78. Cependant remarquez la gaîté de ces Grecs dans ces jours qui

précèdent ceux du carême, pendant lesquels ils se préparent, dans

leurs saints rites, à la pénitence qui délivre l'homme du poids

de ses péchés mortels par des abstinences durant le jour et des

prières nocturnes. Mais avant que le repentir se couvre du costume de

pénitent, il est permis à tout le monde de prendre quelques jours

de divertissemens pour se livrer à tous les plaisirs, d'aller à la

danse des bals masqués sous les costumes les plus bizarres, et de se

réunir à la troupe mimique du joyeux carnaval.

79. Quels chrétiens se livrent plus aux divertissemens que les tiens,

ô Stamboul, jadis la capitale de leur empire? Ils ont oublié que

les turbans souillent maintenant _Sainte-Sophie_, et que la Grèce

n'a plus d'autels. (Hélas! ses malheurs viennent encore attrister mes

chants!) Ses poètes autrefois faisaient entendre des chants de

joie, car le peuple était libre. Ils ressentaient tous la commune

allégresse qu'aujourd'hui ils sont obligés de feindre. Je n'avais

jamais vu un tel spectacle, ni entendu de tels chants que ceux qui

faisaient tressaillir le Bosphore.

80. Grand était le tumulte joyeux qui faisait retentir le rivage; la

musique changeait à chaque instant, sans interrompre ses accords.

De tems en tems l'écho répétait le bruit cadencé des rames sur la

mer, et les vagues répondant à ce battement mesuré, rendaient un

doux gémissement. La reine des marées répandait du haut des cieux

une clarté complice, et lorsqu'une brise passagère glissait sur les

vagues, on l'eût prise pour un rayon plus brillant, détaché de

son trône pour réfléchir dans l'onde son image jusqu'à ce que les

flots étincelans parurent éclairer le rivage qu'ils baignaient avec

harmonie.

81. Plusieurs légers caïques effleuraient la surface écumante des

flots. Les filles de la contrée dansaient sur le rivage. Le jeune

homme et la jeune vierge oubliaient, tous les deux, le sommeil et la

demeure de leurs pères, tandis que des yeux languissans se faisaient

entre eux un échange de regards auxquels peu de cœurs pouvaient

résister; une main tremblante se sentait pressée avec tendresse, et

répondait à la main qui la pressait. O amour! amour de la jeunesse,

enchaîné dans tes liens de rose! que le sage ou le cynique

dissertent tant qu'ils voudront; ces heures, ces heures seules

rachètent des siècles d'infortunes.

82. Mais parmi cette foule joyeuse sous le masque, n'est-il point

de cœurs qui frémissent d'une indignation secrète, et que le

déguisement le plus soigné peut trahir à demi? Pour de tels cœurs

les doux murmures de la vague semblent répéter leurs plaintes et

leurs vains gémissemens. Pour de tels cœurs la gaîté de la foule

folâtre est une source de pensées tristes et de froid dédain. Comme

ils maudissent ces gaîtés insouciantes et prolongées, et qu'il leur

tarde de changer leur robe de fête pour celle de la tombe!

83. Tel doit être le sentiment d'un vrai fils de la Grèce, si la

Grèce peut encore s'enorgueillir d'un vrai patriote. Ils ne sont

pas dignes de ce nom, ceux qui parlent toujours de guerre dans les

douceurs de la paix, d'une paix d'esclave; qui soupirent après tout

ce qu'ils ont perdu, et qui cependant abordent leurs tyrans avec un

doux sourire, et portent à la main la faucille servile, au lieu du

glaive de la liberté. Ah! Grèce! ceux qui t'aiment le moins sont

ceux qui te doivent le plus; leur naissance, leur sang et cette

sublime lignée d'ancêtres illustres qui sont la honte de ta race

dégénérée.

84. Quand on verra renaître les austères vertus de Lacédémone;

quand Thèbes donnera le jour à d'autres Épaminondas; quand les

enfans d'Athènes retrouveront des cœurs; quand les mères grecques

enfanteront des hommes; alors tu pourras être délivrée, mais non

avant. Mille ans suffisent à peine pour fonder un empire; une heure

peut le réduire en poussière. Et quand un peuple peut-il recouvrer

sa splendeur dispersée, rappeler ses anciennes vertus, et triompher

du tems et de la destinée?

85. Et cependant, que tu es encore belle dans tes jours de misères,

patrie d'hommes divins et de dieux qui ont subi le destin des mortels!

Tes vallons, toujours verts, tes montagnes couronnées de neige[37],

te proclament encore la bien-aimée de la nature! Tes autels, tes

temples renversés, mêlant leurs débris à la poussière des héros,

sont brisés par le soc de la charrue. Ainsi périssent les monumens

des hommes! Ainsi tout périt à son tour, excepté la vertu

célébrée dans des chants dignes d'elle;

86. Excepté quelques colonnes solitaires qui semblent gémir sur

leurs sœurs de la carrière, renversées auprès d'elles[38];

excepté le temple de Minerve qui orne encore le rocher de Colonna

en élevant sa forme aérienne au-dessus des flots; excepté des

tombeaux, à moitié oubliés, de quelques guerriers, dont les pierres

grisâtres et le gazon non foulé bravent faiblement les siècles,

mais non l'oubli, tandis que les étrangers seuls ne passent pas

auprès d'eux sans s'y arrêter un instant comme moi, et peut-être ne

s'en éloignent pas sans soupirer: _hélas_!

87. Cependant, ô Grèce! tes cieux sont toujours purs, tes rochers

toujours sauvages, frais sont tes bosquets, et tes champs couverts

de verdure; ton olive mûrit comme lorsqu'elle avait le sourire de

Minerve; l'Hymette est toujours riche en miel; l'abeille joyeuse y

construit toujours sa forteresse odoriférante; pélerin indépendant

qui voyage dans le ciel de tes montagnes, Phébus dore encore tes

longs étés; le marbre de Mendéli étincelle encore à ses rayons;

les arts, la gloire, la liberté, ont disparu; mais la nature est

toujours belle.

88. Dans quelque lieu que nous portions nos pas, terre sacrée! nous

trouvons des débris de la gloire. Aucune partie de ton sol n'a été

perdue dans une œuvre vulgaire; mais un vaste empire de merveilles se

déploie autour de nous. Toutes les fictions des Muses semblent être

réalisées, jusqu'à ce qu'épuisés d'admiration nous cessions de

contempler des lieux qu'habitèrent si souvent les rêves de notre

jeunesse. Chaque colline, chaque vallon, chaque paysage défie le

pouvoir qui a renversé tes temples; le tems a ébranlé la citadelle

d'Athènes, mais il a épargné la vaste plaine de Marathon.

89. Le soleil, le sol, sont les mêmes, mais non l'esclave qui rampe

sur cette plaine. Rien n'y est changé; mais elle est devenue la

proie d'un maître étranger.--Il a conservé ses limites et sa gloire

illimitée, ce champ de bataille où des milliers de victimes persanes

courbèrent la tête sous le glaive fumant de la Hellade. Jour cher à

la gloire! où le nom de Marathon devint un nom magique[39], qui

fait apparaître aux yeux de celui qui l'entend prononcer, le camp,

l'ennemi, la mêlée, la marche des conquérans;

90. Le Mède qui fuit, son carquois brisé et vide de flèches, le

Grec intrépide et sa lance rougie du sang des vaincus; les montagnes

dominant la plaine, l'étendue de l'Océan qui la baigne, la mort

en face, la destruction dans la retraite; telle était la scène

qu'offrait Marathon.--Quel vestige en reste-t-il ici maintenant? Quel

trophée nous signale cette terre sacrée, et nous rappelle le sourire

de la liberté et les larmes de l'Asie? Une urne dépouillée, une

tombe violée, et la poussière que le pied de ton coursier, barbare

étranger! fait voler dans les airs.

91. Cependant des foules de pélerins viendront, sans jamais se

lasser, visiter les débris de ta splendeur passée. Long-tems

le voyageur, au souffle du vent d'Ionie, viendra saluer la terre

brillante des exploits héroïques et de la poésie. Long-tems encore

tes annales et ta langue immortelle rempliront de ta gloire le cœur

de la jeunesse de toutes les nations. Orgueil du vieillard! étude

du jeune homme! vénérée du sage, adorée par les poètes, comme si

Minerve et les Muses y dévoilaient encore leurs divins et glorieux

enseignemens.

92. Le cœur de celui qui voyage soupire pour sa patrie, quand un

être qui le chérit l'attend dans ses foyers paternels; mais celui

qu'aucun lien n'y rappelle ou n'y retient, qu'il vienne visiter

la Grèce, et contempler avec délices une terre son égale en

tristesses. Cette terre de la Grèce n'est pas une terre destinée

aux joies du monde; mais que celui qui se plaît dans la mélancolie

vienne y passer ses jours; à peine regrettera-t-il sa terre natale

lorsqu'il s'égarera dans l'enceinte sacrée de l'antique Delphes,

lorsqu'il contemplera les plaines qui furent le tombeau des Grecs et

des Perses.

93. Qu'il approche de cette terre consacrée et traverse en paix son

magique désert; mais qu'il épargne ses débris.--Que sa main avide

ne vienne point dépouiller une contrée déjà trop dépouillée! Ces

autels ne furent point destinés à de telles profanations. Révérez

ce que les nations autrefois ont révéré, et puisse ainsi le nom de

notre patrie ne pas être déshonoré! Puissiez-vous aussi retourner

heureusement aux lieux de votre enfance, et y trouver tous les

délices de l'amour et toutes les satisfactions de la vie!

94. Pour toi qui, dans un chant trop prolongé, viens de distraire tes

heures de loisir par des vers obscurs, ta voix se perdra bientôt dans

la foule des ménestrels dont les accens retentissent de nos jours

avec tant d'éclat. Cède-leur un périssable laurier.--Il le

disputerait mal celui qui ne s'inquiète ni des traits acérés de la

critique, ni des éloges de partisans moins sévères depuis que le

froid de la mort a glacé tous les cœurs dont il aurait pu envier les

suffrages. Il n'est personne à qui on puisse chercher à plaire quand

il ne reste personne à aimer.

95. Toi aussi, tu n'es plus! toi qui fus si aimable et si aimée! Toi

que me rendaient si chère les douces affections de notre jeunesse!

qui fus pour moi ce que personne n'a été depuis, et qui ne

m'abandonnas point quoique je fusse devenu indigne de toi! Qu'est-ce

que ma vie est maintenant, puisque tu as cessé d'être! Tu n'es plus

là pour accueillir avec transport ton voyageur à son retour; il ne

lui reste qu'à gémir sur des heures qui ne reviendront plus pour

lui.--Oh! que n'ont-elles jamais été, s'il ne devait plus les

revoir! Il ne serait point revenu dans sa patrie pour trouver un motif

de s'éloigner de nouveau!

96. O toi, toujours aimante, toujours aimable et toujours aimée!

Comme le chagrin personnel rappelle le passé et se complaît dans

des pensées qui sont d'autant moins amères qu'elles sont plus

éloignées! mais le tems peut-être arrachera de mon imagination ton

ombre chérie. Implacable trépas! tout ce que tu pouvais me ravir, tu

me l'as ravi; une mère, un ami et enfin un être qui était pour

moi plus qu'un ami. Jamais tes flèches pour personne ne furent si

promptes et si cruelles, et la douleur succédant à la douleur m'a

privé des faibles jours que la vie aurait pu m'accorder.

97. Dois-je alors me précipiter de nouveau dans la foule, et

rechercher tout ce que dédaigne le repos de l'ame? Suivrai-je l'appel

de la débauche dans les banquets joyeux, où le rire faux et bruyant

laisse froid le cœur, contracte les joues creuses, et ne laisse dans

l'ame abattue qu'un plus profond abattement? Vainement des traits

empreints d'une gaîté forcée, veulent-ils feindre le plaisir, et

cacher le secret dépit; les sourires ne font que précéder le

cours de larmes futures, ou donner à la lèvre une expression mal

dissimulée de dédain.

98. Quel est le plus cruel des malheurs qui menacent la vieillesse?

Quel est celui qui laisse sur le front les traces les plus profondes?

C'est de voir tout ceux qu'on a aimés effacés du livre de la vie,

et d'être seul sur la terre, comme moi maintenant. Je me prosterne

humblement devant celui qui châtie, dont le bras s'est appesanti

sur des cœurs divisés et a détruit toutes mes espérances. Roulez,

passez rapidement, jours inutiles! vous n'emporterez pas mes regrets,

puisque la mort a enlevé tout ce qui attachait mon ame, et condamné

mes jeunes années à toutes les afflictions de la vieillesse.

NOTES DU DEUXIÈME CHANT.

NOTE 1, STANCE 1.

Une partie de l'Acropolis fut détruite par l'explosion d'un magasin

à poudre, pendant le siége des Vénitiens.

NOTE 2, STANCE 1.

Nous pouvons tous éprouver ou imaginer le regret ou la tristesse avec

laquelle on contemple les ruines des cités qui furent autrefois des

capitales d'empires. Les réflexions que suggère un semblable sujet

ont été faites trop souvent pour qu'il soit nécessaire de les

reproduire ici. Mais jamais la petitesse de l'homme et la vanité de

ses meilleures vertus, le patriotisme qui exalte son pays et la valeur

qui le défend, n'apparaissent avec plus d'évidence que dans le

souvenir de ce que fut Athènes et dans la certitude de ce qu'elle

est aujourd'hui. Ce théâtre des luttes de factions puissantes, des

disputes d'orateurs, de l'élévation et de la déposition des tyrans,

du triomphe et de la condamnation des générations, est devenu

aujourd'hui une scène de petites intrigues et de perpétuelles

dissensions entre les agens tracassiers de certaine noblesse et

gentilhommerie bretonne. «Les renards sauvages, les hiboux et les

serpens, dans les ruines de Babylone,» étaient sûrement moins

déprédateurs que de tels habitans. Les Turcs ont pour leur tyrannie

l'excuse de leur conquête, et les Grecs n'ont fait que subir le sort

de la guerre, que peuvent subir les peuples les plus braves. Mais

comment seraient-ils coupables, quand deux peintres se disputent le

privilége de dépouiller le Parthénon, et triomphent tour à tour,

selon la teneur de chaque firman nouveau! Sylla put seulement punir,

Philippe subjuguer, et Xerxès brûler Athènes: mais il restait à

un pitoyable antiquaire et à ses misérables agens de la rendre aussi

méprisable qu'eux-mêmes.

Le Parthénon, avant sa destruction partielle, durant le siége des

Vénitiens, a été successivement un temple païen, une église et

une mosquée. Sous chacun de ces rapports, il est un objet sérieux

d'attention: il avait changé d'adorateurs; mais il était resté

toujours un lieu d'adoration, trois fois consacré par le culte. Sa

violation est un triple sacrilége. Mais:

L'homme, l'homme vain, revêtu d'une autorité éphémère,

joue des tours si fantasques à la face du ciel, qu'il fait

pleurer les anges.

NOTE 3, STANCE 5.

Ce ne fut pas toujours la coutume des Grecs de brûler leurs morts.

Le grand Ajax en particulier fut enterré tout entier. La plupart des

héros devenaient dieux après leur mort; mais on négligeait

celui qui n'avait pas des jeux annuels sur sa tombe ou des fêtes

instituées en son honneur par ses concitoyens, comme Achille,

Brasidas, etc., et enfin même Antinoüs, dont la mort fut aussi

héroïque que sa vie avait été infâme.

NOTE 4, STANCE 10.

Le temple de Jupiter Olympien, dont soixante colonnes entièrement

de marbre subsistent encore; il y en avait, dans l'origine, cent

cinquante. Cependant plusieurs écrivains ont supposé qu'elles

avaient appartenu au Parthénon.

NOTE 5, STANCE 11.

Le vaisseau avait été naufragé dans l'Archipel.

NOTE 6, STANCE 12.

«Aujourd'hui (3 janvier 1809), outre ce qui a déjà été envoyé

à Londres, un vaisseau hydriote est mouillé dans le Pirée pour

attendre un chargement de toutes les antiquités _emportables_. Ainsi,

comme je l'ai entendu dire à un jeune Grec, en s'adressant à un

grand nombre de ses compatriotes (car, dans leur état d'abaissement,

ils sentirent cependant cet outrage), ainsi lord Elgin pourra se

vanter d'avoir ruiné Athènes. Un peintre du premier ordre, nommé

Lusieri, est l'agent de la dévastation, et, comme le Grec _trouveur_

de Verres en Sicile, qui suivait la même profession, il est devenu un

parfait instrument de rapine. Entre cet artiste et le consul

français Fauvel, qui désire sauver ces antiquités pour son propre

gouvernement, il existe maintenant une violente contestation à propos

d'une voiture pour servir à leurs transports. Une des roues de cette

voiture (je voudrais qu'elles fussent brisées toutes les deux) a

été cachée par le consul français, et Lusieri a porté sa plainte

au waiwode. Lord Elgin a été très-heureux dans le choix qu'il a

fait du signor Lusieri. Pendant un séjour de dix ans à Athènes, il

n'avait jamais eu la curiosité d'aller jusqu'à Sunium[A] avant qu'il

nous eût accompagnés dans notre seconde excursion. Tant que lui et

ses patrons se bornent à consulter des médailles, à apprécier

des camées, à dessiner des colonnes, et à marchander des pierres

précieuses, leurs petites absurdités sont aussi innocentes que la

chasse aux insectes et aux renards, le babil des jeunes-filles, ou le

noble plaisir de conduire soi-même son coche, ou d'autres passe-tems

semblables; mais quand ils emportent la charge de trois ou quatre

vaisseaux, des restes les plus précieux et les plus considérables

que le tems et la barbarie ont laissés à la plus outragée comme à

la plus célèbre des cités; quand ils détruisent, dans leurs vaines

tentatives de les enlever, des ouvrages qui ont été l'admiration

des âges, je ne connais aucun motif qui puisse les excuser, ni aucune

expression qui puisse qualifier les auteurs et les exécuteurs de

cette lâche dévastation. Ce ne fut pas un des moindres crimes, dans

l'accusation de Verrès, que d'avoir pillé la Sicile, comme depuis,

en imitation, on a pillé Athènes. L'impudence la plus éhontée

pourrait difficilement aller plus loin que d'inscrire le nom du

ravageur sur les murs de l'Acropolis; tandis que la honteuse et

inutile destruction de tout un rang de bas-reliefs, sur l'un des

compartimens du temple, ne permettra jamais que ce nom soit prononcé

sans exécration par un observateur impartial.

[Note A: Maintenant le cap Colonna. Dans toute l'Attique, si on en

excepte Athènes et Marathon, il n'y a pas de site plus intéressant

que le cap Colonna. Pour l'artiste et l'antiquaire, seize colonnes

sont une inépuisable source d'observations et d'études; pour le

philosophe, une scène supposée de quelques conversations de Platon

avec ses disciples ne sera pas un faible sujet de jouissance; et le

voyageur sera frappé de la beauté de la perspective _de toutes les

îles qui couronnent la mer Égée_: mais pour un Anglais, Colonna a

un intérêt de plus, comme étant le lieu de la scène du _Shipwreck_

(_Naufrage_, titre d'un poème) de _Falconner_. Minerve et Platon sont

oubliés dans les souvenirs de Falconner et de Campbell:

Here in the dead of night by Lonna's steep,

The seaman's cry was heard along the deep.

Ici, dans les terreurs de la nuit, près des côtes rocheuses

de Lonna, le cri du marinier fut entendu sur l'abîme.

Ce temple de Minerve peut être aperçu, en mer, d'une grande

distance. Pendant trois voyages que j'ai faits à Colonna, deux par

terre et l'autre par mer, la vue du côté de la terre me parut moins

belle qu'en venant des îles. Dans notre second voyage par terre, nous

manquâmes d'être surpris par une troupe de Mainotes, qui s'étaient

cachés dans des cavernes. Nous apprîmes ensuite, par un de leurs

prisonniers, racheté depuis, qu'ils craignirent de nous attaquer à

la vue de mes deux Albanais; conjecturant très-sagement pour nous,

mais faussement, que nous avions une garde complète de ces Arnautes

à notre disposition; ils restèrent donc cachés, et sauvèrent

ainsi notre petite troupe, trop peu nombreuse pour opposer la moindre

résistance.

Colonna n'est pas moins visité par les peintres que par les pirates.

Là

_The hireling artist plants his paltry desk,

And makes degraded nature picturesque_.

(_Hodgson's lady Jane Grey_.)

L'artiste mercenaire plante son misérable pupître, et rend

pittoresque la nature dégradée.

Mais la nature, dans ces lieux, avec l'aide de l'art, a fait cela pour

elle-même. Je fus assez heureux pour engager un artiste allemand d'un

mérite supérieur; et j'espère que je renouvellerai connaissance

avec ces vues de Colonna et plusieurs autres du Levant, en recevant

ses ouvrages.]

Je le suis dans cette occasion: je ne suis ni un collecteur, ni un

admirateur de collections, et conséquemment je ne suis pas un rival;

mais j'ai quelque ancienne prédisposition en faveur de la Grèce,

et je ne pense pas que l'honneur de l'Angleterre s'accroisse par le

pillage, soit de l'Inde, soit de l'Attique.

Un autre noble lord a fait mieux, parce qu'il a fait moins: mais

quelques autres, plus ou moins nobles, cependant tous _hommes

honorables_, ont encore fait _mieux_, parce que, après beaucoup

d'excavations, d'excursions, de corruptions envers le waiwode, minant

et contreminant, ils n'ont rien fait en définitif. Nous avons ainsi

beaucoup d'encre et de vin de répandu, et nous avons presque eu

du sang. Le _prig_[A] de lord Elgin (voyez Jonatham Wilde pour sa

définition du _priggisme_), se prit de querelle avec un autre _prig_,

Gropius[B] de nom (nom tout-à-fait convenable, _very good

name_, à son genre d'occupation), et demanda satisfaction dans une

réponse verbale qu'il fit à une note du pauvre Prussien. Ceci se

passait à table; Gropius se mit à rire; mais il ne put rien manger

de tout le diner. J'ai des raisons pour me souvenir de cette querelle,

car ils voulurent me prendre pour leur arbitre.

[Note A: Ce mot ne peut guère s'entendre ici que comme _agent_, dans

une acception défavorable de ce mot.

(_N. du Tr._)]

[Note B: Ce _Gropius_ était employé par un noble lord, dans le seul

but de lui faire des dessins, genre dans lequel il excelle; mais je

suis fâché de dire qu'abusant de l'autorité d'un nom respectable,

il s'est traîné, à une humble distance, sur les pas du signor

Lusieri: un vaisseau, plein de ses trophées, fut retenu, et, je

crois, confisqué à Constantinople en 1810. Je suis heureux d'être

à même d'attester que cela n'était point dans sa mission, qu'il

était employé seulement comme peintre, et que son noble patron

désavoue toute autre relation avec lui, que comme artiste. Si une

erreur commise dans la première et la seconde édition de ce poème,

a donné au noble lord un moment de peine, j'en suis très-fâché.

Le sieur Gropius a pris, pendant plusieurs années, le titre de son

agent; et quoique je ne puisse pas beaucoup me reprocher d'avoir

partagé la méprise de beaucoup de personnes, je suis heureux d'avoir

été un des premiers à être détrompé. J'éprouve autant de

plaisir à me rétracter que j'eus de regret à avancer cette

assertion.]

NOTE 7, STANCE 12.

Je ne puis résister au désir de profiter de la permission de mon

ami le Dr Clarke, dont le nom n'a pas besoin de commentaire avec

le public, mais dont l'autorité ajoutera beaucoup de valeur à

mon témoignage, en citant l'extrait suivant d'une de ses lettres,

très-obligeante pour moi, comme une excellente note aux vers qui

précèdent.

«Quand la dernière des Métopes fut enlevée du Parthénon

et pendant son déplacement, une grande partie de l'entablement

supérieur avec un des triglyphes fut arraché par les ouvriers de

lord Elgin. Le Disdar, qui vit le dommage fait au monument, ôta sa

pipe de sa bouche, versa une larme, et, d'un ton de voix suppliant, il

dit à Lusieri: Τελος!--j'étais présent.»

Le Disdar auquel il est fait ici allusion était le père du Disdar

actuel.

NOTE 8, STANCE 14.

Selon Zozime, Minerve et Achille repoussèrent Alaric de l'Acropolis:

mais d'autres rapportent que le roi goth fut presque aussi barbare que

le pair écossais. Voyez _Chandler_.

NOTE 9, STANCE 18.

Le filet placé pour empêcher que des éclats ne tombent sur le

tillac pendant la manœuvre.

NOTE 10, STANCE 29.

Goza est regardée comme ayant été autrefois l'île de Calypso.

NOTE 11, STANCE 38.

L'Albanie comprend une partie de la Macédoine, l'Illyrie, la Chaonie

et l'Épire. Iskander[A] est le nom turc d'Alexandre, et j'ai fait

allusion au célèbre Scanderbey (le bey Alexandre) dans le troisième

et le quatrième vers de la trente-huitième stance. Je ne sais pas

si j'ai été conforme à la vérité en faisant Scanderbey le

compatriote d'Alexandre, qui naquit à Pella en Macédoine; mais

Gibbon lui donne ce titre, et il y ajoute Pyrrhus, en parlant de ses

exploits.

[Note A: اسکدنر L'altération de ce nom historique par les

Orientaux, ferait penser qu'ils n'étaient guère plus forts sur

les étymologies que nous, quand, par une opération inverse, nous

laissions l'article ال _al_ ou _el_ au _Koran_--_Alkoran_. Les

Orientaux ont retranché le _al_, Αλ, d'Alexandre, pensant que la

première syllabe de ce nom était comme chez eux, un article, et ont

dit seulement... _Iscander_.

(_N. du Tr._)]

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 03 avec notes et commentaires comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 5 / 27 段