107. Les cyprès et le lierre, la ronce et les plantes rampantes

croissent mêlés et entassés confusément; de petits monticules

se forment où étaient autrefois des appartemens dorés; des arches

écroulées, des colonnes brisées en fragmens, des voûtes comblées,

des grottes fraîches réduites en souterrains humides, où les hiboux

voltigent, se croyant dans les ténèbres de minuit:--sont-ce là des

temples, des bains, des palais? Décide qui pourra; car tout ce que

la science a découvert dans ses recherches, c'est--que ce sont des

murailles;--contemplez le mont impérial! c'est ainsi que finissent

les grandeurs de la terre[51].

108. Voilà la morale de toutes les histoires humaines[52]; ce qui est

n'est que la répétition du passé: d'abord la liberté, ensuite la

gloire;--et quand la gloire disparaît, la richesse, les vices, la

corruption,--la barbarie enfin. L'histoire, avec tous ses volumes,

n'a qu'_une_ page;--elle est mieux écrite ici, où l'avare et

orgueilleuse tyrannie a ainsi amassé tous les trésors, toutes les

délices que l'œil et l'oreille, le cœur, l'ame, pouvaient désirer,

la parole demander,--mais au loin les mots inutiles! approchez,

109. venez admirer, vous enthousiasmer,--mépriser,--sourire,--verser

des pleurs,--car il y a ici matière pour tous ces sentimens:--homme!

toi qui es, comme un balancier, suspendu entre un sourire et une

larme, des siècles et des royaumes font foule sur cette montagne,

dont le sommet aplani fut une pyramide de trônes amoncelés[A], et

si brillante des hochets de la gloire, que les rayons du soleil

semblaient lui emprunter leur éclat. Où sont ses palais, ses

coupoles dorées? où sont ceux qui osèrent les construire?

[Note A: _The pyramide of empires pinacled_.]

110. Cicéron fut moins éloquent que toi, colonne sans nom, dont

la base est ensevelie dans les décombres! Que sont les lauriers

qui ornaient le front de César? couronnez-moi avec le lierre de son

palais. De qui est cet arc de triomphe, ou cette colonnade qui s'offre

à ma vue? est-ce celui de Titus ou de Trajan? Non:--c'est celui du

tems. Arcs de triomphe, voûtes, colonnades, le tems vous dégrade en

souriant de pitié: une statue apostolique a envahi la place de l'urne

impériale, dont les cendres dormaient sublimes[53],

111. ensevelies dans les airs, au milieu du profond ciel bleu de Rome,

en contemplant les étoiles. L'esprit qui les avait animées était

digne d'habiter cette haute région. Il fut le dernier de ceux qui

régnèrent sur le monde entier, le Globe romain; car, après lui,

aucun bras ne fut assez fort pour le soutenir; mais ses conquêtes

furent perdues.--Il fut plus grand qu'Alexandre: ses vertus

souveraines ne furent point souillées dans son palais par le sang et

la débauche:--nous honorons encore le nom de Trajan[54].

112. Où est le mont du triomphe, cette colline sacrée où Rome

embrassait ses héros? où est la roche Tarpeïenne, le dernier terme

de la haute perfidie, le promontoire d'où le _Saut du Traître_

guérissait de toute ambition? N'est-ce pas ici que les conquérans

venaient déposer leurs dépouilles? Oui; et dans cette plaine qui

se déroule devant nous, dorment dix siècles de factions

silencieuses!--Voici le Forum, où retentirent tant de paroles

immortelles; l'air y est encore éloquent,--il y brûle avec Cicéron!

113. Théâtre de la liberté, des factions, de la gloire et

du carnage; c'est ici que les passions d'un peuple orgueilleux

s'exhalèrent, depuis la première heure de l'empire naissant jusqu'à

celle où les mondes lui manquèrent à conquérir. Mais depuis

long-tems déjà la liberté avait voilé son front, et l'anarchie

avait usurpé ses attributs; lorsque enfin chaque soldat, sans lois

qui osât l'attaquer, put fouler aux pieds les esclaves muets d'un

sénat tremblant, ou acheter la voix vénale d'hommes encore plus

dégradés.

114. Abandonnant la longue suite des dix mille tyrans de Rome,

tournons nos regards vers son dernier tribun, qui racheta des

siècles de honte et de ténèbres,--l'ami de Pétrarque,--l'espoir de

l'Italie,--Rienzi[55]! le dernier des Romains! aussi longtems que le

tronc flétri de l'arbre de la liberté poussera quelques feuilles,

qu'elles soient une guirlande même pour ta tombe,--orateur du Forum,

chef du peuple--et son nouveau Numa--qui eus un règne, hélas! trop

court.

115. Egérie[56]! tendre création d'un cœur qui ne trouva aucun

asile mortel[A] si séduisant que ton sein idéal; quelle que tu sois,

ou que tu aies été,--jeune aurore des cieux, nymphe imaginaire[B] de

quelque désespoir d'amour; ou, peut-être, beauté de la terre, qui

reçus les hommages d'un amant royal; quelle que soit ton origine, tu

fus une belle pensée, revêtue de formes enchanteresses.

[Note A: _Resting-place_.]

[Note B: _Nympholepsy of some fond despair_.]

116. Les mousses de ta fontaine sont encore arrosées par ton onde

élyséenne. L'entrée de la grotte qui protège ta source, respectée

par les ans, réfléchit l'aimable génie du lieu[A], dont la verte

retraite, l'asile solitaire n'est plus déformé par les ouvrages de

l'art: les ondes limpides ne sont plus condamnées à dormir dans

une prison de marbre; elles bouillonnent en jaillissant du pied de

la statue, forment un ruisseau qui tombe en petite cascade, et va

arroser, en serpentant au loin, les fleurs, le lierre rampant,

[Note A: _The meek-eyed genius of the place_.]

117. mêlés dans un désordre fantastique; les vertes collines sont

revêtues de fleurs printanières; le lézard à l'œil subtil bruit

à travers le gazon, et les oiseaux du printems vous saluent en

chantant. Des fleurs aux couleurs les plus fraîches, nombreuses et

variées, implorent la pitié du passant pour leurs tendres corolles

qu'un vent doux balance en un faisceau magique. La douceur des yeux

bleus de la violette caressée par le souffle de l'air, semble briller

de la riche couleur des cieux.

118. C'est ici, dans cette retraite enchantée, que tu choisis ton

asile, ô Égérie! c'est ici que ton cœur tout céleste battait

au bruit lointain des pas de ton mortel amant; la nuit voilait ce

rendez-vous mystérieux de son dais étoilé, et assise à côté de

ton bien-aimé, quel bonheur ne devais-tu pas ressentir? Cette grotte

fut sans doute formée pour favoriser la flamme d'une déesse, et pour

être l'asile du saint amour--le premier des oracles.

119. Dans ces purs épanchemens de tendresse, n'unissais-tu pas un

cœur céleste à un cœur mortel? Et l'amour, qui meurt comme il

naît, en soupirant, ne fut-il pas favorisé d'immortels transports?

Ton art ne pouvait-il pas leur donner une durée immortelle, et

communiquer la pureté du ciel aux plaisirs de la terre, chasser le

venin sans émousser le dard,--repousser la stupide satiété qui

détruit tout,--et déraciner de l'ame les ronces funestes qui la

déchirent?

120. Hélas! nos jeunes affections se précipitent vers leur ruine,

ou ne rencontrent que le désert; de là naissent les épines d'une

triste abondance, l'ivraie de la précipitation; des fleurs, rongées

au cœur, quoique agréables aux yeux, et dont les sauvages parfums

n'exhalent que des agonies; des arbres dont les sucs sont des poisons:

telles sont les plantes que fait naître sous ses pas la passion, à

mesure qu'elle parcourt le désert du monde, soupirant en vain après

quelque fruit céleste refusé à nos désirs.

121. O amour! tu n'es pas un habitant de la terre;--séraphin

invisible, nous croyons en toi, et les martyrs de cette foi divine

sont les cœurs brisés; mais jamais tu n'as été vu, jamais œil

mortel ne te verra, tel que tu dois être. L'imagination t'a formé,

comme elle a peuplé le ciel, selon ses propres fantaisies; et cette

forme, cette image donnée à une pensée, obsède incessamment

l'ame toujours inquiète,--consumée,--épuisée,--souffrante--et

déchirée.

122. L'ame fatiguée de sa propre beauté se jette, délirante, en de

fausses créations:--où sont, où sont les formes que le génie du

sculpteur a saisies? Dans ses seules pensées. La nature pourrait-elle

nous montrer des formes aussi belles? Où sont les charmes et les

vertus que nous osons concevoir dans notre jeunesse, et poursuivre

dans notre âge mûr;--paradis vainement désiré de notre désespoir,

qui égare la plume et le pinceau, et les met dans l'impuissance de le

reproduire dans toute sa beauté?

123. Qui aime, délire:--c'est la frénésie de la jeunesse;--mais

la guérison est plus amère encore. Les charmes qui revêtaient nos

idoles disparaissent un à un; et nous nous apercevons trop clairement

que le mérite et la beauté n'existaient pas hors des formes idéales

de notre imagination. Cependant le charme fatal subsiste encore, et

il nous domine; nous recueillons les orages que nous avons fait

naître[A]. Le cœur obstiné, ayant commencé son alchimie, croit

toujours être près de découvrir un trésor--d'autant plus riche

qu'il est plus inconnu.

[Note A: _Reaping the whirlwind from the oft-sown winds_:

«Moissonnant le tourbillon par les vents souvent semés.»]

124. Nous nous flétrissons dès notre jeunesse, et nous avons à

peine la force de respirer,--tant nous sommes malades,--épuisés!

Ne trouvant aucun soulagement, ne pouvant rafraîchir notre ame

altérée, quelque fantôme pareil à celui que nous avons poursuivi

d'abord, vient nous leurrer enfin sur le soir de notre vie;--mais

il est trop tard,--nous sommes ainsi doublement malheureux. Amour,

gloire, ambition, avarice, rien ne diffère; chacun est inutile,--et

tous sont mauvais,--aucun n'est meilleur.--Car, sous un nom

différent, ce sont les mêmes météores qui nous égarent, et la

mort est la noire fumée dans laquelle leur flamme s'évanouit.

125. Quelqu'un,--personne,--ne trouve ce qu'il aime, ou ce qu'il eût

aimé: quoique des circonstances, un rapprochement accidentel,

et l'impérieuse nécessité d'aimer, aient pu éloigner les

antipathies,--elles reparaissent bientôt, envenimées par des torts

irrévocables. La convenance, cette divinité matérielle et funeste,

crée nos maux à venir, et les suspend sur nous avec sa baguette

semblable à une béquille, dont le contact réduit nos espérances en

poussière,--c'est la poussière sur laquelle nous marchons tous.

126. Notre vie est une fausse nature;--elle n'est point dans

l'harmonie des choses;--pourquoi ce dur décret, cette ineffaçable

tache de péché, cet upas immense, arbre qui flétrit tout, dont la

racine est la terre, dont les feuilles et les branches sont les cieux,

qui versent leurs plaies sur les hommes, comme la rosée,--la maladie,

la mort, l'esclavage,--tous les maux dont nous sommes témoins,--et

ceux, pires encore, que nous ne voyons pas,--et qui s'agitent dans

l'ame incurable, avec leurs tortures sans cesse renouvelées.

127. Cependant supportons notre destinée avec courage;--c'est

un abandon lâche de la raison que de renoncer au droit de la

pensée,--notre dernier et seul refuge[57]. Lui, toutefois, sera

encore le mien; quoique, depuis notre naissance, cette faculté divine

soit enchaînée et torturée,--emprisonnée, escamotée, resserrée,

et nourrie dans les ténèbres, de crainte que la vérité ne brille

avec trop d'éclat sur notre esprit sans défense; le rayon divin

pénètre, car le tems et la science dissipent la cécité.

128. Arches sur arches!--On dirait que Rome, réunissant les trophées

de ses conquérans, a voulu faire de tous ses arcs de triomphe un seul

monument; c'est son Colysée. Les rayons de la lune l'éclairent comme

ses flambeaux naturels, car la clarté qui se répand dans ces lieux

pour éclairer cette mine, depuis long-tems explorée, mais toujours

inépuisable, de méditations, ne pouvait être que divine; les ombres

azurées d'une nuit d'Italie, où les cieux profonds

129. se parent de couleurs qui ont des paroles, et vous entretiennent

de l'immortalité, planent sur ce vaste et glorieux monument, et

semblent voiler ses gloires. Ici il est donné aux choses de la terre

sur lesquelles le tems a laissé son empreinte, un sentiment de vie;

mais celles sur lesquelles son bras s'est appuyé et qui ont brisé sa

faux, édifices à demi ruinés, sont douées d'une puissance et

d'un charme magiques, devant lesquels pâlirait la pompe des palais

modernes, qui attendent encore le douaire des âges.

130. O Tems, toi qui embellis la mort même, qui ornes les ruines,

qui consoles et qui guéris seul les cœurs blessés;--ô Tems! qui

corriges les erreurs de nos jugemens, qui es l'épreuve de la vérité

et de l'amour;--seul philosophe, car tous les autres ne sont que des

sophistes; toi qui n'abandonnes jamais tes droits, ô Tems! vengeur

des opprimés! j'élève vers toi mes mains, mes regards, mon cœur;

je te demande une grâce:

131. Au milieu des décombres où tu t'es élevé un autel et un

temple plus divinement désolé, parmi de plus riches offrandes je

viens mêler les miennes, ruines d'années,--quoique peu nombreuses,

cependant pleines des débris du destin:--si tu m'as jamais vu trop

orgueilleux, n'écoute point mes vœux; mais si j'ai été humble

aux jours de la prospérité; si j'ai réservé ma fierté contre la

haine, qui n'a jamais pu m'abattre, fais que je n'aie pas porté en

vain ses traits dans mon ame;--ne verseront-_ils_ donc pas de larmes?

132. Et toi, grande Némésis[58]! toi qui n'abandonnes jamais

la balance équitable des injustices humaines, dans ces lieux où

l'antiquité te paya si long-tems le tribut de ses hommages; toi

qui appelas les furies du sein de l'abîme, et leur commandas de

poursuivre Oreste de hurlemens et de sifflemens, pour lui reprocher

une punition coupable, quoique juste, si elle avait été appliquée

par une main étrangère;--c'est dans ce lieu, ton premier empire,

que je t'évoque de la tombe! N'entends-tu pas les cris de mon

cœur?--Réveille-toi! il le faut, tu le dois.

133. Ce n'est pas que je n'aie pu encourir pour les fautes de mes

ancêtres, ou pour les miennes, la blessure dont je suis atteint; et,

si elle m'eût été portée avec une arme juste, je n'eusse point

cherché à en arrêter le sang; mais aujourd'hui il ne se perdra

point dans la poussière: je te le dévoue, ô Némésis! _tu_ seras

chargée de la vengeance qu'il est encore tems d'accueillir: si _je_

ne l'ai point employée jusqu'ici, c'était pour...--mais oublions le

passé,--je dors; tu te réveilleras pour moi.

134. Et si ma voix éclate maintenant, ce n'est point que je me

plaigne de ce que j'ai souffert: qu'il parle celui qui a vu mon front

s'incliner, ou les convulsions de mon ame la laisser faible; mais

je veux, dans cette page, consacrer un souvenir. Ces paroles que je

prononce ne s'évanouiront pas comme un vain son, quand même je

ne serai plus que poussière. L'heure viendra où l'expression[A]

prophétique et redoutable de ces vers s'accomplira et entassera sur

des têtes humaines le poids immense de ma malédiction!

[Note A: _Fulness_: «plénitude.»]

135. Cette malédiction sera de pardonner.--N'ai-je pas,--écoute-moi,

terre! ma mère; et toi, ô ciel! je t'en prends à témoin!--N'ai-je

pas eu à lutter avec ma destinée? N'ai-je pas souffert des choses

qui ne sont dignes que du pardon? n'ai-je pas eu mon ame torturée,

mon cœur déchiré, mes espérances ruinées, mon nom flétri et

calomnié, la vie de ma vie envenimée et arrachée? Et si je ne me

suis point laissé accabler par le désespoir, c'est seulement parce

que je ne fus point formé de la même argile que celle qui souille

les ames de mes persécuteurs.

136. Depuis les outrages les plus grands jusqu'aux plus petites

perfidies, n'ai-je pas vu tout ce que pouvaient les ressentimens et la

méchanceté des hommes? Depuis le lourd mugissement de la calomnie,

écumant de haine, jusqu'au faible murmure de la lâche envie, et

au venin plus subtil de la foule rampante, dont l'œil significatif,

ayant la faculté de Janus, sait faire mentir le silence, paraître

vrai ce qui est faux, et qui sans parler, avec un geste, un soupir,

communique aux oisifs d'un cercle frivole sa muette médisance.

137. Mais j'ai vécu, et je n'ai pas vécu en vain: mon esprit peut

perdre sa force, mon sang sa vivacité et sa chaleur; mon corps peut

s'user même en supportant ses souffrances; mais il y a quelque chose

en moi qui pourra fatiguer la torture et le tems, et me survivre quand

je ne serai plus; quelque chose qui n'a rien de terrestre, dont ils ne

se doutent pas, semblable au souvenir des sons d'une lyre qui a cessé

de vibrer; il descendra sur leurs cœurs adoucis, et excitera dans ces

cœurs de pierre aujourd'hui, le remords tardif de l'amour.

138. C'en est fait, est apposé le sceau du silence.--Maintenant

salut, toi, redoutable pouvoir! tout-puissant, quoique sans nom,

qui parcours ces lieux dans les ombres de minuit, accompagné d'une

émotion profonde, qui ne ressemble point à la peur; tes demeures

sont toujours aux lieux où les murs à demi écroulés portent un

manteau de lierre; le spectacle solennel de tes asiles t'emprunte un

sentiment si profond et si vrai que nous devenons nous-mêmes partie

de ce qui a été, et spectateurs invisibles du passé.

139. Ici des nations retentit la rumeur confuse, qui éclatait en

murmures de pitié, ou en applaudissemens bruyans, lorsque un homme

était tué par un autre homme, son compagnon. Et pourquoi était-il

égorgé? Pourquoi? mais parce que c'étaient les lois naturelles

du Cirque sanglant, et le bon plaisir impérial.--Pourquoi non?

Qu'importe où nous succombions pour être la pâture des vers; sur

des champs de bataille ou dans un cirque? Ce ne sont également que

deux théâtres où pourrissent les principaux acteurs.

140. Je vois devant moi le gladiateur étendu sur l'arène[59]; il

repose sa tête sur sa main;--son mâle regard consent à mourir,

mais il déguise son agonie; et sa tête penchée s'affaisse

graduellement;--les dernières gouttes de son sang, qui sort lentement

de sa rouge blessure, tombent épaisses, et une à une, de son flanc,

comme les premières gouttes d'une pluie d'orage; mais déjà l'arène

tournoie autour de lui:--il succombe avant qu'aient cessé les

acclamations barbares qui applaudissent son misérable vainqueur.

141. Il les a entendues, mais il ne s'en est point ému.--Ses yeux

étaient avec son cœur, bien loin du cirque. Il se souciait peu de

la vie qu'il perdait sans gloire; mais où s'élevait sa hutte sauvage

sur les rives du Danube, _c'est là_ que se portait sa pensée, _c'est

là_ que ses jeunes enfans barbares se livraient aux jeux de leur

âge; _c'est là_ qu'était leur mère de la Dacie.--Lui, leur père,

était égorgé pour une fête romaine[60]! Toutes ces pensées

se précipitent avec son sang.--Expirera-t-il sans être vengé?

Levez-vous, peuples de Goths! et venez assouvir votre implacable

fureur!

142. Mais ici où le meurtre respirait sa vapeur sanglante; ici où

les nations en mouvement se pressaient, se heurtaient dans toutes

les issues, et mugissaient ou murmuraient comme un torrent qui se

précipite des montagnes, brisant et renversant tout sur son passage;

ici, où le blâme ou l'applaudissement d'un million de Romains

étaient le signal de la vie ou de la mort, selon les fantaisies de la

foule[61], ma voix seule se fait entendre,--et les pâles rayons

des étoiles descendent sur l'arène déserte,--sur les gradins

brisés,--les murs écroulés, et les galeries où mes pas semblent

des échos étrangement retentissans.

143. Une ruine,--cependant quelle ruine! De ses murailles massives,

on a construit des palais, des moitiés de villes; toutefois vous

parcourez souvent l'énorme squelette, en vous étonnant de ne pas

remarquer les endroits dépouillés. N'a-t-on fait que déblayer ce

monument, sans le ravager? Hélas! examinez-le bien, vous apercevrez

ses plaies, quand la forme de ce colosse vous sera entièrement

connue; il ne supportera pas la clarté du jour, qui est trop brillant

pour tout ce que les siècles et l'homme ont dégradé.

144. Mais lorsque la lune commence à parvenir au sommet de l'arche

la plus élevée de ce monument, et qu'elle semble s'y reposer avec

amour; lorsque les astres scintillent à travers les ouvertures que le

tems a produites, et que la fraîche brise de la nuit agite dans

l'air la forêt de verdure qui tapisse les murs grisâtres, comme les

lauriers sur la tête chauve du premier César[62]; quand la lumière

adoucie brille sans éblouir, alors les ombres des morts se lèvent

dans ce cercle magique: des héros ont foulé cette enceinte;--c'est

sur leur poussière que vous marchez.

145. «Tant que subsistera le Colysée, Rome subsistera[63]; quand le

Colysée tombera, Rome aussi tombera; et quand Rome finira,--le monde

finira.» Ainsi s'exprimaient sur ce vaste monument, au tems des

Saxons, que nous avons l'habitude d'appeler anciens, des pélerins de

ma propre patrie; et ces trois choses périssables sont encore debout

sur leurs fondemens: Rome et sa ruine colossale qu'aucune science

humaine ne peut relever; le monde, la même grande caverne--de

fripons, ou tout ce que vous voudrez.

146. Simple, imposant, sévère, austère, sublime,--autel de tous

les saints et temple de tous les dieux, depuis Jupiter à

Jésus,--épargné et embelli par le tems[64]; tranquille spectateur,

tandis que tout tombe ou chancelle autour de toi, arcs de triomphe,

empires, et que l'homme arrive à la poussière de la tombe par un

chemin d'épines,--glorieux monument! ne tomberas-tu point toi-même?

La faux du tems et les sceptres des tyrans se brisent contre

toi,--sanctuaire et asyle de l'art et de la religion,--Panthéon!

orgueil de Rome!

147. Reste de jours plus glorieux! monument des arts les plus nobles!

dégradé, quoique encore parfait, il circule dans ton enceinte un

parfum de sainteté qui saisit tous les cœurs;--modèle sublime

de l'art; pour celui qui ne cherche dans Rome que les souvenirs du

passé, la gloire ne distribue ses rayons qu'à travers l'ouverture de

la Coupole; pour ceux qui adorent, il y a ici des autels destinés

à recevoir leurs offrandes; et ceux qui ont de l'admiration pour le

génie peuvent reposer leurs yeux sur des traits honorés, dont les

bustes ornent partout cette enceinte[65].

148. Il est un cachot dans lequel brille une formidable

obscurité[66]; qu'aperçois-je dans ses détours? Rien.--Voyons de

nouveau! Deux formes se dessinent lentement à ma vue,--deux fantômes

isolés de mon imagination: il n'en est pas ainsi, je les vois en

réalité.--C'est un vieillard et une femme jeune et belle, fraîche

comme une mère qui allaite son enfant, et dont le sang se change

en nectar:--Que fait-elle ici, le cou sans voile, et le sein offrant

toute la blancheur et la plénitude de ses formes?

149. Elles sont arrondies et pleines, les deux sources pures de la

jeune vie; c'est _sur_ le cœur, et c'est _du_ cœur que nous prenons

et que nous tirons notre première et notre plus douce nourriture,

lorsque la femme, heureuse d'être mère, observe le regard innocent,

et le cri qui s'échappe des lèvres de son nouveau-né, exprimant

l'absence de la douleur; elle connaît des joies que l'homme ignore,

quand elle voit, comme un bouton de fleur, son enfant s'épanouir dans

son berceau.--Quel fruit cette fleur produira-t-elle cependant?--Je

l'ignore:--Caïn fut enfanté par Ève.

150. Mais ici une jeune femme offre à un vieillard cet aliment qui

est son propre bienfait.--C'est à son père qu'elle rend la dette

du sang, née avec la vie. Non, il ne mourra point, tant que, dans ce

sein fécond et charmant, le feu de la santé et le saint amour filial

entretiendront ce Nil de la grande nature, dont les flots sont plus

féconds que ceux du fleuve d'Égypte.--Puise à longs traits la vie

sur ce beau sein, ô vieillard! les royaumes du ciel ne possèdent pas

un pareil breuvage.

151. La fable rayonnante de la voie lactée n'a pas la pureté de

cette simple histoire; c'est une constellation d'une clarté plus

douce, et la sainte nature triomphe bien plus dans ce renversement de

ses décrets que dans l'abîme de l'immensité où étincelle cette

poussière lumineuse de mondes.--O la plus sainte des nourrices!

aucune goutte ne se perdra de ce ruisseau limpide qui va désaltérer

le cœur de ton père, en rendant la vie à sa source, comme nos ames,

délivrées de leurs liens corporels, retournent se confondre avec

l'univers.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 03 avec notes et commentaires comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 15 / 27 段