18. J'aimai Venise dès ma jeunesse.--Elle était pour moi comme la

ville enchantée du cœur, le séjour de la joie et des richesses,

s'élevant telle que des jets d'eau du sein de la mer. L'art d'Ottwai,

de Ratcliffe, de Schiller, de Shakspeare[12], avait gravé dans

moi son image; et, quoique je l'aie trouvée dans son état de

désolation, elle m'est peut-être plus chère dans ses jours

d'infortunes que si elle était encore l'orgueil, la merveille du

monde.

19. Je puis la repeupler avec le passé;--elle a encore assez du

présent pour exercer l'œil, la pensée et la méditation, et plus,

peut-être, que je n'avais espéré ou attendu d'elle. Parmi les

plus heureux momens qui ont été enveloppés dans le tissu de mon

existence, il en est quelques-uns, ô Venise! qui ont emprunté de toi

leurs brillantes couleurs. Il est des sentimens que le tems ne peut

refroidir, et que la douleur ne peut ébranler, ou les miens seraient

maintenant glacés et anéantis.

20. Mais, par leur propre nature, les sapins les plus élevés[13]

croissent sur les rochers les plus hauts et les moins abrités contre

les orages; leurs racines s'attachent entre des pierres stériles où

aucune couche de terre ne les fortifie contre les chocs furieux

des tempêtes des Alpes. Cependant leurs troncs prennent de

l'accroissement, et défient la mugissante tempête, jusqu'à ce que,

par la hauteur et la grosseur qu'ils ont acquises, ils sont dignes des

montagnes dont les blocs de granit ont nourri leur enfance, étendu

leurs formes gigantesques.--L'ame peut s'élever de même au sein de

ses orages.

21. Dans notre vie de misère, les profondes racines de la douleur

s'attachent aux cœurs solitaires et désolés. Le chameau, chargé

des plus pesans fardeaux, suit sa route sans se plaindre, et le loup

expire en silence.--De tels exemples seraient-ils donc vains? Si

ces animaux, êtres d'un naturel ignoble et sauvage, souffrent sans

murmurer; nous, formés d'une argile plus noble, ne pourrions-nous pas

supporter également notre destinée,--qui ne dure qu'un jour?

22. Toute douleur consume celui qui en est atteint, ou il la

détruit lui-même; et, dans l'un et l'autre cas, elle cesse

d'exister.--Quelques-uns, pleins d'espérance ou ranimés par

elle, retournent aux lieux d'où ils sont venus,--avec des projets

semblables, et recommencent la trame de leurs jours; d'autres, le

corps penché vers la terre, et affectés des infirmités de la

vieillesse, se sont flétris avant le tems, et périssent avec

le roseau qui leur servait d'appui; d'autres se jettent dans la

dévotion, cherchent le travail, la guerre, la vertu ou le crime,

selon que leurs ames furent formées pour monter ou descendre.

23. Mais c'est en vain que l'on parvient à subjuguer la douleur; il

en reste toujours quelque trace, comme le dard d'un scorpion, à peine

aperçue, mais imprégnée d'une nouvelle amertume. Une cause légère

peut faire retomber sur le cœur le poids dont il eût voulu

se délivrer pour jamais; ce peut être un son,--un accord

d'harmonie,--un soir d'été--ou de printems,--une fleur,--le

vent,--l'Océan, qui rouvriront les blessures du cœur, en ébranlant

la chaîne électrique qui nous enveloppe de ses invisibles anneaux.

24. Et comment, et pourquoi? nous l'ignorons, et nous ne pouvons

suivre jusqu'au nuage qui le portait, ce tonnerre dont notre ame est

frappée; mais nous en éprouvons les nouvelles atteintes, et nous

ne pouvons effacer les noirs vestiges de son passage; vestiges qui,

tout-à-coup, et lorsque nous y pensons le moins, nous arrachent

de nos occupations familières, pour nous faire voir des

spectres qu'aucun exorcisme ne peut conjurer: un cœur

froid,--changé,--peut-être un ami mort,--ceux que nous avons

pleurés, que nous avons aimés, que nous avons perdus,--trop nombreux

peut-être! et cependant que ce nombre en est petit!

25. Mais mon ame s'égare; je la rappelle à moi pour méditer sur

la décadence des choses de la terre; ruine elle-même au milieu des

ruines, je recherche les traces des empires tombés et d'une grandeur

évanouie, sur une terre qui _fut_ la plus glorieuse dans son ancienne

puissance, et qui _est_ maintenant la plus belle, comme elle sera

toujours la terre de prédilection de la nature, dans laquelle furent

modelés par sa main céleste le héros et l'homme libre, l'homme beau

et le brave,--les maîtres de la terre et des mers;

26. Une nation de rois, les citoyens de Rome! Depuis ce tems, et

encore aujourd'hui, belle Italie! tu es le jardin du monde, le séjour

que tous les arts embellissent et que la nature favorise; même, toute

déserte que tu es, qui est encore semblable à toi? Les ronces mêmes

de ton sol sont belles, et ta campagne inculte est plus riche que la

fertilité des autres climats; ta misère est encore de la gloire,

et tes ruines sont ornées d'un charme inexprimable que rien ne peut

effacer.

27. La lune est levée sur l'horizon, et cependant il n'est pas

encore nuit.--Le crépuscule lui dispute encore les cieux.--Une mer de

lumière se répand sur les hauteurs des montagnes du bleu Frioul. Le

firmament est privé de nuages; mais, composé de toutes les couleurs,

il semble former un vaste arc-en-ciel à l'Occident, où le jour va

se réunir à l'éternité passée, tandis que, du côté opposé, le

pâle croissant de Diane flotte dans l'air azuré,--comme une île du

bonheur!

28. Une seule étoile est à ses côtés, et règne avec elle sur la

moitié de l'empire des cieux; mais les torrens de lumière que verse

le soleil couchant brillent encore sur les pics lointains des Alpes

Rhétiennes, comme si le jour et la nuit se disputaient l'empire

jusqu'à ce que la nature ait réclamé ses lois. La profonde

Brenta roule agréablement ses flots, sur lesquels les couleurs du

crépuscule répandent la pourpre odorante d'une rose naissante, qui

suit le cours des ondes, et se réfléchit dans leur cristal[14].

29. Le firmament se reproduit tout entier dans ce brillant miroir:

toutes ses couleurs, depuis le riche crépuscule jusqu'à l'étoile

qui se lève, déploient leur variété magique: maintenant la scène

change: une ombre plus pâle jette son voile sur les montagnes. Le

jour qui s'enfuit meurt comme le dauphin, dont chaque convulsion

lui donne une couleur nouvelle, toujours plus brillante jusqu'à son

dernier moment:--c'en est fait,--tout est devenu d'un gris sombre.

30. Il est une tombe dans Arqua,--élevée au-dessus du sol; les os

de l'amant de Laure y reposent dans leur sarcophage soutenu par des

piliers. C'est ici que se rendent ceux qui chérissent les tristesses

harmonieuses; les pélerins de son génie. Il parut sur la terre

pour former une langue, et arracher sa patrie au joug de ses barbares

ennemis: et ce fut en arrosant de ses larmes mélodieuses l'arbre qui

porte encore le nom de sa dame[15], qu'il se donna l'immortalité.

31. Ses cendres sont conservées à Arqua, où il mourut[16]: ce fut

dans ce village, situé au milieu des montagnes, que s'écoulèrent

les derniers jours de sa vie. Les habitans de ce village sont

orgueilleux de ces souvenirs;--honorable et légitime orgueil!--qu'ils

en jouissent en offrant à l'admiration des étrangers qui passent,

la demeure et le tombeau de Pétrarque, tous les deux simples et sans

luxe, mais d'une simplicité vénérable; ils font naître ainsi un

sentiment plus en harmonie avec la nature de ses chants, que si une

pyramide lui formait un tombeau monumental.

32. Le paisible et agréable hameau qu'il avait choisi pour demeure,

est un de ces lieux qui semblent créés pour ceux qui ont senti leur

mortalité, et qui, ayant vu leurs espérances déçues, ont cherché

un refuge dans l'ombrage solitaire d'une verte colline, d'où ils

aperçoivent dans une lointaine perspective les cités bruyantes, qui

ne peuvent plus désormais les abuser. Le rayon d'un brillant soleil

suffit pour rendre leurs jours heureux;

33. En découvrant à leurs regards les montagnes, le feuillage et

les fleurs, et en se réfléchissant dans le ruisseau murmurant, près

duquel s'écoulent, aussi pures que ses eaux limpides, leurs heures

oisives et pleines d'une douce langueur, qui, bien qu'elle ressemble

à la paresse, a aussi sa moralité. Si c'est dans la société que

nous apprenons à vivre, c'est la solitude qui devrait nous apprendre

à mourir. Elle n'a point de flatteurs, et la vanité ne peut lui

prêter son vain secours; devenu seul, l'homme ne peut s'entretenir

qu'avec son Dieu;

34. Ou peut-être avec des démons qui altèrent la force de nos

meilleures pensées[17], et cherchent leur proie dans des cœurs

mélancoliques qui, d'une nature bizarre dès leur enfance, ont aimé

à habiter dans la terreur et l'obscurité; se croyant eux-mêmes

prédestinés à des angoisses et à des tourmens sans fin, voyant

dans le soleil un globe de sang, faisant de la terre une tombe, de

la tombe un enfer, et de l'enfer lui-même des ténèbres encore plus

noires.

35. Ferrare! on dirait, dans tes rues vastes, où croît le gazon,

et dont la symétrie ne semble pas faite pour la solitude; on dirait,

dis-je, qu'une malédiction est empreinte sur le séjour de tes

premiers souverains, et de l'antique maison d'Est, qui, pendant

plusieurs siècles, exerça sa puissance dans tes murs, et dont les

princes furent tour-à-tour protecteurs ou tyrans (selon les caprices

changeans des petits souverains), de ceux qui se couvrirent des

lauriers que le front du Dante seul avait portés avant eux.

36. Le Tasse est leur gloire et leur honte. Écoutez ses chants!

contemplez sa prison obscure, et voyez combien la renommée de

Torquato lui coûta cher, dans ce réduit qu'Alphonse donna pour

demeure à son poète! Le misérable despote ne put jamais dompter

cette ame insultée dont il cherchait à éteindre la flamme, et qu'il

voulait confondre avec les maniaques qui l'entouraient dans cet enfer

où il l'avait plongé. Une gloire immortelle a chassé les nuages qui

enveloppaient son front;

37. Son nom fera couler des larmes et sera célébré dans les

siècles à venir, tandis que le tien, Alphonse, pourrirait dans son

oubli,--avec l'indigne poussière de ta race orgueilleuse tombée dans

le néant, si l'anneau que tu formes dans la chaîne des infortunes du

Tasse ne nous forçait de penser à ta pitoyable méchanceté, en te

nommant avec mépris!--Que sont devenues maintenant ta cour flatteuse,

tes pompes ducales! Si tu fusses né dans un autre rang, à peine

eusses-tu été digne d'être l'esclave de celui que tu fis si

cruellement souffrir[A].

[Note A: Voyez les _Lamentations du Tasse_, dans les œuvres de Lord

Byron.]

38. _Toi_, formé pour manger, pour être méprisé, et pour mourir,

comme ces animaux destinés à une mort prématurée, seulement ta

nourriture était plus soignée et ta demeure plus splendide; _lui_,

dont le front sillonné portait une auréole de gloire dont les rayons

éblouissaient et éblouissent encore tous ses ennemis: l'académie

de _la Crusca_ et Boileau, dont la noire envie blâmait[18] les chants

qui faisaient honte à la lyre discordante[A] de sa patrie, cette

pierre à aiguiser les dents,--monotonie de fils de laiton!

[Note A: En anglais: _creaking_.--Il paraît que Lord Byron n'était

guère plus sensible à l'harmonie de notre langue, que nous ne le

sommes à celle de la langue anglaise. Il vaut mieux laisser à chacun

son goût, que de déprécier ce que l'on ne peut comprendre.

(_N. du Tr._)]

39. Paix à l'ombre outragée de Torquato! il était dans sa destinée

de servir de but aux flèches empoisonnées de la calomnie pendant

sa vie et après sa mort; mais il ne devait pas être atteint. O

vainqueur non encore surpassé dans les chants modernes! chaque année

donne naissance à des millions d'êtres; mais combien de tems encore

les flots des générations se succéderont-ils sans pouvoir, dans

leurs foules immenses et confondues, former un génie tel que le tien!

Vainement condenseraient-elles tous leurs rayons épars, elles ne

pourraient t'offrir un soleil rival.

40. Tout grand que tu es, cependant tu as des égaux dans tes

compatriotes qui ont brillé avant ta naissance: les chantres de

l'enfer et de la chevalerie. Le premier fut ce Toscan, père de la

_Divine Comédie_, l'autre, non moins égal en mérite au Florentin,

le Scott du midi, est ce ménestrel qui fit briller une nouvelle

création dans ses vers magiques, et, comme l'Arioste du nord,

chanta la galanterie, les combats, les belles et les prouesses

chevaleresques.

41. La foudre a brisé la couronne de lauriers factices qui ornait

le front du buste d'airain de l'Arioste[19]; l'élément de funeste

présage ne fut pas injuste, car la vraie couronne de laurier que

donne la gloire[20] appartient à un arbre que le feu du tonnerre

ne peut briser; et cette fausse palme que la foudre a arrachée

ne faisait que déshonorer son front. Cependant si la superstition

troublait encore quelqu'un de ses admirateurs, qu'il sache que

la foudre, en tombant sur la terre[21], sanctifie tout ce qu'elle

frappe:--cette tête est maintenant doublement sacrée.

42. Italie! ô Italie! toi qui as reçu le don fatal de la

beauté[22], devenu pour toi un douaire funèbre de malheurs présens

et passés, la douleur couvre ton beau front sillonné par la honte,

et tes annales sont gravées en caractères de flamme. Oh Dieu!

pourquoi n'es-tu pas, dans ta nudité, moins belle ou plus puissante,

pour réclamer tes droits et chasser loin de toi ces hommes avides qui

t'oppriment, épuisent jusqu'à ton sang, et s'enivrent de tes pleurs

de détresse?

43. Alors tu pourrais être plus redoutable, ou, moins enviée, dans

une obscurité paisible, sans avoir à déplorer tes funestes charmes.

Alors on n'aurait pas vu des torrens de soldats se précipiter du sein

des Alpes pour te dévorer, ni ces hordes ennemies et dévastatrices

de tant de nations s'élancer des rives du Pô pour se désaltérer

dans des flots de sang; l'épée étrangère ne serait pas ta

honteuse défense, et ainsi, triomphante ou vaincue, tu ne serais plus

l'esclave de tes protecteurs ou de tes ennemis.

44. En voyageant dans ma jeunesse, j'ai suivi la route de ce

Romain[23], l'ami du dernier génie de Rome, l'ami de Cicéron. À

mesure que mon navire, à l'aide d'un vent propice, effleurait la

surface brillante des ondes azurées, je découvrais Mégare devant

moi, derrière je laissais Égine; j'avais à droite le Pirée,

et Corinthe à gauche; je me tenais penché sur la proue, et je

contemplais partout des ruines, comme Sulpicius en avait déjà peint

lui-même la désolation.

45. Car le tems n'a point relevé ces villes abattues; mais il a jeté

sur leurs débris dispersés de grossières habitations qui rendent

plus tristes et plus chers les derniers rayons de leur splendeur

éclipsée et les derniers vestiges de leur puissance évanouie. Le

Romain vit déjà de son tems ces tombes dispersées, ces sépulcres

de cités, qui excitent un si triste étonnement, et sa description

qui nous est parvenue porte avec elle la leçon morale qui ressort

d'un semblable pélerinage.

46. Cette page est maintenant devant moi, et, au nombre des empires

expirés qu'il déplorait dans leur déclin, et moi dans leur

désolation, j'ajoute la ruine de sa _propre_ patrie. Tout ce qui

_était_ en ruine _l'est_ encore aujourd'hui. Et Rome, hélas!--Rome

impériale a cédé aux orages; elle est tombée dans la même

poussière de désolation; nous foulons sous nos pieds le cadavre de

cette cité gigantesque[24], débris d'un monde dont les cendres sont

encore brûlantes!

47. Cependant, Italie, le bruit de tes malheurs devrait retentir et

retentira de loin en loin sur les terres étrangères. Mère des arts!

comme autrefois des armes, ton bras était alors notre sauvegarde,

et il est encore notre guide. Mère de notre religion! les peuples

se sont agenouillés à tes pieds pour obtenir les clefs du ciel!

L'Europe, se repentant de son parricide, rompra cependant un jour tes

chaînes, et, repoussés vers leur source, tous les flots de barbares

qui ont couvert tes campagnes imploreront ta pitié.

48. Mais l'Arno nous invite aux belles et blanches murailles où

l'Athènes d'Étrurie réclame et obtient un plus doux intérêt pour

ses palais dignes de la féerie. Entourée par son amphithéâtre de

collines, elle recueille le blé, le vin, l'olive, et l'Abondance avec

sa corne inépuisable s'unit aux plaisirs de la vie. Sur les rives où

l'Arno roule en souriant ses ondes fertiles, le luxe moderne sortit

du commerce, les sciences ensevelies se réveillèrent pour être

témoins d'une nouvelle aurore.

49. C'est là que la déesse de l'amour aime sous le marbre, et

remplit de sa beauté l'air qui l'environne[25]. Nous nous pénétrons

de son divin aspect, qui, pendant que nous la contemplons, nous

communique une partie de son immortalité. Le voile du ciel est

à moitié soulevé pour nous: debout, pâles, devant elle, nous

contemplons dans ses formes et dans les traits de son visage ce que

le génie de l'homme peut produire, quand la nature elle-même est

impuissante; et nous envions aux amoureux idolâtres de l'antiquité

cette flamme innée qui avait la puissance de donner un tel corps à

une telle ame.

50. Nous admirons, et nous détournons nos pas pour les promener

à l'abandon, éblouis et enivrés que nous sommes par la beauté,

jusqu'à ce que le cœur chancelle et succombe d'émotion.

Là,--toujours là,--enchaînés au char de l'art triomphal, nous

restons là comme des captifs sans pouvoir nous éloigner. Loin,--loin

les mots et les termes précis, misérable jargon de marchands de

marbre, avec lequel la pédanterie dupe la sottise;--nous avons des

yeux; le sang,--le pouls,--le cœur, confirment le jugement du berger

dardanien.

51. N'est-ce pas sous cette forme que tu te montras à Paris; ou

à Anchise, infiniment plus heureux, ô Vénus! ou dans toute la

perfection de ta divinité, lorsque tu vois tomber à tes pieds le

dieu de la guerre, vaincu lui-même par tes charmes? Il contemple

comme un astre ton visage divin, la tête appuyée sur tes genoux, les

yeux tournés vers les tiens, et se délectant de tes attraits[26],

tandis que de tes lèvres brûlantes, comme d'une urne, s'échappent

des baisers dévorans qui parcourent ses sourcils, son front et sa

bouche palpitante.

52. Enflammés et plongés dans un inexprimable amour, toute la

divinité des dieux est impuissante pour exprimer ce sentiment ou pour

le rendre plus parfait; ils deviennent alors de simples mortels, et il

se rencontre dans la destinée de l'homme des momens dignes de leurs

plus brillantes félicités; mais le poids de la terre nous fait

bientôt retomber dans notre état de misère;--qu'il en soit donc

ainsi! Nous pouvons rappeler de semblables visions, et créer, de ce

qui a été ou de ce qui peut être, des objets revêtus des formes de

ta statue, ô Vénus! et animés du même souffle divin.

53. Je laisse aux plumes savantes, aux méditations des sages, à

l'artiste et à celui qui le singe, le soin de nous apprendre et de

nous décrire avec leur goût de connaisseurs les contours gracieux et

les formes voluptueuses de ce marbre divin; qu'ils décrivent ce

qui ne peut être décrit. Je ne voudrais pas que leur souffle impur

souillât le limpide cristal sur lequel se retrace à jamais pour moi

cette céleste image, miroir paisible du rêve le plus enchanteur

qui soit jamais descendu du ciel pour ravir l'ame dans son profond

recueillement.

54. Dans l'enceinte sacrée de Santa-Croce[27], sont renfermées des

cendres qui la rendent plus sainte; poussière qui même est à elle

seule une immortalité, quand il n'y aurait rien là que le passé,

et ces particules mortelles de ces génies sublimes qui sont retombés

dans le chaos. Ici reposent les ossemens d'Angelo, d'Alfieri, et

Galilée avec ses malheurs[28]: c'est ici que le corps de Machiavel

est retourné à la terre d'où il avait été tiré[29].

55. Voilà quatre génies qui, comme les quatre élémens, pourraient

former une création!--O Italie, le tems qui t'a outragée en

déchirant en mille lambeaux ton manteau impérial, refusera, et

a refusé à toute autre contrée des grands hommes sortant de ses

ruines.--Ta décadence est encore imprégnée d'une auréole divine

qui la dore d'un rayon vivifiant; et ce que tes grands hommes furent

autrefois, Canova l'est aujourd'hui.

56. Mais où reposent les trois gloires de l'Étrurie?--Dante,

Pétrarque, et celui qui ne leur cède guère, le barde de la prose,

cet esprit créateur qui fit les _cent nouvelles_ d'amour?--Où sont

leurs ossemens, distingués de notre commune poussière dans la mort

comme durant leur vie? Leur cendre est-elle inconnue, et les marbres

de leur patrie n'ont-ils rien à nous dire? Ses carrières ne

pouvaient-elles leur fournir un buste? N'ont-ils pas confié leurs

cœurs à la terre qui leur donna le jour?

57. Ingrate Florence! Dante sommeille loin de tes murs[30], enseveli,

comme Scipion, sur un rivage

accusateur[31]; tes factions, dans leurs

ressentimens plus cruels que la guerre civile, proscrivirent le barde,

que les enfans de leurs enfans, agités par le remords des âges,

honoreront à jamais d'un culte de réparation. La couronne de

lauriers que le front de Pétrarque porta jusqu'à ses derniers

jours, avait crû sur un sol étranger[32]; et sa vie, sa gloire, son

tombeau, quoique t'ayant été ravis,--ne t'appartenaient pas.

58. Bocace a légué sa poussière à sa terre natale[33].--Ne

repose-t-il pas au milieu de ses grands hommes, et le _requiem_, hymne

solennel des morts, n'est-il pas souvent récité sur celui qui

forma la langue enchanteresse de la Toscane, cette langue qui est la

mélodie elle-même, dont les sons se prennent pour des accords; la

poésie de la parole? Non;--sa tombe même a été renversée; elle a

dû supporter les outrages du fanatisme insensé; elle ne peut trouver

d'asile parmi les morts les plus obscurs, ni réclamer un soupir du

passant, parce qu'elle lui aurait appris pour qui était le soupir.

59. Santa Croce est privée de ses cendres les plus illustres; mais,

par cela même, elles en sont plus recherchées, comme jadis, aux

funérailles de César, l'absence du buste de Brutus ne rappela

que mieux le plus grand des enfans de Rome. Plus heureuse Ravenne!

forteresse de l'empire chancelant! c'est sur ton solitaire rivage que

dort l'immortel exilé. Arqua aussi se vante avec orgueil des restes

précieux qu'elle possède; tandis que Florence réclame vainement les

dépouilles mortelles de son banni[A].

[Note A: Les réclamations des Florentins ont été vaines jusqu'à

ce jour; mais on vient d'élever à Florence, dans l'église de

Santa-Croce (Sainte-Croix), un monument à la mémoire de Dante. Il a

été exécuté par Etienne Ricci. La cérémonie de l'inauguration

a été une fête publique et solennelle. L'urne qui devait renfermer

les cendres d'Alighieri est placée sur une large base; les sculptures

dont elle est ornée sont du goût le plus simple. Au-dessus d'elle,

Dante est assis, tenant ouvert, sur ses genoux, l'ouvrage qui

l'éternise. Une de ses mains soutient sa tête; l'autre est étendue

sur le manuscrit. À ses pieds est une lyre et une trompette; sur sa

tête une couronne de lauriers. Toute sa personne a cette maigreur

dont il a lui-même parlé, fruit des veilles et des fatigues que lui

coûta son œuvre sacrée; mais toutes ses formes sont encore pleines

de majesté et de grandeur. L'artiste a parfaitement réussi à

représenter sur ce front sévère et pensif l'expression de cette

vaste intelligence, où se concentrent la nature et l'idéal, et

cette haute fierté qui ne pardonna jamais une bassesse. À droite du

poète, et un peu plus bas que lui, est l'Italie, debout, tenant un

sceptre, signe de la souveraineté qu'elle a gardée dans les arts,

et portant sur sa tête une étoile, symbole des lumières qu'elle a

répandues en Europe; elle contemple son fils avec amour, et montre du

doigt cette inscription: _Honorez le grand poète_. À gauche du Dante

est la Poésie, debout comme l'Italie, et le corps penché sur l'urne,

qu'elle entoure de ses bras, en signe d'une inconsolable douleur. Sa

main droite, qui pend nonchalamment, tient une couronne de lauriers

qu'elle semble laisser tomber, désespérant de trouver, après

Alighieri, une tête digne de la porter.

(_Globe_ du 10 avril 1830.)]

60. Que nous importe à nous sa pyramide de pierres précieuses[34]?

le porphyre, le jaspe, l'agate, et les marbres de toutes couleurs qui

recouvrent les ossemens de ses ducs-marchands? La rosée passagère

qui, étincelant du reflet des étoiles, répand la fraîcheur sur le

vert gazon d'une tombe dont le nom forme le mausolée de la Muse, est

foulée avec plus de respect et de vénération que tous ces marbres

qui couvrent des têtes princières.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 03 avec notes et commentaires comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 13 / 27 段