corriger;
quelques-uns, cependant, ne sont pas volontaires, puisque les
lettres étaient évidemment tracées dans l'obscurité. Il suffit
de remarquer que _Bestemmia_ et _Mangiar_, peuvent se lire dans la
première inscription, qui fut probablement écrite par un prisonnier
renfermé pour quelque action impie commise dans des funérailles; que
_Cortellarius_ est le nom d'une paroisse sur le continent opposé à
Venise près de la mer; et que les dernières lettres initiales sont
évidemment mises pour _viva la santa chiesa katolica romana_.
NOTE 2, STANCE 2.
Un ancien écrivain, peignant l'aspect de Venise, a fait usage de
la figure que j'ai employée, et qui ne serait pas poétique si elle
n'était vraie.
_Quò fit ut qui supernè urbem contempletur, turritam telluris
imaginem medio oceano figuratam se putet inspicere_.
(_Marci-Antonii Sabelli de Venetœ urbis situ narratio; edit.
Taurin._, 1527, _lib._ I, _fol._ 202.)
NOTE 3, STANCE 3.
Les chants bien connus des gondoliers, par stances alternées, de la
_Jérusalem_ du Tasse, ont expiré avec l'indépendance de Venise. Des
éditions du poème, avec l'original sur une colonne, et les variantes
vénitiennes sur l'autre, telles que les chantaient les gondoliers,
étaient autrefois communes et se trouvent encore aujourd'hui.
L'extrait suivant servira à montrer la différence qui existe entre
l'épopée toscane et les _Canta alla Barcariolla_.
ORIGINAL.
Canto l' armi pietose, e 'l capitano
Che 'l gran sepolero liberò di Christo.
Molto egli oprò col senno e colla mano;
Molto soffri nel glorioso acquisto;
E in van l' inferno a lui s'oppose, e in vano
S' armò d' Asia e di Libia il popol misto;
Che il ciel gli diè favore, e sotto ai santi
Segni ridusse i suoi compagni erranti.
VÉNITIEN.
L'arme pietose de cantar gho vogia
E de Goffredo la immortal braura,
Che al fin l' ha libera co strassia, et dogia
Del nostro buon Gesù la sepoltura:
De mezo mundo unito, e de quel Bogia
Missier Pluton no l' ha bu mai paura.
Dio l' ha aginta, e i compagni sparpagnai
Tutti 'l gh' i ha messi insieme i di del dai.
Cependant quelques-uns des plus anciens gondoliers commencent encore
parfois et continuent une stance du barde qui leur était autrefois si
familier.