salua le cap éloigné de Leucade: il avait vivement désiré voir ce
lieu célèbre, qu'il quittait à regret. Souvent il avait contemplé
des lieux qui furent le théâtre de la guerre; Actium, Lépante, le
fatal Trafalgar[13]; il les avait contemplés sans être ému; car
(né sous quelque étoile obscure et inglorieuse) il ne se
plaisait point dans les sujets de guerres sanglantes ou d'exploits
chevaleresques; il haïssait le métier de brave, et l'importance
martiale n'obtenait de lui qu'un sourire de raillerie.
41. Mais lorsqu'il vit l'étoile du soir briller au-dessus du triste
rocher de Leucade, qui se projette au loin sur les flots; lorsqu'il
salua ce dernier refuge de l'amour sans espoir[14], Harold sentit ou
crut sentir une émotion peu ordinaire; et pendant que le vaisseau
glissait majestueusement sous l'ombre de cet antique rocher, il
observait le mouvement mélancolique des vagues; et quoique absorbé
dans les rêveries habituelles de sa pensée, son œil parut plus
calme et son front pâle moins soucieux.
42. L'aurore paraît, et avec elle les monts sauvages de l'Albanie,
les sombres rochers de Souli, et la sommité centrale du Pinde, à
demi voilée par les brouillards, arrosée par des ruisseaux de
neige, que colorent des rayons de pourpre et d'azur, se dévoilent
aux regards; et, à mesure que les nuages qui les environnent se
dissipent, ils laissent voir la demeure du montagnard. Là, le loup
hurle, l'aigle aiguise son bec; des oiseaux, des bêtes de proie
et des hommes plus sauvages encore s'y disputent leur asile; là
s'amoncellent ces orages qui éclatent avec une énergie convulsive
dans les derniers mois de l'année.
43. C'est là qu'Harold se sentit enfin seul, et dit un long adieu
aux langues des nations chrétiennes. Il s'aventure dans une contrée
inconnue que tous les voyageurs citent avec admiration, mais que la
plupart n'osent visiter. Son cœur était armé contre le destin; ses
besoins étaient peu nombreux; il ne cherchait point le péril, mais
il ne reculait point devant lui. La scène était sauvage, mais
elle était nouvelle; le désir d'en jouir lui rendit légères les
fatigues continuelles du voyage, adoucit pour lui les froids rigoureux
de l'hiver et les chaleurs excessives de l'été.
44. Ici la croix rouge (car la croix y est encore debout, quoique
outragée ignominieusement par les circoncis,) oublie cet orgueil si
cher à ses pontifes. Ici le prêtre et le sectateur de son culte sont
également méprisés. Superstition insensée! quelque déguisement
que tu prennes, idole, saint, vierge, prophète, croissant, croix,
quelque soit le symbole que tu veuilles offrir à l'adoration des
hommes, tu n'es qu'un gain sacerdotal et une ruine pour le genre
humain! Qui pourra séparer de l'or du vrai culte tes viles et
misérables souillures?
45. Contemplez le golfe d'Ambracie, où un monde fut perdu jadis
pour une femme, chose aimable et innocente! C'est dans cette baie
tranquille que les généraux romains et les rois de l'Asie[15]
réunirent leurs armées navales conduites à un triomphe douteux,
mais à un carnage certain. Regardez! voilà l'endroit où
s'élevaient les trophées du second César[16]! Ils se flétrissent
maintenant comme les mains qui les érigèrent. Anarchistes qui portez
des couronnes! vous multipliez les misères humaines! Dieu! as-tu
créé ce monde pour être tour à tour perdu et gagné par de
semblables tyrans?
46. Depuis les sombres barrières de cette contrée hérissée de
rochers, jusqu'au centre des vallées de l'Illyrie, Childe Harold
traversa plusieurs montagnes majestueuses, dans des contrées à
peine connues des géographes. Cependant on rencontre rarement dans
l'Attique, si renommée, d'aussi rians vallons; et la belle Tempé ne
pourrait pas s'enorgueillir d'un charme qui leur serait inconnu; le
Parnasse lui-même, quoiqu'il soit un mont classique et consacré
par la poésie, échouerait à effacer la majesté pompeuse de
quelques-uns de ces monts qui se cachent derrière cette chaîne
sombre de rochers.
47. Il traversa le Pinde, le lac d'Achérusie[17]; et laissant de
côté la capitale de la contrée, il continua sa route pour visiter
le chef puissant de l'Albanie[18], dont la volonté redoutable est
la loi des lois; car d'une main sanglante il gouverne une nation
turbulente et hardie; cependant il est encore çà et là quelque
bande audacieuse de montagnards qui dédaignent son pouvoir, et de
leur forteresse de rochers lançant au loin leurs défis, ne cèdent
jamais qu'à l'or[19].
48. Monastique Zitza[20]! asile favorisé du ciel! quand de ta cime
ombreuse nous portons nos regards autour de nous, sur nos têtes et
à nos pieds, que de couleurs variées, que de charmes magiques nous
découvrons alors! Rochers, rivières, forêts, montagnes, tout abonde
en ces lieux; et le ciel le plus azuré est en parfaite harmonie avec
ce tableau ravissant. En bas, le bruit sourd d'un torrent nous indique
la chute d'une cataracte qui tombe entre des rochers suspendus, et
dont le froissement perpétuel cause à l'ame une émotion pleine de
charmes.
49. Parmi les bosquets qui couronnent cette colline touffue
environnée de montagnes qui s'élèvent en amphithéâtre, et au
milieu desquelles elle ne paraît pas sans dignité, les blanches
murailles du couvent brillent agréablement sur la hauteur. C'est
là qu'habite l'affable Caloyer[21], qui exerce avec empressement
l'hospitalité; le passant y est toujours bienvenu, et il ne
s'éloignera jamais de ces lieux sans émotion, s'il trouve ses
délices à contempler les charmes de la nature.
50. Qu'il y passe les jours de la saison brûlante; frais est le
gazon que protège le feuillage de ces arbres séculaires; les brises
viendront agiter autour de lui leurs ailes caressantes; il respirera
l'air embaumé du ciel. La plaine se développe au loin.--Oh! qu'il
jouisse des plaisirs innocens quand ils s'offrent à lui comme en ces
lieux; les rayons dévorans du soleil, imprégnés d'un poison subtil,
ne peuvent y pénétrer. Que le pélerin vienne s'y reposer de ses
fatigues, et y admirer à loisir les splendeurs du matin, du soleil à
son midi, et la beauté des soirs.
51. Sombres, immenses et grandissant à la vue, amphithéâtre
volcanique de la nature[22], les Alpes de la Chimère se développent
dans le vaste horizon. À leur pied se déploie une vallée pleine de
mouvement et de vie; les troupeaux bondissent, les arbres s'agitent
avec grâce; des ruisseaux l'arrosent en tous sens, et le sapin
des montagnes se balance sur les hauteurs. Contemplez le noir
Achéron[23]! consacré anciennement comme séjour des morts. Pluton!
si c'est l'enfer que je vois, ferme les portes honteuses de ton
Elysée, mon ombre ne cherchera point à le connaître.
52. Les tours d'aucune ville ne viennent souiller cette délicieuse
perspective; quoique peu éloignée, Yanina ne se laisse pas encore
apercevoir; elle est voilée par un rideau de collines! Ici les
hommes sont peu nombreux, les hameaux sont dispersés, et les cabanes
solitaires sont très-rares. Mais la chèvre broute suspendue sur le
bord de chaque précipice; et regardant d'un air pensif son troupeau
dispersé, le petit berger, revêtu de sa blanche capote[24], penche
sa forme enfantine sur la pente du rocher, où, à l'approche de
l'orage, il va dans sa grotte attendre que le court météore soit
passé.
53. O Dodone! où est ton antique forêt, ta source prophétique et
ton oracle divin? Quelle est la vallée dont l'écho redisait les
réponses de Jupiter? Quel vestige reste-t-il de l'autel du maître
du tonnerre? Tout, tout est oublié!--et l'homme se plaindra de ce que
les frêles liens qui l'attachent à la vie éphémère sont rompus?
Cesse donc, insensé! tes lâches murmures. La destinée des dieux
peut bien être la tienne; voudrais-tu survivre au marbre et au
chêne robuste lorsque les nations et les mondes eux-mêmes doivent
disparaître engloutis par les âges!
54. Les frontières de l'Épire s'éloignent, et les montagnes
s'évanouissent dans le lointain; fatigué de tenir en admiration ses
regards sur les montagnes, il les repose agréablement sur une douce
vallée, embellie de tous les charmes du printems. La plaine aussi
possède des beautés peu communes, si quelque fleuve majestueux y
promène ses ondes rapides, ombragées par des arbres qui se balancent
sur ses bords, et dont le feuillage mobile semble se jouer dans ses
flots, ou, avec les rayons de la lune, sommeiller sur sa surface, à
l'heure solennelle de minuit.
55. Le soleil était descendu derrière les hauteurs du vaste
Tomerit[25], et le Laos mugissant roulait sombre et rapide[26]; les
ombres accoutumées de la nuit s'étendaient insensiblement; lorsque,
en suivant les détours escarpés du vallon, Childe Harold aperçut,
comme des météores dans les cieux, les brillans minarets de
_Tépalin_, dont les remparts dominent le fleuve. Il entendit, en
approchant, la voix des hommes de guerre, dont le bruit sourd se
mêlait à la brise qui soupirait dans la profondeur du vallon.
56. Il passa près de la tour silencieuse du harem sacré, et il
aperçut, à travers les arches exhaussées de la porte, la demeure de
ce chef redoutable dont tout ce qui l'environnait proclamait la haute
puissance. C'est au milieu d'une pompe non commune que se montre ce
despote, dont la cour est agitée de nombreux préparatifs de guerre;
les esclaves, les eunuques, les soldats, les passagers et les santons
attendent les ordres du maître. Sa demeure est un palais en dedans,
en dehors une citadelle. Là paraissent se donner rendez-vous les
hommes de toutes les nations.
57. Richement caparaçonnée, une troupe de chevaux armés pour la
guerre et une troupe égale de guerriers formaient un cercle dans
le fond de la vaste cour; dans le haut, des groupes étrangers
garnissaient les corridors, et de tems en tems quelque Tartare au
large turban, piquant de l'éperon son cheval de l'Ukraine, faisait
retentir l'écho des salles. Le Turc, le Grec, l'Albanien et le Maure
s'y mêlaient sous les costumes les plus variés, tandis que le bruit
sourd du tambour de guerre annonçait la fin du jour.
58. Là, le fier et sauvage Albanais aux jambes nues, la tête ceinte
d'un schall, portant une riche carabine et des vêtemens brodés d'or;
les Macédoniens aux écharpes de pourpre; le Delhi, couvert de son
bonnet qui inspire la terreur, au glaive recourbé; le Grec vif et
joyeux; le fils mutilé de la noire Nubie; et le Turc à la longue
barbe, qui daigne rarement prononcer une parole, le maître de tout
ce qui l'entoure, et trop puissant pour être doux envers ceux qu'il
commande,
59. Sont mêlés sans être confondus. Les uns sont couchés en
groupes, observant la scène bigarrée qu'ils ont sous les yeux. On y
voit le grave Musulman dans la posture de la dévotion; quelques-uns
fument, d'autres jouent. Ici l'Albanais se promène avec fierté;
là on entend chuchoter le Grec causeur. Écoutez! des sons solennels
partent de la mosquée; la voix du Muezzin ébranle le minaret: «Il
n'y a point d'autre dieu que Dieu!--Voici l'heure de la prière.--Dieu
est grand!»
60. C'était pendant cette saison de la fête du Ramazan. Le jour
entier était consacré à la pénitence; mais lorsque l'heure du
tardif crépuscule fut passée, le règne des plaisirs et de la bonne
chère commença. Tout était en mouvement dans le palais d'Ali; la
troupe des domestiques préparait et servait les mets nombreux du
festin. La galerie devenue déserte parut alors un luxe inutile. Des
bruits confus partaient des appartemens intérieurs, d'où sortaient
et rentraient sans cesse les pages et les esclaves.
61. Ici la voix de la femme n'est jamais entendue. Retirée à part,
voilée, surveillée, il lui est à peine permis de faire un pas. Elle
ne donne qu'à un seul homme sa personne et son cœur. Apprivoisée
dans sa cage, cet oiseau inconstant ne désire point en sortir. Elle
n'est point malheureuse de l'amour de son maître, et elle se complait
dans les soins délicieux d'une mère. Soins pleins de félicité!
bien au-dessus de tous les autres sentimens! Elle élève elle-même
avec tendresse l'enfant qu'elle a conçu, et ne l'éloigne pas d'un
sein qui n'est le partage d'aucune basse passion.
62. Dans un pavillon pavé de marbre, au centre duquel on voyait
s'élever une source d'eau vive, dont les jets bouillonnans
répandaient une naturelle fraîcheur, Ali reposait sur des coussins
voluptueux qui invitaient au repos. C'est un homme de guerre et
de crimes. Cependant vous ne pouvez distinguer dans ses traits
vénérables, où la douceur se mêle à l'expression de la
bienveillance, tout ce qu'ils cachent de cruel et de sanguinaire.
63. Ce n'est pas que sa blanche et longue barbe s'allie mal avec
les passions qui appartiennent à la jeunesse; l'amour est aussi le
partage de la vieillesse.--Hafiz l'a démontré. Le vieillard de Téos
chanta souvent l'amour.--Mais les crimes qui dédaignent la tendre
voix de la pitié; les crimes qui rendent tous les hommes odieux,
surtout l'homme avancé en âge, ont marqué Ali de la férocité du
tigre. Le sang appelle le sang, et ceux qui ont commencé par le sang
leur carrière mortelle la finiront par des actes plus sanguinaires
encore.
64. Là, au milieu des objets les plus nouveaux pour l'œil et pour
l'oreille, notre pélerin se reposa de ses fatigues en contemplant
toute la pompe du luxe musulman. Il se dégoûta bientôt de ce
spacieux séjour de richesse et de volupté, retraite choisie de la
grandeur rassasiée qui fuit le bruit de la ville. Avec moins de
pompe et d'éclat, cette retraite aurait eu des charmes; mais la
tranquillité abhorre les joies factices; et le plaisir, mêlé à la
pompe, détruit le charme de tous les deux.
65. Ils sont farouches les enfans de l'Albanie; cependant ils ne
manquent pas de vertus, tant sauvages soient-elles. Où est l'ennemi
qui leur a jamais vu tourner le dos? Qui pourrait aussi bien endurer
les fatigues de la guerre? Leur bravoure naturelle n'est jamais plus
calme que dans les tems de péril et de détresse. Leur amitié
est aussi sûre, que leurs ressentimens sont terribles. Quand la
reconnaissance ou la valeur les appellent à répandre leur sang;
intrépides, ils se précipitent partout où il plaît à leur chef de
les conduire.
66. Childe Harold les vit dans la citadelle de leur capitaine,
accourant en foule pour aller aux combats chercher des succès et de
la gloire. Il les revit ensuite, lorsque, tombé en leur pouvoir, il
devint lui-même la victime d'un malheur passager. Dans ces momens
d'infortune où les hommes pervers sont plus cruels, ces Albanais
lui offrirent un asile sous leur toit protecteur. Des hommes moins
barbares auraient eu moins de générosité, et des compatriotes se
seraient tenus à l'écart[27]. Dans les événemens qui éprouvent le
cœur des hommes, combien peu restent fidèles à l'infortune!
67. Il arriva qu'un jour des vents contraires poussèrent son esquif
sur la côte dangereuse des rochers de Souli, au milieu des ténèbres
et de la solitude désolée de la nuit. Il était périlleux
d'aborder; il l'était plus encore de rester sur les flots. Les
matelots cependant hésitèrent quelques tems, craignant de se confier
à une terre, peut-être inhospitalière, où la trahison pouvait les
attendre. Ils s'aventurèrent enfin de mettre à la côte, quoique
doutant si ces hommes, qui haïssent également le chrétien et
le turc, ne renouvelleraient pas pour eux leurs anciens actes de
barbarie[A].
[Note A: _Ancient butcher-work_.]
68. Crainte vaine! les Souliotes leur tendirent une main amie,
les conduisirent à travers les récifs, et les firent éviter de
dangereux marécages. Quoique moins grâcieux, ils furent plus humains
que des esclaves policés; ils se livrèrent aux inspirations du
cœur, séchèrent les vêtemens mouillés de leurs nouveaux hôtes,
rallumèrent la lampe joyeuse, remplirent la coupe et leur offrirent
leurs alimens. Ces alimens étaient grossiers; mais c'était tout ce
qu'ils possédaient. Une telle conduite porte la rare empreinte de
la philanthropie.--Faire reposer le voyageur fatigué, adoucir la
tristesse de l'affligé est une leçon pour les hommes heureux, et
doit faire rougir les méchans.
69. Il arriva que lorsque Harold voulut enfin quitter ces montagnes,
une troupe de brigands infestait les chemins, et répandait partout
les ravages du fer et de la flamme. Il prit en conséquence une
escorte fidèle pour traverser la vaste et sauvage forêt de
l'Acarnanie. Cette escorte était bien disposée contre des attaques
imprévues, et endurcie aux fatigues. Il ne s'en sépara que lorsqu'il
fut arrivé sur les bords du large et limpide Achéloüs, et que de
là il eut aperçu les collines de l'Étolie.
70. Là, où l'Utraikey solitaire forme son bassin arrondi, dans
lequel les flots fatigués se retirent pour réfléchir en repos
l'éclat des astres nocturnes, le feuillage des arbres de la verte
colline se rembrunit en se balançant à l'heure de minuit sur le sein
de la baie silencieuse, pendant que les brises arrivent de l'ouest en
poussant de légers murmures, et en caressant la surface azurée de
l'onde qu'ils rident à peine. C'est dans ces lieux qu'Harold reçut
un bienveillant accueil; il ne vit pas sans émotion cette scène
charmante, car il trouvait dans la douce présence de la nuit une
foule d'innocens plaisirs.
71. Les feux nocturnes étincelaient sur le rivage. Les divertissemens
du jour étaient terminés; la coupe remplie d'un vin rouge circulait
au loin[28], et Harold qui se trouva inopinément au milieu des
convives, s'arrêta frappé d'un muet étonnement. Avant que l'heure
silencieuse de minuit fût passée, les amusemens natifs de la foule
commencèrent. Chaque palikare[29] déposa son sabre, et la main dans
la main, homme avec homme, bondissant de joie, le clan à demi nu, se
livra à la danse en faisant entendre des chants sauvages.
72. Childe Harold se tint à quelque distance, et cette espèce de
débauche sauvage qu'il voyait ne lui déplut pas, car il ne haïssait
point des gaîtés innocentes, quoiqu'un peu grossières. Au résumé,
ce n'était point un spectacle commun de voir les jeux barbares, mais
décens, de ces palikares; la flamme des feux nocturnes, passant sur
leurs visages, faisait ressortir l'éclat rapide de leurs yeux noirs,
l'agilité de leur mouvemens, leurs longues boucles de cheveux
qui flottaient naturellement jusqu'à leur ceinture, tandis qu'ils
fesaient entendre de concert ce chant moitié chanté, moitié
crié[30].
CHANT DES PALIKARES.
I.
Tambourgui[31]! _Tambourgui_[A]! ta bruyante alarme
rend l'espérance au brave et la promesse de la guerre;
tous les enfans des montagnes se lèvent à ton appel: le
Chimariote, l'Illyrien et le terrible Souliote.
[Note A: Tambour.]
II.
Oh! qui est plus brave que le brave et intrépide Souliote,
revêtu de sa chemise blanche et de sa capote velue? Il
abandonne au loup et au vautour son troupeau sauvage, et
descend dans la plaine comme le torrent qui se précipite du
rocher.
III.
Les fils de Chimari, qui n'oublient jamais les injures d'un
ami, laisseront-ils la vie à leurs ennemis vaincus?
Faut-il que nos carabines, qui ne manquent jamais leur but,
abandonnent une telle vengeance? Quel but est plus beau que le
cœur d'un ennemi?
IV.
La Macédoine envoie ses enfans invincibles; pour un tems ils
abandonnent leurs cavernes et la chasse. Mais leurs écharpes
d'un sang rouge seront encore plus rouges avant que le sabre
soit rentré dans le fourreau et la bataille terminée.
V.
Alors les pirates de Parga, qui habitent sur la mer, et qui
apprennent aux pâles chrétiens ce que c'est que d'être
esclaves, vont abandonner leurs longues galères et leurs
rames, et traîner leurs captifs dans l'endroit destiné à
leur servir de prison.
VI.
Je ne cherche point les plaisirs que donne la richesse: mon
sabre saura me conquérir ce que le faible doit acheter.
J'emmènerai la jeune épouse aux longs cheveux flottans, et
plus d'une vierge pleurera loin de sa mère.
VII.
J'aime le beau visage d'une jeune et belle vierge, je
m'endormirai dans ses caresses; ses chants calmeront mes
transports. Qu'elle apporte avec elle sa lyre harmonieuse et
nous chante un chant sur la défaite de son père.
VIII.
Souviens-toi du jour où tomba Prévise[32], les soupirs
des vaincus, les cris des vainqueurs, les palais que nous
incendiâmes et le partage du butin; les riches que nous
égorgeâmes, et les beautés qui furent épargnées.
IX.
Je ne parle point ici de pitié ni de crainte: il doit les
ignorer celui qui veut servir le Vizir. Depuis les jours
de notre prophète, le Croissant n'a point vu un chef aussi
fameux qu'_Ali-Pacha_.
X.
Le terrible Mouchtar, son fils, est allé sur le Danube: que
les Giaours[A] à la chevelure jaune[B] tremblent devant sa
queue de cheval[C]: quand ses _Delhis_[D] fondront avec fureur
sur les rangs ennemis, combien il échappera peu de Moscovites
au tranchant de leur sabre!
[Note A: Infidèles, ou ceux qui ne suivent pas la croyance du
prophète.]
[Note B: Les Musulmans donnent l'épithète de _jaune_ aux
Russes.]
[Note C: Les _queues de cheval_ sont les insignes d'un pacha.]
[Note D: Cavaliers, répondant à des espèces de corps
francs.]
XI.
Sélietar[A], tire de son fourreau le cimeterre de notre
Capitaine. Tambourgui! tes alarmes nous donnent la promesse
de la guerre; vous, montagnes, qui nous voyez descendre au
rivage, vous nous reverrez comme vainqueurs, ou vous ne nous
reverrez point!
[Note A: Porte-épée.]
73. Belle Grèce! triste débris d'un empire glorieux[33]! immortelle,
quoique n'étant plus! grande encore, quoique tombée! Qui guidera
maintenant au combat tes enfans dispersés, et effacera les traces de
ton long esclavage? Tes enfans ne ressemblent plus à ces guerriers
intrépides qui, résolus à un trépas volontaire, allèrent
l'attendre dans le défilé sépulcral des sombres Thermopyles.--Oh!
qui recueillera leur généreux dévouement, s'élancera des bords de
l'Eurotas, et te rappellera du sommeil de la tombe?
74. Génie de la liberté! lorsque tu guidas Thrasybule et ses
compagnons sur les hauteurs de Phylé[34], pouvais-tu prévoir l'heure
fatale où la désolation s'appesantirait sur les plaines attiques? Ce
ne sont pas seulement trente tyrans qui appesantissent les chaînes de
la Grèce; tout musulman peut être un despote sur ta terre sacrée;
et tes enfans ne se soulèvent point! ils se bornent à de vaines
malédictions, tremblans sous la verge d'une main turque, esclaves
du berceau jusqu'à la tombe; en un mot, dégradés, de la dignité
d'homme.
75. Comme tout est changé en eux, excepté la forme seule de leurs
traits! et qui pourrait voir la flamme étincelante de leurs yeux,
sans penser que leur cœur brûle de nouveau de ton feu immortel, ô
liberté perdue! Plusieurs d'entre eux rêvent que l'heure est
proche où ils pourront reconquérir l'héritage de leurs pères. Ils
soupirent vivement après le secours des armes étrangères, sans oser
marcher seuls contre la férocité de leurs ennemis, ou effacer leur
nom avili des fastes douloureux, de l'esclavage.
76. Serfs héréditaires[A]! ne savez-vous pas que ceux qui veulent
être libres doivent s'affranchir eux-mêmes? que c'est par leur bras
seul que leur liberté doit être conquise? Croyez-vous que le Gaulois
ou le Russe vous affranchiront?--Non!--Ils pourront abaisser vos
orgueilleux oppresseurs, mais vous ne porterez plus d'offrandes aux
autels de la liberté! Ombres des Hilotes! triomphez de vos ennemis! O
Grèce! change de maîtres, ton sort sera toujours le même. Tes jours
de gloire sont passés, mais non tes années de honte.
[Note A: Il est nécessaire de se rappeler que ces vers furent écrits
avant l'insurrection grecque, pour justifier le poète et ceux qu'il
qualifie ainsi.
On sait comment ils ont répondu à l'appel.
(_N. du Tr._)
77. La cité conquise sur les Giaours, au nom d'Allah, peut être
reconquise par eux sur les descendans d'Othman. L'impénétrable tour
du sérail peut encore recevoir les Francs intrépides, ses premiers
conquérans[35]. Les enfans de la race rebelle de Vahab[36] qui osa
dépouiller le tombeau du prophète de toutes les pieuses offrandes,
peuvent encore précipiter leur marche sanglante à l'occident de leur
brûlante patrie; mais jamais la liberté ne reviendra visiter cette
terre désolée, où les esclaves succéderont aux esclaves pendant
des années innombrables d'éternelles misères.