croissent mêlés et entassés confusément; de petits monticules
se forment où étaient autrefois des appartemens dorés; des arches
écroulées, des colonnes brisées en fragmens, des voûtes comblées,
des grottes fraîches réduites en souterrains humides, où les hiboux
voltigent, se croyant dans les ténèbres de minuit:--sont-ce là des
temples, des bains, des palais? Décide qui pourra; car tout ce que
la science a découvert dans ses recherches, c'est--que ce sont des
murailles;--contemplez le mont impérial! c'est ainsi que finissent
les grandeurs de la terre[51].
108. Voilà la morale de toutes les histoires humaines[52]; ce qui est
n'est que la répétition du passé: d'abord la liberté, ensuite la
gloire;--et quand la gloire disparaît, la richesse, les vices, la
corruption,--la barbarie enfin. L'histoire, avec tous ses volumes,
n'a qu'_une_ page;--elle est mieux écrite ici, où l'avare et
orgueilleuse tyrannie a ainsi amassé tous les trésors, toutes les
délices que l'œil et l'oreille, le cœur, l'ame, pouvaient désirer,
la parole demander,--mais au loin les mots inutiles! approchez,
109. venez admirer, vous enthousiasmer,--mépriser,--sourire,--verser
des pleurs,--car il y a ici matière pour tous ces sentimens:--homme!
toi qui es, comme un balancier, suspendu entre un sourire et une
larme, des siècles et des royaumes font foule sur cette montagne,
dont le sommet aplani fut une pyramide de trônes amoncelés[A], et
si brillante des hochets de la gloire, que les rayons du soleil
semblaient lui emprunter leur éclat. Où sont ses palais, ses
coupoles dorées? où sont ceux qui osèrent les construire?
[Note A: _The pyramide of empires pinacled_.]
110. Cicéron fut moins éloquent que toi, colonne sans nom, dont
la base est ensevelie dans les décombres! Que sont les lauriers
qui ornaient le front de César? couronnez-moi avec le lierre de son
palais. De qui est cet arc de triomphe, ou cette colonnade qui s'offre
à ma vue? est-ce celui de Titus ou de Trajan? Non:--c'est celui du
tems. Arcs de triomphe, voûtes, colonnades, le tems vous dégrade en
souriant de pitié: une statue apostolique a envahi la place de l'urne
impériale, dont les cendres dormaient sublimes[53],
111. ensevelies dans les airs, au milieu du profond ciel bleu de Rome,
en contemplant les étoiles. L'esprit qui les avait animées était
digne d'habiter cette haute région. Il fut le dernier de ceux qui
régnèrent sur le monde entier, le Globe romain; car, après lui,
aucun bras ne fut assez fort pour le soutenir; mais ses conquêtes
furent perdues.--Il fut plus grand qu'Alexandre: ses vertus
souveraines ne furent point souillées dans son palais par le sang et
la débauche:--nous honorons encore le nom de Trajan[54].
112. Où est le mont du triomphe, cette colline sacrée où Rome
embrassait ses héros? où est la roche Tarpeïenne, le dernier terme
de la haute perfidie, le promontoire d'où le _Saut du Traître_
guérissait de toute ambition? N'est-ce pas ici que les conquérans
venaient déposer leurs dépouilles? Oui; et dans cette plaine qui
se déroule devant nous, dorment dix siècles de factions
silencieuses!--Voici le Forum, où retentirent tant de paroles
immortelles; l'air y est encore éloquent,--il y brûle avec Cicéron!
113. Théâtre de la liberté, des factions, de la gloire et
du carnage; c'est ici que les passions d'un peuple orgueilleux
s'exhalèrent, depuis la première heure de l'empire naissant jusqu'à
celle où les mondes lui manquèrent à conquérir. Mais depuis
long-tems déjà la liberté avait voilé son front, et l'anarchie
avait usurpé ses attributs; lorsque enfin chaque soldat, sans lois
qui osât l'attaquer, put fouler aux pieds les esclaves muets d'un
sénat tremblant, ou acheter la voix vénale d'hommes encore plus
dégradés.
114. Abandonnant la longue suite des dix mille tyrans de Rome,
tournons nos regards vers son dernier tribun, qui racheta des
siècles de honte et de ténèbres,--l'ami de Pétrarque,--l'espoir de
l'Italie,--Rienzi[55]! le dernier des Romains! aussi longtems que le
tronc flétri de l'arbre de la liberté poussera quelques feuilles,
qu'elles soient une guirlande même pour ta tombe,--orateur du Forum,
chef du peuple--et son nouveau Numa--qui eus un règne, hélas! trop
court.
115. Egérie[56]! tendre création d'un cœur qui ne trouva aucun
asile mortel[A] si séduisant que ton sein idéal; quelle que tu sois,
ou que tu aies été,--jeune aurore des cieux, nymphe imaginaire[B] de
quelque désespoir d'amour; ou, peut-être, beauté de la terre, qui
reçus les hommages d'un amant royal; quelle que soit ton origine, tu
fus une belle pensée, revêtue de formes enchanteresses.
[Note A: _Resting-place_.]
[Note B: _Nympholepsy of some fond despair_.]
116. Les mousses de ta fontaine sont encore arrosées par ton onde
élyséenne. L'entrée de la grotte qui protège ta source, respectée
par les ans, réfléchit l'aimable génie du lieu[A], dont la verte
retraite, l'asile solitaire n'est plus déformé par les ouvrages de
l'art: les ondes limpides ne sont plus condamnées à dormir dans
une prison de marbre; elles bouillonnent en jaillissant du pied de
la statue, forment un ruisseau qui tombe en petite cascade, et va
arroser, en serpentant au loin, les fleurs, le lierre rampant,
[Note A: _The meek-eyed genius of the place_.]
117. mêlés dans un désordre fantastique; les vertes collines sont
revêtues de fleurs printanières; le lézard à l'œil subtil bruit
à travers le gazon, et les oiseaux du printems vous saluent en
chantant. Des fleurs aux couleurs les plus fraîches, nombreuses et
variées, implorent la pitié du passant pour leurs tendres corolles
qu'un vent doux balance en un faisceau magique. La douceur des yeux
bleus de la violette caressée par le souffle de l'air, semble briller
de la riche couleur des cieux.
118. C'est ici, dans cette retraite enchantée, que tu choisis ton
asile, ô Égérie! c'est ici que ton cœur tout céleste battait
au bruit lointain des pas de ton mortel amant; la nuit voilait ce
rendez-vous mystérieux de son dais étoilé, et assise à côté de
ton bien-aimé, quel bonheur ne devais-tu pas ressentir? Cette grotte
fut sans doute formée pour favoriser la flamme d'une déesse, et pour
être l'asile du saint amour--le premier des oracles.
119. Dans ces purs épanchemens de tendresse, n'unissais-tu pas un
cœur céleste à un cœur mortel? Et l'amour, qui meurt comme il
naît, en soupirant, ne fut-il pas favorisé d'immortels transports?
Ton art ne pouvait-il pas leur donner une durée immortelle, et
communiquer la pureté du ciel aux plaisirs de la terre, chasser le
venin sans émousser le dard,--repousser la stupide satiété qui
détruit tout,--et déraciner de l'ame les ronces funestes qui la
déchirent?
120. Hélas! nos jeunes affections se précipitent vers leur ruine,
ou ne rencontrent que le désert; de là naissent les épines d'une
triste abondance, l'ivraie de la précipitation; des fleurs, rongées
au cœur, quoique agréables aux yeux, et dont les sauvages parfums
n'exhalent que des agonies; des arbres dont les sucs sont des poisons:
telles sont les plantes que fait naître sous ses pas la passion, à
mesure qu'elle parcourt le désert du monde, soupirant en vain après
quelque fruit céleste refusé à nos désirs.
121. O amour! tu n'es pas un habitant de la terre;--séraphin
invisible, nous croyons en toi, et les martyrs de cette foi divine
sont les cœurs brisés; mais jamais tu n'as été vu, jamais œil
mortel ne te verra, tel que tu dois être. L'imagination t'a formé,
comme elle a peuplé le ciel, selon ses propres fantaisies; et cette
forme, cette image donnée à une pensée, obsède incessamment
l'ame toujours inquiète,--consumée,--épuisée,--souffrante--et
déchirée.
122. L'ame fatiguée de sa propre beauté se jette, délirante, en de
fausses créations:--où sont, où sont les formes que le génie du
sculpteur a saisies? Dans ses seules pensées. La nature pourrait-elle
nous montrer des formes aussi belles? Où sont les charmes et les
vertus que nous osons concevoir dans notre jeunesse, et poursuivre
dans notre âge mûr;--paradis vainement désiré de notre désespoir,
qui égare la plume et le pinceau, et les met dans l'impuissance de le
reproduire dans toute sa beauté?
123. Qui aime, délire:--c'est la frénésie de la jeunesse;--mais
la guérison est plus amère encore. Les charmes qui revêtaient nos
idoles disparaissent un à un; et nous nous apercevons trop clairement
que le mérite et la beauté n'existaient pas hors des formes idéales
de notre imagination. Cependant le charme fatal subsiste encore, et
il nous domine; nous recueillons les orages que nous avons fait
naître[A]. Le cœur obstiné, ayant commencé son alchimie, croit
toujours être près de découvrir un trésor--d'autant plus riche
qu'il est plus inconnu.
[Note A: _Reaping the whirlwind from the oft-sown winds_:
«Moissonnant le tourbillon par les vents souvent semés.»]
124. Nous nous flétrissons dès notre jeunesse, et nous avons à
peine la force de respirer,--tant nous sommes malades,--épuisés!
Ne trouvant aucun soulagement, ne pouvant rafraîchir notre ame
altérée, quelque fantôme pareil à celui que nous avons poursuivi
d'abord, vient nous leurrer enfin sur le soir de notre vie;--mais
il est trop tard,--nous sommes ainsi doublement malheureux. Amour,
gloire, ambition, avarice, rien ne diffère; chacun est inutile,--et
tous sont mauvais,--aucun n'est meilleur.--Car, sous un nom
différent, ce sont les mêmes météores qui nous égarent, et la
mort est la noire fumée dans laquelle leur flamme s'évanouit.
125. Quelqu'un,--personne,--ne trouve ce qu'il aime, ou ce qu'il eût
aimé: quoique des circonstances, un rapprochement accidentel,
et l'impérieuse nécessité d'aimer, aient pu éloigner les
antipathies,--elles reparaissent bientôt, envenimées par des torts
irrévocables. La convenance, cette divinité matérielle et funeste,
crée nos maux à venir, et les suspend sur nous avec sa baguette
semblable à une béquille, dont le contact réduit nos espérances en
poussière,--c'est la poussière sur laquelle nous marchons tous.
126. Notre vie est une fausse nature;--elle n'est point dans
l'harmonie des choses;--pourquoi ce dur décret, cette ineffaçable
tache de péché, cet upas immense, arbre qui flétrit tout, dont la
racine est la terre, dont les feuilles et les branches sont les cieux,
qui versent leurs plaies sur les hommes, comme la rosée,--la maladie,
la mort, l'esclavage,--tous les maux dont nous sommes témoins,--et
ceux, pires encore, que nous ne voyons pas,--et qui s'agitent dans
l'ame incurable, avec leurs tortures sans cesse renouvelées.
127. Cependant supportons notre destinée avec courage;--c'est
un abandon lâche de la raison que de renoncer au droit de la
pensée,--notre dernier et seul refuge[57]. Lui, toutefois, sera
encore le mien; quoique, depuis notre naissance, cette faculté divine
soit enchaînée et torturée,--emprisonnée, escamotée, resserrée,
et nourrie dans les ténèbres, de crainte que la vérité ne brille
avec trop d'éclat sur notre esprit sans défense; le rayon divin
pénètre, car le tems et la science dissipent la cécité.
128. Arches sur arches!--On dirait que Rome, réunissant les trophées
de ses conquérans, a voulu faire de tous ses arcs de triomphe un seul
monument; c'est son Colysée. Les rayons de la lune l'éclairent comme
ses flambeaux naturels, car la clarté qui se répand dans ces lieux
pour éclairer cette mine, depuis long-tems explorée, mais toujours
inépuisable, de méditations, ne pouvait être que divine; les ombres
azurées d'une nuit d'Italie, où les cieux profonds
129. se parent de couleurs qui ont des paroles, et vous entretiennent
de l'immortalité, planent sur ce vaste et glorieux monument, et
semblent voiler ses gloires. Ici il est donné aux choses de la terre
sur lesquelles le tems a laissé son empreinte, un sentiment de vie;
mais celles sur lesquelles son bras s'est appuyé et qui ont brisé sa
faux, édifices à demi ruinés, sont douées d'une puissance et
d'un charme magiques, devant lesquels pâlirait la pompe des palais
modernes, qui attendent encore le douaire des âges.
130. O Tems, toi qui embellis la mort même, qui ornes les ruines,
qui consoles et qui guéris seul les cœurs blessés;--ô Tems! qui
corriges les erreurs de nos jugemens, qui es l'épreuve de la vérité
et de l'amour;--seul philosophe, car tous les autres ne sont que des
sophistes; toi qui n'abandonnes jamais tes droits, ô Tems! vengeur
des opprimés! j'élève vers toi mes mains, mes regards, mon cœur;
je te demande une grâce:
131. Au milieu des décombres où tu t'es élevé un autel et un
temple plus divinement désolé, parmi de plus riches offrandes je
viens mêler les miennes, ruines d'années,--quoique peu nombreuses,
cependant pleines des débris du destin:--si tu m'as jamais vu trop
orgueilleux, n'écoute point mes vœux; mais si j'ai été humble
aux jours de la prospérité; si j'ai réservé ma fierté contre la
haine, qui n'a jamais pu m'abattre, fais que je n'aie pas porté en
vain ses traits dans mon ame;--ne verseront-_ils_ donc pas de larmes?
132. Et toi, grande Némésis[58]! toi qui n'abandonnes jamais
la balance équitable des injustices humaines, dans ces lieux où
l'antiquité te paya si long-tems le tribut de ses hommages; toi
qui appelas les furies du sein de l'abîme, et leur commandas de
poursuivre Oreste de hurlemens et de sifflemens, pour lui reprocher
une punition coupable, quoique juste, si elle avait été appliquée
par une main étrangère;--c'est dans ce lieu, ton premier empire,
que je t'évoque de la tombe! N'entends-tu pas les cris de mon
cœur?--Réveille-toi! il le faut, tu le dois.
133. Ce n'est pas que je n'aie pu encourir pour les fautes de mes
ancêtres, ou pour les miennes, la blessure dont je suis atteint; et,
si elle m'eût été portée avec une arme juste, je n'eusse point
cherché à en arrêter le sang; mais aujourd'hui il ne se perdra
point dans la poussière: je te le dévoue, ô Némésis! _tu_ seras
chargée de la vengeance qu'il est encore tems d'accueillir: si _je_
ne l'ai point employée jusqu'ici, c'était pour...--mais oublions le
passé,--je dors; tu te réveilleras pour moi.
134. Et si ma voix éclate maintenant, ce n'est point que je me
plaigne de ce que j'ai souffert: qu'il parle celui qui a vu mon front
s'incliner, ou les convulsions de mon ame la laisser faible; mais
je veux, dans cette page, consacrer un souvenir. Ces paroles que je
prononce ne s'évanouiront pas comme un vain son, quand même je
ne serai plus que poussière. L'heure viendra où l'expression[A]
prophétique et redoutable de ces vers s'accomplira et entassera sur
des têtes humaines le poids immense de ma malédiction!
[Note A: _Fulness_: «plénitude.»]
135. Cette malédiction sera de pardonner.--N'ai-je pas,--écoute-moi,
terre! ma mère; et toi, ô ciel! je t'en prends à témoin!--N'ai-je
pas eu à lutter avec ma destinée? N'ai-je pas souffert des choses
qui ne sont dignes que du pardon? n'ai-je pas eu mon ame torturée,
mon cœur déchiré, mes espérances ruinées, mon nom flétri et
calomnié, la vie de ma vie envenimée et arrachée? Et si je ne me
suis point laissé accabler par le désespoir, c'est seulement parce
que je ne fus point formé de la même argile que celle qui souille
les ames de mes persécuteurs.
136. Depuis les outrages les plus grands jusqu'aux plus petites
perfidies, n'ai-je pas vu tout ce que pouvaient les ressentimens et la
méchanceté des hommes? Depuis le lourd mugissement de la calomnie,
écumant de haine, jusqu'au faible murmure de la lâche envie, et
au venin plus subtil de la foule rampante, dont l'œil significatif,
ayant la faculté de Janus, sait faire mentir le silence, paraître
vrai ce qui est faux, et qui sans parler, avec un geste, un soupir,
communique aux oisifs d'un cercle frivole sa muette médisance.
137. Mais j'ai vécu, et je n'ai pas vécu en vain: mon esprit peut
perdre sa force, mon sang sa vivacité et sa chaleur; mon corps peut
s'user même en supportant ses souffrances; mais il y a quelque chose
en moi qui pourra fatiguer la torture et le tems, et me survivre quand
je ne serai plus; quelque chose qui n'a rien de terrestre, dont ils ne
se doutent pas, semblable au souvenir des sons d'une lyre qui a cessé
de vibrer; il descendra sur leurs cœurs adoucis, et excitera dans ces
cœurs de pierre aujourd'hui, le remords tardif de l'amour.
138. C'en est fait, est apposé le sceau du silence.--Maintenant
salut, toi, redoutable pouvoir! tout-puissant, quoique sans nom,
qui parcours ces lieux dans les ombres de minuit, accompagné d'une
émotion profonde, qui ne ressemble point à la peur; tes demeures
sont toujours aux lieux où les murs à demi écroulés portent un
manteau de lierre; le spectacle solennel de tes asiles t'emprunte un
sentiment si profond et si vrai que nous devenons nous-mêmes partie
de ce qui a été, et spectateurs invisibles du passé.
139. Ici des nations retentit la rumeur confuse, qui éclatait en
murmures de pitié, ou en applaudissemens bruyans, lorsque un homme
était tué par un autre homme, son compagnon. Et pourquoi était-il
égorgé? Pourquoi? mais parce que c'étaient les lois naturelles
du Cirque sanglant, et le bon plaisir impérial.--Pourquoi non?
Qu'importe où nous succombions pour être la pâture des vers; sur
des champs de bataille ou dans un cirque? Ce ne sont également que
deux théâtres où pourrissent les principaux acteurs.
140. Je vois devant moi le gladiateur étendu sur l'arène[59]; il
repose sa tête sur sa main;--son mâle regard consent à mourir,
mais il déguise son agonie; et sa tête penchée s'affaisse
graduellement;--les dernières gouttes de son sang, qui sort lentement
de sa rouge blessure, tombent épaisses, et une à une, de son flanc,
comme les premières gouttes d'une pluie d'orage; mais déjà l'arène
tournoie autour de lui:--il succombe avant qu'aient cessé les
acclamations barbares qui applaudissent son misérable vainqueur.
141. Il les a entendues, mais il ne s'en est point ému.--Ses yeux
étaient avec son cœur, bien loin du cirque. Il se souciait peu de
la vie qu'il perdait sans gloire; mais où s'élevait sa hutte sauvage
sur les rives du Danube, _c'est là_ que se portait sa pensée, _c'est
là_ que ses jeunes enfans barbares se livraient aux jeux de leur
âge; _c'est là_ qu'était leur mère de la Dacie.--Lui, leur père,
était égorgé pour une fête romaine[60]! Toutes ces pensées
se précipitent avec son sang.--Expirera-t-il sans être vengé?
Levez-vous, peuples de Goths! et venez assouvir votre implacable
fureur!
142. Mais ici où le meurtre respirait sa vapeur sanglante; ici où
les nations en mouvement se pressaient, se heurtaient dans toutes
les issues, et mugissaient ou murmuraient comme un torrent qui se
précipite des montagnes, brisant et renversant tout sur son passage;
ici, où le blâme ou l'applaudissement d'un million de Romains
étaient le signal de la vie ou de la mort, selon les fantaisies de la
foule[61], ma voix seule se fait entendre,--et les pâles rayons
des étoiles descendent sur l'arène déserte,--sur les gradins
brisés,--les murs écroulés, et les galeries où mes pas semblent
des échos étrangement retentissans.
143. Une ruine,--cependant quelle ruine! De ses murailles massives,
on a construit des palais, des moitiés de villes; toutefois vous
parcourez souvent l'énorme squelette, en vous étonnant de ne pas
remarquer les endroits dépouillés. N'a-t-on fait que déblayer ce
monument, sans le ravager? Hélas! examinez-le bien, vous apercevrez
ses plaies, quand la forme de ce colosse vous sera entièrement
connue; il ne supportera pas la clarté du jour, qui est trop brillant
pour tout ce que les siècles et l'homme ont dégradé.
144. Mais lorsque la lune commence à parvenir au sommet de l'arche
la plus élevée de ce monument, et qu'elle semble s'y reposer avec
amour; lorsque les astres scintillent à travers les ouvertures que le
tems a produites, et que la fraîche brise de la nuit agite dans
l'air la forêt de verdure qui tapisse les murs grisâtres, comme les
lauriers sur la tête chauve du premier César[62]; quand la lumière
adoucie brille sans éblouir, alors les ombres des morts se lèvent
dans ce cercle magique: des héros ont foulé cette enceinte;--c'est
sur leur poussière que vous marchez.
145. «Tant que subsistera le Colysée, Rome subsistera[63]; quand le
Colysée tombera, Rome aussi tombera; et quand Rome finira,--le monde
finira.» Ainsi s'exprimaient sur ce vaste monument, au tems des
Saxons, que nous avons l'habitude d'appeler anciens, des pélerins de
ma propre patrie; et ces trois choses périssables sont encore debout
sur leurs fondemens: Rome et sa ruine colossale qu'aucune science
humaine ne peut relever; le monde, la même grande caverne--de
fripons, ou tout ce que vous voudrez.
146. Simple, imposant, sévère, austère, sublime,--autel de tous
les saints et temple de tous les dieux, depuis Jupiter à
Jésus,--épargné et embelli par le tems[64]; tranquille spectateur,
tandis que tout tombe ou chancelle autour de toi, arcs de triomphe,
empires, et que l'homme arrive à la poussière de la tombe par un
chemin d'épines,--glorieux monument! ne tomberas-tu point toi-même?
La faux du tems et les sceptres des tyrans se brisent contre
toi,--sanctuaire et asyle de l'art et de la religion,--Panthéon!
orgueil de Rome!
147. Reste de jours plus glorieux! monument des arts les plus nobles!
dégradé, quoique encore parfait, il circule dans ton enceinte un
parfum de sainteté qui saisit tous les cœurs;--modèle sublime
de l'art; pour celui qui ne cherche dans Rome que les souvenirs du
passé, la gloire ne distribue ses rayons qu'à travers l'ouverture de
la Coupole; pour ceux qui adorent, il y a ici des autels destinés
à recevoir leurs offrandes; et ceux qui ont de l'admiration pour le
génie peuvent reposer leurs yeux sur des traits honorés, dont les
bustes ornent partout cette enceinte[65].
148. Il est un cachot dans lequel brille une formidable
obscurité[66]; qu'aperçois-je dans ses détours? Rien.--Voyons de
nouveau! Deux formes se dessinent lentement à ma vue,--deux fantômes
isolés de mon imagination: il n'en est pas ainsi, je les vois en
réalité.--C'est un vieillard et une femme jeune et belle, fraîche
comme une mère qui allaite son enfant, et dont le sang se change
en nectar:--Que fait-elle ici, le cou sans voile, et le sein offrant
toute la blancheur et la plénitude de ses formes?
149. Elles sont arrondies et pleines, les deux sources pures de la
jeune vie; c'est _sur_ le cœur, et c'est _du_ cœur que nous prenons
et que nous tirons notre première et notre plus douce nourriture,
lorsque la femme, heureuse d'être mère, observe le regard innocent,
et le cri qui s'échappe des lèvres de son nouveau-né, exprimant
l'absence de la douleur; elle connaît des joies que l'homme ignore,
quand elle voit, comme un bouton de fleur, son enfant s'épanouir dans
son berceau.--Quel fruit cette fleur produira-t-elle cependant?--Je
l'ignore:--Caïn fut enfanté par Ève.
150. Mais ici une jeune femme offre à un vieillard cet aliment qui
est son propre bienfait.--C'est à son père qu'elle rend la dette
du sang, née avec la vie. Non, il ne mourra point, tant que, dans ce
sein fécond et charmant, le feu de la santé et le saint amour filial
entretiendront ce Nil de la grande nature, dont les flots sont plus
féconds que ceux du fleuve d'Égypte.--Puise à longs traits la vie
sur ce beau sein, ô vieillard! les royaumes du ciel ne possèdent pas
un pareil breuvage.
151. La fable rayonnante de la voie lactée n'a pas la pureté de
cette simple histoire; c'est une constellation d'une clarté plus
douce, et la sainte nature triomphe bien plus dans ce renversement de
ses décrets que dans l'abîme de l'immensité où étincelle cette
poussière lumineuse de mondes.--O la plus sainte des nourrices!
aucune goutte ne se perdra de ce ruisseau limpide qui va désaltérer
le cœur de ton père, en rendant la vie à sa source, comme nos ames,
délivrées de leurs liens corporels, retournent se confondre avec
l'univers.