152. Allons voir le môle qu'Adrien fit construire sur la hauteur[67];

contrefaçon impériale des pyramides de la vieille Égypte; colossale

copie de difformité, dont il a plu à la fantaisie voyageuse d'un

empereur d'aller chercher l'énorme modèle sur les bords lointains du

Nil, afin de condamner l'artiste à bâtir comme pour des géans, et

à construire un palais pour sa vaine poussière, pour une poignée de

cendres! Comme le spectateur sourit avec une pitié philosophique, en

voyant l'énorme produit d'une telle origine!

153. Mais regardez! voici le dôme!--le dôme vaste et

merveilleux[68], près duquel la merveille de Diane ne serait qu'une

cellule,--temple sublime du Christ élevé sur la tombe de son martyr!

J'ai vu le miracle d'Éphèse:--ses colonnes couvrant le désert,

à l'ombre desquelles reposent l'hyène et le chakal. J'ai vu les

coupoles brillantes de Sainte-Sophie élevant leur masse étincelante

sous le soleil; j'ai pénétré dans son sanctuaire pendant que les

Musulmans qui l'ont usurpé y faisaient leur prière;

154. Mais toi, qui de tous les temples anciens et modernes es le seul

qui n'aies jamais eu d'égal,--ni rien de semblable à toi;--le plus

digne de Dieu, le saint, le vrai, depuis la désolation de Sion,

lorsque _Il_ abandonna la première cité de son choix; de tous les

édifices terrestres élevés en son honneur, en est-il d'un plus

sublime aspect?--Majesté, puissance, gloire, force, beauté, tout est

réuni dans ce monument éternel d'adoration sans tache.

155. Entrez: sa grandeur majestueuse ne vous accable pas; et pourquoi?

Ce n'est pas qu'il vous paraisse plus petit; mais votre ame, agrandie

par le génie du lieu, est devenue colossale, et ne peut plus

trouver qu'un séjour digne d'elle où apparaissent concentrées vos

espérances d'immortalité. Un jour viendra où vous verrez, si vous

en êtes trouvés dignes, votre Dieu face à face, comme vous voyez

maintenant son Saint des Saints; alors vous ne serez pas consumés par

son regard.

156. Vous avancez; mais trompé par son élégance gigantesque,

l'enceinte semble grandir à mesure que l'on avance, comme le sommet

d'une haute montagne semble s'éloigner de celui qui la gravit.

L'infinité s'accroît,--mais elle s'accroît en rapport avec

l'ensemble;--tout est harmonieux dans ses immensités: riches

marbres,--peintures plus riches,--autels où brûlent des lampes

d'or,--dôme sublime qui le dispute, posé dans l'air, aux plus

beaux édifices dont les fondemens empruntent leur solidité à la

terre,--tandis que les siens sont du domaine des nuages.

157. Vous ne pouvez tout voir en même tems; il vous faut diviser par

parties ce grand tout, pour ne point accabler la contemplation; et

comme l'océan forme mille baies qui appellent les regards,--ainsi

condensez ici votre ame sur des objets plus immédiats, et rendez-vous

maître de vos pensées jusqu'à ce que vous en ayez gravé dans votre

esprit les éloquentes proportions, et déroulé, dans des graduations

puissantes, partie par partie, ce glorieux ensemble que vous n'avez pu

embrasser d'une seule fois;

158. Non par sa faute,--mais par la vôtre. Nos sens extérieurs ne

peuvent rien saisir que graduellement;--voilà pourquoi tout ce

que nous avons en sentimens de plus intime surpasse nos pâles

expressions; c'est ainsi que cet éblouissant et accablant édifice

prend en pitié notre admiration[A], et le plus grand de ce qui est

grand, défie d'abord la petitesse de notre nature, jusqu'à ce que,

grandissant avec lui, nous élevions notre intelligence à la hauteur

de l'objet qu'elle contemple.

[Note A: _Fools our fond gaze_.]

159. Reposez-vous alors et soyez éclairés d'une lumière céleste.

Il y a ici quelque chose de plus que la satisfaction d'une surprise

merveilleuse, ou le recueillement produit par la divinité du lieu, ou

le simple éloge de l'art et des grands maîtres qui surent élever

un édifice dont l'antiquité, avec toute sa science, n'eût pu même

concevoir le plan. La source du sublime découvre ici son abyme;

l'esprit de l'homme peut en recueillir les sables d'or et apprendre ce

que peuvent les grandes conceptions.

160. Allons au Vatican voir les tortures de Laocoon, ennoblissant la

douleur; l'amour d'un père et l'agonie d'un mortel, supportés avec

la patience d'un immortel:--vaine est la lutte, vains sont les efforts

du vieillard contre les replis tortueux et l'étreinte puissante du

dragon; la chaîne longue et envenimée de l'énorme reptile le

presse de ses anneaux vivans.--L'aspic monstrueux enfonce angoisse sur

angoisse et étouffe la victime dans ses embrassemens.

161. Voici le dieu à l'arc dont les traits sont inévitables, le dieu

de la vie, de la poésie et de la lumière;--le soleil revêtu d'une

forme humaine, et le front tout rayonnant du triomphe qu'il a obtenu.

Le trait vient d'être lancé,--la flèche brille de la vengeance d'un

immortel. Dans ses yeux et dans le

le mouvement de ses narines respire

un beau dédain; la puissance et la majesté lancent autour de lui

leurs éclairs foudroyans, exprimant par ce seul regard la présence

de la divinité.

162. Mais dans ses formes délicates,--(rêve d'amour, proportionné

dans ses beaux contours par une nymphe solitaire, dont le cœur

soupirait pour un amant immortel attendu des cieux, et qui la faisait

délirer de cette vision,--) se trouve exprimé tout ce que cette

idéale beauté put jamais faire concevoir de divin à l'ame dans ses

transports les moins terrestres, alors que chacune de ses pensées

était une émanation céleste,--un rayon d'immortalité,--qui se

concentraient sur un seul point brillant comme un astre, jusqu'à ce

que, par leur réunion, ils eussent formé un dieu!

163. Et s'il est vrai que Prométhée ait ravi au ciel le feu qui

nous consume, il lui fut bien rendu par celui à qui il fut donné

de revêtir ce marbre poétique d'une éternelle gloire!--S'il

fut l'œuvre d'une main mortelle, il ne le fut point d'une pensée

humaine. Le tems lui-même l'a respecté, et n'a altéré aucune des

boucles délicates de sa chevelure,--ce marbre n'a pris aucune teinte

des âges; mais il respire encore le feu divin qui lui a donné ses

formes ravissantes.

164. Mais où est-il le pélerin de mes chants, l'être qui

les soutenait dans le passé? Il me semble qu'il tarde bien à

reparaître. Il n'est plus!--voici ses derniers soupirs. Ses courses

sont terminées; ses visions évanouies, il est lui-même retourné au

néant.--S'il fut autre chose qu'une pure fantaisie, et s'il pouvait

être classé parmi les créatures qui vivent et souffrent,--qu'il

disparaisse, son ombre se perd dans l'abyme de la destruction,

165. où se réunissent les ombres, les substances, la vie, et tout

ce qui est attaché à ses destinées mortelles; là s'étend un voile

sombre et universel à travers lequel tout devient fantôme; le nuage

se place entre nous et tout ce qui fut autrefois illustre, jusqu'à

ce qu'il devienne le crépuscule de la gloire et répande une auréole

mélancolique qui plane faiblement sur l'empire des ténèbres; rayons

plus tristes que la plus triste nuit, car elle détourne nos regards,

166. et nous envoie plonger dans l'abîme pour chercher à y

découvrir ce que nous deviendrons lorsque notre forme corporelle

sera réduite à quelque chose de moins que sa chétive et misérable

existence; et pour rêver à la gloire, pour essuyer la poussière

d'un vain nom que nous n'entendrons plus;--jamais, ô pensée

consolante! nous ne pourrons redevenir nous-mêmes; c'est assez que

nous ayons _une fois_ porté les fardeaux sous lesquels notre cœur

s'est brisé,--notre cœur dont la sueur était du sang.

167. Silence! une voix sort de l'abîme, lointain et effrayant

murmure, tel qu'il s'en élève quand une nation saigne d'une profonde

et incurable blessure. Au milieu de ténèbres orageuses la terre

déchirée s'ouvre; le gouffre est plein de fantômes, mais leur

chef semble porter encore une dignité royale, quoique sa tête soit

découronnée: pâle, mais belle, elle embrasse avec l'expression

d'une douleur maternelle un enfant auquel son sein n'offre aucun

soulagement.

168. Dernier rejeton de princes et de monarques, où es-tu? douce

espérance de plusieurs nations, as-tu cessé de vivre? le tombeau ne

pouvait-il pas t'oublier, et réclamer une tête moins majestueuse,

moins chérie? À l'heure triste de minuit, pendant que ton cœur

saignait encore sur ton fils, ô toi qui ne fus mère qu'un instant!

la mort vint finir pour jamais cette angoisse: avec toi ont fini la

félicité présente et les promesses heureuses qu'attendaient les

îles impériales, et qui semblaient combler leurs veux.

169. Les paysannes ont une grossesse et une délivrance heureuses.--Ne

pouvais-tu avoir le même sort, ô toi qui étais si heureuse, si

adorée! ceux qui ne pleurent point sur la tombe des rois pleureront

sur la tienne, et la Liberté, le cœur plaintif et désolé, cesse de

déplorer ses pertes nombreuses pour n'en ressentir qu'_une_; car elle

avait placé sur toi ses espérances; et elle voyait son arc-en-ciel

briller sur ta tête.--Et toi, prince délaissé, tombé si

inopinément dans le veuvage,--c'est en vain que tu as connu l'hymen!

époux d'une année! père d'un enfant qui n'est déjà plus[A]!

[Note A: La princesse Charlotte, fille du prince de Galles (Georges

IV) et de la princesse Caroline de Brunswick, femme du prince

_Léopold de Saxe-Cobourg_, mourut en couche l'année 1817. Son enfant

ne lui survécut pas.]

170. Ton vêtement de noce n'était donc qu'un vêtement de deuil; les

fruits de ton hymen sont réduits en cendres. Elle est étendue dans

la poussière, la fille aux beaux cheveux des îles, l'amour de ses

millions de sujets! avec quel bonheur nous aimions à lui confier

notre avenir! et quoique cet avenir n'ait pu briller que sur nos

ossemens, cependant nous aimions à penser que nos enfans obéiraient

à son fils, et béniraient la mère avec sa postérité désirée,

dont les promesses brillaient pour nous comme les étoiles aux yeux

des bergers:--ce n'était que l'éclat d'un météore.

171. Malheur à nous, non à elle; car elle dort d'un doux sommeil: la

fumée passagère de la faveur populaire, les conseils perfides de la

flatterie, les oracles mensongers qui, depuis la naissance de chaque

monarchie, ont retenti aux oreilles des princes, jusqu'à ce que les

nations irritées se soient armées comme en démence; l'étrange

destinée[69] qui renverse les monarques les plus puissans, et

jette dans la balance un poids redoutable opposé à leur aveugle

toute-puissance tôt au tard brisée par elle,--

172. Voilà quelle aurait pu être sa destinée; mais non, nos cœurs

refusent de le croire. Si jeune, si belle! bonne sans effort, grande,

sans avoir contre elle un seul ennemi.--Hier épouse et mère,--et

aujourd'hui _là_! Que de liens ce terrible moment a brisés! Depuis

le cœur de ton père jusqu'à celui du plus humble de tes sujets, se

continuent les anneaux de la chaîne électrique de ce désespoir dont

le choc fut semblable à celui d'un tremblement de terre, et attriste

ces royaumes qui t'aimaient tellement que nulle part tu n'aurais pu

être aimée davantage.

173. Voilà Némi[70]! entourée de collines boisées et étendues

si loin, que les vents furieux dont la violence déracine le chêne,

pousse l'Océan sur ses rivages, et lance son écume jusqu'au cieux,

épargnent, en résistant, le miroir ovale de son lac de cristal.

Tranquille comme la haine caressée, sa surface présente un aspect

froid et immobile que rien ne peut troubler; ses eaux repliées sur

elles-mêmes dans de nombreux contours ressemblent au serpent endormi.

174. Les ondes de l'Albano, à peine séparées du lac Némi,

reluisent dans une vallée voisine;--plus loin le Tibre promène ses

flots dans mille détours, et l'Océan lave la côte du Latium où

commença la guerre épique: _Les armes et l'homme_[A]--dont l'étoile

remontant dans les cieux présida aux destinées d'un empire.--Mais à

votre droite, voilà la retraite où Cicéron venait se reposer, loin

du tumulte de Rome;--et là, où un rideau de montagnes intercepte la

vue, était autrefois cette villa des Sabins, les délices du barde

d'Auguste[71].

[Note A: _Arma, virumque_, etc., de l'_Énéide_.]

175. Mais je l'oubliais.--Le vœu de mon pélerin est accompli; et

lui et moi devons nous séparer,--qu'il soit ainsi;--sa tâche et la

mienne sont à peu près finies. Cependant, portons encore une fois

ensemble nos regards sur la mer; la Méditerranée se découvre

devant nous; et du sommet du mont d'Albe nous revoyons l'ami de nos

jeunesses, cet Océan, dont nous avons vu les vagues se dérouler

entre les rochers de Calpé, et que nous avons suivi jusqu'où le noir

Euxin se brise

176. sur les bleues symplégades; de longues années,--bien longues,

quoique peu nombreuses, se sont écoulées depuis que nous avons

commencé notre pélerinage. Quelques souffrances et quelques larmes

nous ont laissés à peu près au même point d'où nous étions

partis. Cependant ce n'est pas en vain que nous avons parcouru notre

carrière mortelle,--nous avons eu notre récompense,--et c'est dans

ces lieux qu'elle nous était réservée; car c'en est une de pouvoir

se sentir ranimés par le soleil, et de recueillir de la terre, de la

mer et des cieux ces joies aussi pures, aussi ravissantes que s'il n'y

avait aucun mortel pour les troubler ou les corrompre.

177. Oh! que ne m'a-t-il été donné d'habiter le désert avec une

belle Péri pour enchanter ma solitude[A]! que ne puis-je oublier

toute la race humaine, et, sans haïr personne, n'aimer et n'adorer

qu'elle! Vous, élémens!--dans les nobles agitations desquels je

me sens moi-même exalté!--ne pouvez-vous pas me communiquer une

pareille existence? Suis-je dans l'erreur en pensant que de semblables

êtres habitent plus d'un lieu dans l'univers? quoiqu'il nous soit

donné rarement de converser avec eux.

[Note A: _With one fair spirit for my minister_. Notre interprétation

de _one fair spirit_, par _une belle Péri_, est autorisée et exigée

par le pronom personnel féminin _her_, qui se trouve deux vers plus

bas: _And, hating no one, love but only_ her.]

178. Il est un plaisir dans les bois infréquentés; il est un

ravissement sur le rivage solitaire; il est une société, où aucun

importun ne s'introduit, sur les bords de la mer profonde, et il est

une harmonie dans ses mugissemens. Je n'aime pas moins l'homme, mais

j'aime encore mieux la nature, après de semblables entrevues, dans

lesquelles je me dérobe à tout ce que je puis être, ou que j'ai

déjà été, pour me mêler avec l'univers, et sentir ce que je ne

puis jamais exprimer, ni cependant taire entièrement.

179. Roule dans ton immensité, profond et bleu Océan,--roule! dix

mille flottes parcourent vainement ta surface; l'homme couvre la terre

de ruines,--mais son pouvoir s'arrête à tes rivages.--Sur la plaine

humide les désastres sont tes œuvres, il n'y reste pas une ombre

des ravages de l'homme, excepté la sienne propre, lorsqu'il s'enfonce

comme une goutte d'eau dans tes abîmes, en poussant un dernier

gémissement, cadavre sans tombeau, sans pompes funèbres, sans

cercueil, et inconnu.

180. Ses pas ne laissent point de trace sur tes sentiers,--tes

domaines ne sont point sa dépouille,--tu te lèves et le repousses

loin de toi; le honteux pouvoir qu'il exerce pour le malheur de la

terre ne fait naître que tes dédains; tu le rejettes de ton sein en

écume vers les cieux, et l'envoies en te jouant, en le brisant, en

mugissant, à ses dieux, où reposent ses chétives espérances dans

quelque port ou baie prochaine; et là tu le brises de nouveau contre

le rivage:--qu'il y reste étendu.

181. Les armemens qui vont foudroyer les murailles des cités bâties

sur les rochers de tes rivages; qui font trembler les nations, et les

monarques dans leurs capitales; les léviathans de chêne, dont les

vastes flancs rendent si orgueilleux leurs chétifs possesseurs

qu'ils prennent le vain titre de Seigneurs des mers, et d'Arbitres des

combats;--ce sont là tes jouets, et, comme ta neigeuse écume, ils

disparaissent dans le limon de tes ondes, qui balaient également

l'orgueil de l'_Armada_ et les dépouilles de Trafalgar.

182. Tes bords sont des empires qui changent incessamment tandis que

tu restes toujours le même.--Où sont l'Assyrie, la Grèce, Rome,

Carthage? Tes flots battaient leurs bords aux jours de leur liberté,

et depuis, sous les règnes de leurs tyrans; leurs domaines sont la

proie de l'étranger, et leurs peuples, esclaves ou sauvages, lui

obéissent. Leur décadence a changé des royaumes en déserts.--Tu

n'es pas devenu ainsi, toi qui es immuable, excepté dans les caprices

sauvages de tes vagues.--Le tems ne grave point de rides sur ton front

azuré;--et tel que te vit l'aurore de la création, tel tu roules

encore aujourd'hui.

183. Glorieux miroir où la forme du Tout-Puissant se réfléchit

elle-même dans les tempêtes; toujours calme ou bouleversé--par la

brise, par le vent ou par la tempête; glacé sous le pôle,--soulevé

et brûlant sous la zone torride;--illimité, infini et

sublime;--l'image de l'éternité;--le trône de l'invisible; ton

limon, fécond lui-même, produit les monstres de l'abîme: chaque

région du globe t'obéit; tu marches, terrible, incommensurable et

solitaire.

184. Je t'ai toujours aimé, Océan! et dans les divertissemens de

ma jeunesse, ma plus grande joie était d'être porté sur ton sein,

comme tes bulles qui voguent au hasard. Dès mon enfance je folâtrais

avec tes brisans.--Cette lutte était pour moi pleine de délices;

et si la mer se soulevant les rendait redoutables,--le danger avait

encore pour moi un charme; car j'étais avec toi comme un de tes

enfans, je me confiais partout à tes vagues, la main posée sur ta

crinière,--comme je l'ai en ce moment.

185. Ma tâche est accomplie,--mes chants ont cessé,--mon sujet n'est

plus que le son d'un écho. Il est tems de rompre le charme de ce

rêve trop prolongé; il me faut éteindre la flamme qu'alimentait

ma lampe de minuit;--et ce qui est écrit,--est écrit.--Que n'est-il

plus digne d'être offert au public! mais je ne suis plus ce que j'ai

été,--mes visions voltigent moins palpables devant moi;--et le feu

qui animait mon esprit, tremble et s'éteint.

186. Adieu! c'est un mot qui doit être, et qui fut toujours, un son

de tristesse et de douleur:--cependant,--adieu! vous! qui avez suivi

le pélerin jusqu'à sa dernière station; s'il reste dans votre

mémoire une pensée qui ait été autrefois la sienne, si vous

conservez de lui un seul souvenir, il n'aura pas en vain porté les

sandales et le capuchon de coquillages: adieu! que les regrets, s'il

en est, ne restent qu'à _lui_,--et à _vous_ la morale de ses chants.

FIN DU QUATRIÈME ET DERNIER CHANT.

NOTES DU QUATRIÈME CHANT.

NOTE 1, STANCE 1.

La communication du palais ducal avec les prisons de Venise a lieu par

un pont obscur, ou galerie couverte, élevée au-dessus de l'eau,

et divisée, par un mur de pierre, en un passage et une cellule. Les

prisons d'état, appelées _pozzi_, ou puits, étaient pratiquées

dans les murs épais du bâtiment; quand le prisonnier en était

arraché pour aller à la mort, il était conduit, par la galerie,

au côté opposé, et étant parvenu dans l'autre compartiment, ou

cellule, sur le pont, il y était étranglé. La porte basse par

laquelle le prisonnier était introduit dans cette cellule est

aujourd'hui murée; mais le passage est encore ouvert, et il est connu

sous le nom de _Pont des soupirs_. Les puits sont sous le plancher de

la chambre située au pied du pont. Ils furent primitivement au nombre

de douze; mais à la première arrivée des Français, les Vénitiens

se hâtèrent de fermer ou de démolir le plus profond de ces cachots.

Cependant, vous pouvez encore y descendre par une trappe ménagée

dans le plancher, et vous traîner à travers des trous, à moitié

comblés de décombres, jusqu'à la profondeur de deux étages

au-dessous du premier. Si vous avez besoin de quelque consolation pour

l'extinction de la puissance patricienne, peut-être en trouverez-vous

ici. À peine un rayon de lumière brille dans l'étroite galerie

qui mène à la cellule, et les lieux de réclusion eux-mêmes sont

totalement obscurs. Une petite ouverture, pratiquée dans le mur,

laissait pénétrer l'air humide des passages, et servait pour

introduire la nourriture des prisonniers; une planche de bois,

élevée d'un pied au-dessus du sol, était tout leur ameublement. Les

conducteurs vous disent qu'on ne leur accordait aucune lumière.

Les cellules ont à peu près cinq pas de longueur, deux et demi en

largeur, et sept pieds de hauteur; elles sont directement placées

l'une sous l'autre, et la respiration est très-difficile dans les

plus basses. Quand les républicains français descendirent dans ces

hideux réduits, ils ne trouvèrent qu'un seul prisonnier, et l'on dit

qu'il y était depuis seize années; mais les prisonniers qui avaient

habité les autres cachots, y avaient laissé des traces de leur

repentir ou de leur désespoir; traces qui sont encore visibles et

qui doivent peut-être quelque chose à une récente supercherie.

Quelques-uns des détenus paraissent avoir offensé le clergé, et

d'autres avoir appartenu à ce corps sacré; non-seulement cela se

suppose par leurs signatures, mais encore par les églises et les

clochers qu'ils ont griffonnés sur les murs. Le lecteur ne peut être

fâché de voir ici un spécimen des réflexions inspirées par une

aussi terrible solitude. Voici trois de ces inscriptions copiées

aussi exactement que possible avec le crayon:

I.

Non ti fidar ad alcuno, pensa e laci Se fuggir vuoi di spioni insidie

e lacci. Il pentirti, pentirti nulla giova; Ma ben di valor tuo la

vera prova.

1607 a dia genaro. Fui retento p' la bestiemma p' aver dato da manzar

a un morto.

Jacomo GRITTI scrisse.

II.

Un parlar poco et

Negare pronto et

Un pensar al fine puo dare la vita

A noi altri meschini.

1605.

Ego John BAPTISTA ad ecclesiam Cortellarius.

III.

Di chi mi fido guardami Dio

Di chi non mi fido mi garderò io.

Va. la Sta. Ch. Ka. Rna.

Le copiste a conservé les solécismes sans les corriger;

quelques-uns, cependant, ne sont pas volontaires, puisque les

lettres étaient évidemment tracées dans l'obscurité. Il suffit

de remarquer que _Bestemmia_ et _Mangiar_, peuvent se lire dans la

première inscription, qui fut probablement écrite par un prisonnier

renfermé pour quelque action impie commise dans des funérailles; que

_Cortellarius_ est le nom d'une paroisse sur le continent opposé à

Venise près de la mer; et que les dernières lettres initiales sont

évidemment mises pour _viva la santa chiesa katolica romana_.

NOTE 2, STANCE 2.

Un ancien écrivain, peignant l'aspect de Venise, a fait usage de

la figure que j'ai employée, et qui ne serait pas poétique si elle

n'était vraie.

_Quò fit ut qui supernè urbem contempletur, turritam telluris

imaginem medio oceano figuratam se putet inspicere_.

(_Marci-Antonii Sabelli de Venetœ urbis situ narratio; edit.

Taurin._, 1527, _lib._ I, _fol._ 202.)

NOTE 3, STANCE 3.

Les chants bien connus des gondoliers, par stances alternées, de la

_Jérusalem_ du Tasse, ont expiré avec l'indépendance de Venise. Des

éditions du poème, avec l'original sur une colonne, et les variantes

vénitiennes sur l'autre, telles que les chantaient les gondoliers,

étaient autrefois communes et se trouvent encore aujourd'hui.

L'extrait suivant servira à montrer la différence qui existe entre

l'épopée toscane et les _Canta alla Barcariolla_.

ORIGINAL.

Canto l' armi pietose, e 'l capitano

Che 'l gran sepolero liberò di Christo.

Molto egli oprò col senno e colla mano;

Molto soffri nel glorioso acquisto;

E in van l' inferno a lui s'oppose, e in vano

S' armò d' Asia e di Libia il popol misto;

Che il ciel gli diè favore, e sotto ai santi

Segni ridusse i suoi compagni erranti.

VÉNITIEN.

L'arme pietose de cantar gho vogia

E de Goffredo la immortal braura,

Che al fin l' ha libera co strassia, et dogia

Del nostro buon Gesù la sepoltura:

De mezo mundo unito, e de quel Bogia

Missier Pluton no l' ha bu mai paura.

Dio l' ha aginta, e i compagni sparpagnai

Tutti 'l gh' i ha messi insieme i di del dai.

Cependant quelques-uns des plus anciens gondoliers commencent encore

parfois et continuent une stance du barde qui leur était autrefois si

familier.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 03 avec notes et commentaires comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 16 / 27 段