est très-sincère, et par conséquent impressive, sont accoutumés à
réciter leurs oraisons et leurs prières prescrites, partout où ils
se trouvent, à certaines heures; il arrive souvent que c'est en
plein air qu'ils s'agenouillent sur une légère natte qu'ils portent
toujours avec eux pour leur servir de couche ou de coussin, selon que
les circonstances l'exigent. La cérémonie dure quelques minutes,
pendant lesquelles ils sont totalement absorbés, et ne vivant que
dans leur prière, sans que rien puisse les en distraire. La simple
et complète sincérité de ces hommes, et l'esprit religieux dont ils
étaient pénétrés, fit sur moi une plus grande impression qu'aucun
culte en général rendu dans les lieux qui lui sont destinés. J'ai
vu la plupart et les principaux de ceux qui sont pratiqués sous
le soleil; comprenant nos propres sectes et les religions grecque,
catholique, arménienne, luthérienne, juive et mahométane. La
plupart des nègres, qui sont nombreux dans l'empire turc, sont
idolâtres, et jouissent du libre exercice de leurs croyances et de
leurs rites. À quelque distance de Patras, j'ai été témoin
de quelques-unes de leurs cérémonies, et elles m'ont paru être
tout-à-fait conformes à celles du paganisme, et fort peu agréables
pour un spectateur.
NOTE 21, STANCE 92.
Les orages que j'ai voulu dépeindre dans ces vers eurent lieu le
13 juin 1816, à minuit. Au milieu des monts Acrocérauniens de la
Chimère, j'en ai vu de plus terribles, mais non de plus beaux.
NOTE 22, STANCE 99.
«Ces montagnes sont si hautes, dit Rousseau dans sa _Nouvelle
Héloïse_, lettre XVII, page 4, note, qu'une demi-heure après le
soleil couché leurs sommets sont encore éclairés de ses rayons,
dont le rouge forme sur ces cimes blanches _une belle couleur de rose_
qu'on aperçoit de fort loin.» Cela s'applique plus particulièrement
aux hauteurs de la Meillerie.
«J'allai à Vevay loger à la Clef, et pendant deux jours que j'y
restai sans voir personne, je pris pour cette ville un amour qui m'a
suivi pendant tous mes voyages, et qui m'y a fait établir enfin les
héros de mon roman. Je dirais volontiers à ceux qui ont du goût
et qui sont sensibles: Allez à Vevay, visitez le pays; examinez les
sites, promenez-vous sur le lac, et dites si la nature n'a pas fait ce
beau pays pour une Julie, pour une Claire et pour un Saint-Preux, mais
ne les y cherchez pas.» (_Les Confessions_, livre IV, page
306. Lyon, 1796.)
En juillet 1816, je fis un voyage autour du lac de Genève; et autant
que mes propres observations ont pu m'en faire juger dans une visite
attentive et pleine d'intérêt de toutes les scènes les plus
célébrées par Rousseau dans son _Héloïse_, je puis dire avec
certitude qu'il n'y a point d'exagération dans ses tableaux. Il
serait difficile de voir Clarens (avec les sites qui l'entourent,
Vevay, Chillon, Bôveret, Saint-Gingo, la Meilleri, Erian, et
l'embouchure du Rhône dans le lac) sans être involontairement
frappé de la particulière disposition de ces lieux pour les
personnes et les événemens avec lesquels ils ont été peuplés.
Mais ce n'est pas tout; le sentiment que font naître les environs de
Clarens et les rochers opposés de la Meillerie est d'un ordre
plus élevé et plus étendu que la pure sympathie pour une passion
individuelle: c'est un sentiment de l'existence de l'amour dans
sa faculté la plus grande et la plus sublime, et de notre propre
participation à ses bienfaits et à sa gloire: c'est le grand
principe de l'univers qui y est plus condensé et non moins visible.
Nous perdons avec lui notre individualité, en nous mêlant à la
beauté du tout.
Si Rousseau n'avait jamais écrit ni vécu, les mêmes associations
d'idées n'en auraient pas moins appartenu à de tels lieux. Il a
ajouté à l'intérêt de ses ouvrages en les adoptant. Il a montré
son sens exquis de beauté en les choisissant parmi un grand nombre
d'autres; mais ils ont fait pour lui ce qu'aucune créature humaine ne
pourrait faire pour eux.
J'ai eu le bonheur (ou le malheur, comme on voudra) de traverser le
lac, depuis la Meillerie (où nous séjournâmes quelque tems), à
Saint-Gingo, par un tems d'orage, qui ajoutait à la magnificence du
spectacle, quoique occasionnellement accompagné de danger pour notre
bateau, qui était petit et trop chargé. C'était précisément sur
cette partie du lac où Rousseau fait passer le bateau de Saint-Preux
et de Mme de Volmar pour retourner à la Meillerie se mettre à
l'abri durant une tempête.
En gagnant le rivage de Saint-Gingo, je trouvai que le vent avait
été suffisamment violent pour abattre quelques vieux arbres chenus
au bas des montagnes. Sur la hauteur opposée est une campagne
appelée le château de Clarens. Les collines sont couvertes de vignes
et entremêlées de quelques petits bois charmans. Un d'eux se nommait
le _Bosquet de Julie_; et il est remarquable que, quoique coupé
depuis long-tems par la brutale avarice des moines de Saint-Bernard
(auxquels le terrain appartenait), et qu'il ait été enclos dans un
vignoble, par les misérables salariés d'une exécrable superstition,
les habitans de Clarens font encore remarquer l'endroit que le bosquet
occupait, en l'appelant du nom qui les a rendus célèbres et qui leur
survivra.
Rousseau n'a pas été très-heureux pour la conservation des
_demeures locales_ qu'il avait données à des _créations aériennes_
(_airy nothings_). Le prieur du grand Saint-Bernard a fait couper
quelques-uns des bosquets consacrés par Rousseau, en échange de
quelques tonneaux de vins, et Bonaparte a nivelé une partie des
rochers de la Meillerie pour réparer la route du Simplon. Cette route
est fort belle, mais je ne puis accéder tout-à-fait à la remarque
que j'ai entendu faire, _que la route vaut mieux que les souvenirs_.
NOTE 23, STANCE 105.
Voltaire et Gibbon.
NOTE 24, STANCE 114.
La Rochefoucauld a dit: «Il y a toujours quelque chose dans les
infortunes des meilleurs amis, qui ne déplait pas.»
À JOHN HOBHOUSE,
ESQ. A.M.F.R.S., etc., etc., etc.
Mon cher Hobhouse,
Après un intervalle de huit années entre la composition des premiers
et du dernier chant de _Childe Harold_, la conclusion du poème va
être soumise au public. En me séparant d'un si vieil ami, il n'est
pas extraordinaire que je m'adresse à un autre plus ancien encore et
plus cher;--à celui qui a vu naître et mourir le premier, et à qui
je suis bien plus redevable pour les avantages sociaux et une amitié
éclairée, que, sans être ingrat, je le suis, ou je pourrais l'être
à _Childe Harold_, pour quelque faveur publique que ce poème peut
attirer sur le poète;--à celui que j'ai eu l'avantage de connaître
depuis long-tems, et avec qui j'ai fait de longs voyages; dont
j'ai éprouvé toute la sollicitude dans ma maladie, et le plus vif
intérêt dans mes chagrins; à celui que j'ai trouvé heureux de mon
bonheur, et compatissant dans mon adversité; franc dans ses conseils,
et confiant dans le péril; à un ami souvent éprouvé, et toujours
trouvé fidèle;--à vous enfin.
En agissant ainsi, je passe de la fiction à la vérité; et en vous
dédiant, dans son état complet, ou au moins terminé, un poème qui
est la plus longue, la plus fortement pensée et la plus variée
de mes compositions, je désire me faire honneur en renouvelant mon
intimité de plusieurs années avec un homme si distingué par ses
talens, son savoir et les sentimens les plus nobles. Ce n'est pas à
des ames comme les nôtres, qu'il convient de donner ou de recevoir
des flatteries; cependant les éloges de la sincérité ont toujours
été permis à la voix de l'amitié; et ce n'est ni pour vous, ni
même pour les autres, mais pour soulager un cœur qui n'a jamais
été tellement accoutumé à éprouver la bienveillance des hommes,
qu'il puisse rester ferme contre l'infortune, que je tâche ainsi de
rappeler vos bonnes qualités, ou plutôt les avantages que j'en ai
tirés. La circonstance même de la date de cette lettre, qui est
l'anniversaire du jour le plus malheureux de mon existence passée,
mais qui n'empoisonnera pas mon avenir, tant que j'aurai le secours
de votre amitié et de mes propres facultés, nous fera naître
désormais un souvenir plus agréable à tous les deux, en nous
rappelant ces témoignages de reconnaissance que j'essaie de vous
rendre pour un si constant et si infatigable attachement, que peu
d'hommes en ont éprouvé de semblable, et qu'aucun ne pourrait
l'éprouver sans penser plus avantageusement de l'espèce humaine, et
de sa propre personne.
Notre sort a été de traverser ensemble, à différentes
époques, les contrées de la chevalerie, de l'histoire et de la
fable:--l'Espagne, la Grèce, l'Asie-Mineure et l'Italie; et ce
qu'Athènes et Constantinople furent pour nous, il y a quelques
années, Venise et Rome l'ont été plus récemment. Le poème aussi,
ou le pélerin, ou tous les deux, m'ont accompagné de ces premières
villes aux dernières; et peut-être est-ce une vanité excusable
qui me porte à revenir avec complaisance sur une composition qui
m'associe, en quelque sorte, aux lieux qui l'ont inspirée et aux
objets que j'ai essayé de décrire; et quelque indigne qu'elle puisse
être de ces magiques et mémorables contrées, quelque éloignée
qu'elle puisse paraître de nos conceptions absentes, et de nos
impressions immédiates; cependant, comme une marque de respect pour
ce qui est vénérable, et de sympathie pour ce qui est glorieux,
cette composition a été pour moi une source de jouissances, et je
m'en sépare avec une espèce de regret. J'étais loin de supposer que
les événemens eussent pu me laisser une pareille disposition pour
des objets imaginaires.
Quant à ce qui concerne la conduite du dernier chant, on y trouvera
moins souvent encore le pélerin que dans aucun des chants
qui précèdent; et il sera presque entièrement, si ce n'est
tout-à-fait, séparé de l'auteur, parlant en son propre nom. Le fait
est, que je me lassais de tirer une ligne de démarcation entre Harold
et moi, que chacun semblait résolu à ne pas apercevoir; comme le
Chinois du _Citoyen du Monde_, de Goldsmith, que personne ne voulait
croire un Chinois; c'était en vain que je prétendais et imaginais
avoir établi une distinction entre l'auteur et le pélerin. L'ardeur
avec laquelle je prenais soin de conserver cette distinction, et mon
désappointement de trouver ce soin inutile, avaient tellement nui à
mes inspirations, dans la composition de ce poème, que je résolus
d'abandonner cette contrainte; et c'est ce que j'ai fait. Les opinions
que l'on s'est formées et que l'on pourra se former à ce sujet, sont
aujourd'hui un objet d'indifférence. L'ouvrage doit être jugé par
lui-même, et non par rapport à l'écrivain. L'auteur qui n'a d'autre
ressource dans son esprit, que la réputation passagère ou permanente
qui est née de ses premiers essais littéraires, mérite le sort des
auteurs.
Dans le cours du chant suivant, j'avais eu intention, soit dans
le texte, soit dans les notes, d'effleurer l'état actuel de la
littérature italienne, et peut-être des mœurs de ce peuple. Mais
je trouvai bientôt que le texte, dans les limites que je m'étais
proposé de lui donner, était à grand peine suffisant pour y faire
entrer le labyrinthe des objets extérieurs et les réflexions qui
les suivent; et quant aux notes, excepté un petit nombre des plus
courtes, j'en suis redevable à vous-même, Hobhouse; et j'ai été
obligé de les abréger, pour n'en donner que ce qui servait, de
rigueur, à l'explication du texte.
C'est aussi une tâche délicate et vraiment pénible que de disserter
sur la littérature et les mœurs d'une nation si hétérogène. Elle
exige une attention et une impartialité qui pourraient nous induire
en erreur, ou du moins nous porter à différer notre jugement pour
rendre nos informations plus exactes, quoique, peut-être, nous ne
soyons pas des observateurs inattentifs et ignorans de la langue
et des usages du peuple au milieu duquel nous avons récemment
séjourné. L'esprit de parti littéraire, aussi bien que l'esprit de
parti politique paraît être, ou avoir été si violent, qu'il est
presque impossible à un étranger de rester impartial entre eux. Il
me paraît suffisant, au moins pour mon objet, de citer un passage de
cette belle langue: _Mi pare che in un paese tutto poetico, che vanta
la lingua la più nobile ed insieme la più dolce, tutte, tutte le
vie diverse si possono tentare; e che sinche la patria di Alfieri e di
Monti non ha perduto l' antico valore, in tutte essa dovrebbe essere
la prima_. L'Italie a encore de grands noms: Canova, Monti, Ugo
Foscolo, Pindemonte, Visconti, Morelli, Cicognara, Albrizzi,
Mezzofanti, Mai, Mustoxidi, Aglietti et Vacca, assurent à la
génération actuelle une place honorable dans les branches des arts,
des sciences et des belles-lettres; dans quelques-unes même, la plus
haute.--L'Europe,--le monde--n'a qu'un Canova.
Alfieri a dit quelque part dans ses ouvrages, que: _La Pianta-Uomo
nasce piu robusta in Italia che in qualunque altra terra,--e che gli
stessi atroci delitti che vi si commettono ne sono una prova_. Sans
souscrire à la dernière partie de cette proposition, doctrine
dangereuse, dont la vérité peut être contestée sur un meilleur
terrain, on peut avancer que les Italiens ne sont pas plus féroces
que leurs voisins. Qu'il doit être volontairement aveugle, ou d'une
ignorance étourdie, celui qui n'est pas frappé par la capacité
extraordinaire de ce peuple, ou, si ce mot pouvait se dire, par ses
_capabilités_, par sa facilité d'acquérir des connaissances, sa
rapidité de conception, l'ardeur de son génie, son sens exquis de la
beauté, et parmi tous les désavantages de révolutions fréquentes,
du ravage des batailles et du désespoir des siècles, _sa passion_,
non encore éteinte, _de l'immortalité_,--l'immortalité de
l'indépendance. Et quand nous-mêmes, en faisant le tour à cheval
des remparts de Rome, nous entendîmes la simple lamentation du
refrain des laboureurs: _Roma! Roma! Roma! Roma non è più come era
prima!_ il nous eût été difficile de ne pas remarquer le contraste
de ce chant mélancolique avec les rugissemens des chants de triomphe,
hurlés encore aujourd'hui dans les bacchanales des tavernes de
Londres, sur le carnage du Mont-Saint-Jean, sur la trahison de Gênes,
de l'Italie, de la France et du monde, par des hommes dont vous avez
vous-même exposé la conduite dans un ouvrage digne des plus beaux
jours de notre histoire. Pour moi,
.....Non moverò mai corda
Ove la turba di sue ciance assorda.
Il serait inutile, pour des Anglais, de rechercher ce que l'Italie a
gagné par le dernier partage des nations, jusqu'à ce qu'il devienne
certain que l'Angleterre a acquis quelque chose de plus qu'une armée
permanente et la suspension de l'_habeas corpus_; c'est assez pour
eux de penser à leurs propres affaires. Pour ce qu'ils ont fait dans
leurs expéditions, et spécialement dans le midi (l'Espagne et le
Portugal), «assurément _ils en auront_ leur récompense, et à une
époque peu éloignée.»
En vous souhaitant, mon cher Hobhouse, un heureux et agréable retour
dans cette contrée, dont le bien-être ne peut être plus cher à
personne qu'à vous-même, je vous dédie ce poème dans son état
complet, et je vous répète, encore une fois, combien je suis pour
toujours,
Votre obligé et affectionné ami,
BYRON.
Venise, 2 janvier 1818.
Chant Quatrième.
Visto ho Toscana, Lombardia, Romagna,
Quel monte che divide, e quel che serra
Italia, e un mare e l' altro, che la bagna.
(Ariosto, _Satira III_.)
1. J'étais dans Venise, sur le Pont des Soupirs[1], un palais d'un
côté et une prison de l'autre; j'en voyais les monumens s'élever du
sein des vagues, comme par la baguette d'un enchanteur. Des milliers
d'années étendent autour de moi leurs ailes sombres, et une gloire
mourante sourit sur ces tems éloignés, où plus d'une contrée
sujette admirait les monumens de marbre du lion ailé, lorsque Venise,
assise dans sa gloire, avait placé son trône sur ses cent îles!
2. Elle semble une Cybèle maritime, sortie toute fraîche de
l'Océan[2], et se montrant avec sa tiare d'orgueilleuses tours,
à une distance aérienne, pleine de majesté dans sa démarche,
souveraine des eaux et de leurs puissances: et telle jadis fut
Venise.--Ses filles avaient pour douaires les dépouilles des nations,
et l'inépuisable Orient versait dans son sein, en pluies brillantes,
son or et ses pierreries. Elle portait la robe de pourpre; les
monarques assistaient à ses fêtes, et il leur semblait que leur
puissance en était accrue.
3. Les échos de Venise ne répètent plus les vers du Tasse[3], et le
gondolier muet rame en silence. Ses palais s'écroulent sur le rivage,
et la musique maintenant n'y frappe plus incessamment l'oreille. Ses
jours de gloire sont passés,--mais cependant Venise est encore belle.
Les empires tombent, les arts dégénèrent,--mais la nature ne meurt
jamais; elle n'a pas oublié toutefois combien Venise jadis lui fut
chère, ce séjour agréable de tous les plaisirs, le paradis de la
terre, le masque de l'Italie!
4. Mais pour nous elle a un charme plus grand que son nom dans
l'histoire, et son long cortége d'illustres ombres, dont les formes
indécises planent tristement sur la puissance évanouie de la cité
sans doge. C'est un trophée qui ne périra point avec le Rialto;
Shylok, le Maure et Pierre ne peuvent être ni oubliés ni détruits
par le tems.--Ce sont là les clefs de la voûte! Et quand tout serait
renversé, le rivage solitaire serait bientôt repeuplé pour nous.
5. Les êtres de l'esprit ne sont point formés d'argile;
essentiellement immortels, ils créent et multiplient dans nous une
clarté plus pure et une existence plus aimée: ce que la destinée
défend à notre vie stupide, dans cet état d'esclavage mortel où
nous sommes; ces créations de notre esprit nous le procurent, et
remplacent les objets que nous haïssons par des êtres de leur choix;
en versant dans nos cœurs, dont les fleurs printanières se sont
flétries, une existence plus fraîche qui en remplit la solitude.
6. Tel est le refuge de notre jeunesse et de notre âge mûr; la
première, quand ses espérances ont été déçues; le second, quand
il est tombé dans l'isolement. Cette sensibilité blessée se répand
sur plus d'une page; et peut-être sur celle qui se remplit sous
mes yeux. Cependant il est des objets dont la puissante réalité
l'emporte sur nos chimériques rêveries; ils sont plus beaux en
formes et en couleurs que notre ciel fantastique, et les étranges
constellations que la muse est habile à disperser dans son idéal
univers.
7. J'ai vu ou rêvé de pareils objets;--mais qu'ils soient
oubliés.--Ils apparaissent comme la vérité et disparaissent comme
des songes; et, quoi qu'ils aient été,--tels ils sont maintenant: je
pourrais les remplacer si je le voulais. Mon esprit est encore plein
de ces formes semblables à celles que j'ai cherchées long-tems,
et que par momens j'ai trouvées. Qu'elles disparaissent pour
toujours,--car la raison qui se réveille en moi les regarde comme
de vaines et présomptueuses illusions: d'autres voix m'appellent, et
d'autres scènes se découvrent à mes regards.
8. J'ai appris d'autres langues,--et, aux yeux des étrangers, je
ne passe plus pour étranger. L'esprit qui sait être lui-même ne
s'étonne d'aucun changement; et il ne lui est pas difficile de se
faire ou de trouver une patrie avec,--hélas! ou sans le genre humain.
Cependant je suis né où les hommes sont orgueilleux de naître, non
sans cause; et si j'ai pu abandonner la patrie de l'homme sage et de
l'homme libre, pour en chercher une autre au-delà des mers,
9. Peut-être je l'aimai, cette patrie; et si je laisse mes cendres
sur une terre qui ne soit pas la mienne, mon ombre y retournera, si,
délivrés du corps, nous pouvons nous choisir un asile. Je chéris
l'espérance d'être nommé par ma postérité dans la langue de ma
patrie; mais si c'est trop prétendre que de faire un tel vœu;--si ma
renommée comme mon bonheur ne devait briller qu'un instant;
10. Si le noir oubli effaçait mon nom du temple où les morts
sont honorés par les nations,--qu'il soit ainsi;--que les lauriers
brillent sur un front plus digne! et que l'on grave sur ma tombe
l'épitaphe du Spartiate:
LACÉDÉMONE EUT PLUS D'UN FILS MEILLEUR QUE LUI[4].
Toutefois je ne cherche pas de sympathies; je n'en ai pas besoin; les
épines que j'ai cueillies appartiennent à l'arbre que j'ai planté;
elles m'ont déchiré--et fait couler le sang; j'ai dû savoir quels
fruits naîtraient d'une telle semence.
11. L'Adriatique, veuve de ses enfans et de ses héros, pleure son
époux: son mariage annuel ne se renouvelle plus aujourd'hui. Le
Bucentaure abandonné dépérit sur la grève, ornement négligé de
son triste veuvage! Saint Marc cependant voit encore son Lion au
même lieu qu'il occupait autrefois[5]; mais c'est en dérision de
son pouvoir flétri, sur cette place orgueilleuse où un empereur se
montra en suppliant, où des rois exprimaient leur admiration et leur
envie, lorsque Venise était une reine éclatante et riche d'une dot
sans égale.
12. Où s'est humilié l'empereur de Souabe règne aujourd'hui
l'empereur d'Autriche[6]; l'un triomphe avec orgueil où l'autre
fléchit le genou; des royaumes deviennent des provinces, et des
chaînes pèsent sur des cités souveraines. Les nations descendent du
faîte élevé de la puissance, lorsqu'elles ont brillé quelque tems
du soleil de la gloire, et sont précipitées dans l'abîme comme
l'avalanche arrachée de la ceinture des monts. Oh! une heure du vieil
aveugle Dandolo[7], du chef octogénaire, du vainqueur de Byzance!
13. Des coursiers d'airain brillent encore devant Saint-Marc; leurs
colliers dorés étincellent aux rayons du soleil; mais la menace
de Doria n'est-elle pas accomplie[8]? Ces coursiers ne sont-ils pas
_bridés_?--Venise, perdue et conquise, ayant vu finir ses treize
siècles de liberté, disparaît, comme une herbe marine, dans les
flots d'où elle était sortie! Il vaut mieux pour elle d'être
engloutie sous les vagues, et de fuir, dans les abîmes même de la
destruction, ses ennemis étrangers, dont sa soumission obtient un
honteux repos.
14. Dans sa jeunesse, elle fut toute à la gloire--nouvelle Tyr,
son proverbe le plus vulgaire dut son origine à une victoire; _le
Planteur du Lion_[9]. Elle porta son étendard, ainsi nommé, à
travers la flamme et le sang, sur la terre et la mer ses sujettes.
Quoique faisant chaque jour des esclaves, elle-même restait libre, et
servait de boulevard à l'Europe contre les Ottomans. J'en atteste la
rivale de Troie, Candie! et vous, vagues immortelles, qui vîtes
le combat de Lépante! car vous êtes des noms que les tems ni la
tyrannie ne peuvent flétrir.
15. Statues de verre--brisées,--la longue file de ses doges morts est
réduite en poussière. Mais le vaste et somptueux palais qui fut leur
demeure rappelle encore leur splendeur passée. Leur sceptre brisé
et leur épée dévorée par la rouille ont cédé à l'étranger. Tes
palais déserts, tes rues infréquentées, des visages étrangers, te
rappellent trop souvent, ô Venise, ceux qui t'ont donné des fers, et
qui ont jeté un nuage de désolation sur tes murs enchantés[10].
16. Quand les troupes athéniennes succombèrent à Syracuse, et que
des milliers de soldats enchaînés subirent le joug de la guerre,
ils ne durent leur délivrance qu'à la muse attique[11]; ses chants
furent leur seule rançon sur cette terre étrangère. Voyez, à
mesure qu'ils chantent l'hymne tragique, comme le char du vainqueur
s'arrête! les rênes tombent de ses mains,--son oisif cimeterre
s'échappe de sa ceinture;--il brise les chaînes des captifs, et les
engage à remercier le poète de leur liberté et de ses chants.
17. Ainsi, Venise, quand tes prétentions ne seraient pas plus
légitimes, quand tes grands exploits historiques seraient oubliés,
tes souvenirs harmonieux du barde divin, ton amour pour le Tasse,
auraient dû rompre les chaînes qui te lient à tes tyrans. Ta
destinée est la honte des nations,--mais surtout de toi, ô Albion!
la reine de l'Océan ne devrait pas abandonner les enfans de l'Océan;
pense à ton sort sur le sort de Venise, en dépit de tes remparts
maritimes.