J'avais beaucoup entendu parler de la beauté de l'Arcadie; mais, en

exceptant la vue du monastère de _Mégaspélion_ (qui est inférieur

à Zitza pour dominer la contrée), et celle de la descente des

montagnes sur la route de Tripolitza à Argos, l'Arcadie n'a guère

que son nom de bien remarquable.

_Sternitur, et_ dulces _moriens reminiscitur Argos_.

Virgile n'aurait pu mettre ce vers que dans la bouche d'un Argien;

et (je le remarque avec respect) Argos ne mérite pas maintenant

l'épithète. Si le Polynice de Stace: _in mediis audit duo littora

campis_, pouvait actuellement entendre les bruits des deux rivages

en traversant l'isthme de Corinthe, il aurait de meilleures oreilles

qu'il n'en a jamais été porté depuis dans ce voyage.

«Athènes, dit un célèbre géographe, est encore la cité la plus

polie de la Grèce.» Cela peut être de la _Grèce_, mais non des

_Grecs_, car Yanina, dans l'Épire, est universellement regardée,

même par eux, comme supérieure en richesse, en raffinement de luxe,

en instruction, et par le dialecte de ses habitans. Les Athéniens

sont remarquables par leur astuce; et les basses classes ne sont

pas seules caractérisées dans ce proverbe qui les range _parmi les

juifs_ de Salonique et les Turcs de Négrepont.

Parmi les différens étrangers résidant à Athènes, Français,

Italiens, Allemands, Ragusains, etc., il n'y eut jamais de différence

d'opinion sur leur appréciation du caractère des Athéniens,

quoique, sur tous les autres sujets, ils disputent avec une grande

acrimonie.

M. Fauvel, consul français, qui a passé trente ans principalement

à Athènes, et aux talens et aux manières duquel, comme artiste et

comme homme de distinction, aucune des personnes qui l'ont connu ne

refusera un public hommage, a souvent dit en ma présence que les

Grecs ne sont pas dignes d'être émancipés; et il fondait son

raisonnement sur les motifs de _leur dépravation individuelle et

nationale_; tandis qu'il oublie que cette dépravation doit être

attribuée aux causes qui peuvent seulement être éloignées par la

mesure qu'il réprouve.

M. Roque, respectable marchand français qui habite depuis long-tems

Athènes, me disait avec la plus amusante gravité: «Monsieur, c'est

la même _canaille_ qu'aux tems de Thémistocle!» Les anciens Grecs

bannirent Thémistocle, et les modernes trompent M. Roque: c'est ainsi

que les grands hommes ont toujours été traités!

En un mot, tous les Franks qui sont fixés dans ce pays, et la plupart

des Anglais, des Allemands, des Danois, etc., qui ne font que passer,

arrivent par degrés à la même opinion, avec autant de fondement

qu'un Turk, venu en Angleterre, condamnerait la nation en masse,

parce qu'il aurait été friponné par son laquais, ou surfait par sa

blanchisseuse.

Certainement, ce n'est point un petit motif d'être ébranlé, quand

les sieurs Fauvel et Lusieri, les deux plus grands démagogues du

jour, qui se partagent entre eux le pouvoir de Périclès et la

popularité de Cléon, et qui tourmentent le pauvre waiwode par

leurs perpétuels différends, s'accordent à condamner les Grecs en

général comme un peuple _nulla virtute redemptum_, et les Athéniens

en particulier.

Pour moi, je n'ose hasarder mon humble opinion, sachant, comme je le

sais, qu'il y a maintenant en manuscrit non moins de Cinq Tours[A],

de la première dimension et du plus menaçant aspect dans leur

habillement typographique, faits par des personnes d'esprit et

d'honneur, et qui prendront place au répertoire régulier des livres

de cette espèce. Mais, si je puis exprimer mon opinion sans offenser

personne, il me semble dur de déclarer si positivement, et si

opiniâtrement, comme la plupart des personnes l'ont fait, que les

Grecs, parce qu'aujourd'hui ils ne valent rien, ne seront jamais

meilleurs.

[Note A: Variété du titre de _voyage_, terme que l'on affectionne en

Angleterre comme plus distingué. Chacun y veut faire son _tour_.

(_N. du Tr._)]

Eton et Sonnini ont faussé notre opinion par leurs projets et

leurs panégyriques; mais, d'un autre côté, de Paw et Thornton ont

rabaissé les Grecs au-delà de leurs démérites.

Les Grecs ne seront jamais indépendans; ils ne seront jamais

souverains comme autrefois, et Dieu les empêche de le devenir! Mais

ils peuvent être sujets sans être esclaves. Nos colonies ne sont

pas indépendantes; mais elles sont libres et industrieuses; la Grèce

peut devenir ainsi par la suite.

Maintenant, comme les catholiques d'Irlande et les Juifs qui couvrent

la terre, ainsi que tout autre peuple hétérodoxe ou bâtonné, les

Grecs souffrent tous les maux physiques et moraux qui peuvent affliger

l'humanité. Leur vie est un combat contre la vérité; ils sont

vicieux pour leur propre défense. Ils sont si peu habitués à être

traités avec humanité, que, lorsqu'il leur arrive par hasard d'en

ressentir les effets, ils soupçonnent celui qui l'emploie envers eux,

comme un chien souvent battu mord la main qui essaie de le caresser.

«Ils sont ingrats notoirement, et d'une ingratitude abominable!» Tel

est le cri général; mais, au nom de Némésis! pour qui doivent-ils

avoir de la reconnaissance? Où est la créature humaine qui a jamais

accordé un bienfait à un Grec, ou aux Grecs? Ils doivent être

sans doute reconnaissans envers les Turks pour les fers qu'ils

leur imposent, et aux Franks pour leurs promesses violées et leurs

conseils perfides! Ils doivent être reconnaissans envers l'artiste

qui arrache leurs ruines et l'antiquaire qui les emporte; envers le

voyageur qui les fait flageller par son janissaire, et l'écrivain

qui les insulte dans son journal! C'est là le montant de leurs

obligations envers les étrangers.

II.

Au couvent Franciscain, à Athènes, 23 janvier 1811.

Parmi les restes de la politique barbare des premiers âges, on

trouve les traces de l'esclavage qui subsiste encore dans différentes

contrées, dont les habitans, quoique divisés dans leur religion et

leurs habitudes, s'accordent presque tous dans l'oppression qu'ils

exercent.

Les Anglais ont eu enfin compassion de leurs nègres; et, sous un

gouvernement un peu moins empreint de bigoterie, le jour arrivera[A]

où ils affranchiront aussi leurs frères catholiques; mais

l'intervention seule des étrangers peut émanciper les Grecs, qui,

autrement, paraissent avoir peu de chances d'émancipation de la part

des Turks, comme les Juifs de la part du genre humain en général.

[Note A: Ce jour est arrivé, mais peut-être par la force des choses.

(_N. du Tr._)]

Nous connaissons de reste les Grecs anciens; au moins les jeunes

gens de l'Europe consacrent à l'étude de leurs écrits et de leur

histoire une grande partie de leur tems, qu'ils pourraient employer

plus utilement à étudier leurs propres écrivains et leur propre

histoire. Pour les Grecs modernes, nous les négligeons peut-être

plus qu'ils ne le méritent; et tandis que chaque individu de quelque

prétention au savoir passe sa jeunesse, et souvent son âge mûr,

dans l'étude de la langue et des harangues des démagogues athéniens

en faveur de la liberté, les descendans réels ou supposés de ces

fiers républicains sont abandonnés à la tyrannie actuelle de leurs

maîtres, quoique un léger effort de la part des nations européennes

pût suffire pour briser leurs chaînes.

De croire, comme les Grecs le font, au retour de leur ancienne

supériorité, ce serait une prétention ridicule. Il faudrait pour

cela que le reste du monde rentrât dans son ancienne barbarie, après

avoir reconnu la souveraineté de la Grèce; mais il ne paraît pas y

avoir de grands obstacles, excepté dans l'apathie des Franks, à ce

que la Grèce devînt une utile dépendance de l'empire ottoman,

ou même un état libre avec de convenables garanties. Cependant je

n'avance cela que sauf correction, car beaucoup de personnes bien

informées doutent que ce que je propose puisse être jamais mis en

pratique.

Les Grecs n'ont jamais perdu l'espoir de leur délivrance, quoiqu'ils

soient maintenant très-divisés d'opinions au sujet de leurs

probables libérateurs. Leur religion leur inspire de la confiance

dans les Russes; mais ils ont déjà été deux fois trompés et

abandonnés par cette puissance, et la leçon terrible qu'ils ont

reçue après la désertion des Russes dans la Morée n'a pas encore

été oubliée. Ils n'aiment pas les Français, quoique la soumission

du reste de l'Europe doive être probablement suivie par la

délivrance de la Grèce continentale. Les insulaires attendent des

secours de l'Angleterre, en voyant qu'elle vient dernièrement de

prendre possession de la république Ionienne, à l'exception de

Corfou. Mais, quelle que soit la puissance qui prêtera le secours

de ses armes aux Grecs, elle sera bienvenue par eux. Quand ce jour

arrivera, que le ciel ait merci des Ottomans! ils ne peuvent compter

sur la pitié des Giaours.

Mais, au lieu de rappeler ce qu'ils ont été autrefois, ou de

disserter sur ce qu'ils peuvent être à l'avenir, considérons comme

ils sont présentement.

Et ici il est impossible de concilier la divergence des opinions qui

ont été manifestées par les marchands, en décriant les Grecs de

toute leur force; par les voyageurs en général, en tournant

nombre de périodes à leur louange, et en publiant de curieuses

spéculations greffées sur leur premier état de splendeur, qui ne

peut avoir plus d'influence sur leur sort actuel que l'existence des

Incas n'en aura sur les destinées futures du Pérou.

Un écrivain très-spirituel a nommé les Grecs les _alliés naturels_

des Anglais; un autre, non moins ingénieux, avance qu'ils ne peuvent

être les alliés de personne, et qu'ils ne descendent point des

anciens Grecs; un troisième, plus ingénieux encore que les deux

premiers, bâtit un empire grec sur des fondemens russes, et réalise

(sur le papier) toutes les chimères de Catherine II. Quant à la

question de leur origine, qu'importe que les Mainotes soient ou ne

soient pas les descendans en ligne directe des Lacédémoniens; ou

que les Athéniens actuels soient aussi indigènes que les abeilles de

l'Hymette, ou que les cigales auxquelles ils se comparaient autrefois?

Quel Anglais s'informe s'il est d'un sang danois, saxon, normand ou

troyen? ou qui, excepté un Welche, est affligé du désir d'être

descendu de Caractacus?

Les pauvres Grecs ne sont déjà pas si abondamment pourvus des biens

de la terre pour que leurs prétentions à une antique origine soient

un objet d'envie. Alors il est bien cruel, dans M. Thornton, de les

troubler dans la possession de tout ce que le tems leur a laissé,

c'est-à-dire leur descendance, chose à laquelle ils sont le plus

attachés, comme c'est la seule chose qu'ils puissent appeler leur

bien propre. Il serait curieux, dans cette circonstance, de publier et

de comparer les ouvrages de MM. Thornton et de Paw, Éton et Sonnini;

paradoxes d'un côté et prévention de l'autre. M. Thornton prétend

qu'il a des droits à la confiance publique, par une résidence de

quatorze années à Péra. Cela pourrait être au sujet des Turks;

mais ce long séjour ne lui a pas plus donné de lumières sur le

véritable état de la Grèce et de ses habitans, que plusieurs

années passées dans le quartier des marins de Londres ne lui eussent

fait connaître les montagnes de l'Écosse occidentale.

Les Grecs de Constantinople habitent le fanal; et si M. Thornton n'a

pas plus souvent traversé la _Corne Dorée_ que ses confrères les

marchands n'ont coutume de le faire, je n'ai pas une grande confiance

dans ses renseignemens. J'ai entendu dernièrement un de ces messieurs

se vanter de leurs communications très-rares avec la cité, et

assurer avec un air de triomphe que pour sa part il n'avait été que

quatre fois à Constantinople dans un pareil nombre d'années.

Pour ce qui regarde les voyages de M. Thornton dans la mer Noire

sur des vaisseaux grecs, ils doivent lui donner la même idée de la

Grèce qu'une navigation à _Berwick_ sur un bateau pêcheur anglais

lui donnerait des extrémités de l'Écosse. Alors sur quels fondemens

s'arroge-t-il le droit de condamner en masse un peuple dont il

connaît si peu d'individus? C'est un fait curieux que M. Thornton,

qui blâme si souvent Pouqueville toutes les fois qu'il parle des

Turks, recoure cependant à lui comme une autorité en parlant des

Grecs, et le nomme un observateur impartial. Et pourtant le Dr.

Pouqueville n'a pas plus de droit à ce titre que M. Thornton n'en a

à le lui conférer.

Le fait est que nous sommes déplorablement privés de renseignemens

certains sur les Grecs, et particulièrement sur leur littérature;

et il n'y a pas de probabilité que nous en recevions avant que nos

relations ne deviennent plus intimes, ou que leur indépendance

soit consommée. Les rapports des voyageurs sont aussi peu dignes

de confiance que les invectives passionnées des traficans. Mais,

jusqu'à ce que nous puissions en avoir de meilleurs, nous devons nous

contenter du peu que nous pouvons apprendre de certain à de pareilles

sources.

Quelque défectueuses qu'elles puissent être cependant, elles

sont préférables aux paradoxes des hommes qui n'ont lu que

superficiellement les anciens, et qui n'ont rien vu des modernes,

comme de Paw, qui, lorsqu'il affirme que la race des chevaux anglais

est ruinée par New-Market[A], et que les Spartiates furent lâches

sur le champ de bataille, trahit une égale connaissance des chevaux

anglais et des anciens Spartiates. Ses _Observations philosophiques_

auraient une prétention plus juste au titre de _Rêveries_. On

ne doit pas attendre que celui qui condamné si libéralement

quelques-unes des plus célèbres institutions des anciens, ait

quelque indulgence pour les Grecs modernes; et il arrive heureusement

que l'absurdité de ses hypothèses sur leurs ancêtres réfute ses

assertions sur eux-mêmes.

[Note A: Endroit où se font les courses de chevaux.]

Ainsi, croyons qu'en dépit des prophéties de de Paw, et des doutes

de M. Thornton, il existe une espérance raisonnable de délivrance en

faveur d'un peuple qui, quelles que puissent être les erreurs de sa

politique et de sa religion, a été amplement puni par trois siècles

et demi de captivité.

III.

Athènes, au couvent Franciscain, le 17 mars 1811.

Je dois avoir un entretien avec ce savant Thébain.

Quelque tems après mon départ de Constantinople pour venir ici, je

reçus le trente-et-unième numéro de la Revue d'Édimbourg, qui, à

cette distance, était une faveur dont j'étais redevable au capitaine

d'une frégate anglaise qui était dans les eaux de Salamine.

L'article 3 de ce numéro contenait la revue d'une traduction

française de Strabon; on y avait ajouté quelques remarques sur les

Grecs modernes et leur littérature, avec une courte notice sur Coray,

un des auteurs de la version française. Je me bornerai à un petit

nombre d'observations sur les remarques, et le lieu où je les écris

me justifiera, je l'espère, de les introduire dans un ouvrage lié,

sous plusieurs rapports, à ce sujet. Coray, le plus célèbre des

Grecs vivans, au moins parmi les Européens, naquit à Scio (dans la

Revue on le fait naître à Smyrne, j'ai des raisons de croire que

c'est inexact), et, outre la traduction de Beccaria, et d'autres

ouvrages mentionnés par l'écrivain de la Revue, il a publié un

lexique en romaïque et en français, si je dois en croire l'assurance

que m'en ont donnée quelques voyageurs danois nouvellement arrivés

de Paris. Mais le dernier lexique que nous ayons vu ici, en français

et en grec, est celui de Grégoire Zolikoglou[A]. Coray a été

récemment engagé dans une désagréable controverse avec M. Gail[B],

commentateur parisien et éditeur de quelques traductions de poètes

grecs; parce que l'Institut de France lui avait adjugé le prix

pour sa version d'Hippocrate: Περί ύδἀτων, etc., au

désappointement, et par conséquent au mécontentement de M. Gail.

Des éloges sont indubitablement dus aux travaux littéraires et au

patriotisme de Coray, mais une part de ces éloges ne doit pas être

enlevée aux deux frères _Zozimado_ (marchands établis à Livourne),

qui l'ont envoyé à Paris, et l'y ont maintenu, dans le but exprès

de chercher à éclaircir les obscurités des anciens Grecs, et

d'ajouter aux recherches modernes de ses compatriotes. Coray toutefois

n'est pas aussi célèbre parmi ses compatriotes que quelques-uns

qui vivaient dans les deux derniers siècles; plus particulièrement

Dorothéus de Mitylène, dont les écrits helléniques sont si

estimés par les Grecs, que Meletius les nomme: Μετα τόν

Θουχύδιδην καί Ξενοφώντα άριστος

Ελληνωυ. (P. 224, _Histoire Ecclésiastique_, vol. 4.)

[Note A: J'ai en ma possession un excellent lexique,

τριγλωσσον, que j'ai reçu de S.G., esq., en échange d'une

petite pierre précieuse. Mes amis, antiquaires, ne l'ont jamais

oublié, et ne me l'ont pas encore pardonné.]

[Note B: Dans le pamphlet de M. Gail contre Coray, il parle de

jeter l'insolent helléniste par les fenêtres. Sur ce, un critique

français s'écrie: «Oh! mon Dieu! jeter un helléniste par les

fenêtres, quel sacrilége!» C'eût été certainement une sérieuse

affaire pour les auteurs qui habitent dans des mansardes. Je n'ai

cité ce passage que pour faire voir la ressemblance de style

des controversistes de toutes les contrées policées. Londres et

Édimbourg soutiendraient avantageusement, dans ce sens, le parallèle

avec cette _ébullition_ parisienne.]

Panagiotes Kodrikas, le traducteur de Fontenelle, et Kamarasis, qui

a traduit en français l'ouvrage d'Ocellus Lucanus, sur l'Univers;

Christodoulos, et plus particulièrement Psalida, avec qui je me

suis entretenu à Yanina, ont aussi beaucoup de réputation parmi les

lettrés de leur pays. Le dernier a publié en romaïque et en latin

un ouvrage sur _le vrai bonheur_, dédié à Catherine II. Mais

Polyzoïs, qui est désigné par l'écrivain de la Revue comme le seul

moderne, excepté Coray, qui se soit distingué par sa connaissance de

l'hellénique, si c'est le Polyzoïs Lampanitziotis de Yanina, qui

a publié nombre d'ouvrages en romaïque, il n'est ni plus ni moins

qu'un marchand de livres ambulant, avec le contenu desquels livres il

n'a rien de commun que son nom placé sur la page du titre pour lui

en garantir la propriété dans la publication, et c'est, de plus, un

homme entièrement dépourvu de connaissances classiques. Cependant,

comme ce nom est commun, quelque autre Polyzoïs peut avoir été

l'éditeur des lettres d'Aristhainetus.

Il est à regretter que le système du blocus continental ait fermé

toutes les communications par lesquelles les Grecs pouvaient faire

imprimer leurs livres, particulièrement à Venise et à Trieste. Les

grammaires communes à l'usage des enfans sont devenues même trop

chères pour les basses classes. Parmi les livres originaux des Grecs

modernes, on doit consulter la Géographie de Mélétius, archevêque

d'Athènes, et une multitude d'in-quarto théologiques et de brochures

ou pamphlets poétiques. Leurs grammaires et lexiques en deux, trois

et quatre langues, sont nombreux et excellens. Leur poésie est

rimée. La plus singulière pièce que j'en aie vue, il y a peu de

tems, est une satire dialoguée entre un Russe, un Anglais et un

Français, voyageurs, le waiwode de la Wallachie (ou Blakbey, comme

ils le nomment), un archevêque, un marchand, et un Çogïa-Bachi (ou

primat). Ils paraissent successivement dans la pièce, et l'écrivain

leur attribue à tous l'avilissement actuel des Grecs sous les Turks.

Leurs chants sont quelquefois gracieux et pathétiques; mais les

airs sont généralement désagréables aux oreilles d'un Frank. Le

meilleur de tous est le fameux: Δεύτε, παἵδες τὤν

Ελλἠνων[A]! par l'infortuné Riga. Mais, dans un catalogue de

plus de soixante auteurs que j'ai sous les yeux, on en peut

trouver tout au plus quinze qui aient traité autre chose que de la

théologie.

[Note A: _Écoutez, enfans des Grecs_, etc. Ce chant sublime a

beaucoup de rapport avec la fameuse _Marseillaise_: on pense que Riga

s'en était inspiré.

(_N. du Tr._)]

Je suis chargé d'une commission par un Grec d'Athènes, nommé

Marmarotouri, à l'effet de prendre des arrangemens, s'il est

possible, pour faire imprimer à Londres une traduction en romaïque

du _Voyage d'Anacharsis_ de Barthélemy. Il n'a pas d'autres moyens de

publier sa traduction, si ce n'est d'envoyer son manuscrit à Vienne

par la mer Noire et le Danube.

L'écrivain de la Revue mentionne une école établie à Hécatonesi,

et supprimée à l'instigation du général Sébastiani[A]. Le

critique veut sans doute parler de Cidonie, ou en turc Haivali, ville

située sur le continent, où cette institution, qui renferme une

centaine d'étudians et trois professeurs, subsiste encore. Il est

vrai que cet établissement a été inquiété par la Porte, sous le

ridicule prétexte que les Grecs construisaient une forteresse au

lieu d'un collége. Mais, après quelques démarches et le paiement

de quelques bourses au Divan, la permission a été accordée de

continuer l'enseignement. Le professeur principal, nommé Veniamin

(c'est-à-dire Benjamin), est regardé comme un homme de talent, mais

comme un franc penseur. Il est né à Lesbos, et a étudié en Italie:

il enseigne l'hellénique, le latin, et quelques langues franques;

outre cela, il a quelques notions sur les sciences.

[Note A: Alors notre ambassadeur près la Porte-Ottomane.

(_N. du Tr._)]

Quoique ce ne soit pas mon intention de m'étendre plus loin sur

ce sujet que ce qui concerne l'article en question, je ne puis

m'empêcher d'observer que les lamentations du critique de la Revue

sur la décadence des Grecs paraissent singulières, lorsqu'il les

termine par ces mots: «Ce changement doit être attribué à leurs

infortunes plutôt qu'à une dégradation physique.» Il peut être

vrai que les Grecs ne soient pas physiquement dégénérés, et que

Constantinople contenait, le jour où elle changea de maîtres, autant

d'hommes de six pieds et au-dessus que dans ses jours de prospérité.

Mais l'histoire ancienne et les publicistes modernes nous enseignent

que quelque chose de plus que la perfection physique est nécessaire

pour conserver un état dans sa force et son indépendance; et les

Grecs, en particulier, sont un triste exemple des rapports intimes qui

existent entre la dégradation morale et la décadence d'une nation.

L'écrivain de la Revue parle d'un plan _qu'il croit_, dit-il,

imaginé par Potemkin pour perfectionner le romaïque. J'ai fait

d'inutiles efforts pour me procurer des renseignemens sur son

existence. Il y avait une académie à St.-Pétèrsbourg pour les

Grecs; mais elle a été supprimée par Paul, et n'a point été

rétablie par son successeur.

C'est par une distraction de la plume du critique, et ce ne peut être

qu'une distraction de sa plume (_a slip of the pen_) que, à la page

58, nº 31 de la Revue d'Édimbourg, on trouve ces mots: «Nous savons

que, lorsque la capitale de l'Orient céda à _Solyman_...» Il est à

présumer que, dans une seconde édition de la Revue, ce dernier

mot sera remplacé par celui de _Mahomet II_[A]. «Les dames de

Constantinople, ajoute la Revue, parlaient, à cette époque, un

dialecte qui n'aurait pas défiguré les lèvres d'une Athénienne.»

Je ne sais pas comment cela pourrait être; mais, il m'est pénible de

le dire, les dames en général, et les Athéniennes en particulier,

sont bien déchues maintenant, étant aussi loin de choisir leur

dialecte ou leurs expressions, que toute la race athénienne ne

justifie le proverbe:

Ω Αθηνα πρστη χωρα

Τι γαιδαρους τρεψεις τωρα.

[Note A: Dans un précèdent numéro de la _Revue d'Édimbourg_, 1808,

il est dit: «Lord Byron a passé quelques-unes de ses premières

années en Écosse. Il aurait pu y apprendre que le mot _pibroch_

ne signifie point une _cornemuse_, pas plus que _duo_ ne signifie un

_violon_.» Dites-moi, était-ce en Écosse que les jeunes gens de

l'_Edinburgh Review_ ont appris que _Solyman_ signifie _Mahomet II_?

et encore que _critique_ signifie _infaillibilité_? mais voilà

comme:

_Cœdimus inque vicem prœbemus crura sagittis_.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 03 avec notes et commentaires comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 7 / 27 段