est passé, et le charme s'est fermé avec son sceau silencieux.
Long-tems absent, Harold va reparaître enfin. Lui, dont
le cœur sans peine eût voulu ne plus rien sentir, déchiré qu'il
était par des blessures qui ne font point mourir, mais qui sont
incurables. Toutefois, le tems, qui change tout, l'avait altéré dans
son ame, dans ses traits comme dans son âge. Les années enlèvent
son feu à l'esprit, comme aux membres leur vigueur, et la coupe
enchantée de la vie ne pétille que près du bord.
9. Harold avait épuisé la sienne trop rapidement, et il trouva que
la lie en était de l'absinthe; mais il l'avait remplie de nouveau à
une source plus pure sur une terre sacrée, et il croyait cette coupe
intarissable, mais c'était en vain!.... Une chaîne invisible,
dont il sentait incessamment le poids, l'étreignait de ses anneaux
d'airain; cette chaîne, dont le cliquetis ne se faisait point
entendre, n'en était pas moins accablante. Épuisé par la douleur
qu'il comprimait dans son sein, il la sentait devenir plus aiguë à
chaque pas qu'il faisait dans la vie aventureuse qu'il avait adoptée.
10. Confiant dans sa froide indifférence, il s'était mêlé de
nouveau à son espèce avec une sécurité imaginaire, et il crut
son ame si bien affermie et si invulnérable que sinon le plaisir, du
moins la douleur ne pourrait plus l'atteindre. Mêlé comme autrefois
et ignoré dans la foule, il put chercher à y trouver des sujets de
méditation, comme il en avait trouvé sur la terre étrangère dans
les œuvres merveilleuses de Dieu et dans les beautés de la nature.
11. Mais qui peut voir la rose épanouie, et ne pas chercher à la
cueillir? Qui peut contempler avec admiration la douceur et l'éclat
de la joue de la beauté, et ne pas sentir que le cœur ne peut jamais
vieillir tout entier? Qui peut voir la renommée à travers les nuages
qui laissent percer l'étoile brillant sur son précipice, et ne pas
s'efforcer de l'atteindre? Harold, entraîné encore une fois dans
le tourbillon, avec le cercle étourdi de la foule, chassant le tems,
avait un plus noble but, toutefois, que dans sa première jeunesse.
12. Mais il se reconnut bientôt de tous les hommes le moins propre à
vivre en troupeau parmi les hommes, avec lesquels il n'avait presque
rien de commun. Non instruit à soumettre ses pensées à celles des
autres, quoique son ame dans sa jeunesse eût été domptée par
ses propres pensées, resté insoumis, il ne voulait point céder la
domination de son intelligence à des esprits contre lesquels le
sien se révoltait; fier, quoique dans le malheur, il croyait pouvoir
trouver une vie dans lui-même, et rester étranger au genre humain.
13. Où s'élevaient des montagnes, là se trouvaient pour lui des
amis; où roulait l'Océan, là était sa demeure; où se déployaient
un ciel bleu, un climat éblouissant, il avait la passion et la
faculté d'y porter ses pas; le désert, la forêt, les cavernes, les
récifs retentissans et écumeux étaient sa société chérie;
ils lui parlaient un langage plus clair que les livres de sa langue
maternelle, qu'il aurait voulu souvent oublier pour les pages du livre
de la nature, réfléchies dans le lac par les rayons du soleil.
14. Comme le Chaldéen, il contemplait les astres, jusqu'à ce
qu'il les ait eu peuplés d'êtres aussi brillans que leurs propres
clartés; et la terre, les petites et misérables querelles de la
terre, les humaines faiblesses étaient entièrement oubliées. S'il
avait pu soutenir son esprit à cette hauteur, il eût été
heureux; mais cette boue dont l'homme est formé appesantit sa divine
étincelle, en lui enviant la lumière vers laquelle elle monte, comme
pour briser les liens qui nous retiennent loin de ce ciel qui nous
appelle avec amour.
15. Mais dans les demeures de l'homme, Harold devint un être inquiet
et abattu, sombre et ennuyeux, languissant comme un faucon sauvage, à
qui on a coupé les ailes, et dont l'air libre et sans limites était
la seule demeure. Et dans de soudains transports de délivrance, comme
l'oiseau captif qui bat de son sein et de son bec les barreaux de
sa cage, jusqu'à ce que le sang teigne ses plumes brisées, l'ame
enchaînée d'Harold aurait voulu s'échapper violemment de son sein
qui la retenait captive.
16. Ce pélerin, cet exilé volontaire va de nouveau errer au loin,
privé d'espérance, et cependant moins sombre. L'intime conviction
qu'il avait vécu en vain, que tout était de ce côté-ci de la
tombe[A], avait fait sourire son désespoir. Quelque extraordinaire
qu'ait été ce sentiment,--comme on voit les matelots attendre
follement leur sort en s'abandonnant à l'ivresse sur les débris de
leur vaisseau près de s'engloutir--il lui inspira une gaîté qu'il
ne chercha point à repousser.
[Note A: _That all was over on this side the tombe_.]
17. Arrête!--tu foules la poussière d'un empire! les débris d'un
immense tremblement de terre sont ensevelis sous tes pieds! Ce lieu
n'est-il point indiqué par une statue colossale? Aucune colonne
triomphale n'est-elle élevée à l'orgueil des vainqueurs? Non; mais
la vérité toute simple parle d'une voix plus austère; que cette
plaine reste telle qu'elle était avant.--Comme la pluie de sang a
fait croître ces moissons! est-ce là tout le fruit que tu as fait
recueillir au monde, ô toi, le premier et le dernier des champs de
batailles!--victoire dispensatrice des couronnes!
18. Harold est là sur cette plaine d'ossemens humains[A], la tombe de
la France, le terrible Waterloo! Comme dans une heure le pouvoir qui
les donne, retire ses dons, transportant la renommée d'un camp dans
un autre! Porté à _la place d'honneur_[B][1], ici l'aigle prit
son dernier essor, et déchira de ses serres sanglantes la plaine
sillonnée par les batteries, lorsqu'il fut percé par la flèche des
nations liguées; la vie et les efforts de l'ambition, tout fut vain!
L'oiseau impérial traînait après lui quelques anneaux épars de la
chaîne brisée du monde!
[Note A: _Place of skulls_, place de crânes.]
[Note B: _Pride of place_.]
19. Juste rétribution! la France mord son frein, et écume dans ses
fers;--mais la terre est-elle plus libre? Les nations n'ont-elles
combattu que pour vaincre _un seul_ homme? Ou ne se sont-elles
coalisées que pour apprendre à tous les rois leur vraie
souveraineté? Quoi! l'esclavage sera-t-il de nouveau l'idole
replâtrée de nos jours de lumière? Irons-nous rendre hommage
au loup après avoir terrassé le lion? et exprimant une basse
admiration, fléchir un genou servile devant les trônes? Non;
_attendez les preuves_[A] avant de faire éclater vos louanges!
[Note A: Sens probable ici de _prove_, en italique dans le texte.]
20. Autrement cessez de vous réjouir de la chute d'un despote! En
vain de belles joues furent sillonnées par des larmes brûlantes;
en vain les champs et les vignes de l'Europe auront été foulés
aux pieds dans la saison des fleurs; en vain des années de mort, la
dépopulation, l'esclavage et la terreur ont-ils été supportés et
repoussés par des millions d'hommes qui se sont levés contre eux;
tout ce qui peut faire le plus chérir la gloire, c'est de voir le
myrte couronner l'épée dont Harmodius[2] frappa le tyran d'Athènes.
21. Le bruit d'une fête nocturne se faisait entendre, et la capitale
de la Belgique avait rassemblé ses beautés et ses chevaliers dans
des appartemens où la clarté resplendissante des lustres faisait
briller de belles femmes et des hommes braves; mille cœurs battaient
pour le bonheur; et quand la musique produisait ses voluptueux
accords, des yeux languissans d'amour rencontraient des yeux qui leur
parlaient le même langage, et tous se livraient à la joie comme
au bruit des instrumens de noce[3]. Mais silence! écoutez! un son
terrible retentit comme le glas de la mort!
22. Ne l'avez-vous pas entendu?--Non; ce n'était que le souffle du
vent, ou le roulement d'un char sur le pavé de la rue, continuons
la danse! que rien ne trouble notre joie; point de sommeil jusqu'au
matin, puisque la jeunesse et le plaisir s'unissent pour chasser les
heures brillantes qui fuient d'un pied léger.--Mais, écoutez!--ce
son bruyant et sourd retentit encore, comme si les nuages en
répétaient l'écho; il approche, il devient plus distinct, plus
terrible! Aux armes! aux armes! c'est,--c'est le rugissement du canon
des batailles.
23. L'infortuné prince de Brunswick était assis dans l'embrasure
d'une fenêtre de cette grande salle; le premier, au milieu de la
fête éblouissante, il entendit le bruit du canon avec l'oreille
prophétique de la mort; et comme la foule souriait parce qu'il avait
jugé ce bruit voisin du bal, son cœur plus pénétrant reconnut trop
bien le coup mortel qui venait d'étendre son père sur une bière
sanglante, et qui demandait une vengeance que le sang seul pouvait
éteindre: il se précipite dans le champ de bataille, et tombe au
premier rang des combattans.
24. Le désordre se met dans les salles de fête; on va, on court çà
et là; les beautés versent des larmes, tremblent d'effroi; leurs
joues, qui rougissaient il y a une heure aux éloges des jeunes hommes
sur leurs grâces et leur fraîcheur, sont devenues pâles comme la
mort. Les uns disparaissaient par de soudains départs, emportés par
l'ardeur de leurs jeunes cœurs, en laissant échapper des soupirs
qui ne seront jamais répétés. Qui peut prévoir si jamais ces yeux
pleins d'amour pourront se rencontrer de nouveau, lorsque sur une nuit
si délicieuse se lève une aurore si terrible!
25. Là, on voyait se réunir en hâte la cavalerie; les chevaux,
les escadrons formés en rangs de bataille, et les chars de guerre
retentissans se précipitent avec impétuosité vers le lieu du
combat. Le canon, comme un lourd et profond tonnerre, hâte ses
détonnations dans le lointain; et dans la ville le tambour d'alarme
réveille le soldat avant l'étoile du matin, tandis que les citoyens,
frappés de terreur, se rassemblent silencieux, ou se disent tout bas,
les lèvres pâles: «Les ennemis! ils arrivent! ils arrivent!»
26. _L'appel du Caméron_ fait retentir ses sauvages accords, le chant
de guerre de Lochiel, qu'entendirent souvent les collines d'Albyn,
et souvent aussi les Saxons ennemis:--Que les airs de ce chant sont
sauvages et éclatans au milieu des ténèbres de la nuit! mais comme
le souffle qui fait résonner leur cornemuse, ce chant remplit les
montagnards d'une native et belliqueuse audace qui leur rappelle le
souvenir encore vivant des années qui ne sont plus, et fait retentir
aux oreilles de chaque homme de clan les exploits des Évan[4] et
des Donald[5]!
27. Les Ardennes[6] balancent sur leurs têtes leurs rameaux
verdoyans, couverts de la rosée des larmes de la nature qui semblent
exprimer leurs plaintes (comme si la nature inanimée devait
aussi gémir) sur ces braves qui vont au combat et qui, hélas! ne
reviendront plus. Avant l'arrivée du soir, ils seront foulés aux
pieds, comme le gazon qui se flétrit sous leur marche, mais qui
les couvrira bientôt d'une verdure nouvelle, quand cette masse,
enflammée d'une valeur impétueuse, se précipitant sur l'ennemi avec
les plus brillantes espérances, sera abattue et glacée par le froid
de la mort.
28. La veille encore, ils étaient pleins de vie et de jeunesse,
ils s'enorgueillissaient de leur bonheur dans un cercle de beautés;
minuit apporte, au bruit du canon, le signal du combat; le matin
ils se rangent en ordre de bataille;--le jour les voit dans la pompe
majestueuse et menaçante du combat; mais des nuages qui portaient
la foudre se forment sur eux; ces nuages se déchirent; la terre est
jonchée de cadavres que les leurs vont bientôt recouvrir.... Le
cavalier et son cheval, l'ami, l'ennemi, sont mêlés dans la même
tombe sanglante!
29. Leur gloire a été célébrée par des lyres plus illustres que
la mienne; cependant il en est un parmi cette foule de braves, que je
voudrais célébrer; en partie pour les liens du sang qui l'unissaient
à ma famille; en partie pour quelques offenses dont je me rendis
coupable, envers son père, en partie parce que les noms illustres
consacrent les chants, et le sien fut le nom du plus brave des braves.
Quand les traits de la mort, pleuvant sur notre armée, éclaircirent
d'une manière si terrible ses rangs épais; au lieu où la tempête
de la guerre exerça son plus horrible ravage, ils n'atteignirent pas
un cœur plus noble que le tien, jeune et valeureux Howard!
30. Il y a eu pour toi des cœurs brisés et des larmes répandues;
les miennes, si je pouvais en verser, seraient inutiles. Mais quand
je fus sous l'arbre au vert feuillage, sous lequel tu cessas de vivre;
quand je vis autour de moi la vaste plaine renaître avec ses fruits
et ses fertiles promesses, que le printems ramenait avec tout son
cortége joyeux; je détournai les regards de ce spectacle enchanteur,
pour penser à ceux qu'il ne charmera plus[7].
31. Je pensai à toi et à ces milliers de braves qui ont laissé
chacun dans le cœur de leurs parens et de leurs amis un vide
effrayant; malheureux auxquels ce serait un bienfait d'enseigner
l'oubli. La trompette de l'archange, et non celle de la gloire, devra
seule réveiller ceux qu'ils pleurent; quoique le bruit de la gloire
puisse pour un instant adoucir leurs douleurs, il ne peut éteindre la
fièvre de leurs inutiles regrets, et le nom, ainsi honoré, ne fait
que les rendre plus vifs et plus amers.
32. Ils gémissent, mais enfin ils reprennent leur sourire; et en
souriant, ils gémissent encore: l'arbre se sèche long-tems avant de
tomber; le navire dont les mâts sont brisés, vogue encore, quoique
ses voiles soient déchirées; le toit d'une maison s'écroule, mais
ses débris se consument lentement sur les voûtes qui résistent; une
tour ruinée subsiste encore, quand ses créneaux ont été abattus
par les vents; les fers survivent au captif qu'ils enchaînèrent; le
jour continue de luire malgré les orages qui obscurcissent le soleil;
ainsi le cœur peut être brisé, et cependant continuer de vivre dans
cet état d'angoisse.
33. Comme un miroir brisé qui se multiplie dans chaque fragment, et
répète un millier de fois l'image, d'une qu'elle était; et plus on
brise le miroir, plus l'image se reproduit: ainsi plus le cœur est
brisé, plus se multiplieront ses souvenirs amers; vivant comme en
débris, calme, glacé, presque sans vie, tourmenté par des
angoisses et des nuits sans sommeil, il se flétrit avant l'âge, sans
manifester ses douleurs, car de pareilles choses sont indicibles.
34. Il y a une véritable vie dans notre désespoir, une vitalité
de poison,--racine vivace qui nourrit ces branches desséchées et
privées de vie, car ce ne serait rien si l'on pouvait mourir; mais la
vie féconde elle-même le fruit le plus odieux du chagrin, semblable
aux pommes des bords de la mer Morte[8], qui sont toutes cendres au
goût: si l'homme pouvait compter les jours de son existence par le
bonheur, et s'il comparait le peu d'heures fortunées aux années de
sa vie,--dites, voudrait-il la porter à soixante ans?
35. Le Psalmiste compta les années de l'homme; elles sont assez
nombreuses; et si ton histoire est _digne de croire_, ô fatal
Waterloo! toi qui abrégeas tant de vies si fugitives; elles sont
même trop nombreuses! Des millions d'hommes parlent de toi, et les
lèvres tremblantes de leurs enfans répéteront leurs paroles, et
diront:--«C'est à Waterloo que les nations coalisées tirèrent
l'épée, nos compatriotes combattirent dans ce jour mémorable!»
Voilà tout ce qui ne sera pas entraîné par le tems dans le gouffre
de l'oubli.
36. C'est là que tomba le plus grand, non le plus méchant des
hommes, dont l'esprit formé de tous les contraires se fixait un
instant sur les plus grandes choses, et descendait avec la même
aptitude aux petits objets de détail; mortel extrême en tout! si tu
avais su tenir un juste milieu, ton trône serait encore le tien, ou
il ne l'aurait jamais été, car l'audace fit ton élévation et ta
chute: tu cherches encore à reprendre ton attitude impériale, à
ébranler de nouveau le monde, et à le foudroyer par tes tonnerres.
37. Tu es le conquérant et le captif de la terre! Tu la fais encore
trembler[A], et ton nom terrible ne fit jamais tant de bruit dans
l'esprit des hommes qu'aujourd'hui que tu n'es plus rien, sinon le
jouet de la renommée, qui autrefois te caressait comme son enfant
chéri. Elle était ta vassale, et devint l'adulatrice de ta cruelle
ambition, jusqu'à ce que tu te fus fait dieu dans toi-même[B]. Tu
ne parus pas moins aux nations étonnées et stupéfaites, qui te
crurent, pour un tems, tout ce qu'il te plut de leur faire croire.
[Note A: Napoléon vivait encore à Sainte-Hélène, lorsque ces vers
furent écrits.]
[Note B: _Till thou wert a God unto thiself_.]
38. Oh! tu fus toujours au-dessus ou au-dessous de l'homme,--dans la
grandeur comme dans l'infortune; battant les nations, fuyant du champ
de bataille; tantôt faisant du cou des rois ton marchepied, tantôt
plus empressé de céder que le dernier de tes soldats; tu sus
renverser, régir, relever un empire, mais tu ne sus pas gouverner tes
petites passions. Instruit profondément dans l'art de connaître
les hommes, tu ne sus point te connaître toi-même, ni modérer tes
passions de guerre, ni apprendre que ce destin, trop souvent tenté,
abandonne l'étoile la plus élevée et la plus brillante[A].
[Note A: _Frangitur assiduâ fictilis urna viâ._]
39. Cependant ton ame a supporté les revers de la fortune avec cette
philosophie naturelle et innée qui, soit sagesse, indifférence
froide ou orgueil profond, est un fiel amer pour un ennemi.
Quand toutes les haines acharnées de tes ennemis t'environnaient
menaçantes pour te surveiller et te railler dans ton abaissement, tu
n'as fait que sourire avec un front calme et résigné à tout.--Quand
la fortune abandonna son enfant favori et dépouillé, il ne courba
point sa tête sous le poids des malheurs amoncelés sur elle.
40. Plus sage qu'aux jours de ta grandeur, lorsque l'ambition
t'emportait jusqu'à montrer ce juste et habituel dédain qui méprise
les hommes et leurs pensées. Il était sage de l'éprouver, mais
non de le porter toujours sur ta lèvre et ton front, de rejeter
avec mépris les instrumens de ta haute fortune, qui se sont tournés
contre toi-même, et ont précipité ta chute.--Toutefois ce monde ne
mérite guère d'être gagné ou perdu; tu l'as éprouvé toi-même
ainsi que tous ceux qui ont choisi une destinée pareille.
41. Si, semblable à une tour élevée sur un rocher escarpé, tu
t'étais soutenu seul, ou si tu étais tombé seul, ton mépris pour
l'homme aurait pu t'aider à braver le choc des orages; mais les
pensées des hommes t'avaient aplani la route du trône. Leur
admiration était la plus redoutable de tes armes; la gloire du
fils de Philippe était la tienne; alors (à moins de te dépouiller
précédemment de la pourpre), il ne te fallait pas, comme le stoïque
Diogène, te moquer des hommes; la terre serait une caverne trop vaste
pour des cyniques portant le sceptre[9].
42. Mais pour les ames actives, le repos est un enfer, et c'est _là_
que se sont trouvés tes germes de mort. Il est un feu et un mouvement
de l'ame qui ne peuvent habiter dans leur prison étroite du corps,
mais qui aspirent au-delà des limites convenables du désir. Une
fois embrasées de ce feu à jamais inextinguible, ces ames implorent
vivement les chances périlleuses et hautes, et rien ne les fatigue
que le repos; c'est une fièvre qui consume, fatale à celui qui en
est atteint, et à tous ceux qui l'ont éprouvée.
43. Elle fait les insensés qui rendent les hommes insensés par leur
contagion; conquérans et rois, fondateurs de sectes et de systèmes,
auxquels ajoutez les sophistes, les poètes, les hommes d'état, tous
êtres inquiets, qui ébranlent trop fortement les ressorts cachés
de l'ame, et qui deviennent même les jouets de ceux qu'ils ont rendus
insensés. Ils sont enviés, et cependant qu'ils sont indignes
de l'être! Que de douleurs secrètes les aiguillonnent! Un cœur
semblable, laissé à découvert, serait un enseignement qui ferait
passer aux hommes l'envie ambitieuse de briller ou de gouverner.
44. Leur souffle n'est qu'agitation, et leur vie une tempête qui
les emporte jusqu'à ce qu'ils retombent enfin sur eux-mêmes; et
cependant ils sont tellement nourris et fanatisés de cette lutte
continuelle, orageuse, que, s'ils survivent aux périls passés,
leurs jours s'éteignent dans un paisible crépuscule. Ils se sentent
vaincus par le chagrin, et ils meurent de langueur et d'ennui, comme
une flamme sans aliment qui s'éteint en jetant encore de vacillantes
et menaçantes lueurs, ou comme une épée qui se ronge elle-même
dans le fourreau, et se rouille sans gloire.
45. Celui qui gravit les cimes des montagnes, trouvera que les pins
les plus élevés sont enveloppés de nuages et de neige; celui qui
surpasse ou subjugue les hommes, doit s'attendre à la haine de ceux
qu'il laisse en bas. Quoique le soleil de la gloire brille _au-dessus_
de sa tête, et qu'au loin, _à ses pieds_, la terre et l'océan se
développent, _autour de lui_ sont des rochers de glace, des tempêtes
menaçantes grondent sourdement sur sa tête nue; telle est la
récompense des travaux qui conduisent à ces sommités.
46. Fuyons-les à jamais! le monde de la véritable sagesse ne se
trouve que dans ses propres créations ou dans les tiennes, maternelle
nature! car qui est aussi riche que toi en productions variées, comme
sur les bords du Rhin majestueux? C'est là qu'Harold contemple un
spectacle divin, un assemblage de toutes les beautés: des ruisseaux
et des vallons, les fruits, le vert feuillage, des rochers, des bois,
des champs de blés, des montagnes, des vignes, et des châteaux
abandonnés, exhalant de sombres adieux du haut de leurs créneaux
entourés de verdure, où la ruine a fait sa demeure.
47. Ils restent là debout, comme un esprit altier, miné par le
malheur, mais qui refuse de s'abaisser devant la foule vulgaire. Ils
ne sont habités que par les vents qui sifflent à travers les fentes
des murs écroulés, et ils n'ont qu'une sombre communication avec
les nuages. Il fut un jour où ils eurent la jeunesse et l'orgueil en
partage; les bannières flottaient sur leurs tours, et les batailles
s'engageaient à leur pied. Mais ceux qui combattirent reposent dans
un sanglant linceul, et leurs bannières flottantes sont réduites
en poussière. Ces vieilles tours crénelées ne soutiendront plus
d'assauts.
48. Au pied de ces tours et dans leur enceinte, régnait un
pouvoir qui n'avait de lois que ses passions. Dans leur domination
orgueilleuse, tous ces brigands-seigneurs soutenaient par des rapines
leurs manoirs crénelés, en n'écoutant que leur bon plaisir, et
non moins fiers que des héros plus puissans et d'une plus ancienne
renommée. Qu'a-t-il manqué à ces hommes sans lois[10], pour être
des conquérans? Rien qu'une page d'histoire achetée, qui les eût
appelés des héros? Des domaines plus vastes, une tombe ornée d'un
trophée? Leurs espérances ne furent pas moins ambitieuses; leurs
ames ne furent pas moins actives et braves.
49. Dans les querelles et les guerres féodales de ces puissans
barons, que de hauts faits, que de prouesses l'histoire a laissés
périr dans l'oubli! L'amour aussi, qui blasonna leurs boucliers
d'emblèmes ingénieux, inventés par une orgueilleuse tendresse;
l'amour sut se glisser sous les cottes de mailles de leurs cœurs
d'airain; mais leur flamme était encore sauvage, et faisait naître
de sanglantes discordes, accompagnées des désolations et des
ravages. Plus d'une tour prise d'assaut, pour quelque contestation
d'amour, vit le Rhin ensanglanté couler au pied de ses murs en
débris!
50. Mais toi, fleuve majestueux et fécond! dont les vagues sont un
bienfait pour les bords qu'elles arrosent; ils conserveraient
toujours leur beauté ravissante, si l'homme ne touchait point à tes
brillantes créations, et ne détruisait point leurs belles promesses
avec la faux tranchante des guerres cruelles;--alors, en voyant les
vallées qu'arrosent tes ondes fertiles, on croirait la terre couverte
des plus riches dons des cieux; et, pour qu'elle me paraisse un nouvel
Élysée, que manque-t-il à tes flots?--d'être ceux du Léthé.
51. Des batailles sans nombre ont ravagé tes bords; mais ces
batailles et la moitié de leur renommée sont tombées dans l'oubli;
le carnage y a entassé des rangs épais de cadavres; leurs tombes ont
disparu, et que sont devenus leurs ossemens? Tes flots lavèrent le
sang de la veille, et il ne resta aucune souillure, et les rayons du
soleil réfléchirent dans tes flots limpides leur mobile clarté;
mais quelque purifians qu'ils soient, tes flots rouleraient en vain
sur les rêves souillés et sombres du souvenir.