exceptant la vue du monastère de _Mégaspélion_ (qui est inférieur
à Zitza pour dominer la contrée), et celle de la descente des
montagnes sur la route de Tripolitza à Argos, l'Arcadie n'a guère
que son nom de bien remarquable.
_Sternitur, et_ dulces _moriens reminiscitur Argos_.
Virgile n'aurait pu mettre ce vers que dans la bouche d'un Argien;
et (je le remarque avec respect) Argos ne mérite pas maintenant
l'épithète. Si le Polynice de Stace: _in mediis audit duo littora
campis_, pouvait actuellement entendre les bruits des deux rivages
en traversant l'isthme de Corinthe, il aurait de meilleures oreilles
qu'il n'en a jamais été porté depuis dans ce voyage.
«Athènes, dit un célèbre géographe, est encore la cité la plus
polie de la Grèce.» Cela peut être de la _Grèce_, mais non des
_Grecs_, car Yanina, dans l'Épire, est universellement regardée,
même par eux, comme supérieure en richesse, en raffinement de luxe,
en instruction, et par le dialecte de ses habitans. Les Athéniens
sont remarquables par leur astuce; et les basses classes ne sont
pas seules caractérisées dans ce proverbe qui les range _parmi les
juifs_ de Salonique et les Turcs de Négrepont.
Parmi les différens étrangers résidant à Athènes, Français,
Italiens, Allemands, Ragusains, etc., il n'y eut jamais de différence
d'opinion sur leur appréciation du caractère des Athéniens,
quoique, sur tous les autres sujets, ils disputent avec une grande
acrimonie.
M. Fauvel, consul français, qui a passé trente ans principalement
à Athènes, et aux talens et aux manières duquel, comme artiste et
comme homme de distinction, aucune des personnes qui l'ont connu ne
refusera un public hommage, a souvent dit en ma présence que les
Grecs ne sont pas dignes d'être émancipés; et il fondait son
raisonnement sur les motifs de _leur dépravation individuelle et
nationale_; tandis qu'il oublie que cette dépravation doit être
attribuée aux causes qui peuvent seulement être éloignées par la
mesure qu'il réprouve.
M. Roque, respectable marchand français qui habite depuis long-tems
Athènes, me disait avec la plus amusante gravité: «Monsieur, c'est
la même _canaille_ qu'aux tems de Thémistocle!» Les anciens Grecs
bannirent Thémistocle, et les modernes trompent M. Roque: c'est ainsi
que les grands hommes ont toujours été traités!
En un mot, tous les Franks qui sont fixés dans ce pays, et la plupart
des Anglais, des Allemands, des Danois, etc., qui ne font que passer,
arrivent par degrés à la même opinion, avec autant de fondement
qu'un Turk, venu en Angleterre, condamnerait la nation en masse,
parce qu'il aurait été friponné par son laquais, ou surfait par sa
blanchisseuse.
Certainement, ce n'est point un petit motif d'être ébranlé, quand
les sieurs Fauvel et Lusieri, les deux plus grands démagogues du
jour, qui se partagent entre eux le pouvoir de Périclès et la
popularité de Cléon, et qui tourmentent le pauvre waiwode par
leurs perpétuels différends, s'accordent à condamner les Grecs en
général comme un peuple _nulla virtute redemptum_, et les Athéniens
en particulier.
Pour moi, je n'ose hasarder mon humble opinion, sachant, comme je le
sais, qu'il y a maintenant en manuscrit non moins de Cinq Tours[A],
de la première dimension et du plus menaçant aspect dans leur
habillement typographique, faits par des personnes d'esprit et
d'honneur, et qui prendront place au répertoire régulier des livres
de cette espèce. Mais, si je puis exprimer mon opinion sans offenser
personne, il me semble dur de déclarer si positivement, et si
opiniâtrement, comme la plupart des personnes l'ont fait, que les
Grecs, parce qu'aujourd'hui ils ne valent rien, ne seront jamais
meilleurs.
[Note A: Variété du titre de _voyage_, terme que l'on affectionne en
Angleterre comme plus distingué. Chacun y veut faire son _tour_.
(_N. du Tr._)]
Eton et Sonnini ont faussé notre opinion par leurs projets et
leurs panégyriques; mais, d'un autre côté, de Paw et Thornton ont
rabaissé les Grecs au-delà de leurs démérites.
Les Grecs ne seront jamais indépendans; ils ne seront jamais
souverains comme autrefois, et Dieu les empêche de le devenir! Mais
ils peuvent être sujets sans être esclaves. Nos colonies ne sont
pas indépendantes; mais elles sont libres et industrieuses; la Grèce
peut devenir ainsi par la suite.
Maintenant, comme les catholiques d'Irlande et les Juifs qui couvrent
la terre, ainsi que tout autre peuple hétérodoxe ou bâtonné, les
Grecs souffrent tous les maux physiques et moraux qui peuvent affliger
l'humanité. Leur vie est un combat contre la vérité; ils sont
vicieux pour leur propre défense. Ils sont si peu habitués à être
traités avec humanité, que, lorsqu'il leur arrive par hasard d'en
ressentir les effets, ils soupçonnent celui qui l'emploie envers eux,
comme un chien souvent battu mord la main qui essaie de le caresser.
«Ils sont ingrats notoirement, et d'une ingratitude abominable!» Tel
est le cri général; mais, au nom de Némésis! pour qui doivent-ils
avoir de la reconnaissance? Où est la créature humaine qui a jamais
accordé un bienfait à un Grec, ou aux Grecs? Ils doivent être
sans doute reconnaissans envers les Turks pour les fers qu'ils
leur imposent, et aux Franks pour leurs promesses violées et leurs
conseils perfides! Ils doivent être reconnaissans envers l'artiste
qui arrache leurs ruines et l'antiquaire qui les emporte; envers le
voyageur qui les fait flageller par son janissaire, et l'écrivain
qui les insulte dans son journal! C'est là le montant de leurs
obligations envers les étrangers.
II.
Au couvent Franciscain, à Athènes, 23 janvier 1811.
Parmi les restes de la politique barbare des premiers âges, on
trouve les traces de l'esclavage qui subsiste encore dans différentes
contrées, dont les habitans, quoique divisés dans leur religion et
leurs habitudes, s'accordent presque tous dans l'oppression qu'ils
exercent.
Les Anglais ont eu enfin compassion de leurs nègres; et, sous un
gouvernement un peu moins empreint de bigoterie, le jour arrivera[A]
où ils affranchiront aussi leurs frères catholiques; mais
l'intervention seule des étrangers peut émanciper les Grecs, qui,
autrement, paraissent avoir peu de chances d'émancipation de la part
des Turks, comme les Juifs de la part du genre humain en général.
[Note A: Ce jour est arrivé, mais peut-être par la force des choses.
(_N. du Tr._)]
Nous connaissons de reste les Grecs anciens; au moins les jeunes
gens de l'Europe consacrent à l'étude de leurs écrits et de leur
histoire une grande partie de leur tems, qu'ils pourraient employer
plus utilement à étudier leurs propres écrivains et leur propre
histoire. Pour les Grecs modernes, nous les négligeons peut-être
plus qu'ils ne le méritent; et tandis que chaque individu de quelque
prétention au savoir passe sa jeunesse, et souvent son âge mûr,
dans l'étude de la langue et des harangues des démagogues athéniens
en faveur de la liberté, les descendans réels ou supposés de ces
fiers républicains sont abandonnés à la tyrannie actuelle de leurs
maîtres, quoique un léger effort de la part des nations européennes
pût suffire pour briser leurs chaînes.
De croire, comme les Grecs le font, au retour de leur ancienne
supériorité, ce serait une prétention ridicule. Il faudrait pour
cela que le reste du monde rentrât dans son ancienne barbarie, après
avoir reconnu la souveraineté de la Grèce; mais il ne paraît pas y
avoir de grands obstacles, excepté dans l'apathie des Franks, à ce
que la Grèce devînt une utile dépendance de l'empire ottoman,
ou même un état libre avec de convenables garanties. Cependant je
n'avance cela que sauf correction, car beaucoup de personnes bien
informées doutent que ce que je propose puisse être jamais mis en
pratique.
Les Grecs n'ont jamais perdu l'espoir de leur délivrance, quoiqu'ils
soient maintenant très-divisés d'opinions au sujet de leurs
probables libérateurs. Leur religion leur inspire de la confiance
dans les Russes; mais ils ont déjà été deux fois trompés et
abandonnés par cette puissance, et la leçon terrible qu'ils ont
reçue après la désertion des Russes dans la Morée n'a pas encore
été oubliée. Ils n'aiment pas les Français, quoique la soumission
du reste de l'Europe doive être probablement suivie par la
délivrance de la Grèce continentale. Les insulaires attendent des
secours de l'Angleterre, en voyant qu'elle vient dernièrement de
prendre possession de la république Ionienne, à l'exception de
Corfou. Mais, quelle que soit la puissance qui prêtera le secours
de ses armes aux Grecs, elle sera bienvenue par eux. Quand ce jour
arrivera, que le ciel ait merci des Ottomans! ils ne peuvent compter
sur la pitié des Giaours.
Mais, au lieu de rappeler ce qu'ils ont été autrefois, ou de
disserter sur ce qu'ils peuvent être à l'avenir, considérons comme
ils sont présentement.
Et ici il est impossible de concilier la divergence des opinions qui
ont été manifestées par les marchands, en décriant les Grecs de
toute leur force; par les voyageurs en général, en tournant
nombre de périodes à leur louange, et en publiant de curieuses
spéculations greffées sur leur premier état de splendeur, qui ne
peut avoir plus d'influence sur leur sort actuel que l'existence des
Incas n'en aura sur les destinées futures du Pérou.
Un écrivain très-spirituel a nommé les Grecs les _alliés naturels_
des Anglais; un autre, non moins ingénieux, avance qu'ils ne peuvent
être les alliés de personne, et qu'ils ne descendent point des
anciens Grecs; un troisième, plus ingénieux encore que les deux
premiers, bâtit un empire grec sur des fondemens russes, et réalise
(sur le papier) toutes les chimères de Catherine II. Quant à la
question de leur origine, qu'importe que les Mainotes soient ou ne
soient pas les descendans en ligne directe des Lacédémoniens; ou
que les Athéniens actuels soient aussi indigènes que les abeilles de
l'Hymette, ou que les cigales auxquelles ils se comparaient autrefois?
Quel Anglais s'informe s'il est d'un sang danois, saxon, normand ou
troyen? ou qui, excepté un Welche, est affligé du désir d'être
descendu de Caractacus?
Les pauvres Grecs ne sont déjà pas si abondamment pourvus des biens
de la terre pour que leurs prétentions à une antique origine soient
un objet d'envie. Alors il est bien cruel, dans M. Thornton, de les
troubler dans la possession de tout ce que le tems leur a laissé,
c'est-à-dire leur descendance, chose à laquelle ils sont le plus
attachés, comme c'est la seule chose qu'ils puissent appeler leur
bien propre. Il serait curieux, dans cette circonstance, de publier et
de comparer les ouvrages de MM. Thornton et de Paw, Éton et Sonnini;
paradoxes d'un côté et prévention de l'autre. M. Thornton prétend
qu'il a des droits à la confiance publique, par une résidence de
quatorze années à Péra. Cela pourrait être au sujet des Turks;
mais ce long séjour ne lui a pas plus donné de lumières sur le
véritable état de la Grèce et de ses habitans, que plusieurs
années passées dans le quartier des marins de Londres ne lui eussent
fait connaître les montagnes de l'Écosse occidentale.
Les Grecs de Constantinople habitent le fanal; et si M. Thornton n'a
pas plus souvent traversé la _Corne Dorée_ que ses confrères les
marchands n'ont coutume de le faire, je n'ai pas une grande confiance
dans ses renseignemens. J'ai entendu dernièrement un de ces messieurs
se vanter de leurs communications très-rares avec la cité, et
assurer avec un air de triomphe que pour sa part il n'avait été que
quatre fois à Constantinople dans un pareil nombre d'années.
Pour ce qui regarde les voyages de M. Thornton dans la mer Noire
sur des vaisseaux grecs, ils doivent lui donner la même idée de la
Grèce qu'une navigation à _Berwick_ sur un bateau pêcheur anglais
lui donnerait des extrémités de l'Écosse. Alors sur quels fondemens
s'arroge-t-il le droit de condamner en masse un peuple dont il
connaît si peu d'individus? C'est un fait curieux que M. Thornton,
qui blâme si souvent Pouqueville toutes les fois qu'il parle des
Turks, recoure cependant à lui comme une autorité en parlant des
Grecs, et le nomme un observateur impartial. Et pourtant le Dr.
Pouqueville n'a pas plus de droit à ce titre que M. Thornton n'en a
à le lui conférer.
Le fait est que nous sommes déplorablement privés de renseignemens
certains sur les Grecs, et particulièrement sur leur littérature;
et il n'y a pas de probabilité que nous en recevions avant que nos
relations ne deviennent plus intimes, ou que leur indépendance
soit consommée. Les rapports des voyageurs sont aussi peu dignes
de confiance que les invectives passionnées des traficans. Mais,
jusqu'à ce que nous puissions en avoir de meilleurs, nous devons nous
contenter du peu que nous pouvons apprendre de certain à de pareilles
sources.
Quelque défectueuses qu'elles puissent être cependant, elles
sont préférables aux paradoxes des hommes qui n'ont lu que
superficiellement les anciens, et qui n'ont rien vu des modernes,
comme de Paw, qui, lorsqu'il affirme que la race des chevaux anglais
est ruinée par New-Market[A], et que les Spartiates furent lâches
sur le champ de bataille, trahit une égale connaissance des chevaux
anglais et des anciens Spartiates. Ses _Observations philosophiques_
auraient une prétention plus juste au titre de _Rêveries_. On
ne doit pas attendre que celui qui condamné si libéralement
quelques-unes des plus célèbres institutions des anciens, ait
quelque indulgence pour les Grecs modernes; et il arrive heureusement
que l'absurdité de ses hypothèses sur leurs ancêtres réfute ses
assertions sur eux-mêmes.
[Note A: Endroit où se font les courses de chevaux.]
Ainsi, croyons qu'en dépit des prophéties de de Paw, et des doutes
de M. Thornton, il existe une espérance raisonnable de délivrance en
faveur d'un peuple qui, quelles que puissent être les erreurs de sa
politique et de sa religion, a été amplement puni par trois siècles
et demi de captivité.
III.
Athènes, au couvent Franciscain, le 17 mars 1811.
Je dois avoir un entretien avec ce savant Thébain.
Quelque tems après mon départ de Constantinople pour venir ici, je
reçus le trente-et-unième numéro de la Revue d'Édimbourg, qui, à
cette distance, était une faveur dont j'étais redevable au capitaine
d'une frégate anglaise qui était dans les eaux de Salamine.
L'article 3 de ce numéro contenait la revue d'une traduction
française de Strabon; on y avait ajouté quelques remarques sur les
Grecs modernes et leur littérature, avec une courte notice sur Coray,
un des auteurs de la version française. Je me bornerai à un petit
nombre d'observations sur les remarques, et le lieu où je les écris
me justifiera, je l'espère, de les introduire dans un ouvrage lié,
sous plusieurs rapports, à ce sujet. Coray, le plus célèbre des
Grecs vivans, au moins parmi les Européens, naquit à Scio (dans la
Revue on le fait naître à Smyrne, j'ai des raisons de croire que
c'est inexact), et, outre la traduction de Beccaria, et d'autres
ouvrages mentionnés par l'écrivain de la Revue, il a publié un
lexique en romaïque et en français, si je dois en croire l'assurance
que m'en ont donnée quelques voyageurs danois nouvellement arrivés
de Paris. Mais le dernier lexique que nous ayons vu ici, en français
et en grec, est celui de Grégoire Zolikoglou[A]. Coray a été
récemment engagé dans une désagréable controverse avec M. Gail[B],
commentateur parisien et éditeur de quelques traductions de poètes
grecs; parce que l'Institut de France lui avait adjugé le prix
pour sa version d'Hippocrate: Περί ύδἀτων, etc., au
désappointement, et par conséquent au mécontentement de M. Gail.
Des éloges sont indubitablement dus aux travaux littéraires et au
patriotisme de Coray, mais une part de ces éloges ne doit pas être
enlevée aux deux frères _Zozimado_ (marchands établis à Livourne),
qui l'ont envoyé à Paris, et l'y ont maintenu, dans le but exprès
de chercher à éclaircir les obscurités des anciens Grecs, et
d'ajouter aux recherches modernes de ses compatriotes. Coray toutefois
n'est pas aussi célèbre parmi ses compatriotes que quelques-uns
qui vivaient dans les deux derniers siècles; plus particulièrement
Dorothéus de Mitylène, dont les écrits helléniques sont si
estimés par les Grecs, que Meletius les nomme: Μετα τόν
Θουχύδιδην καί Ξενοφώντα άριστος
Ελληνωυ. (P. 224, _Histoire Ecclésiastique_, vol. 4.)
[Note A: J'ai en ma possession un excellent lexique,
τριγλωσσον, que j'ai reçu de S.G., esq., en échange d'une
petite pierre précieuse. Mes amis, antiquaires, ne l'ont jamais
oublié, et ne me l'ont pas encore pardonné.]
[Note B: Dans le pamphlet de M. Gail contre Coray, il parle de
jeter l'insolent helléniste par les fenêtres. Sur ce, un critique
français s'écrie: «Oh! mon Dieu! jeter un helléniste par les
fenêtres, quel sacrilége!» C'eût été certainement une sérieuse
affaire pour les auteurs qui habitent dans des mansardes. Je n'ai
cité ce passage que pour faire voir la ressemblance de style
des controversistes de toutes les contrées policées. Londres et
Édimbourg soutiendraient avantageusement, dans ce sens, le parallèle
avec cette _ébullition_ parisienne.]
Panagiotes Kodrikas, le traducteur de Fontenelle, et Kamarasis, qui
a traduit en français l'ouvrage d'Ocellus Lucanus, sur l'Univers;
Christodoulos, et plus particulièrement Psalida, avec qui je me
suis entretenu à Yanina, ont aussi beaucoup de réputation parmi les
lettrés de leur pays. Le dernier a publié en romaïque et en latin
un ouvrage sur _le vrai bonheur_, dédié à Catherine II. Mais
Polyzoïs, qui est désigné par l'écrivain de la Revue comme le seul
moderne, excepté Coray, qui se soit distingué par sa connaissance de
l'hellénique, si c'est le Polyzoïs Lampanitziotis de Yanina, qui
a publié nombre d'ouvrages en romaïque, il n'est ni plus ni moins
qu'un marchand de livres ambulant, avec le contenu desquels livres il
n'a rien de commun que son nom placé sur la page du titre pour lui
en garantir la propriété dans la publication, et c'est, de plus, un
homme entièrement dépourvu de connaissances classiques. Cependant,
comme ce nom est commun, quelque autre Polyzoïs peut avoir été
l'éditeur des lettres d'Aristhainetus.
Il est à regretter que le système du blocus continental ait fermé
toutes les communications par lesquelles les Grecs pouvaient faire
imprimer leurs livres, particulièrement à Venise et à Trieste. Les
grammaires communes à l'usage des enfans sont devenues même trop
chères pour les basses classes. Parmi les livres originaux des Grecs
modernes, on doit consulter la Géographie de Mélétius, archevêque
d'Athènes, et une multitude d'in-quarto théologiques et de brochures
ou pamphlets poétiques. Leurs grammaires et lexiques en deux, trois
et quatre langues, sont nombreux et excellens. Leur poésie est
rimée. La plus singulière pièce que j'en aie vue, il y a peu de
tems, est une satire dialoguée entre un Russe, un Anglais et un
Français, voyageurs, le waiwode de la Wallachie (ou Blakbey, comme
ils le nomment), un archevêque, un marchand, et un Çogïa-Bachi (ou
primat). Ils paraissent successivement dans la pièce, et l'écrivain
leur attribue à tous l'avilissement actuel des Grecs sous les Turks.
Leurs chants sont quelquefois gracieux et pathétiques; mais les
airs sont généralement désagréables aux oreilles d'un Frank. Le
meilleur de tous est le fameux: Δεύτε, παἵδες τὤν
Ελλἠνων[A]! par l'infortuné Riga. Mais, dans un catalogue de
plus de soixante auteurs que j'ai sous les yeux, on en peut
trouver tout au plus quinze qui aient traité autre chose que de la
théologie.
[Note A: _Écoutez, enfans des Grecs_, etc. Ce chant sublime a
beaucoup de rapport avec la fameuse _Marseillaise_: on pense que Riga
s'en était inspiré.
(_N. du Tr._)]
Je suis chargé d'une commission par un Grec d'Athènes, nommé
Marmarotouri, à l'effet de prendre des arrangemens, s'il est
possible, pour faire imprimer à Londres une traduction en romaïque
du _Voyage d'Anacharsis_ de Barthélemy. Il n'a pas d'autres moyens de
publier sa traduction, si ce n'est d'envoyer son manuscrit à Vienne
par la mer Noire et le Danube.
L'écrivain de la Revue mentionne une école établie à Hécatonesi,
et supprimée à l'instigation du général Sébastiani[A]. Le
critique veut sans doute parler de Cidonie, ou en turc Haivali, ville
située sur le continent, où cette institution, qui renferme une
centaine d'étudians et trois professeurs, subsiste encore. Il est
vrai que cet établissement a été inquiété par la Porte, sous le
ridicule prétexte que les Grecs construisaient une forteresse au
lieu d'un collége. Mais, après quelques démarches et le paiement
de quelques bourses au Divan, la permission a été accordée de
continuer l'enseignement. Le professeur principal, nommé Veniamin
(c'est-à-dire Benjamin), est regardé comme un homme de talent, mais
comme un franc penseur. Il est né à Lesbos, et a étudié en Italie:
il enseigne l'hellénique, le latin, et quelques langues franques;
outre cela, il a quelques notions sur les sciences.
[Note A: Alors notre ambassadeur près la Porte-Ottomane.
(_N. du Tr._)]
Quoique ce ne soit pas mon intention de m'étendre plus loin sur
ce sujet que ce qui concerne l'article en question, je ne puis
m'empêcher d'observer que les lamentations du critique de la Revue
sur la décadence des Grecs paraissent singulières, lorsqu'il les
termine par ces mots: «Ce changement doit être attribué à leurs
infortunes plutôt qu'à une dégradation physique.» Il peut être
vrai que les Grecs ne soient pas physiquement dégénérés, et que
Constantinople contenait, le jour où elle changea de maîtres, autant
d'hommes de six pieds et au-dessus que dans ses jours de prospérité.
Mais l'histoire ancienne et les publicistes modernes nous enseignent
que quelque chose de plus que la perfection physique est nécessaire
pour conserver un état dans sa force et son indépendance; et les
Grecs, en particulier, sont un triste exemple des rapports intimes qui
existent entre la dégradation morale et la décadence d'une nation.
L'écrivain de la Revue parle d'un plan _qu'il croit_, dit-il,
imaginé par Potemkin pour perfectionner le romaïque. J'ai fait
d'inutiles efforts pour me procurer des renseignemens sur son
existence. Il y avait une académie à St.-Pétèrsbourg pour les
Grecs; mais elle a été supprimée par Paul, et n'a point été
rétablie par son successeur.
C'est par une distraction de la plume du critique, et ce ne peut être
qu'une distraction de sa plume (_a slip of the pen_) que, à la page
58, nº 31 de la Revue d'Édimbourg, on trouve ces mots: «Nous savons
que, lorsque la capitale de l'Orient céda à _Solyman_...» Il est à
présumer que, dans une seconde édition de la Revue, ce dernier
mot sera remplacé par celui de _Mahomet II_[A]. «Les dames de
Constantinople, ajoute la Revue, parlaient, à cette époque, un
dialecte qui n'aurait pas défiguré les lèvres d'une Athénienne.»
Je ne sais pas comment cela pourrait être; mais, il m'est pénible de
le dire, les dames en général, et les Athéniennes en particulier,
sont bien déchues maintenant, étant aussi loin de choisir leur
dialecte ou leurs expressions, que toute la race athénienne ne
justifie le proverbe:
Ω Αθηνα πρστη χωρα
Τι γαιδαρους τρεψεις τωρα.
[Note A: Dans un précèdent numéro de la _Revue d'Édimbourg_, 1808,
il est dit: «Lord Byron a passé quelques-unes de ses premières
années en Écosse. Il aurait pu y apprendre que le mot _pibroch_
ne signifie point une _cornemuse_, pas plus que _duo_ ne signifie un
_violon_.» Dites-moi, était-ce en Écosse que les jeunes gens de
l'_Edinburgh Review_ ont appris que _Solyman_ signifie _Mahomet II_?
et encore que _critique_ signifie _infaillibilité_? mais voilà
comme:
_Cœdimus inque vicem prœbemus crura sagittis_.