du fleuve; cependant il n'était point insensible à tout ce qui
réveillait les chants joyeux des oiseaux dans des vallons dont les
charmes auraient pu même faire chérir l'exil. Quoique son front
portât les lignes austères du chagrin, et une tranquille sévérité
qui avait pris la place de sentimens beaucoup plus violens, mais moins
graves; l'expression de la joie n'était pas toujours absente de son
visage; mais parmi de semblables scènes, elle n'y laissait qu'une
trace passagère.
53. Tout amour ne l'avait pas abandonné, quoique ses jours de
passions se fussent consumés eux-mêmes. C'est en vain que nous
voulons répondre par un froid regard au charme d'un sourire. Le
cœur, emporté, retourne avec amour aux douces émotions, quoique les
dégoûts l'aient sevré de toutes les jouissances terrestres: c'est
ce qu'Harold éprouva; car il conservait un doux souvenir, une tendre
confiance pour un cœur passionné, auquel le sien eût désiré
s'unir dans ses heures de tendresse et de mélancolie.
54. Il avait appris (je ne sais pourquoi, car ce sentiment paraîtra
étrange dans un cœur tel que le sien) à aimer les regards innocens
de l'enfance, même au berceau. Il importe peu de connaître ce qui
avait pu subjuguer, pour la changer ainsi, une ame si pénétrée de
mépris pour l'homme! Mais il en était ainsi; et quoique, dans la
solitude, les affections épuisées puissent difficilement renaître,
celle-ci se ralluma dans Harold quand toutes les autres avaient cessé
de jeter quelque éclat.
55. Il y avait aussi, comme on l'a déjà vu, un tendre cœur uni
au sien par des liens plus forts que ceux des autels; et, quoique
illégitime, _cet_ amour était pur, éloigné de tout déguisement;
il avait été témoin de mortelles inimitiés, sans en être
affaibli; le péril des yeux des femmes, péril le plus redouté,
n'avait fait que le fortifier davantage. Harold lui était resté
fidèle; et, d'un rivage étranger, il adressa à ce cœur chéri ces
vœux d'absence:
I.
Le rocher fortifié de Drachenfels[11] domine avec orgueil
le Rhin large et sinueux, dont les eaux majestueuses se
déroulent entre des bords couverts de pampres; les collines
sont décorées d'arbres en fleurs, et les champs des
prémices de la moisson et des vendanges. Ils sont couronnés
par des villes dispersées, dont les blanches murailles
brillent au loin: tout se réunit pour former un tableau que
je contemplerais avec un double transport si _tu étais_ avec
moi!
II.
De jeunes paysans aux yeux bleus, et dont les mains offrent
des fleurs nouvelles, s'avancent en souriant dans ce paradis
de la pensée. Sur les collines, de nombreuses tours féodales
élèvent, à travers le feuillage, leurs murs couverts de
lierre; plus d'un rocher à la pente rapide, plus d'une noble
arcade, tombant orgueilleusement en ruine, regarde par dessus
ces vallées de berceaux de pampres; mais il me manque un
bonheur sur ces bords du Rhin: c'est de pouvoir serrer ta
douce main dans la mienne!
III.
Je t'envoie les lis que l'on m'a donnés. Quoique je sache que
bien long-tems avant que ta main les touche ils seront déjà
flétris, ne les rejette pas cependant, car je les ai reçus
avec transport, en pensant qu'ils pourraient rencontrer tes
yeux et guider ton ame vers la mienne, quand tu les verras se
faner près de toi, et que tu sauras qu'ils furent cueillis
sur les bords du Rhin, et offerts par mon cœur au tien.
IV.
Le fleuve écume et roule avec majesté, en répandant sur ses
bords un charme ravissant; il découvre sans cesse, dans ses
mille détours, quelque beauté plus fraîche et plus variée.
L'ame la plus altière aimerait à borner ici ses désirs, et
à y couler une vie pleine de délices. Je ne pourrais trouver
sur la terre un lieu aussi cher à la nature et à mon cœur,
si tes yeux chéris, en suivant les miens, rendaient encore
plus délicieuses ces rives du Rhin!
56. Il est, près de Coblentz, une petite et simple pyramide qui
couronne le sommet d'un tertre verdoyant: sous sa base reposent
les cendres d'un héros, notre ennemi;--mais n'en rendons pas moins
hommage à Marceau! Sur sa tombe prématurée les rudes soldats
répandirent d'abondantes larmes, déplorant et enviant la destinée
de celui qui mourut pour la France, et combattit pour conquérir et
défendre ses droits.
57. Courte, brave et glorieuse fut sa jeune carrière;--deux
armées, ses amis et ses ennemis pleurèrent à ses funérailles. Que
l'étranger s'arrête avec recueillement près de sa tombe, et y prie
pour le brillant repos de son ame valeureuse; car il fut le défenseur
de la Liberté, et un de ceux, en petit nombre, qui n'outrepassèrent
pas le mandat de châtier qu'elle donne à ceux qui tirent son épée;
Marceau avait conservé la blancheur de son ame; c'est pourquoi les
hommes ont pleuré sur lui[12].
58. Voici Ehrenbreitstein[13] avec ses murs écroulés et noircis par
l'explosion de la mine. De sa hauteur menaçante cette forteresse en
ruine montre encore ce qu'elle était jadis, quand les bombes et les
boulets rebondissaient sur elle sans pouvoir l'ébranler. Tour de
victoire! tu vis tes assaillans repoussés s'enfuir dans la plaine.
Mais la paix a détruit ce que la guerre n'avait jamais pu ébranler;
et elle a livré aux orages de l'été ces voûtes orgueilleuses sur
lesquelles, pendant de longues années, une grêle de bombes et de
boulets était tombée en vain.
59. Adieu, à toi, beau Rhin! Avec quelles délices l'étranger
s'arrête sur tes rives! C'est dans des lieux comme ceux que tu
arroses, que des ames unies, ou la contemplation solitaire, aimeraient
à s'égarer. Ah! si d'insatiables vautours cessaient de ronger
des cœurs tourmentés de remords, c'est ici que la nature, ni trop
sombre, ni trop gaie, sauvage sans rudesse, imposante, mais non
redoutable, serait aux autres contrées de la terre ce que l'automne
est à l'année.
60. Adieu donc encore une fois! vain adieu! Il n'en est point pour
des lieux comme ceux que tes ondes arrosent. L'ame reste empreinte
de toutes tes couleurs; et si malgré eux les yeux se résignent à
cesser de te contempler, Rhin séduisant! c'est avec un dernier regard
de reconnaissance et d'admiration. Des lieux d'un charme plus puissant
peuvent se rencontrer, on en peut voir de plus éblouissans; mais
aucun ne réunit dans un site si enchanteur le brillant, le beau, le
doux,--les gloires des anciens jours,
61. Le grand plein de simplicité, la fleur abondante d'une récolte
prochaine, le vif éclat des blanches cités, le torrent qui tombe des
rochers, la profondeur obscure des précipices, la féconde verdure
des forêts, les châteaux gothiques apparaissant çà et là, des
rochers sauvages taillés en forme de tours comme pour se moquer de
l'art des hommes; et, au milieu de toutes ces beautés, des habitans
dont les visages expriment autant de bonheur que la scène qui les
entoure. Ces dons fertiles de la nature embellissent éternellement
tes bords, quoiqu'ils entendent autour d'eux la chute des empires.
62. Mais ils ont disparu. Au-dessus de moi sont les Alpes, palais de
la nature, dont les vastes remparts élèvent leurs crêtes neigeuses
jusque dans les nuages, et ont fait à l'Éternité un trône
de montagnes de glace et de froidure sublime, ou se forme
l'avalanche,--cette foudre de neige! Tout ce qui agrandit l'ame et la
frappe de terreur est réuni autour de ces sommets, comme pour
montrer comment la terre peut s'approcher du ciel, et laisser l'homme
orgueilleux dans son chétif abaissement.
63. Mais, avant d'oser gravir ces hauteurs sans égales, il est un
lieu qui ne doit pas être oublié,--Morat! le champ d'orgueil et de
patriotisme! où l'homme peut contempler les horribles trophées du
carnage sans rougir pour ceux qui sont restés vainqueurs dans cette
plaine. C'est ici que la Bourgogne abandonna ses soldats à la faim
des vautours; monceau d'ossemens qui a traversé les âges, étant
eux-mêmes leur monument;--privés de sépulture, ils errent
maintenant sur les bords du Styx, où chaque ombre errante pousse des
cris de douleur[14].
64. Tandis que Waterloo le dispute au carnage de Cannes, les noms
réunis de Morat et Marathon passeront à la postérité. Ces deux
victoires sans tache sont couronnées d'une véritable gloire. Elles
furent remportées par une troupe de citoyens, de frères, d'hommes
fiers de leurs droits, sans aucune ambition personnelle; tous
défenseurs non salariés d'une cause qui n'était point celle
des rois, dont le vice et la corruption sont les mobiles. Ils ne
condamnèrent aucune nation à déplorer le blasphème de ces lois,
qui, par une disposition draconienne, proclament divins les droits des
monarques.
65. Près d'un mur solitaire, une colonne plus solitaire encore,
s'élève, entourée de lierre, et présente l'aspect des anciens
jours. C'est le dernier débris du ravage des ans. On dirait, à
la voir, un malheureux que la terreur aurait pétrifié, mais qui
conserve encore dans ses regards sombres et égarés un sentiment de
vie. Elle est là debout, excitant l'étonnement sur sa durée;
tandis que, œuvre contemporaine de la main de l'homme, l'orgueilleuse
Avanticum[15], nivelée par le tems, a couvert de débris ses anciens
domaines.
66. C'est ici,--oh! doux et sacré soit à jamais ce nom!--c'est
ici que Julia, l'héroïne du dévouement filial, avait consacré sa
jeunesse au ciel. Son cœur, ayant rempli les devoirs les plus saints
après ceux qu'exige la Divinité, se brisa sur la tombe d'un père.
La justice avait juré de repousser toutes larmes, et celles de Julia
imploraient la vie de celui qui lui avait donné la sienne: mais le
juge fut fidèle à la justice. Alors elle mourut après celui qu'elle
n'avait pu sauver. Leur tombe fut simple et sans ornement; et leur
urne ne contient qu'une ame, un cœur et une même poussière[16].
67. Ce sont là des actions dont le souvenir ne devrait jamais
s'effacer, et des noms qui ne peuvent périr, quoique la terre oublie
ses empires et leur décadence, les oppresseurs et les opprimés,
leur naissance et leur mort. La haute, la sublime majesté de la vertu
devrait survivre, et survivra à ses malheurs; et, du sein de son
immortalité, elle brillera aux rayons du soleil comme cette neige
des Alpes[17], impérissable et pure, au-dessus de toutes les choses
d'ici-bas.
68. Le lac Léman m'attire avec sa surface de cristal, miroir paisible
où les étoiles et les montagnes contemplent la tranquillité de
leur aspect, la profondeur transparente de leurs sommités et leurs
diverses couleurs. Il y a encore ici trop de l'homme, pour considérer
avec un esprit dispos tout ce que j'aperçois de grand; mais bientôt
la solitude me rappellera des pensées oubliées, et qui ne me sont
pas moins chères qu'autrefois, avant qu'en me mêlant au troupeau des
hommes, j'eusse fait partie de leur bercail.
69. Pour le fuir, il n'est pas nécessaire de haïr le genre humain.
Chacun n'est pas propre à s'agiter avec lui et à partager ses
travaux. Ce n'est pas montrer de la misanthropie que de contenir son
ame dans ses émotions intimes, de crainte qu'elle ne se perde dans la
foule ardente, où nous devenons la proie de notre propre contagion,
jusqu'à ce que trop tard et trop long-tems nous venions à déplorer
et à combattre cet état de misère dans lequel nous passons d'un
malheur dans un autre malheur, au milieu d'un monde ennemi, où
personne n'est exempt de faiblesse.
70. Là, dans un moment, nous pouvons plonger nos années dans un
fatal regret, et, dans la dégradation de notre ame, changer tout
notre sang en larmes, ou teindre l'avenir des sombres couleurs de la
nuit. La course de la vie devient une fuite sans espérance pour ceux
qui marchent dans l'obscurité. Sur la mer, le plus hardi nocher vogue
toujours, mais il se dirige où un port connu l'invite; tandis que,
sur l'océan de l'éternité, il est des voyageurs égarés dont la
barque erre çà et là, et ne pourra jamais reposer à l'ancre.
71. N'est-il pas plus sage alors de rester solitaire, et d'aimer
la terre seulement pour ses charmes terrestres? Aux bords des flots
azurés du Rhône rapide[18], auprès du lac qui nourrit ses ondes,
comme une mère prodigue ses soins à un enfant beau, mais
indocile, apaisant ses cris par ses caresses aussitôt qu'il
s'éveille,--n'est-il pas plus sage de passer ainsi nos vies, que
de nous joindre à la foule bruyante, pour être condamnés à être
oppresseurs ou opprimés?
72. Je ne vis plus en moi-même, mais je deviens une partie de tout
ce qui m'entoure; et les hautes montagnes sont pour moi une sympathie;
mais le bruit des cités m'est une torture. Je ne puis rien voir de
si odieux dans la nature, que d'être un anneau involontaire de la
chaîne des êtres, classé parmi les créatures, quand mon ame peut
prendre son essor et se mêler avec les cieux, la cime des monts, la
plaine mobile de l'Océan et les étoiles du firmament!
73. C'est absorbé dans de telles pensées que je trouve une vie
réelle. Je contemple le désert populeux que j'ai quitté, comme
un lieu d'agonie et de combat, où je fus, pour quelque péché sans
doute, jeté en proie au malheur, pour agir et souffrir, mais enfin
pour remonter en haut avec des ailes nouvelles. Je les sens déjà qui
s'agitent, quoique jeunes, et cependant vigoureuses et fortes, comme
la tempête avec laquelle elles doivent lutter avec délices, en
dédaignant les froids liens d'argile qui entourent ici-bas notre
être.
74. Et lorsqu'un jour l'ame sera entièrement affranchie de tout ce
qu'elle hait dans sa forme dégradée, n'ayant conservé de sa vie
charnelle que ce qu'il en reste de purifié au papillon dépouillé
de ses formes grossières;--quand les élémens se réuniront aux
élémens pareils, et que la poussière sera poussière; ne verrai-je
pas dans leur essence, mais avec moins d'éblouissemens, tout ce
que j'aperçois maintenant comme à travers l'avenir: la pensée
incorporelle, le génie de chaque lieu, dont, maintenant même, je
partage parfois la destinée immortelle?
75. Les montagnes, les vagues, les cieux ne sont-ils pas une partie
de mon ame; comme moi d'eux? L'amour que je ressens pour eux, n'est-ce
pas une passion profonde et pure de mon cœur? ne mépriserais-je pas
tous les objets si je les comparais à ces créations puissantes? et
ne braverais-je pas toutes les souffrances plutôt que de repousser de
tels sentimens, pour la dure et mondaine indifférence de ces hommes
dont les yeux sont incessamment tournés vers la terre, et dont les
pensées n'osent jamais s'élever à un généreux enthousiasme?
76. Mais je m'écarte de mon sujet; je retourne à ce qui le concerne
immédiatement, et j'invite ceux qui trouvent du charme à contempler
une urne à venir méditer sur _une_ dont la poussière fut jadis
toute de flamme. Celui dont elle contient la cendre naquit dans la
contrée dont je respire pour un instant l'air pur,--comme un hôte
passager. C'est d'ici que ses désirs prirent leur vol vers la gloire;
ambition insensée! à laquelle, pour en jouir, il sacrifia tout son
repos.
77. C'est ici que le sauvage Rousseau, ce sophiste qui se torturait
lui-même, l'apôtre de la douleur, qui jeta des enchantemens sur les
passions, et fit parler le malheur avec une éloquence irrésistible,
commença sa vie de trouble et de misères. Il sut rendre cependant le
délire admirable, et jeter sur des actions et des pensées coupables
un coloris céleste d'élocution, qui éblouit les yeux comme les
rayons du soleil, et leur fait répandre des larmes abondantes et
sympathiques.
78. Son amour était l'essence de la passion;--comme un arbre embrasé
par la foudre, il fut consumé par une flamme éthérée; car d'être
ainsi embrasé, et d'aimer, n'étaient qu'un pour lui. Mais son amour
n'avait point pour objet une femme vivante, ni une ombre chérie qui
nous apparaît dans nos songes, mais une beauté idéale qui revêtit
pour lui des formes mortelles; et cet amour se répandit à grands
flots dans ses pages brûlantes, quelque extraordinaire que cela nous
paraisse.
79. Ce fut _cet amour_ qui se réalisa dans Julie, ce fut _lui_ qui la
doua de tout ce que la passion a d'impétueux et de tendre. C'est lui
encore qui lui rendait si cher ce mémorable baiser que ses lèvres
brûlantes allaient prendre chaque matin sur les lèvres d'une femme
qui ne l'accordait qu'avec un sentiment d'amitié; mais ce doux baiser
portait dans son cœur et dans son imagination la flamme dévorante de
l'amour. Il fut peut-être plus heureux dans cet absorbant soupir, que
ne le sont les ames vulgaires dans la possession de tout ce qu'elles
désirent[19].
80. Sa vie fut une longue guerre avec des ennemis, qu'il se créait
lui-même, ou des amis par lui-même repoussés; car son ame était
devenue le sanctuaire du soupçon, et choisissait pour son propre
et cruel sacrifice l'ami contre lequel il se déchaînait avec une
étrange et aveugle furie. Mais il était en délire;--qui pourrait
l'affirmer? Il y a des phénomènes que la science ne peut jamais
expliquer. Mais il était égaré par la détresse et le malheur;
égarement le pire de tous, puisqu'il porte une apparence de
raisonnement.
81. Alors il était inspiré; et de sa bouche éloquente sortirent,
comme jadis de celle de la pythonisse, ces oracles qui embrasèrent
la terre, et dont l'incendie ne se ralentit que lorsque des royaumes
eurent cessé d'être. N'a-t-elle pas été telle, la destinée de la
France? Avant lui, cette nation était courbée depuis long-tems sous
le joug d'une ancienne tyrannie. Tremblante et soumise, elle se plia
à ce joug humiliant, jusqu'au jour où la voix de Rousseau et celles
d'autres écrivains[A] firent naître ces redoutables colères qui
suivent de longs ressentimens.
[Note A: En anglais: _his compeers_.]
82. Ces colères, une fois déchaînées, s'élevèrent un terrible
monument avec les débris des vieilles opinions qui datent de
l'origine des tems. Elles déchirèrent le voile, et la terre put voir
tout ce qu'il dérobait aux regards. Mais elles détruisirent en même
tems le bon et le mauvais, ne laissant que des ruines, avec lesquelles
on vit bientôt se relever, sur les mêmes fondemens, des donjons et
des trônes qui ramenèrent la même tyrannie qu'auparavant, parce que
l'ambition ne pensait qu'à ses propres succès.
83. Mais ces choses ne peuvent désormais être endurées! Les hommes
ont senti leur force et l'ont fait sentir. Ils auraient pu en user
plus sagement, mais, entraînés par leur vigueur nouvelle, ils se
sont attaqués avec violence. La pitié avait cessé d'exercer
son empire; mais ces hommes, qui avaient été élevés dans les
ténèbres de l'oppression, ne s'étaient point, comme les aigles,
nourris de l'air libre des cieux: pourquoi donc s'étonner si
quelquefois ils se trompèrent de proie?
84. Quelles profondes blessures se sont jamais fermées sans
laisser de cicatrices? Ce sont celles du cœur, qui saignent le plus
long-tems, et dont les traces sont les plus difficiles à effacer. Les
hommes pleins d'espérances, et qui, dans leur défaite, les ont
vues s'évanouir, gardent le silence, mais ne sont point soumis. Le
ressentiment, contenu dans son repos, retient son souffle, jusqu'à
l'heure d'expiation. Personne ne doit désespérer; il est venu, il
vient, et il viendra,--le jour qui donne le pouvoir de punir, ou de
pardonner:--l'_une_ de ces facultés sera lente à s'exercer.
85. Limpide Léman! le contraste de ta surface tranquille, avec le
monde si agité où j'ai passé mes jours, m'avertit de renoncer aux
ondes troublées de la terre, pour une source plus pure. Cette voile
paisible qui m'entraîne, est comme une aile silencieuse qui m'arrache
aux bruits et aux distractions de la vie. J'aimais autrefois le
mugissement de l'Océan soulevé, mais tes doux murmures sont pour
moi comme la tendre voix d'une sœur qui me reprocherait d'avoir trop
aimé à être ému par de sombres et orageuses délices.
86. C'est l'heure de l'arrivée silencieuse de la nuit, et entre
tes bords et les montagnes tout est déjà sombre, mêlé et confus;
cependant on aperçoit encore distinctement les objets, excepté
le noir Jura, dont les hauteurs se montrent comme d'effrayans
précipices. En approchant plus près, une brise vivifiante souffle
du rivage, et apporte les parfums de fleurs fraîchement écloses.
On entend les gouttes d'eau qui tombent de la rame suspendue, ou les
bruits du grillon qui chante ses adieux à la nuit.
87. C'est un joyeux insecte du soir, qui fait de sa vie une enfance,
et chante pendant toute sa durée. Par intervalle, un oiseau fait
entendre sa voix dans un bosquet, puis se tait aussitôt. Il semble
qu'un léger murmure parcourt la colline. Mais c'est une illusion, car
la rosée des étoiles distille silencieusement ses larmes d'amour,
qui tombent d'elles-mêmes sans bruit, jusqu'à ce qu'elles aient
imprégné le sein de la nature de l'esprit de leurs couleurs.
88. O étoiles! vous qui êtes la poésie du ciel! si nous essayons
de lire dans vos pages brillantes le destin des hommes et des
empires,--nous sommes pardonnables, dans nos aspirations à nous
agrandir, de vouloir élever nos destinées au-dessus de leur sphère
mortelle, pour nous unir plus étroitement à vous; car vous êtes une
beauté et un mystère, et vous faites naître dans nous un tel amour
et un tel respect, que la fortune, la gloire, la puissance et la vie
ont pris elles-mêmes une étoile pour emblème.
89. Le ciel et la terre sont plongés dans le calme, mais non dans le
sommeil; ils cessent de respirer comme lorsque nous sommes frappés
par de trop vives émotions; et ils sont silencieux, comme lorsque
nous sommes absorbés dans des pensées trop profondes.--Le ciel et la
terre sont plongés dans le calme: depuis la haute armée des étoiles
jusqu'au lac assoupi et aux montagnes qui l'environnent, tout est
concentré dans une vie intense, où pas même un rayon lumineux, un
souffle d'air, une feuille ne se trouvent perdus, mais où ils ont
une part de l'existence et le sentiment de la création et de la
conservation des mondes.
90. C'est alors que se réveille le sentiment de l'infini que nous
éprouvons dans la solitude, où nous sommes le _moins_ seuls. Ce
sentiment pénètre et purifie tout notre être; il est un accord,
l'ame et la source d'une mélodie qui nous révèle l'harmonie
éternelle, et, comme la ceinture de la fabuleuse Cythérée, répand
un charme de beauté sur tous les objets. Il désarmerait le spectre
de la mort, si son arme fatale avait quelque chose de substantiel.
91. Ce n'était pas en vain que les premiers Persans choisirent les
hauteurs et le sommet des montagnes dominatrices pour en faire leurs
autels[20], afin de pouvoir prier dans un temple sans murs et digne de
celui en l'honneur de qui les monumens élevés par la main des hommes
sont si chétifs! Viens, et compare ces colonnes et ces demeures
d'idoles grecques ou gothiques avec ces temples majestueux de la
nature, l'air, la terre et les mers; et tu cesseras de renfermer ta
prière dans de si étroites demeures!
92. Le ciel a changé d'aspect! et quel changement! O nuit[21]!
tempête et obscurité, vous êtes étonnamment puissantes! cependant
vous êtes belles dans votre force; comme l'éclat de l'œil noir
d'une femme! Dans le lointain, le tonnerre étincelant bondit de pic
en pic, et fait retentir les crêtes fumantes des rochers, de ses
lourds mugissemens! Ce n'est pas un nuage isolé qui lance la foudre,
mais chaque montagne a trouvé une voix, et, à travers son voile
ténébreux, le Jura répond aux bruyantes Alpes, qui semblent lui
jeter d'orgueilleux défis.
93. Partout règne la sombre nuit: nuit des plus glorieuses! tu ne fus
pas donnée au sommeil! Laisse-moi partager tes sauvages et imposantes
délices, et faire partie de la tempête et de toi! Comme le lac,
mer phosphorique, étincelle dans l'ombre! Comme la pluie tombe par
torrens sur la terre! mais tout rentre dans une profonde nuit,--et
soudain la voix retentissante des montagnes ébranle de nouveau les
airs par de gigantesques transports, comme si elles se réjouissaient
de la naissance d'un prochain tremblement de terre.