et sa sœur, riche des couleurs de l'arc-en-ciel, se disputent à
l'envi leurs chefs-d'œuvre, il peut y avoir plus d'objets
pour charmer le cœur et les yeux, il peut y exister plus de
merveilles,--mais ce n'est pas pour moi; car mon cœur a été
accoutumé à associer mes pensées à la nature plutôt dans les
champs que dans les galeries. Un chef-d'œuvre toutefois obtient
l'hommage de mon esprit, mais il lui accorde moins d'enthousiasme
qu'il n'en éprouve, parce que l'arme dont il se sert est d'une autre
trempe.
62. J'aime à errer sur les bords du lac de Trasimène, dans ces
défilés funestes à la témérité des Romains, et plus encore
à leurs foyers; car c'est ici que les ruses de guerre du général
carthaginois se retracent à ma mémoire, ainsi que son adresse à
engager l'ennemi entre les montagnes et le rivage; dans ces lieux où
la valeur succombe dans les rangs désespérés des soldats, et où
leur sang inonde les torrens débordés sur la plaine étouffante,
couverte de légions de cadavres,
63. semblables à une forêt déracinée par les vents des montagnes.
Et telle fut la chaleur de la bataille dans ce jour mémorable, et
telle est la frénésie du sang, dont les convulsions rendent l'homme
aveugle à tout, excepté au carnage, que, pendant la mêlée, un
tremblement de terre ne fut point ressenti par les combattans[35]!
Aucun ne s'aperçut que la nature irritée s'ébranlait sous ses
pieds, et s'ouvrait pour servir de tombeau à ceux qui, étendus sur
leurs boucliers, attendaient les honneurs du linceul. Telle est la
fureur qui anime et absorbe les nations quand elles se rencontrent sur
les champs de bataille.
64. La terre était, pour ces combattans, comme un navire qui les
transportait à pleines voiles--à l'éternité. Ils voyaient
l'Océan autour d'eux, mais ils n'avaient pas le tems de remarquer
les mouvemens de leur navire. Les lois de la nature étaient en eux
suspendues; ils ne furent pas atteints de cette terreur qui saisit les
êtres quand les montagnes tremblent; quand les oiseaux plongent dans
les nuages pour y chercher un refuge loin de leurs nids qui tombent
des arbres; quand les troupeaux mugissans chancellent dans les plaines
qui se soulèvent, et que la crainte de l'homme n'a point de mots pour
s'exprimer.
65. Trasimène présente aujourd'hui une scène bien différente. Son
lac est une nappe d'argent, et sa plaine n'est déchirée que par la
charrue. Ses vieux arbres sont aussi épais et aussi touffus que
les morts qui gisaient autrefois où aujourd'hui pénètrent leurs
racines; mais un ruisseau,--un faible ruisseau d'une onde et d'un lit
étroits,--a pris son nom de la pluie de sang qui signala ce jour de
carnage; et le Sanguinetto nous indique le lieu où le sang des morts
inonda la terre, et rougit les ondes plaintives.
66. Mais toi, Clitumne[36]! sur les bords de ton onde si pure et du
plus vivant cristal qui ait jamais été l'asile d'une Naïade pour
s'y contempler et y baigner ses membres délicats, tu entretiens le
vert gazon où paît le jeune taureau blanc, le dieu le plus pur de
ces belles ondes! de l'aspect le plus serein et le moins mystérieux.
Sans doute, ce ruisseau ne fut point profané par le sanglant
carnage,--lui qui sert de miroir et de bain aux plus jeunes filles de
la beauté!
67. Sur ton heureux rivage, ô Clitumne! un temple qui subsiste
encore, de proportions petites et délicates, construit sur la douce
pente d'une colline, conserve ta mémoire. À ses pieds, ton courant
ralenti semble dormir. Souvent on y voit bondir le poisson aux
écailles étincelantes, qui joue dans tes limpides profondeurs,
tandis que parfois quelque lis des eaux détaché vogue doucement
jusqu'au lieu où le flot qui descend raconte en babillant ses
merveilleuses histoires.
68. Ne vous éloignez pas sans bénir le génie de cet aimable lieu!
Si un zéphir plus doux vient, dans l'air, caresser votre front, c'est
lui qui vous l'envoie; si vous remarquez sur le rivage un gazon plus
séduisant; si la fraîcheur de cette scène répand son charme sur
votre cœur, et le dégage de la poussière aride de la vie pour le
purifier un moment dans ce baptême de la nature,--c'est lui que vous
devez remercier de cette suspension de vos dégoûts.
69. Le mugissement des ondes!--Des hauteurs escarpées, le Vélino
s'élance dans le précipice que ses vagues se sont creusé; la chute
des ondes!--rapide comme la lumière, la masse resplendissante écume
en ébranlant l'abîme. L'enfer des ondes!--où elles sifflent et
rugissent, et bouillonnent dans d'éternelles tortures, tandis que la
sueur de leur longue agonie s'échappe de ce Phlégéton, entoure
les rochers de jais qui bordent le gouffre, comme d'affreux et
impitoyables témoins.
70. Elle monte en jets d'écume jusqu'aux cieux, d'où elle retombe en
pluie perpétuelle, qui, dans son nuage intarissable de vapeurs,
forme tout autour un éternel printems pour le gazon qu'il couvre de
brillantes émeraudes de rosée.--Que le gouffre est profond! et
comme l'élément géant s'élance de cascade en cascade par bonds
délirans, écrasant les rochers qui, cédant et se brisant sous ses
pas impétueux, livrent par leur brèche un terrible passage
71. à l'énorme colonne qui se précipite, et ressemble plutôt à
la source d'un jeune Océan arraché du flanc des montagnes dans
les douleurs de l'enfantement d'un monde nouveau, qu'au père des
rivières qui coulent en serpentant dans la vallée.--Tournez-vous!
regardez-la s'avancer comme une éternité menaçant de tout
engloutir dans son cours, charmant les regards par ses terreurs
mêmes,--cataracte incomparable[37],
72. horriblement belle! mais, au-dessus de cet abîme infernal, posant
le pied sur chaque côté, un arc-en-ciel se dessine aux premiers
rayons du matin[38]; comme l'espérance sur un lit de mort, il
conserve ses brillantes couleurs, tandis que tout ce qui l'environne
est ravagé par les eaux impétueuses. On dirait, au milieu des
tortures de cette scène, l'Amour contemplant la Démence, d'un front
inaltérable.
73. Encore une fois sur les sombres Apennins, Alpes enfantines,
qui,--si je n'avais déjà admiré leurs grands ancêtres, où le pin
se balance sur des hauteurs plus escarpées, et où rugit l'avalanche
bondissante,--pourraient recevoir de nouveau mon hommage[39]; mais
j'ai vu la Jung-Frau sourcilleuse élever dans les airs ses neiges
jamais foulées par un pied mortel; j'ai vu de loin et de près
les blancs glaciers du froid Mont-Blanc; et j'ai entendu les bruits
retentissans du tonnerre sur le Chimari,
74. autrefois connu sous le nom de monts Acrocérauniens; j'ai vu sur
le Parnasse le vol des aigles, qui semblaient les génies du lieu,
comme ils furent les messagers de la gloire, car ils s'élevaient
encore à une hauteur indéfinissable. J'ai contemplé l'Ida avec les
yeux d'un Troyen: l'Athos, l'Olympe, l'Etna, l'Atlas, comparés aux
collines alpines, leur font perdre de leur dignité; toutes ne portent
plus maintenant une couronne de neige, excepté la cime solitaire du
Soracte, qui a besoin de la lyre romaine
75. pour obtenir de nous un souvenir. Il s'élève au milieu de la
plaine comme une vague long-tems amoncelée, près d'expirer sur la
plage, et qui reste encore un instant suspendue sur elle-même. Que
celui qui voudra rassemble ses souvenirs, et, dans ses classiques
transports, réveille les échos du Latium par ses citations savantes;
il m'a trop répugné d'apprendre, dans mon impatiente jeunesse, pour
le bon plaisir du poète, la triste et ennuyeuse leçon du mot à
mot[40], pour rapporter ici avec plaisir
76. rien de ce qui me rappelle la drogue journalière dont on
accablait ma défaillante mémoire; et, quoique le tems ait instruit
mon esprit à méditer ce qu'il apprit alors, cependant telle est la
répugnance invétérée de mes jeunes idées, qu'ayant perdu pour
moi toute la fraîcheur de la nouveauté avant que mon esprit ait pu
goûter ce qu'il aurait recherché s'il avait été libre de
choisir, je ne puis maintenant changer mes dispositions, et ce que je
détestais alors, je le déteste encore.
77. Alors, adieu donc, Horace; toi que j'ai tant haï, non pour tes
fautes, mais pour les miennes. C'est un malheur de comprendre et de
ne pas sentir ta verve lyrique, de savoir tes vers et de ne pas les
aimer: quoique aucun moraliste ne nous découvre notre vie chétive
avec plus de profondeur; qu'aucun poète n'enseigne mieux les lois
de son art; qu'aucun satirique ne trouble la conscience avec plus
d'esprit, en réveillant le cœur touché sans le blesser; cependant
adieu, Horace, je te quitte sur le sommet du Soracte.
78. O Rome! ma contrée de prédilection! cité de l'ame! que les
orphelins du cœur viennent te contempler, mère délaissée des
empires qui ne sont plus! et qu'ils renferment dans leur sein leurs
chétives misères! Que sont nos infortunes et nos souffrances? Venez
voir ces cyprès, entendre ces hiboux, et fouler sous vos pas des
trônes brisés, des débris de temples; vous! dont les agonies sont
des douleurs d'un jour,--un monde est à nos pieds, aussi fragile que
notre fragile poussière.
79. La Niobé des nations! la voilà debout, sans enfans, sans
couronnes, sans voix dans ses malheurs: une urne vide est dans ses
mains flétries, mais la cendre sacrée en est dispersée depuis
long-tems. La tombe des Scipions ne renferme plus leurs cendres[41]:
les sépulcres même ont perdu leurs héroïques habitans. Peux-tu
couler, vieux Tibre! à travers ce désert de marbre? Soulève-toi,
avec tes flots jaunes, pour cacher de ton manteau la misère de Rome!
80. Le Goth, le chrétien, le tems, la guerre, l'onde, le feu, ont
humilié l'orgueil de la ville aux sept collines; elle a vu ses
gloires expirer, astre par astre, et les rois barbares gravir à
cheval le chemin fameux par où le char des triomphateurs montait
au Capitole. On ne voit partout que temples, tours et édifices
écroulés.--Chaos de ruines! qui pourra reconnaître ce désert,
jeter quelques lumières sur ces débris obscurs et dire, _là
était_, ou _là est_; quand tout est couvert d'une double nuit?
81. La double nuit des âges et de l'ignorance, fille de la nuit,
ont enveloppé et enveloppent encore tout ce qui nous environne. Nous
n'apercevons notre route que pour nous égarer. L'Océan a sa carte,
les astres leur mappemonde céleste, et la science les déroule dans
son vaste sein; mais Rome est comme le désert où tout nous manque,
jusqu'à nos souvenirs. Tout-à-coup nous frappons des mains, en nous
écriant: _Eurêka!_ cela est évident,--lorsque seulement un faux
mirage de ruines nous apparaît.
82. Hélas! l'orgueilleuse cité! hélas! les trois cents
triomphes[42]! et le jour où Brutus rendit le poignard plus glorieux
que l'épée d'un conquérant? Hélas! pour la voix de Cicéron, pour
les chants de Virgile, pour les pages pittoresques de Tite-Live!--mais
du moins Rome leur devra la perpétuité de sa gloire; tout le
reste,--décadence. Hélas! pour la terre, car nous ne lui verrons
plus cet éclat qu'elle portait lorsque Rome était libre!
83. O toi dont le char était lancé sur la roue de la fortune[43],
victorieux Sylla! toi qui voulus subjuguer les ennemis de ta
patrie avant d'abdiquer le pouvoir, pour t'exposer aux ressentimens
qu'avaient soulevés tes injustices; toi qui ne voulus recueillir
la juste vengeance accumulée sur toi, que lorsque tes aigles eurent
plané sur l'Asie abattue;--toi dont le froncement de sourcils
anéantissait des sénats,--tu fus encore un Romain avec tous tes
vices, car tu osas déposer, avec un sourire qui fit taire les
ressentimens, plus qu'une couronne terrestre,--
84. la palme dictatoriale!--Pouvais-tu prévoir sur quels fronts irait
s'entrelacer un jour cette palme qui avait fait de toi plus qu'un
mortel, et que tout autre qu'un Romain pût asservir Rome sous
son joug? elle qui se nommait éternelle, et qui n'arma jamais ses
guerriers que pour la victoire;--elle qui couvrait la terre de son
ombre immense, et qui déploya ses ailes hardies jusqu'où
l'horizon du monde vint à lui manquer;--oh! elle qui était saluée
toute-puissante!
85. Sylla fut le premier des conquérans; mais notre Sylla, Cromwell,
fut le plus sage des usurpateurs. Lui aussi chassa des sénats, après
avoir taillé le trône en échafaud.--Immortel rebelle! vois que
de crimes il en coûte pour être un moment libre, et fameux dans
l'avenir!--mais sa destinée nous a laissé une leçon morale.--Son
jour de double victoire et de mort le vit conquérir deux royaumes,
et, plus heureux, rendre le dernier soupir.
86. Le troisième jour du même mois qui l'avait vu couronner fut
celui qui le vit descendre de son trône usurpé, pour être déposé
dans la terre d'où il était sorti[44]. La fortune n'a-t-elle pas
voulu nous montrer combien la renommée et la puissance, ainsi que
tout ce que nous croyons digne d'être envié, qui consume nos ames
et les entraîne dans de périlleux sentiers, sont, à ses yeux, moins
faits pour le bonheur que la tombe? S'ils paraissaient tels aux yeux
de l'homme, combien son sort serait différent!
87. Et toi, redoutable statue! toi qui te montres dans les formes
austères d'une majesté nue, toi qui, au milieu des cris des
assassins, vis tomber à ta base le corps ensanglanté de César,
s'enveloppant de sa robe pour mourir avec dignité; victime offerte à
ton autel par la reine des dieux et des hommes, la grande Némésis!
César est mort, et toi aussi, ô Pompée[45]! Fûtes-vous tous deux
les vainqueurs d'innombrables monarques, ou n'avez-vous été que les
marionnettes d'un théâtre?
88. Et toi qui fus frappée de la foudre, nourrice de Rome[46]! Louve,
dont les mamelles, figurées en bronze, semblent encore contenir le
lait de la victoire, dans ce palais où l'on va t'admirer comme un
monument de l'art antique:--mère du grand fondateur de Rome, qui
puisa son sauvage courage à tes mamelles sauvages, déchirées par la
foudre embrasée du Jupiter romain, dont tes membres noircis portent
encore la trace;--tu as gardé cependant tes immortels jumeaux; tu
n'as pas oublié tes tendres soins de mère?
89. Non:--mais tous tes nourrissons, ces hommes d'airain, ne sont
plus; et le monde a élevé des cités avec les débris de leurs
tombeaux. Les hommes ont versé leur sang en imitation des choses
qui excitaient leur effroi; ils se sont battus, ont remporté des
victoires, marchant à une distance misérable de leur modèle. Mais
nul mortel n'a acquis et n'a pu acquérir ou donner à sa patrie la
même suprématie de puissance, excepté un homme orgueilleux, qui
n'est pas encore descendu au tombeau[A], mais qui vit, vaincu par
lui-même, l'esclave de ses propres esclaves!--
[Note A: Ceci fut écrit avant la mort de Napoléon à
Sainte-Hélène.]
90. Victime insensée de sa fausse domination,--espèce de César
bâtard, suivant le premier d'un pas inégal; car l'ame du Romain
avait été formée dans un moule moins terrestre[47], avec des
passions plus vives; mais il avait un jugement plus froid, et un
immortel instinct qui rachetait les faiblesses d'un cœur tendre,
quoique vaillant; tantôt Alcide avec sa quenouille, il semblait aux
pieds de Cléopâtre,--et tantôt, redevenant lui-même, il pouvait
dire:
91. Je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu! Mais l'homme qui eût voulu
accoutumer ses aigles à diriger leur vol, comme une troupe de
faucons, à l'avant-garde des armées de la Gaule; cet homme, enfin,
qu'elles conduisirent souvent à la victoire, avait un cœur obstiné,
qui ne semblait jamais s'écouter lui-même; étrangement formé,
il n'avait qu'une faiblesse, la dernière de toutes;--la vanité,
coquetterie d'ambition.--Il avait un but,--quel était-il? pourrait-il
avouer,--ou proclamer sa pensée intime?
92. Il voulut être tout ou rien; et il ne put attendre que la tombe
inévitable l'eût mis à son niveau. Peu d'années encore, et sa
destinée eût été l'égale des Césars que nous foulons sous nos
pieds; destinée réduite à la poussière de la tombe! pour _elle_,
le conquérant élève un arc de triomphe! pour _elle_ coulent et ont
toujours coulé les larmes et le sang de la terre; déluge universel,
qui apparaît sans une arche de salut pour l'homme malheureux;
marée qui descend pour remonter!--O Dieu! renouvelle pour nous ton
arc-en-ciel!
93. Que moissonnons-nous dans le champ de notre stérile existence?
des sens étroits, une raison fragile[48], une vie éphémère. La
vérité est une pierre précieuse qui aime à rester cachée dans
l'abîme; et toutes les choses sont pesées dans la fausse balance de
la coutume. L'opinion est une toute-puissance,--dont le voile couvre
la terre de ténèbres; le bien et le mal sont des accidens; et les
hommes pâlissent, de peur que leurs jugemens ne soient exposés au
grand jour, que leurs pensées ne soient regardées comme des crimes,
et que la terre ne soit trop éclairée.
94. C'est ainsi qu'ils se traînent dans leur pesante misère,
s'abrutissant de père en fils, et d'âge en âge, fiers de leur
nature dégradée, et ils meurent ainsi en léguant leur démence
héréditaire à une nouvelle génération d'esclaves-nés, qui
entreprennent des guerres pour appesantir leurs chaînes, et qui,
plutôt que d'être libres, versent leur sang comme des gladiateurs,
et s'engagent encore dans la même arène où ils voient tomber leurs
compagnons devant eux, comme les feuilles du même arbre.
95. Je ne parle pas des croyances des hommes,--elles restent entre
l'homme et son Créateur,--mais des choses permises, avérées et
reconnues,--choses que l'on voit chaque jour, à chaque heure;--du
joug qui est doublement appesanti sur nous, et des intentions avouées
de la tyrannie; de l'édit des maîtres de la terre, qui sont devenus
les singes de celui qui humilia autrefois les superbes et les secoua
violemment de leur sommeil, endormis sur leurs trônes. Il aurait
eu assez de gloire s'il avait borné là les exploits de son bras
puissant.
96. Les tyrans ne peuvent-ils être vaincus que par des tyrans, et la
liberté ne trouvera-t-elle aucun champion, aucun fils, tels que
la Colombie en a vu se lever, lorsque, comme Pallas, elle apparut
tout-à-coup vierge et couverte de ses armes? Ou de pareilles ames
doivent-elles être nourries dans le désert, dans la profondeur des
forêts séculaires, au milieu du mugissement des cataractes, où la
nature nourricière sourit à l'enfance de Washington? La terre ne
renferme-t-elle plus de pareilles semences dans son sein? ou l'Europe
n'a-t-elle point de semblables rivages?
97. La France s'enivra de sang pour vomir le crime, et ses saturnales
ont été et seront funestes à la cause de la liberté dans tous les
âges et sous tous les climats, parce que les jours effrayans dont
nous avons été témoins, et la vile ambition qui élève entre
l'homme et ses espérances un mur d'airain, le dernier et ignoble
spectacle enfin que nous avons vu, sont devenus les prétextes de
l'éternel asservissement qui flétrit l'arbre de la vie, et rend plus
funeste encore que la première cette seconde chute de l'homme.
98. Cependant, Liberté! cependant ta bannière, déchirée, mais
avançant toujours, marche comme la nuée qui porte le tonnerre, en
luttant _contre_ le vent. Ta voix retentissante comme la trompette,
quoique aujourd'hui brisée et expirante, retentira plus forte après
l'orage. Ton arbre a perdu ses fleurs, et son écorce, mutilée par la
hache, n'offre plus aux regards que de sanglantes cicatrices; mais
la sève lui reste encore,--et sa semence a été déposée
profondément,--même dans le sein des terres du Nord; ainsi un
printems plus heureux fait espérer des fruits moins amers.
99. Il est une tour puissante des anciens jours[49], forte comme
une citadelle, avec des remparts de pierre si formidables qu'ils
pourraient arrêter la valeur impétueuse d'une armée. Elle est là,
debout, solitaire, avec la moitié de ses créneaux, portant depuis
deux mille ans une robe de lierre, guirlande de l'éternité dont les
vertes feuilles s'agitent sur les débris du tems.--Que fut donc cette
forteresse? quel trésor est gardé et caché si soigneusement dans
ses souterrains?--C'est le tombeau d'une femme.
100. Mais qu'était-elle, cette dame de la tombe, ensevelie dans un
palais?--Fut-elle chaste et belle? digne de la couche d'un roi,--ou
bien plus,--d'un Romain?--De quels chefs et de quels héros fut-elle
la mère? quelle fille devint l'héritière de ses charmes? Comment
vécut-elle?--aima-t-elle?--mourut-elle? Si elle fut si honorée,--si
on lui a élevé ce monument, où des restes vulgaires n'auraient
pas osé reposer, ce fut sans doute pour consacrer le souvenir d'une
destinée au-dessus de celle des mortels?
101. Fut-elle de ces femmes qui n'aiment que leur mari, ou de celles
qui aiment les maris des autres? L'histoire de Rome nous apprend que,
même dans les vieux tems de la république, il s'en trouvait de ces
dernières. Fut-elle une mère de la trempe de Cornélie? ou, livrée
aux plaisirs, se donna-t-elle les airs légers de l'aimable reine
d'Égypte?--ou, retranchée dans sa vertu, résista-t-elle constamment
à tous les genres de séductions? Se laissa-t-elle pencher du côté
tendre du cœur, ou repoussa-t-elle sagement l'amour contre lequel
elle avait des griefs?--car telles sont les affections de l'ame.
102. Peut-être elle mourut au printems de ses jours; peut-être
qu'elle fléchit sous un poids de douleurs plus lourd que le lourd
monument qui pèse sur sa cendre; un nuage s'étendit sur sa beauté,
et ses yeux noirs furent voilés par les ténèbres, présage funeste
du sort que le ciel réserve à ses favoris,--mort prématurée.
Cependant elle répandait autour d'elle[50] un charme tel que celui du
soleil couchant; et elle fit briller d'une lumière consomptive,
qui est l'Hespérus des mourans, l'incarnat de ses joues éteintes,
semblable à la pâle feuille d'automne.
103. Peut-être elle mourut dans une extrême vieillesse,--survivant
à tout ce qu'elle aimait, charmes, famille, enfans,--portant de
longues tresses de cheveux d'argent, qui pouvaient encore rappeler
quelque chose de ses jours de fraîcheur et de jeunesse, alors que,
bouclés dans des formes élégantes, ils étaient enviés, admirés,
et recherchés par la jeunesse de Rome.--Mais où mes conjectures
s'égarent-elles? Tout ce que nous savons,--c'est que Métella, la
femme du plus riche Romain, n'est plus; voilà le monument de l'amour
ou de l'orgueil de son époux.
104. Je ne sais pourquoi:--mais pendant que je reste ainsi debout
devant toi, ô tombeau! il me semble éprouver le même sentiment que
si j'avais connu celle qui l'habite, et d'autres jours reviennent à
mes souvenirs aux accens d'une mélodie qui m'est connue, quoique
le ton en soit changé et solennel comme les murmures d'un tonnerre
expirant dans le lointain. Cependant ne pourrais-je pas demeurer assis
auprès de cette pierre couverte de lierre, jusqu'à ce que j'aie
donné un corps à mes pensées qui naissent de ces débris flottans
du passé que la ruine étend autour de moi?
105. Ne pourrais-je, des planches dispersées au loin sur les récifs,
me construire une nacelle d'espérance pour aller encore une fois
lutter avec l'Océan, et affronter, dans leur mugissement perpétuel,
les chocs des vagues bruyantes qui se brisent sur le rivage solitaire
où s'est englouti tout ce qui me fut jamais cher? Mais si je pouvais
rassembler de ce que la vague a épargné assez de débris pour m'en
construire une barque grossière, de quel côté dirigerais-je ma
voile? Ni mes foyers, ni l'espérance, ni la vie, n'ont d'attraits
pour moi; je ne désire que ce qui est ici.
106. Alors que les vents rugissent! leur voix puissante sera
désormais ma mélodie, et pendant la nuit, elle sera accompagnée
des cris des hiboux, comme je les entends déjà maintenant que la
lumière s'éclipse sur la demeure native de l'oiseau des ténèbres.
Ils se répondent les uns aux autres sur le mont Palatin, ouvrant
de larges yeux, qui étincellent d'une lumière vive et terne, et
déployant leurs ailes.--Au milieu d'une telle scène de désolation,
que sont nos chétives misères?--qu'il me soit permis de ne pas
compter les miennes.