52. Ainsi pensait intérieurement Harold en suivant les bords

du fleuve; cependant il n'était point insensible à tout ce qui

réveillait les chants joyeux des oiseaux dans des vallons dont les

charmes auraient pu même faire chérir l'exil. Quoique son front

portât les lignes austères du chagrin, et une tranquille sévérité

qui avait pris la place de sentimens beaucoup plus violens, mais moins

graves; l'expression de la joie n'était pas toujours absente de son

visage; mais parmi de semblables scènes, elle n'y laissait qu'une

trace passagère.

53. Tout amour ne l'avait pas abandonné, quoique ses jours de

passions se fussent consumés eux-mêmes. C'est en vain que nous

voulons répondre par un froid regard au charme d'un sourire. Le

cœur, emporté, retourne avec amour aux douces émotions, quoique les

dégoûts l'aient sevré de toutes les jouissances terrestres: c'est

ce qu'Harold éprouva; car il conservait un doux souvenir, une tendre

confiance pour un cœur passionné, auquel le sien eût désiré

s'unir dans ses heures de tendresse et de mélancolie.

54. Il avait appris (je ne sais pourquoi, car ce sentiment paraîtra

étrange dans un cœur tel que le sien) à aimer les regards innocens

de l'enfance, même au berceau. Il importe peu de connaître ce qui

avait pu subjuguer, pour la changer ainsi, une ame si pénétrée de

mépris pour l'homme! Mais il en était ainsi; et quoique, dans la

solitude, les affections épuisées puissent difficilement renaître,

celle-ci se ralluma dans Harold quand toutes les autres avaient cessé

de jeter quelque éclat.

55. Il y avait aussi, comme on l'a déjà vu, un tendre cœur uni

au sien par des liens plus forts que ceux des autels; et, quoique

illégitime, _cet_ amour était pur, éloigné de tout déguisement;

il avait été témoin de mortelles inimitiés, sans en être

affaibli; le péril des yeux des femmes, péril le plus redouté,

n'avait fait que le fortifier davantage. Harold lui était resté

fidèle; et, d'un rivage étranger, il adressa à ce cœur chéri ces

vœux d'absence:

I.

Le rocher fortifié de Drachenfels[11] domine avec orgueil

le Rhin large et sinueux, dont les eaux majestueuses se

déroulent entre des bords couverts de pampres; les collines

sont décorées d'arbres en fleurs, et les champs des

prémices de la moisson et des vendanges. Ils sont couronnés

par des villes dispersées, dont les blanches murailles

brillent au loin: tout se réunit pour former un tableau que

je contemplerais avec un double transport si _tu étais_ avec

moi!

II.

De jeunes paysans aux yeux bleus, et dont les mains offrent

des fleurs nouvelles, s'avancent en souriant dans ce paradis

de la pensée. Sur les collines, de nombreuses tours féodales

élèvent, à travers le feuillage, leurs murs couverts de

lierre; plus d'un rocher à la pente rapide, plus d'une noble

arcade, tombant orgueilleusement en ruine, regarde par dessus

ces vallées de berceaux de pampres; mais il me manque un

bonheur sur ces bords du Rhin: c'est de pouvoir serrer ta

douce main dans la mienne!

III.

Je t'envoie les lis que l'on m'a donnés. Quoique je sache que

bien long-tems avant que ta main les touche ils seront déjà

flétris, ne les rejette pas cependant, car je les ai reçus

avec transport, en pensant qu'ils pourraient rencontrer tes

yeux et guider ton ame vers la mienne, quand tu les verras se

faner près de toi, et que tu sauras qu'ils furent cueillis

sur les bords du Rhin, et offerts par mon cœur au tien.

IV.

Le fleuve écume et roule avec majesté, en répandant sur ses

bords un charme ravissant; il découvre sans cesse, dans ses

mille détours, quelque beauté plus fraîche et plus variée.

L'ame la plus altière aimerait à borner ici ses désirs, et

à y couler une vie pleine de délices. Je ne pourrais trouver

sur la terre un lieu aussi cher à la nature et à mon cœur,

si tes yeux chéris, en suivant les miens, rendaient encore

plus délicieuses ces rives du Rhin!

56. Il est, près de Coblentz, une petite et simple pyramide qui

couronne le sommet d'un tertre verdoyant: sous sa base reposent

les cendres d'un héros, notre ennemi;--mais n'en rendons pas moins

hommage à Marceau! Sur sa tombe prématurée les rudes soldats

répandirent d'abondantes larmes, déplorant et enviant la destinée

de celui qui mourut pour la France, et combattit pour conquérir et

défendre ses droits.

57. Courte, brave et glorieuse fut sa jeune carrière;--deux

armées, ses amis et ses ennemis pleurèrent à ses funérailles. Que

l'étranger s'arrête avec recueillement près de sa tombe, et y prie

pour le brillant repos de son ame valeureuse; car il fut le défenseur

de la Liberté, et un de ceux, en petit nombre, qui n'outrepassèrent

pas le mandat de châtier qu'elle donne à ceux qui tirent son épée;

Marceau avait conservé la blancheur de son ame; c'est pourquoi les

hommes ont pleuré sur lui[12].

58. Voici Ehrenbreitstein[13] avec ses murs écroulés et noircis par

l'explosion de la mine. De sa hauteur menaçante cette forteresse en

ruine montre encore ce qu'elle était jadis, quand les bombes et les

boulets rebondissaient sur elle sans pouvoir l'ébranler. Tour de

victoire! tu vis tes assaillans repoussés s'enfuir dans la plaine.

Mais la paix a détruit ce que la guerre n'avait jamais pu ébranler;

et elle a livré aux orages de l'été ces voûtes orgueilleuses sur

lesquelles, pendant de longues années, une grêle de bombes et de

boulets était tombée en vain.

59. Adieu, à toi, beau Rhin! Avec quelles délices l'étranger

s'arrête sur tes rives! C'est dans des lieux comme ceux que tu

arroses, que des ames unies, ou la contemplation solitaire, aimeraient

à s'égarer. Ah! si d'insatiables vautours cessaient de ronger

des cœurs tourmentés de remords, c'est ici que la nature, ni trop

sombre, ni trop gaie, sauvage sans rudesse, imposante, mais non

redoutable, serait aux autres contrées de la terre ce que l'automne

est à l'année.

60. Adieu donc encore une fois! vain adieu! Il n'en est point pour

des lieux comme ceux que tes ondes arrosent. L'ame reste empreinte

de toutes tes couleurs; et si malgré eux les yeux se résignent à

cesser de te contempler, Rhin séduisant! c'est avec un dernier regard

de reconnaissance et d'admiration. Des lieux d'un charme plus puissant

peuvent se rencontrer, on en peut voir de plus éblouissans; mais

aucun ne réunit dans un site si enchanteur le brillant, le beau, le

doux,--les gloires des anciens jours,

61. Le grand plein de simplicité, la fleur abondante d'une récolte

prochaine, le vif éclat des blanches cités, le torrent qui tombe des

rochers, la profondeur obscure des précipices, la féconde verdure

des forêts, les châteaux gothiques apparaissant çà et là, des

rochers sauvages taillés en forme de tours comme pour se moquer de

l'art des hommes; et, au milieu de toutes ces beautés, des habitans

dont les visages expriment autant de bonheur que la scène qui les

entoure. Ces dons fertiles de la nature embellissent éternellement

tes bords, quoiqu'ils entendent autour d'eux la chute des empires.

62. Mais ils ont disparu. Au-dessus de moi sont les Alpes, palais de

la nature, dont les vastes remparts élèvent leurs crêtes neigeuses

jusque dans les nuages, et ont fait à l'Éternité un trône

de montagnes de glace et de froidure sublime, ou se forme

l'avalanche,--cette foudre de neige! Tout ce qui agrandit l'ame et la

frappe de terreur est réuni autour de ces sommets, comme pour

montrer comment la terre peut s'approcher du ciel, et laisser l'homme

orgueilleux dans son chétif abaissement.

63. Mais, avant d'oser gravir ces hauteurs sans égales, il est un

lieu qui ne doit pas être oublié,--Morat! le champ d'orgueil et de

patriotisme! où l'homme peut contempler les horribles trophées du

carnage sans rougir pour ceux qui sont restés vainqueurs dans cette

plaine. C'est ici que la Bourgogne abandonna ses soldats à la faim

des vautours; monceau d'ossemens qui a traversé les âges, étant

eux-mêmes leur monument;--privés de sépulture, ils errent

maintenant sur les bords du Styx, où chaque ombre errante pousse des

cris de douleur[14].

64. Tandis que Waterloo le dispute au carnage de Cannes, les noms

réunis de Morat et Marathon passeront à la postérité. Ces deux

victoires sans tache sont couronnées d'une véritable gloire. Elles

furent remportées par une troupe de citoyens, de frères, d'hommes

fiers de leurs droits, sans aucune ambition personnelle; tous

défenseurs non salariés d'une cause qui n'était point celle

des rois, dont le vice et la corruption sont les mobiles. Ils ne

condamnèrent aucune nation à déplorer le blasphème de ces lois,

qui, par une disposition draconienne, proclament divins les droits des

monarques.

65. Près d'un mur solitaire, une colonne plus solitaire encore,

s'élève, entourée de lierre, et présente l'aspect des anciens

jours. C'est le dernier débris du ravage des ans. On dirait, à

la voir, un malheureux que la terreur aurait pétrifié, mais qui

conserve encore dans ses regards sombres et égarés un sentiment de

vie. Elle est là debout, excitant l'étonnement sur sa durée;

tandis que, œuvre contemporaine de la main de l'homme, l'orgueilleuse

Avanticum[15], nivelée par le tems, a couvert de débris ses anciens

domaines.

66. C'est ici,--oh! doux et sacré soit à jamais ce nom!--c'est

ici que Julia, l'héroïne du dévouement filial, avait consacré sa

jeunesse au ciel. Son cœur, ayant rempli les devoirs les plus saints

après ceux qu'exige la Divinité, se brisa sur la tombe d'un père.

La justice avait juré de repousser toutes larmes, et celles de Julia

imploraient la vie de celui qui lui avait donné la sienne: mais le

juge fut fidèle à la justice. Alors elle mourut après celui qu'elle

n'avait pu sauver. Leur tombe fut simple et sans ornement; et leur

urne ne contient qu'une ame, un cœur et une même poussière[16].

67. Ce sont là des actions dont le souvenir ne devrait jamais

s'effacer, et des noms qui ne peuvent périr, quoique la terre oublie

ses empires et leur décadence, les oppresseurs et les opprimés,

leur naissance et leur mort. La haute, la sublime majesté de la vertu

devrait survivre, et survivra à ses malheurs; et, du sein de son

immortalité, elle brillera aux rayons du soleil comme cette neige

des Alpes[17], impérissable et pure, au-dessus de toutes les choses

d'ici-bas.

68. Le lac Léman m'attire avec sa surface de cristal, miroir paisible

où les étoiles et les montagnes contemplent la tranquillité de

leur aspect, la profondeur transparente de leurs sommités et leurs

diverses couleurs. Il y a encore ici trop de l'homme, pour considérer

avec un esprit dispos tout ce que j'aperçois de grand; mais bientôt

la solitude me rappellera des pensées oubliées, et qui ne me sont

pas moins chères qu'autrefois, avant qu'en me mêlant au troupeau des

hommes, j'eusse fait partie de leur bercail.

69. Pour le fuir, il n'est pas nécessaire de haïr le genre humain.

Chacun n'est pas propre à s'agiter avec lui et à partager ses

travaux. Ce n'est pas montrer de la misanthropie que de contenir son

ame dans ses émotions intimes, de crainte qu'elle ne se perde dans la

foule ardente, où nous devenons la proie de notre propre contagion,

jusqu'à ce que trop tard et trop long-tems nous venions à déplorer

et à combattre cet état de misère dans lequel nous passons d'un

malheur dans un autre malheur, au milieu d'un monde ennemi, où

personne n'est exempt de faiblesse.

70. Là, dans un moment, nous pouvons plonger nos années dans un

fatal regret, et, dans la dégradation de notre ame, changer tout

notre sang en larmes, ou teindre l'avenir des sombres couleurs de la

nuit. La course de la vie devient une fuite sans espérance pour ceux

qui marchent dans l'obscurité. Sur la mer, le plus hardi nocher vogue

toujours, mais il se dirige où un port connu l'invite; tandis que,

sur l'océan de l'éternité, il est des voyageurs égarés dont la

barque erre çà et là, et ne pourra jamais reposer à l'ancre.

71. N'est-il pas plus sage alors de rester solitaire, et d'aimer

la terre seulement pour ses charmes terrestres? Aux bords des flots

azurés du Rhône rapide[18], auprès du lac qui nourrit ses ondes,

comme une mère prodigue ses soins à un enfant beau, mais

indocile, apaisant ses cris par ses caresses aussitôt qu'il

s'éveille,--n'est-il pas plus sage de passer ainsi nos vies, que

de nous joindre à la foule bruyante, pour être condamnés à être

oppresseurs ou opprimés?

72. Je ne vis plus en moi-même, mais je deviens une partie de tout

ce qui m'entoure; et les hautes montagnes sont pour moi une sympathie;

mais le bruit des cités m'est une torture. Je ne puis rien voir de

si odieux dans la nature, que d'être un anneau involontaire de la

chaîne des êtres, classé parmi les créatures, quand mon ame peut

prendre son essor et se mêler avec les cieux, la cime des monts, la

plaine mobile de l'Océan et les étoiles du firmament!

73. C'est absorbé dans de telles pensées que je trouve une vie

réelle. Je contemple le désert populeux que j'ai quitté, comme

un lieu d'agonie et de combat, où je fus, pour quelque péché sans

doute, jeté en proie au malheur, pour agir et souffrir, mais enfin

pour remonter en haut avec des ailes nouvelles. Je les sens déjà qui

s'agitent, quoique jeunes, et cependant vigoureuses et fortes, comme

la tempête avec laquelle elles doivent lutter avec délices, en

dédaignant les froids liens d'argile qui entourent ici-bas notre

être.

74. Et lorsqu'un jour l'ame sera entièrement affranchie de tout ce

qu'elle hait dans sa forme dégradée, n'ayant conservé de sa vie

charnelle que ce qu'il en reste de purifié au papillon dépouillé

de ses formes grossières;--quand les élémens se réuniront aux

élémens pareils, et que la poussière sera poussière; ne verrai-je

pas dans leur essence, mais avec moins d'éblouissemens, tout ce

que j'aperçois maintenant comme à travers l'avenir: la pensée

incorporelle, le génie de chaque lieu, dont, maintenant même, je

partage parfois la destinée immortelle?

75. Les montagnes, les vagues, les cieux ne sont-ils pas une partie

de mon ame; comme moi d'eux? L'amour que je ressens pour eux, n'est-ce

pas une passion profonde et pure de mon cœur? ne mépriserais-je pas

tous les objets si je les comparais à ces créations puissantes? et

ne braverais-je pas toutes les souffrances plutôt que de repousser de

tels sentimens, pour la dure et mondaine indifférence de ces hommes

dont les yeux sont incessamment tournés vers la terre, et dont les

pensées n'osent jamais s'élever à un généreux enthousiasme?

76. Mais je m'écarte de mon sujet; je retourne à ce qui le concerne

immédiatement, et j'invite ceux qui trouvent du charme à contempler

une urne à venir méditer sur _une_ dont la poussière fut jadis

toute de flamme. Celui dont elle contient la cendre naquit dans la

contrée dont je respire pour un instant l'air pur,--comme un hôte

passager. C'est d'ici que ses désirs prirent leur vol vers la gloire;

ambition insensée! à laquelle, pour en jouir, il sacrifia tout son

repos.

77. C'est ici que le sauvage Rousseau, ce sophiste qui se torturait

lui-même, l'apôtre de la douleur, qui jeta des enchantemens sur les

passions, et fit parler le malheur avec une éloquence irrésistible,

commença sa vie de trouble et de misères. Il sut rendre cependant le

délire admirable, et jeter sur des actions et des pensées coupables

un coloris céleste d'élocution, qui éblouit les yeux comme les

rayons du soleil, et leur fait répandre des larmes abondantes et

sympathiques.

78. Son amour était l'essence de la passion;--comme un arbre embrasé

par la foudre, il fut consumé par une flamme éthérée; car d'être

ainsi embrasé, et d'aimer, n'étaient qu'un pour lui. Mais son amour

n'avait point pour objet une femme vivante, ni une ombre chérie qui

nous apparaît dans nos songes, mais une beauté idéale qui revêtit

pour lui des formes mortelles; et cet amour se répandit à grands

flots dans ses pages brûlantes, quelque extraordinaire que cela nous

paraisse.

79. Ce fut _cet amour_ qui se réalisa dans Julie, ce fut _lui_ qui la

doua de tout ce que la passion a d'impétueux et de tendre. C'est lui

encore qui lui rendait si cher ce mémorable baiser que ses lèvres

brûlantes allaient prendre chaque matin sur les lèvres d'une femme

qui ne l'accordait qu'avec un sentiment d'amitié; mais ce doux baiser

portait dans son cœur et dans son imagination la flamme dévorante de

l'amour. Il fut peut-être plus heureux dans cet absorbant soupir, que

ne le sont les ames vulgaires dans la possession de tout ce qu'elles

désirent[19].

80. Sa vie fut une longue guerre avec des ennemis, qu'il se créait

lui-même, ou des amis par lui-même repoussés; car son ame était

devenue le sanctuaire du soupçon, et choisissait pour son propre

et cruel sacrifice l'ami contre lequel il se déchaînait avec une

étrange et aveugle furie. Mais il était en délire;--qui pourrait

l'affirmer? Il y a des phénomènes que la science ne peut jamais

expliquer. Mais il était égaré par la détresse et le malheur;

égarement le pire de tous, puisqu'il porte une apparence de

raisonnement.

81. Alors il était inspiré; et de sa bouche éloquente sortirent,

comme jadis de celle de la pythonisse, ces oracles qui embrasèrent

la terre, et dont l'incendie ne se ralentit que lorsque des royaumes

eurent cessé d'être. N'a-t-elle pas été telle, la destinée de la

France? Avant lui, cette nation était courbée depuis long-tems sous

le joug d'une ancienne tyrannie. Tremblante et soumise, elle se plia

à ce joug humiliant, jusqu'au jour où la voix de Rousseau et celles

d'autres écrivains[A] firent naître ces redoutables colères qui

suivent de longs ressentimens.

[Note A: En anglais: _his compeers_.]

82. Ces colères, une fois déchaînées, s'élevèrent un terrible

monument avec les débris des vieilles opinions qui datent de

l'origine des tems. Elles déchirèrent le voile, et la terre put voir

tout ce qu'il dérobait aux regards. Mais elles détruisirent en même

tems le bon et le mauvais, ne laissant que des ruines, avec lesquelles

on vit bientôt se relever, sur les mêmes fondemens, des donjons et

des trônes qui ramenèrent la même tyrannie qu'auparavant, parce que

l'ambition ne pensait qu'à ses propres succès.

83. Mais ces choses ne peuvent désormais être endurées! Les hommes

ont senti leur force et l'ont fait sentir. Ils auraient pu en user

plus sagement, mais, entraînés par leur vigueur nouvelle, ils se

sont attaqués avec violence. La pitié avait cessé d'exercer

son empire; mais ces hommes, qui avaient été élevés dans les

ténèbres de l'oppression, ne s'étaient point, comme les aigles,

nourris de l'air libre des cieux: pourquoi donc s'étonner si

quelquefois ils se trompèrent de proie?

84. Quelles profondes blessures se sont jamais fermées sans

laisser de cicatrices? Ce sont celles du cœur, qui saignent le plus

long-tems, et dont les traces sont les plus difficiles à effacer. Les

hommes pleins d'espérances, et qui, dans leur défaite, les ont

vues s'évanouir, gardent le silence, mais ne sont point soumis. Le

ressentiment, contenu dans son repos, retient son souffle, jusqu'à

l'heure d'expiation. Personne ne doit désespérer; il est venu, il

vient, et il viendra,--le jour qui donne le pouvoir de punir, ou de

pardonner:--l'_une_ de ces facultés sera lente à s'exercer.

85. Limpide Léman! le contraste de ta surface tranquille, avec le

monde si agité où j'ai passé mes jours, m'avertit de renoncer aux

ondes troublées de la terre, pour une source plus pure. Cette voile

paisible qui m'entraîne, est comme une aile silencieuse qui m'arrache

aux bruits et aux distractions de la vie. J'aimais autrefois le

mugissement de l'Océan soulevé, mais tes doux murmures sont pour

moi comme la tendre voix d'une sœur qui me reprocherait d'avoir trop

aimé à être ému par de sombres et orageuses délices.

86. C'est l'heure de l'arrivée silencieuse de la nuit, et entre

tes bords et les montagnes tout est déjà sombre, mêlé et confus;

cependant on aperçoit encore distinctement les objets, excepté

le noir Jura, dont les hauteurs se montrent comme d'effrayans

précipices. En approchant plus près, une brise vivifiante souffle

du rivage, et apporte les parfums de fleurs fraîchement écloses.

On entend les gouttes d'eau qui tombent de la rame suspendue, ou les

bruits du grillon qui chante ses adieux à la nuit.

87. C'est un joyeux insecte du soir, qui fait de sa vie une enfance,

et chante pendant toute sa durée. Par intervalle, un oiseau fait

entendre sa voix dans un bosquet, puis se tait aussitôt. Il semble

qu'un léger murmure parcourt la colline. Mais c'est une illusion, car

la rosée des étoiles distille silencieusement ses larmes d'amour,

qui tombent d'elles-mêmes sans bruit, jusqu'à ce qu'elles aient

imprégné le sein de la nature de l'esprit de leurs couleurs.

88. O étoiles! vous qui êtes la poésie du ciel! si nous essayons

de lire dans vos pages brillantes le destin des hommes et des

empires,--nous sommes pardonnables, dans nos aspirations à nous

agrandir, de vouloir élever nos destinées au-dessus de leur sphère

mortelle, pour nous unir plus étroitement à vous; car vous êtes une

beauté et un mystère, et vous faites naître dans nous un tel amour

et un tel respect, que la fortune, la gloire, la puissance et la vie

ont pris elles-mêmes une étoile pour emblème.

89. Le ciel et la terre sont plongés dans le calme, mais non dans le

sommeil; ils cessent de respirer comme lorsque nous sommes frappés

par de trop vives émotions; et ils sont silencieux, comme lorsque

nous sommes absorbés dans des pensées trop profondes.--Le ciel et la

terre sont plongés dans le calme: depuis la haute armée des étoiles

jusqu'au lac assoupi et aux montagnes qui l'environnent, tout est

concentré dans une vie intense, où pas même un rayon lumineux, un

souffle d'air, une feuille ne se trouvent perdus, mais où ils ont

une part de l'existence et le sentiment de la création et de la

conservation des mondes.

90. C'est alors que se réveille le sentiment de l'infini que nous

éprouvons dans la solitude, où nous sommes le _moins_ seuls. Ce

sentiment pénètre et purifie tout notre être; il est un accord,

l'ame et la source d'une mélodie qui nous révèle l'harmonie

éternelle, et, comme la ceinture de la fabuleuse Cythérée, répand

un charme de beauté sur tous les objets. Il désarmerait le spectre

de la mort, si son arme fatale avait quelque chose de substantiel.

91. Ce n'était pas en vain que les premiers Persans choisirent les

hauteurs et le sommet des montagnes dominatrices pour en faire leurs

autels[20], afin de pouvoir prier dans un temple sans murs et digne de

celui en l'honneur de qui les monumens élevés par la main des hommes

sont si chétifs! Viens, et compare ces colonnes et ces demeures

d'idoles grecques ou gothiques avec ces temples majestueux de la

nature, l'air, la terre et les mers; et tu cesseras de renfermer ta

prière dans de si étroites demeures!

92. Le ciel a changé d'aspect! et quel changement! O nuit[21]!

tempête et obscurité, vous êtes étonnamment puissantes! cependant

vous êtes belles dans votre force; comme l'éclat de l'œil noir

d'une femme! Dans le lointain, le tonnerre étincelant bondit de pic

en pic, et fait retentir les crêtes fumantes des rochers, de ses

lourds mugissemens! Ce n'est pas un nuage isolé qui lance la foudre,

mais chaque montagne a trouvé une voix, et, à travers son voile

ténébreux, le Jura répond aux bruyantes Alpes, qui semblent lui

jeter d'orgueilleux défis.

93. Partout règne la sombre nuit: nuit des plus glorieuses! tu ne fus

pas donnée au sommeil! Laisse-moi partager tes sauvages et imposantes

délices, et faire partie de la tempête et de toi! Comme le lac,

mer phosphorique, étincelle dans l'ombre! Comme la pluie tombe par

torrens sur la terre! mais tout rentre dans une profonde nuit,--et

soudain la voix retentissante des montagnes ébranle de nouveau les

airs par de gigantesques transports, comme si elles se réjouissaient

de la naissance d'un prochain tremblement de terre.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 03 avec notes et commentaires comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 10 / 27 段