94. Voici l'endroit où le Rhône rapide s'ouvre un passage entre

deux hauts rochers qui apparaissent comme deux amans que la haine a

séparés, et entre lesquels il survient de si profonds abîmes qu'il

leur devient impossible de se réunir désormais, quoique leurs cœurs

soient brisés par cette funeste séparation. L'amour, qui a ainsi

séparé leurs ames, et qui fut la vraie source de l'inimitié

profonde par laquelle la fleur de leur jeunesse a été flétrie,

s'est enfui loin d'eux;--mais il leur a laissé un siècle de tristes

années;--et les chagrins d'une guerre intérieure.

95. C'est là, sur ces rochers traversés par le Rhône impétueux,

qu'éclate la plus furieuse des tempêtes; car il en est une quantité

qui mugissent dans le sombre espace. On les voit, comme dans une

joûte, se lancer de main en main leurs traits de flamme. La plus

brillante de la troupe dirige sur ces monts escarpés ses feux

angulaires; comme si elle comprenait qu'aux lieux où la désolation a

exercé ses ravages, ses flèches brûlantes peuvent impunément tout

dévorer.

96. Cieux, montagnes, fleuve, vents, lac, éclairs! vous tous! nuit,

orages, tonnerres! j'ai une ame pour vous comprendre!... Le lointain

roulement de vos voix expirantes est l'écho de ce qui veille toujours

en moi.--Mais où est, ô tempêtes, le but de vos courses vagabondes?

Ressemblez-vous à celles qui naissent dans le cœur de l'homme? ou

trouvez-vous enfin, comme les aigles, quelque asile élevé?

97. Si je pouvais donner un corps à ce qu'il y a en moi de plus

intime,--si je pouvais trouver une expression matérielle à mes

pensées qui débordent, et jeter ainsi ame, cœur, intelligence,

passions, sentimens de toutes sortes; tout ce que j'ai cherché, et

tout ce que je cherche encore, tout ce que je souffre, tout ce que je

sais, tout ce que j'éprouve sans mourir,--dans _un seul mot_, et ce

mot serait-il la Foudre, je le prononcerais! Mais je vis et je meurs

sans avoir été compris, avec une pensée sans voix, qui reste

ensevelie dans mon sein, comme une épée dans le fourreau.

98. L'aurore a reparu à l'Orient, l'aurore humide de rosée, qui

répand partout ses parfums, et fait éclore les fleurs. Son sourire

chasse les nuages avec un aimable dédain, et verse la vie à pleines

mains, comme si la terre ne renfermait aucune tombe.--Le jour la

remplace: nous pouvons reprendre le cours de notre existence; et c'est

ce que je fais encore sur tes rivages, beau Léman! Je puis trouver un

aliment à la méditation, et ne pas te quitter sans m'être arrêté

long-tems près de toi.

99. Clarens! aimable Clarens, berceau du profond amour! ton air est le

souffle jeune et passionné de la pensée; tes arbres fructifient

par l'amour; les neiges qui couronnent tes glaciers ont emprunté

ses couleurs; et le soleil couchant les voit teintes de couleurs de

rose[22], où ses rayons se reposent tendrement. Les rochers, leurs

crêtes éternelles parlent ici de l'amour qui chercha parmi eux un

refuge contre les chocs du monde qui agitent l'ame et la remplissent

de douces espérances, pour s'en moquer ensuite.

100. O Clarens! tes sentiers sont foulés par des pieds célestes, par

les pas de l'immortel amour. Ici son trône a pour marche-pieds des

montagnes, où ce dieu est une vie et une lumière vivifiante.--Il

ne se montre pas seulement sur ces sommets majestueux, ni dans les

grottes et les forêts: son œil étincelle sur la fleur, et son

souffle l'agite; ce souffle si doux de l'été, dont le tendre

pouvoir surpasse celui des tempêtes dans leurs momens de plus grande

désolation.

101. Tous les objets sont ici pleins de _sa_ puissance; depuis les

noirs sapins qui sont son ombrage sur les hauteurs, et le mugissement

profond des torrens auquel il prête une oreille attentive jusqu'aux

vignes qui s'étendent vers le rivage, où les eaux inclinées le

reçoivent avec respect, et l'adorent en baisant ses pieds avec de

doux murmures. Les bosquets, les berceaux de verdure, de vieux arbres

aux troncs blanchis, mais dont le feuillage est encore plein de sève

et de vigueur, jeunes comme le plaisir, lui offrent partout où il

s'égare une solitude populeuse:

102. Solitude peuplée d'abeilles et d'oiseaux, de formes les plus

belles, et de couleurs les plus variées; qui le célèbrent par

des chants plus doux que le langage des hommes. Êtres innocens,

ils déploient leurs ailes joyeuses sans crainte, et avec toute la

vivacité d'une vie de bonheur. Le bruit des sources jaillissantes,

la chute des hautes cascades, le mouvement des branches agitées, le

bouton des fleurs qui fait naître la pensée la plus délicieuse de

la beauté, tout est confondu et semble réuni dans une grande fin par

l'amour lui-même.

103. Celui qui n'a pas encore aimé pourrait apprendre ici la science

de l'amour, et faire un esprit de son cœur; celui qui connaît ses

tendres mystères aimera davantage, car c'est ici le sanctuaire de

l'amour, où les vaines misères des hommes et les persécutions du

monde l'ont forcé de chercher un asile; car il est dans sa nature

de croître ou de mourir. Il ne peut subsister dans le calme, mais il

décroît ou s'élève à un bonheur sans limites; qui peut, dans son

éternité, le disputer aux félicités immortelles.

104. Ce n'était pas en vain que Rousseau choisit ce séjour pour le

peupler de ses affections. Il reconnut que c'était celui que l'amour

devait destiner aux êtres purifiés de l'imagination. C'était le

lieu où l'amour délia pour la première fois la ceinture de sa

Psyché, et celui qu'il avait consacré par un tendre souvenir.

Solitude imposante, profonde, qui a une voix, des sens et des soupirs

de tendresse. Ici le Rhône s'est préparé lui-même sa couche, et

les Alpes se sont élevé un trône.

105. Lausanne! Ferney! vous avez été habités par des hommes qui

ont rendu vos noms célèbres[23]! Ces mortels cherchèrent et

trouvèrent, par de dangereux chemins, une renommée immortelle. Ils

furent de gigantesques esprits dont le but redoutable était, comme

les Titans, d'attaquer le ciel par des doutes hardis et des pensées

audacieuses qui eussent appelé la foudre sur elles, si, en voyant les

investigations impies des hommes, le ciel daignait faire plus que de

sourire.

106. L'un était tout de feu et de mobilité, enfant le plus

capricieux dans ses désirs, mais doué de l'esprit le plus vif et le

plus varié;--gai, grave, sage ou hardi,--tout à la fois historien,

poète et philosophe; il se multipliait au milieu des hommes, comme le

Protée de leurs talens; mais le trait le plus caractéristique de

son génie était le ridicule, qui, comme un vent impétueux, renversa

tout ce qu'il atteignit,--tantôt pour terrasser la sottise, tantôt

pour ébranler un trône.

107. L'autre, profond et calme, épuisant la pensée, et associant la

sagesse à ses années studieuses, fit son asile de la méditation,

s'enrichit de la science, et donna à ses armes offensives une forme

plus sévère, sapant une croyance solennelle par un solennel mépris.

Il fut maître passé dans l'art de l'ironie, et ses sarcasmes

excitaient dans ses ennemis une colère qui naissait surtout de la

peur; ils le condamnèrent aux feux de l'enfer, argument éloquent qui

répond si bien à tous les doutes.

108. Cependant, que la paix soit avec leurs cendres,--car, s'ils

l'ont méritée, ils subissent leur peine; ce n'est pas à nous à les

juger,--encore moins à les condamner. L'heure viendra où de

pareils mystères seront connus de tous.--L'espérance et la terreur

sommeillent sur le même oreiller,--dans la poussière de la tombe,

qui, nous en sommes sûrs, doit toujours rester poussière. Toutefois

si, selon notre croyance, elle se ranime un jour, ce sera pour

recevoir un pardon ou pour souffrir les peines qui seront méritées.

109. Mais qu'il me soit permis d'abandonner les œuvres de l'homme,

pour contempler celles de son créateur répandues autour de moi, et

de suspendre des chants que je nourris de mes rêveries, de crainte

qu'ils ne semblent se prolonger sans fin. Les nuages qui planent

au-dessus de moi se dirigent vers les blanches cimes des Alpes. Je

veux les atteindre, et contempler tout ce qu'il me sera permis de

découvrir, à mesure que je parviendrai à ces hautes régions, où

la terre appelle à ses embrassemens les puissances de l'air.

110. Italie! ô Italie! à ton aspect, l'éclat des siècles passés

vient frapper l'ame comme un éclair: depuis le jour où le fier

Carthaginois fut sur le point de te conquérir, jusqu'à la dernière

auréole de tes chefs et de tes sages qui illustrent tes immortelles

annales, tu fus le trône et le tombeau d'empires; maintenant encore

tu es la patrie où les esprits que tourmente la soif de la science

vont se désaltérer à grands traits dans cette source éternelle qui

coule de la colline impériale de Rome.

111. C'est ainsi que j'ai prolongé des chants continués sous de

tristes auspices.--Sentir que nous ne sommes plus ce que nous avons

été, et ce qu'il nous paraît que nous aurions dû être;--exciter

le cœur contre lui-même, cacher à tous les yeux avec une fière

prudence son amour ou sa haine,--ses passions ou ses sentimens, ses

projets, ses chagrins ou ses contentemens;--être le tyran de

sa propre pensée; c'est une rude tâche pour l'ame.--Pas de

plaintes,--j'ai appris ces choses.

112. Quant à ces vers dont j'ai fait un chant, il se peut qu'ils

soient une innocente ruse,--le coloris des scènes qui ont passé

devant mes regards; et que j'aurais voulu saisir au passage, pour

tromper un instant mon cœur ou celui des autres. La renommée est la

soif de la jeunesse,--mais je ne suis pas si jeune pour regarder le

sourire ou le dédain des hommes comme une perte ou une récompense

glorieuse. J'ai toujours été, et je suis encore seul,--objet de

souvenir ou d'oubli.

113. Je n'ai pas aimé le monde, et le monde ne m'a pas aimé: je

n'ai point mendié ses suffrages, ni plié un genou patient devant ses

idoles,--je n'ai point forcé mes lèvres aux sourires,--ni fait grand

bruit pour le culte d'un écho. Dans leur foule, je n'ai pas paru

aux hommes un de leurs semblables. J'étais parmi eux, mais non l'un

d'eux; enveloppé dans le voile de mes pensées, qui n'étaient pas

leurs pensées, je serais encore tel, si je n'avais corrigé mon ame,

qui s'est ainsi domptée elle-même.

114. Je n'ai pas aimé le monde, et le monde ne m'a pas aimé,--mais

séparons-nous bons ennemis[A]. Je veux bien croire, malgré mon

expérience contraire; qu'il peut y avoir des mots qui soient des

choses,--des espérances qui ne soient pas décevantes; des vertus

charitables qui ne tendent pas de piéges à la fragilité; je

voudrais aussi croire que quelques cœurs compatissent sincèrement

aux malheurs des autres[24]; que deux ou un sont au moins ce qu'ils

semblent être,--que la bonté n'est pas simplement un mot, ni le

bonheur un songe.

[Note A: _Fair foes_.]

115. O ma fille! ce chant a commencé avec ton nom;--ô ma fille!

c'est avec ton nom qu'il doit finir.--Je ne te vois point,--je ne

t'entends point,--mais personne ne peut être aussi ravi en toi. Tu es

l'amie vers laquelle s'étendent les ombres de mes années à venir.

Quand même tu ne me reverrais jamais, ma voix se fera entendre dans

tes visions futures, et pénétrera jusqu'à ton cœur,--lorsque le

mien sera glacé.--Tu entendras même des accens sortir de la tombe de

ton père.

116. Aider au développement de ta jeune intelligence,--épier

l'aurore de tes joies d'enfant,--rester près de toi pour te voir

grandir, et acquérir la connaissance d'objets qui, pour toi, sont

des merveilles!--Te bercer légèrement sur mes genoux heureux, et

imprimer sur ta douce joue un baiser de père,--ce bonheur, sans

doute, ne m'était point réservé; cependant il était dans ma

nature:--tel que je suis, je ne sais ce qui est en moi: il me semble

pourtant qu'il y a quelque chose de semblable à ce délicieux

sentiment.

117. Oui, quand même on t'apprendrait la haine comme un devoir; je

sais que tu m'aimeras. Vainement mon nom te serait-il défendu, comme

un mot de sinistre augure,--une espérance brisée: vainement la tombe

se serait fermée entre nous,--rien ne serait changé; je sais que tu

m'aimeras. Quand même on aurait le dessein d'extraire mon sang de tes

veines, et que l'on y réussirait,--tout serait vain,--tu m'aimerais

encore, car tu y tiendrais plus qu'à la vie.

118. Tu es l'enfant de l'amour,--quoique née dans des heures

d'amertume et nourrie dans des angoisses. Ce furent là les élémens

de la vie de ton père;--les tiens ne sont pas moins funestes que ceux

qui ont présidé à ta naissance,--mais la flamme de ta vie sera plus

tempérée, et tes espérances seront plus heureuses et plus hautes.

Que les sommeils de ton berceau soient doux et paisibles! Du sein

des mers que je vais parcourir, et du sommet des montagnes où j'erre

maintenant, je voudrais appeler sur toi autant de bénédicitions que,

dans ma douleur, il me semble que tu aurais pu en attirer sur moi!

NOTES DU TROISIÈME CHANT

NOTE 1, STANCE 18.

Place d'honneur (_pride of place_) est un terme de fauconnerie, et il

signifie le plus haut point du vol. Voyez Macbeth, etc.

An eagle towering in his pride of place

Was by a mousing owl hawk'd at and kill'd.

Un aigle s'élevant à _sa place d'honneur_ fut, par un hibou aux

aguets, poursuivi et tué.

NOTE 2, STANCE 20.

Voyez le fameux chant d'Harmodius et d'Aristogiton. La meilleure

traduction qui en ait été faite en anglais est celle de M. Denman,

dans l'Anthologie de Bland.

NOTE 3, STANCE 21.

Dans la nuit qui précéda la bataille, un bal, dit-on, fut donné à

Bruxelles.

NOTES 4 ET 5, STANCE 26.

Sir Evan Caméron et son descendant, Donald, _le beau Lochiel_, des

_quarante-cinq_.

NOTE 6, STANCE 27.

On suppose que le bois de Soignies est un reste de la _forêt des

Ardennes_, fameuse dans l'_Orlando_ de Boïardo, et immortalisée dans

le _As you like it_ (Comme il vous plaira) de Shakespeare. Elle est

aussi célébrée dans Tacite, comme étant le lieu où les Germains

se défendirent avec succès contre les usurpations des Romains. J'ai

hasardé d'adopter le nom qui est associé à de nobles souvenirs

plutôt que celui qui ne rappelle dans son origine que des idées de

carnage.

NOTE 7, STANCE 30.

Le guide qui me conduisit du mont Saint-Jean sur le champ de bataille

paraissait intelligent et exact. L'endroit où tomba le major Howard

n'était pas éloigné de deux grands arbres isolés (il y en avait un

troisième, mais il fut coupé ou brisé pendant la bataille) qui sont

à peu de distance l'un de l'autre, sur le bord d'un chemin. Il mourut

et fut enterré sous ces arbres. Son corps a été depuis transporté

en Angleterre. Un petit enfoncement de terrain marque encore l'endroit

où il fut enseveli, mais il sera probablement bientôt nivelé. La

charrue a passé dessus, et il y a maintenant du blé de semé.

Après m'avoir indiqué les différens endroits où Picton et d'autres

braves militaires ont péri, le guide me dit: «Voici où tomba le

major Howard; j'étais près de lui quand il fut blessé.» Je lui

racontai qu'il était mon parent; alors il me sembla encore plus

empressé de m'indiquer d'une manière précise le lieu et les

circonstances de ce cruel événement. Ce lieu est un de ceux qui

peuvent se reconnaître le plus facilement sur ce champ de bataille,

à cause de la particularité des deux arbres déjà mentionnés.

J'ai parcouru deux fois à cheval le champ de bataille de Waterloo, en

le comparant avec mes souvenirs de scènes semblables. Comme plaine,

Waterloo semble marqué pour être le théâtre de quelque grande

action, quoique cela puisse être un pur effet de mon imagination.

J'ai visité attentivement celles de Platée, de Troie, de Mantinée,

de Leuctres, de Chéronée et de Marathon; et la plaine qui entoure

Mont-Saint-Jean et Hougoumont semble ne manquer que d'une meilleure

cause et de cette indéfinissable, mais impressive auréole que le

laps des tems répand autour d'un lieu illustré, pour le disputer en

intérêt à toutes celles que j'ai nommées, excepté peut-être à

la dernière.

NOTE 8, STANCE 34.

Les pommes (fabuleuses) des bords du lac Asphaltes étaient,

disait-on, belles au dehors, et toutes de cendre au dedans. Voyez

Tacite, _Hist._ 1. 5, 7.

NOTE 9, STANCE 41.

La grande erreur de Napoléon (si nos histoires sont véridiques) fut

son continuel mépris pour le genre humain, parce qu'il n'avait aucune

communauté de sentiment avec eux ou pour eux; mépris peut-être plus

offensif pour la vanité humaine que la cruauté active de la tyrannie

la plus tremblante et la plus soupçonneuse.

Tels furent ses discours aux assemblées publiques, ainsi que ses

conversations avec les individus; et les seules paroles que l'on

suppose qu'il a dites à son retour à Paris, après que l'hiver de

Russie eut détruit son armée, en se frottant les mains près du feu:

«Il fait meilleur ici qu'à Moscow,» lui ont probablement aliéné

plus de cœurs que les revers désastreux qui l'avaient amené à

faire cette remarque.

NOTE 10, STANCE 48.

What wants that knave

That a king should have?

De quoi manque ce coquin

Pour qu'il ne soit roi demain?

Fut la question du roi Jacques en rencontrant Johnny Armstrong et ses

compagnons dans leur complet accoutrement. Voyez la ballade.

NOTE 11, STANCE 1 DU CHANT.

Le château de Drachenfeld est situé sur le plus haut sommet des

_Sept Montagnes_, sur les bords du Rhin. Il tombe en ruines, et il s'y

rattache quelques singulières traditions. C'est le premier que l'on

aperçoit sur la route de Bonn, mais sur le côté opposé de la

rivière. Presque en face de ce curieux monument, sont les restes d'un

autre château nommé le Château du Juif, et une large croix plantée

en commémoration du meurtre d'un chef par son frère. Le nombre des

châteaux et des villes qui sont situés sur les deux rives du Rhin

est très-grand, et leurs situations remarquablement belles.

NOTE 12, STANCE 57.

Le monument du jeune et malheureux général Marceau (tué par un

biscayen à Alterkirchen, le dernier jour de l'an 4 de la république

française) existe encore comme je l'ai décrit.

Les inscriptions gravées sur ce monument sont trop longues, et

elles n'étaient pas nécessaires: son nom suffisait. Les Français

l'adoraient, et ses ennemis l'admiraient. Les uns et les autres

pleurèrent sur lui.--Ses funérailles furent accompagnées de

généraux et de détachemens des deux armées. Le général Hoche est

enterré dans le même tombeau. C'était aussi un brave dans le

vrai sens du mot. Mais quoique lui-même se fût distingué dans

les batailles, il n'eut pas l'honneur d'y être tué. Sa mort fut

soupçonnée d'être causée par le poison.

Un monument séparé (qui ne renferme pas son corps, puisqu'il est

enterré avec celui de Marceau) lui est élevé près d'Andernach,

vis-à-vis duquel eut lieu un de ses plus mémorables exploits,

lorsqu'il jeta un pont sur le Rhin. Ce monument diffère, par la forme

et le style, de celui de Marceau; l'inscription est plus simple et

plaît davantage.

L'ARMÉE DE SAMBRE-ET-MEUSE

À SON GÉNÉRAL EN CHEF

HOCHE.

Voilà tout, il n'en fallait pas davantage. Hoche était placé au

premier rang des premiers généraux de la République, avant que

Bonaparte eût monopolisé ses triomphes.--Il était destiné à

commander l'armée d'invasion dirigée contre l'Irlande.

NOTE 13, STANCE 58.

Ehrenbreitstein (Ehren-breit-stein), c'est-à-dire _la grande pierre

d'honneur_, une des plus puissantes forteresses de l'Europe,

fut démantelée et détruite par les Français à la trêve de

Léoben.--Elle fut réduite par la famine ou la trahison, et ne

pouvait l'être que par elles. Elle céda à la première, aidée

par une surprise. Après avoir vu les fortifications de Malte et de

Gibraltar, elle perd beaucoup à la comparaison, mais sa situation est

avantageuse. Le général Marceau l'assiégea en vain pendant quelque

tems; et j'ai couché dans une chambre où l'on me montra une fenêtre

à laquelle on me dit que Marceau se plaça pour observer au clair

de la lune les progrès du siége, lorsqu'un boulet vint frapper

immédiatement au-dessous.

NOTE 14, STANCE 63.

La chapelle est détruite, et la pyramide d'ossemens a été beaucoup

diminuée par la légion bourguignonne au service de France, qui avait

à cœur d'effacer le souvenir de l'invasion malheureuse de leurs

ancêtres. Un petit nombre de ces ossemens subsiste encore, malgré

tous les efforts des Bourguignons pendant des siècles (tous ceux qui

passaient par-là en emportaient chacun un dans leur pays), et les

larcins moins pardonnables des postillons suisses, qui les prenaient

pour les vendre à des couteliers, qui les recherchaient beaucoup,

parce que, étant blanchis par les années, ils en étaient devenus

plus précieux. Je me suis permis d'emporter à peu près le quart des

ossemens d'un héros; et ma seule excuse, c'est que, si je n'avais

pas enlevé ces os, le premier passant les eût pris pour en faire

un indigne usage, tandis que je me propose de les conserver

religieusement.

NOTE 15, STANCE 65.

Aventicum (près de Morat) était la capitale romaine de l'Helvétie,

où Avenche est maintenant situé.

NOTE 16, STANCE 66.

Julia Alpinula, jeune prêtresse d'Aventicum, mourut peu après les

vaines tentatives qu'elle fit pour sauver son père, condamné à mort

comme traître par Aulus Cæcina. Son épitaphe a été découverte

depuis plusieurs années; la voici:

_Julia Alpinula

Hic jaceo,

Infelicis patris infelix proles,

Deæ Aventiæ sacerdos;

Exorare patris necem non potui,

Malè mori in fatis illi erat.

Vixi annos XXIII._

Je ne connais aucune composition humaine si touchante que cette

épitaphe, ni une histoire d'un plus haut intérêt. Voilà des

noms et des actions qui ne devraient pas périr, et vers lesquels on

revient toujours avec une vraie et consolante émotion, en détournant

les regards des misérables détails de cette masse confuse de

batailles et de conquêtes, qui excitent quelque tems dans l'ame une

fiévreuse et fausse sympathie, qui finit par un profond dégoût,

résultat d'une semblable folie.

NOTE 17, STANCE 67.

Ceci fut écrit à la vue du Mont-Blanc. (3 juin 1816), qui, même à

cette distance, éblouissait mes yeux.

(20 juillet). J'ai observé aujourd'hui, pendant quelque tems, la

réflexion distincte du Mont-Blanc et du Mont-Argentière, dans les

eaux paisibles du lac Léman, que je traversais dans mon bateau. La

distance de ces montagnes au lac est de soixante milles.

NOTE 18, STANCE 71.

La couleur du Rhône, à Genève, est _bleue_; mais à une profondeur

de teinte que je n'avais jamais vue si forte dans aucune eau douce ou

salée, excepté dans la Méditerranée et dans l'Archipel.

NOTE 19, STANCE 79.

Ceci se rapporte à un passage de ses _Confessions_, dans lequel

il raconte sa passion pour Mme d'Houdetot (la maîtresse de

Saint-Lambert), et sa longue promenade chaque matin dans le but de

jouir de ce seul baiser, qui était le salut ordinaire de l'amitié

française. La description que Rousseau fait des sentimens qu'il

éprouvait dans cette occasion peut être considérée comme la

peinture la plus passionnée, sans être impure, de l'amour, qui

respire même dans les mots, lesquels cependant sont impuissans pour

exprimer ses transports dans toute leur force: un tableau ne peut

donner une idée suffisante de l'Océan.

NOTE 20, STANCE 91.

On doit se rappeler que les plus belles et les plus touchantes

doctrines du divin fondateur du christianisme ne furent point

prêchées dans _le temple_, mais sur la _montagne_.

Pour ne point agiter de questions religieuses, et pour ne parler que

de l'éloquence humaine, les discours les plus majestueux, et qui

ont produit le plus d'effet, ne furent point prononcés entre deux

murailles. Démosthènes s'adressait aux assemblées publiques et

populaires; Cicéron parlait dans le Forum. Que cette circonstance

ait produit plus d'effet sur l'esprit des auditeurs et de l'orateur

lui-même, on peut facilement le concevoir par la différence des

émotions que nous savons avoir été produites alors dans ces places

publiques, et de celles que nous éprouvons en lisant les discours de

ces orateurs dans nos salles d'études. Il y a de la différence entre

lire l'_Iliade_ au cap Sigée, ou près des sources qui coulent au

pied du mont Ida, ayant la plaine et les fleuves de l'Archipel

autour de vous, et la lire à la chandelle dans une étroite

bibliothèque;--je connais _cette différence_.

Si les premiers et rapides progrès de ce que l'on appelle méthodisme

devaient être attribués à quelqu'autre cause que l'enthousiasme

excité par la foi véhémente et les doctrines de ses partisans (je

ne prétends pas ici en discuter la vérité ou l'erreur), je lui

donnerais pour cause la pratique de prêcher dans les _champs_, et les

effusions inétudiées et soudaines de ses propagateurs.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 03 avec notes et commentaires comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 11 / 27 段