Les Musulmans, dont la dévotion erronée (au moins parmi le peuple)

est très-sincère, et par conséquent impressive, sont accoutumés à

réciter leurs oraisons et leurs prières prescrites, partout où ils

se trouvent, à certaines heures; il arrive souvent que c'est en

plein air qu'ils s'agenouillent sur une légère natte qu'ils portent

toujours avec eux pour leur servir de couche ou de coussin, selon que

les circonstances l'exigent. La cérémonie dure quelques minutes,

pendant lesquelles ils sont totalement absorbés, et ne vivant que

dans leur prière, sans que rien puisse les en distraire. La simple

et complète sincérité de ces hommes, et l'esprit religieux dont ils

étaient pénétrés, fit sur moi une plus grande impression qu'aucun

culte en général rendu dans les lieux qui lui sont destinés. J'ai

vu la plupart et les principaux de ceux qui sont pratiqués sous

le soleil; comprenant nos propres sectes et les religions grecque,

catholique, arménienne, luthérienne, juive et mahométane. La

plupart des nègres, qui sont nombreux dans l'empire turc, sont

idolâtres, et jouissent du libre exercice de leurs croyances et de

leurs rites. À quelque distance de Patras, j'ai été témoin

de quelques-unes de leurs cérémonies, et elles m'ont paru être

tout-à-fait conformes à celles du paganisme, et fort peu agréables

pour un spectateur.

NOTE 21, STANCE 92.

Les orages que j'ai voulu dépeindre dans ces vers eurent lieu le

13 juin 1816, à minuit. Au milieu des monts Acrocérauniens de la

Chimère, j'en ai vu de plus terribles, mais non de plus beaux.

NOTE 22, STANCE 99.

«Ces montagnes sont si hautes, dit Rousseau dans sa _Nouvelle

Héloïse_, lettre XVII, page 4, note, qu'une demi-heure après le

soleil couché leurs sommets sont encore éclairés de ses rayons,

dont le rouge forme sur ces cimes blanches _une belle couleur de rose_

qu'on aperçoit de fort loin.» Cela s'applique plus particulièrement

aux hauteurs de la Meillerie.

«J'allai à Vevay loger à la Clef, et pendant deux jours que j'y

restai sans voir personne, je pris pour cette ville un amour qui m'a

suivi pendant tous mes voyages, et qui m'y a fait établir enfin les

héros de mon roman. Je dirais volontiers à ceux qui ont du goût

et qui sont sensibles: Allez à Vevay, visitez le pays; examinez les

sites, promenez-vous sur le lac, et dites si la nature n'a pas fait ce

beau pays pour une Julie, pour une Claire et pour un Saint-Preux, mais

ne les y cherchez pas.» (_Les Confessions_, livre IV, page

306. Lyon, 1796.)

En juillet 1816, je fis un voyage autour du lac de Genève; et autant

que mes propres observations ont pu m'en faire juger dans une visite

attentive et pleine d'intérêt de toutes les scènes les plus

célébrées par Rousseau dans son _Héloïse_, je puis dire avec

certitude qu'il n'y a point d'exagération dans ses tableaux. Il

serait difficile de voir Clarens (avec les sites qui l'entourent,

Vevay, Chillon, Bôveret, Saint-Gingo, la Meilleri, Erian, et

l'embouchure du Rhône dans le lac) sans être involontairement

frappé de la particulière disposition de ces lieux pour les

personnes et les événemens avec lesquels ils ont été peuplés.

Mais ce n'est pas tout; le sentiment que font naître les environs de

Clarens et les rochers opposés de la Meillerie est d'un ordre

plus élevé et plus étendu que la pure sympathie pour une passion

individuelle: c'est un sentiment de l'existence de l'amour dans

sa faculté la plus grande et la plus sublime, et de notre propre

participation à ses bienfaits et à sa gloire: c'est le grand

principe de l'univers qui y est plus condensé et non moins visible.

Nous perdons avec lui notre individualité, en nous mêlant à la

beauté du tout.

Si Rousseau n'avait jamais écrit ni vécu, les mêmes associations

d'idées n'en auraient pas moins appartenu à de tels lieux. Il a

ajouté à l'intérêt de ses ouvrages en les adoptant. Il a montré

son sens exquis de beauté en les choisissant parmi un grand nombre

d'autres; mais ils ont fait pour lui ce qu'aucune créature humaine ne

pourrait faire pour eux.

J'ai eu le bonheur (ou le malheur, comme on voudra) de traverser le

lac, depuis la Meillerie (où nous séjournâmes quelque tems), à

Saint-Gingo, par un tems d'orage, qui ajoutait à la magnificence du

spectacle, quoique occasionnellement accompagné de danger pour notre

bateau, qui était petit et trop chargé. C'était précisément sur

cette partie du lac où Rousseau fait passer le bateau de Saint-Preux

et de Mme de Volmar pour retourner à la Meillerie se mettre à

l'abri durant une tempête.

En gagnant le rivage de Saint-Gingo, je trouvai que le vent avait

été suffisamment violent pour abattre quelques vieux arbres chenus

au bas des montagnes. Sur la hauteur opposée est une campagne

appelée le château de Clarens. Les collines sont couvertes de vignes

et entremêlées de quelques petits bois charmans. Un d'eux se nommait

le _Bosquet de Julie_; et il est remarquable que, quoique coupé

depuis long-tems par la brutale avarice des moines de Saint-Bernard

(auxquels le terrain appartenait), et qu'il ait été enclos dans un

vignoble, par les misérables salariés d'une exécrable superstition,

les habitans de Clarens font encore remarquer l'endroit que le bosquet

occupait, en l'appelant du nom qui les a rendus célèbres et qui leur

survivra.

Rousseau n'a pas été très-heureux pour la conservation des

_demeures locales_ qu'il avait données à des _créations aériennes_

(_airy nothings_). Le prieur du grand Saint-Bernard a fait couper

quelques-uns des bosquets consacrés par Rousseau, en échange de

quelques tonneaux de vins, et Bonaparte a nivelé une partie des

rochers de la Meillerie pour réparer la route du Simplon. Cette route

est fort belle, mais je ne puis accéder tout-à-fait à la remarque

que j'ai entendu faire, _que la route vaut mieux que les souvenirs_.

NOTE 23, STANCE 105.

Voltaire et Gibbon.

NOTE 24, STANCE 114.

La Rochefoucauld a dit: «Il y a toujours quelque chose dans les

infortunes des meilleurs amis, qui ne déplait pas.»

À JOHN HOBHOUSE,

ESQ. A.M.F.R.S., etc., etc., etc.

Mon cher Hobhouse,

Après un intervalle de huit années entre la composition des premiers

et du dernier chant de _Childe Harold_, la conclusion du poème va

être soumise au public. En me séparant d'un si vieil ami, il n'est

pas extraordinaire que je m'adresse à un autre plus ancien encore et

plus cher;--à celui qui a vu naître et mourir le premier, et à qui

je suis bien plus redevable pour les avantages sociaux et une amitié

éclairée, que, sans être ingrat, je le suis, ou je pourrais l'être

à _Childe Harold_, pour quelque faveur publique que ce poème peut

attirer sur le poète;--à celui que j'ai eu l'avantage de connaître

depuis long-tems, et avec qui j'ai fait de longs voyages; dont

j'ai éprouvé toute la sollicitude dans ma maladie, et le plus vif

intérêt dans mes chagrins; à celui que j'ai trouvé heureux de mon

bonheur, et compatissant dans mon adversité; franc dans ses conseils,

et confiant dans le péril; à un ami souvent éprouvé, et toujours

trouvé fidèle;--à vous enfin.

En agissant ainsi, je passe de la fiction à la vérité; et en vous

dédiant, dans son état complet, ou au moins terminé, un poème qui

est la plus longue, la plus fortement pensée et la plus variée

de mes compositions, je désire me faire honneur en renouvelant mon

intimité de plusieurs années avec un homme si distingué par ses

talens, son savoir et les sentimens les plus nobles. Ce n'est pas à

des ames comme les nôtres, qu'il convient de donner ou de recevoir

des flatteries; cependant les éloges de la sincérité ont toujours

été permis à la voix de l'amitié; et ce n'est ni pour vous, ni

même pour les autres, mais pour soulager un cœur qui n'a jamais

été tellement accoutumé à éprouver la bienveillance des hommes,

qu'il puisse rester ferme contre l'infortune, que je tâche ainsi de

rappeler vos bonnes qualités, ou plutôt les avantages que j'en ai

tirés. La circonstance même de la date de cette lettre, qui est

l'anniversaire du jour le plus malheureux de mon existence passée,

mais qui n'empoisonnera pas mon avenir, tant que j'aurai le secours

de votre amitié et de mes propres facultés, nous fera naître

désormais un souvenir plus agréable à tous les deux, en nous

rappelant ces témoignages de reconnaissance que j'essaie de vous

rendre pour un si constant et si infatigable attachement, que peu

d'hommes en ont éprouvé de semblable, et qu'aucun ne pourrait

l'éprouver sans penser plus avantageusement de l'espèce humaine, et

de sa propre personne.

Notre sort a été de traverser ensemble, à différentes

époques, les contrées de la chevalerie, de l'histoire et de la

fable:--l'Espagne, la Grèce, l'Asie-Mineure et l'Italie; et ce

qu'Athènes et Constantinople furent pour nous, il y a quelques

années, Venise et Rome l'ont été plus récemment. Le poème aussi,

ou le pélerin, ou tous les deux, m'ont accompagné de ces premières

villes aux dernières; et peut-être est-ce une vanité excusable

qui me porte à revenir avec complaisance sur une composition qui

m'associe, en quelque sorte, aux lieux qui l'ont inspirée et aux

objets que j'ai essayé de décrire; et quelque indigne qu'elle puisse

être de ces magiques et mémorables contrées, quelque éloignée

qu'elle puisse paraître de nos conceptions absentes, et de nos

impressions immédiates; cependant, comme une marque de respect pour

ce qui est vénérable, et de sympathie pour ce qui est glorieux,

cette composition a été pour moi une source de jouissances, et je

m'en sépare avec une espèce de regret. J'étais loin de supposer que

les événemens eussent pu me laisser une pareille disposition pour

des objets imaginaires.

Quant à ce qui concerne la conduite du dernier chant, on y trouvera

moins souvent encore le pélerin que dans aucun des chants

qui précèdent; et il sera presque entièrement, si ce n'est

tout-à-fait, séparé de l'auteur, parlant en son propre nom. Le fait

est, que je me lassais de tirer une ligne de démarcation entre Harold

et moi, que chacun semblait résolu à ne pas apercevoir; comme le

Chinois du _Citoyen du Monde_, de Goldsmith, que personne ne voulait

croire un Chinois; c'était en vain que je prétendais et imaginais

avoir établi une distinction entre l'auteur et le pélerin. L'ardeur

avec laquelle je prenais soin de conserver cette distinction, et mon

désappointement de trouver ce soin inutile, avaient tellement nui à

mes inspirations, dans la composition de ce poème, que je résolus

d'abandonner cette contrainte; et c'est ce que j'ai fait. Les opinions

que l'on s'est formées et que l'on pourra se former à ce sujet, sont

aujourd'hui un objet d'indifférence. L'ouvrage doit être jugé par

lui-même, et non par rapport à l'écrivain. L'auteur qui n'a d'autre

ressource dans son esprit, que la réputation passagère ou permanente

qui est née de ses premiers essais littéraires, mérite le sort des

auteurs.

Dans le cours du chant suivant, j'avais eu intention, soit dans

le texte, soit dans les notes, d'effleurer l'état actuel de la

littérature italienne, et peut-être des mœurs de ce peuple. Mais

je trouvai bientôt que le texte, dans les limites que je m'étais

proposé de lui donner, était à grand peine suffisant pour y faire

entrer le labyrinthe des objets extérieurs et les réflexions qui

les suivent; et quant aux notes, excepté un petit nombre des plus

courtes, j'en suis redevable à vous-même, Hobhouse; et j'ai été

obligé de les abréger, pour n'en donner que ce qui servait, de

rigueur, à l'explication du texte.

C'est aussi une tâche délicate et vraiment pénible que de disserter

sur la littérature et les mœurs d'une nation si hétérogène. Elle

exige une attention et une impartialité qui pourraient nous induire

en erreur, ou du moins nous porter à différer notre jugement pour

rendre nos informations plus exactes, quoique, peut-être, nous ne

soyons pas des observateurs inattentifs et ignorans de la langue

et des usages du peuple au milieu duquel nous avons récemment

séjourné. L'esprit de parti littéraire, aussi bien que l'esprit de

parti politique paraît être, ou avoir été si violent, qu'il est

presque impossible à un étranger de rester impartial entre eux. Il

me paraît suffisant, au moins pour mon objet, de citer un passage de

cette belle langue: _Mi pare che in un paese tutto poetico, che vanta

la lingua la più nobile ed insieme la più dolce, tutte, tutte le

vie diverse si possono tentare; e che sinche la patria di Alfieri e di

Monti non ha perduto l' antico valore, in tutte essa dovrebbe essere

la prima_. L'Italie a encore de grands noms: Canova, Monti, Ugo

Foscolo, Pindemonte, Visconti, Morelli, Cicognara, Albrizzi,

Mezzofanti, Mai, Mustoxidi, Aglietti et Vacca, assurent à la

génération actuelle une place honorable dans les branches des arts,

des sciences et des belles-lettres; dans quelques-unes même, la plus

haute.--L'Europe,--le monde--n'a qu'un Canova.

Alfieri a dit quelque part dans ses ouvrages, que: _La Pianta-Uomo

nasce piu robusta in Italia che in qualunque altra terra,--e che gli

stessi atroci delitti che vi si commettono ne sono una prova_. Sans

souscrire à la dernière partie de cette proposition, doctrine

dangereuse, dont la vérité peut être contestée sur un meilleur

terrain, on peut avancer que les Italiens ne sont pas plus féroces

que leurs voisins. Qu'il doit être volontairement aveugle, ou d'une

ignorance étourdie, celui qui n'est pas frappé par la capacité

extraordinaire de ce peuple, ou, si ce mot pouvait se dire, par ses

_capabilités_, par sa facilité d'acquérir des connaissances, sa

rapidité de conception, l'ardeur de son génie, son sens exquis de la

beauté, et parmi tous les désavantages de révolutions fréquentes,

du ravage des batailles et du désespoir des siècles, _sa passion_,

non encore éteinte, _de l'immortalité_,--l'immortalité de

l'indépendance. Et quand nous-mêmes, en faisant le tour à cheval

des remparts de Rome, nous entendîmes la simple lamentation du

refrain des laboureurs: _Roma! Roma! Roma! Roma non è più come era

prima!_ il nous eût été difficile de ne pas remarquer le contraste

de ce chant mélancolique avec les rugissemens des chants de triomphe,

hurlés encore aujourd'hui dans les bacchanales des tavernes de

Londres, sur le carnage du Mont-Saint-Jean, sur la trahison de Gênes,

de l'Italie, de la France et du monde, par des hommes dont vous avez

vous-même exposé la conduite dans un ouvrage digne des plus beaux

jours de notre histoire. Pour moi,

.....Non moverò mai corda

Ove la turba di sue ciance assorda.

Il serait inutile, pour des Anglais, de rechercher ce que l'Italie a

gagné par le dernier partage des nations, jusqu'à ce qu'il devienne

certain que l'Angleterre a acquis quelque chose de plus qu'une armée

permanente et la suspension de l'_habeas corpus_; c'est assez pour

eux de penser à leurs propres affaires. Pour ce qu'ils ont fait dans

leurs expéditions, et spécialement dans le midi (l'Espagne et le

Portugal), «assurément _ils en auront_ leur récompense, et à une

époque peu éloignée.»

En vous souhaitant, mon cher Hobhouse, un heureux et agréable retour

dans cette contrée, dont le bien-être ne peut être plus cher à

personne qu'à vous-même, je vous dédie ce poème dans son état

complet, et je vous répète, encore une fois, combien je suis pour

toujours,

Votre obligé et affectionné ami,

BYRON.

Venise, 2 janvier 1818.

Chant Quatrième.

Visto ho Toscana, Lombardia, Romagna,

Quel monte che divide, e quel che serra

Italia, e un mare e l' altro, che la bagna.

(Ariosto, _Satira III_.)

1. J'étais dans Venise, sur le Pont des Soupirs[1], un palais d'un

côté et une prison de l'autre; j'en voyais les monumens s'élever du

sein des vagues, comme par la baguette d'un enchanteur. Des milliers

d'années étendent autour de moi leurs ailes sombres, et une gloire

mourante sourit sur ces tems éloignés, où plus d'une contrée

sujette admirait les monumens de marbre du lion ailé, lorsque Venise,

assise dans sa gloire, avait placé son trône sur ses cent îles!

2. Elle semble une Cybèle maritime, sortie toute fraîche de

l'Océan[2], et se montrant avec sa tiare d'orgueilleuses tours,

à une distance aérienne, pleine de majesté dans sa démarche,

souveraine des eaux et de leurs puissances: et telle jadis fut

Venise.--Ses filles avaient pour douaires les dépouilles des nations,

et l'inépuisable Orient versait dans son sein, en pluies brillantes,

son or et ses pierreries. Elle portait la robe de pourpre; les

monarques assistaient à ses fêtes, et il leur semblait que leur

puissance en était accrue.

3. Les échos de Venise ne répètent plus les vers du Tasse[3], et le

gondolier muet rame en silence. Ses palais s'écroulent sur le rivage,

et la musique maintenant n'y frappe plus incessamment l'oreille. Ses

jours de gloire sont passés,--mais cependant Venise est encore belle.

Les empires tombent, les arts dégénèrent,--mais la nature ne meurt

jamais; elle n'a pas oublié toutefois combien Venise jadis lui fut

chère, ce séjour agréable de tous les plaisirs, le paradis de la

terre, le masque de l'Italie!

4. Mais pour nous elle a un charme plus grand que son nom dans

l'histoire, et son long cortége d'illustres ombres, dont les formes

indécises planent tristement sur la puissance évanouie de la cité

sans doge. C'est un trophée qui ne périra point avec le Rialto;

Shylok, le Maure et Pierre ne peuvent être ni oubliés ni détruits

par le tems.--Ce sont là les clefs de la voûte! Et quand tout serait

renversé, le rivage solitaire serait bientôt repeuplé pour nous.

5. Les êtres de l'esprit ne sont point formés d'argile;

essentiellement immortels, ils créent et multiplient dans nous une

clarté plus pure et une existence plus aimée: ce que la destinée

défend à notre vie stupide, dans cet état d'esclavage mortel où

nous sommes; ces créations de notre esprit nous le procurent, et

remplacent les objets que nous haïssons par des êtres de leur choix;

en versant dans nos cœurs, dont les fleurs printanières se sont

flétries, une existence plus fraîche qui en remplit la solitude.

6. Tel est le refuge de notre jeunesse et de notre âge mûr; la

première, quand ses espérances ont été déçues; le second, quand

il est tombé dans l'isolement. Cette sensibilité blessée se répand

sur plus d'une page; et peut-être sur celle qui se remplit sous

mes yeux. Cependant il est des objets dont la puissante réalité

l'emporte sur nos chimériques rêveries; ils sont plus beaux en

formes et en couleurs que notre ciel fantastique, et les étranges

constellations que la muse est habile à disperser dans son idéal

univers.

7. J'ai vu ou rêvé de pareils objets;--mais qu'ils soient

oubliés.--Ils apparaissent comme la vérité et disparaissent comme

des songes; et, quoi qu'ils aient été,--tels ils sont maintenant: je

pourrais les remplacer si je le voulais. Mon esprit est encore plein

de ces formes semblables à celles que j'ai cherchées long-tems,

et que par momens j'ai trouvées. Qu'elles disparaissent pour

toujours,--car la raison qui se réveille en moi les regarde comme

de vaines et présomptueuses illusions: d'autres voix m'appellent, et

d'autres scènes se découvrent à mes regards.

8. J'ai appris d'autres langues,--et, aux yeux des étrangers, je

ne passe plus pour étranger. L'esprit qui sait être lui-même ne

s'étonne d'aucun changement; et il ne lui est pas difficile de se

faire ou de trouver une patrie avec,--hélas! ou sans le genre humain.

Cependant je suis né où les hommes sont orgueilleux de naître, non

sans cause; et si j'ai pu abandonner la patrie de l'homme sage et de

l'homme libre, pour en chercher une autre au-delà des mers,

9. Peut-être je l'aimai, cette patrie; et si je laisse mes cendres

sur une terre qui ne soit pas la mienne, mon ombre y retournera, si,

délivrés du corps, nous pouvons nous choisir un asile. Je chéris

l'espérance d'être nommé par ma postérité dans la langue de ma

patrie; mais si c'est trop prétendre que de faire un tel vœu;--si ma

renommée comme mon bonheur ne devait briller qu'un instant;

10. Si le noir oubli effaçait mon nom du temple où les morts

sont honorés par les nations,--qu'il soit ainsi;--que les lauriers

brillent sur un front plus digne! et que l'on grave sur ma tombe

l'épitaphe du Spartiate:

LACÉDÉMONE EUT PLUS D'UN FILS MEILLEUR QUE LUI[4].

Toutefois je ne cherche pas de sympathies; je n'en ai pas besoin; les

épines que j'ai cueillies appartiennent à l'arbre que j'ai planté;

elles m'ont déchiré--et fait couler le sang; j'ai dû savoir quels

fruits naîtraient d'une telle semence.

11. L'Adriatique, veuve de ses enfans et de ses héros, pleure son

époux: son mariage annuel ne se renouvelle plus aujourd'hui. Le

Bucentaure abandonné dépérit sur la grève, ornement négligé de

son triste veuvage! Saint Marc cependant voit encore son Lion au

même lieu qu'il occupait autrefois[5]; mais c'est en dérision de

son pouvoir flétri, sur cette place orgueilleuse où un empereur se

montra en suppliant, où des rois exprimaient leur admiration et leur

envie, lorsque Venise était une reine éclatante et riche d'une dot

sans égale.

12. Où s'est humilié l'empereur de Souabe règne aujourd'hui

l'empereur d'Autriche[6]; l'un triomphe avec orgueil où l'autre

fléchit le genou; des royaumes deviennent des provinces, et des

chaînes pèsent sur des cités souveraines. Les nations descendent du

faîte élevé de la puissance, lorsqu'elles ont brillé quelque tems

du soleil de la gloire, et sont précipitées dans l'abîme comme

l'avalanche arrachée de la ceinture des monts. Oh! une heure du vieil

aveugle Dandolo[7], du chef octogénaire, du vainqueur de Byzance!

13. Des coursiers d'airain brillent encore devant Saint-Marc; leurs

colliers dorés étincellent aux rayons du soleil; mais la menace

de Doria n'est-elle pas accomplie[8]? Ces coursiers ne sont-ils pas

_bridés_?--Venise, perdue et conquise, ayant vu finir ses treize

siècles de liberté, disparaît, comme une herbe marine, dans les

flots d'où elle était sortie! Il vaut mieux pour elle d'être

engloutie sous les vagues, et de fuir, dans les abîmes même de la

destruction, ses ennemis étrangers, dont sa soumission obtient un

honteux repos.

14. Dans sa jeunesse, elle fut toute à la gloire--nouvelle Tyr,

son proverbe le plus vulgaire dut son origine à une victoire; _le

Planteur du Lion_[9]. Elle porta son étendard, ainsi nommé, à

travers la flamme et le sang, sur la terre et la mer ses sujettes.

Quoique faisant chaque jour des esclaves, elle-même restait libre, et

servait de boulevard à l'Europe contre les Ottomans. J'en atteste la

rivale de Troie, Candie! et vous, vagues immortelles, qui vîtes

le combat de Lépante! car vous êtes des noms que les tems ni la

tyrannie ne peuvent flétrir.

15. Statues de verre--brisées,--la longue file de ses doges morts est

réduite en poussière. Mais le vaste et somptueux palais qui fut leur

demeure rappelle encore leur splendeur passée. Leur sceptre brisé

et leur épée dévorée par la rouille ont cédé à l'étranger. Tes

palais déserts, tes rues infréquentées, des visages étrangers, te

rappellent trop souvent, ô Venise, ceux qui t'ont donné des fers, et

qui ont jeté un nuage de désolation sur tes murs enchantés[10].

16. Quand les troupes athéniennes succombèrent à Syracuse, et que

des milliers de soldats enchaînés subirent le joug de la guerre,

ils ne durent leur délivrance qu'à la muse attique[11]; ses chants

furent leur seule rançon sur cette terre étrangère. Voyez, à

mesure qu'ils chantent l'hymne tragique, comme le char du vainqueur

s'arrête! les rênes tombent de ses mains,--son oisif cimeterre

s'échappe de sa ceinture;--il brise les chaînes des captifs, et les

engage à remercier le poète de leur liberté et de ses chants.

17. Ainsi, Venise, quand tes prétentions ne seraient pas plus

légitimes, quand tes grands exploits historiques seraient oubliés,

tes souvenirs harmonieux du barde divin, ton amour pour le Tasse,

auraient dû rompre les chaînes qui te lient à tes tyrans. Ta

destinée est la honte des nations,--mais surtout de toi, ô Albion!

la reine de l'Océan ne devrait pas abandonner les enfans de l'Océan;

pense à ton sort sur le sort de Venise, en dépit de tes remparts

maritimes.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 03 avec notes et commentaires comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 12 / 27 段