Ces stances furent écrites à Castri (Delphes), au pied du Parnasse,

appelé maintenant Λιαχυρα, Liakura.

NOTE 14, STANCE 65.

Séville était l'_Hispalis_ des Romains.

NOTE 15, STANCE 70.

Ceci fut écrit à Thèbes, et par conséquent dans la meilleure

situation possible pour demander une réponse à cette question, non

pas comme la patrie de Pindare, mais comme la capitale de la Béotie,

où la première énigme fut proposée et résolue.

NOTE 16, STANCE 82.

_Medio de fonte leporum_

_Surgit amari aliquid quod in ipsis floribus angat_.

(Lucr.)

NOTE 17, STANCE 85.

Allusion à la conduite et à la mort de Solano, gouverneur de Cadix.

NOTE 18, STANCE 86.

«La guerre au couteau!» réponse de Palafox à un général

français au siége de Saragosse.

NOTE 19, STANCE 91.

L'honorable J. W., officier aux gardes, qui mourut de la fièvre à

Coïmbre. Je l'ai connu dix ans, la meilleure partie de sa vie, et la

plus heureuse de la mienne.

Dans le court espace d'un mois, j'ai perdu celle qui m'avait donné

l'existence, et la plupart de ceux qui me l'avaient rendue tolérable.

Les vers suivans de Yung ne sont point pour moi une fiction.

Insatiable archer! Un ne te suffisait-il pas? Ta flèche part

trois fois, et trois fois me perce le cœur; trois fois, avant

que la lune eût rempli trois fois son croissant.

J'aurais dû consacrer quelques vers à la mémoire de Charles Skinner

Matthews, agrégé du collége Downig à Cambridge, s'il n'avait pas

été trop au-dessus de mes louanges. Les facultés de son esprit se

sont montrées dans l'obtention des plus grands honneurs, contre de

très-habiles candidats de Cambridge. Ces honneurs ont établi sa

réputation où ils furent acquis; tandis que ses douces qualités

vivent dans le souvenir de ses amis, qui l'aimaient trop pour lui

envier sa supériorité.

Chant Deuxième.

1. Viens, jeune vierge du ciel, aux yeux bleus!--Mais, hélas! tu

n'inspiras jamais un chant mortel!--Déesse de la sagesse! ici était

ton temple; et ce temple est encore debout, en dépit des guerres, de

la flamme dévorante[1], et des siècles qui ont détruit ton culte.

Mais quelque chose de pire que le fer, la flamme, et le cours des

âges, c'est le sceptre redoutable et la cruelle domination de ces

hommes qui n'ont jamais senti l'enthousiasme sacré que les pensées

de toi et de tes enfans font naître dans les cœurs civilisés[2].

2. Ancienne des jours, auguste Athènes! où sont-ils tes hommes de

génie, tes grandes ames[A]? Ils sont passés, et n'apparaissent plus

qu'à travers le songe des choses qui ne sont plus. Les premiers dans

la lice où brillait le prix de la gloire, ils l'ont conquis, et

ont disparu..... Est-ce là tout? N'y a-t-il là que le thème d'un

écolier, l'admiration d'une heure! On cherche en vain l'épée du

guerrier et le manteau du sophiste; sur chaque tour qui tombe en

ruine, et qu'obscurcit le brouillard des âges, plane encore l'ombre

pâle d'une grandeur passée.

[Note A: _Where are thy men of might? Thy grand in soul?_]

3. Fils de l'Orient, lève-toi! approche! viens!--mais n'outrage pas

cette urne sans défense. Contemple ces lieux,--c'est le

sépulcre d'une nation! le séjour des dieux dont les autels sont

abandonnés!...--Les dieux même sont forcés de céder!--Les

religions disparaissent à leur tour: ici régnait celle de

Jupiter;--aujourd'hui c'est celle de Mahomet. D'autres croyances

naîtront avec d'autres siècles, jusqu'à ce que l'homme apprenne que

c'est en vain que son encens s'élève sur les autels, qu'il offre de

sanglans sacrifices; pauvre enfant du doute et de la mort, dont les

espérances sont fondées sur des roseaux.

4. Enchaîné à la terre, il lève ses yeux vers le ciel.--N'est-ce

pas assez, créature malheureuse! de savoir que tu existes? Cette

existence est-elle un don si précieux, pour que tu désires le

prolonger au-delà de la tombe, et aller, tu ne sais où, dans des

régions inconnues? heureux de fuir la terre, et de te mêler avec les

cieux! Veux-tu toujours rêver de félicités et de malheurs à venir?

Regarde et pèse cette poussière avant qu'elle soit jetée aux vents:

cette urne en dit plus que mille homélies.

5. Ou brise l'orgueilleux monument d'un héros qui n'est plus, et

qui dort au loin sur le rivage solitaire[3]: il tomba, et des nations

ébranlées par sa chute portèrent le deuil de son trépas. Mais

aujourd'hui personne ne pleure sur sa tombe; nul soldat, observant un

silence religieux, ne lui consacre ses veilles, dans ces lieux où,

dit-on, des demi-dieux parurent. Prends cette tête desséchée parmi

ces ossemens épars; est-ce là un temple digne d'être habité par

un dieu? Le ver même dédaigne à la fin sa demeure réduite en

poussière.

6. Contemple sa voûte brisée, ses parois en ruines, son enceinte

désolée, et ses portiques souillés: oui, ce fut pourtant la demeure

orgueilleuse de l'ambition, le séjour de la pensée et le palais de

l'ame. Regarde ces orbites sans yeux, cet asyle joyeux de la sagesse

et de l'esprit, de la passion qui ne souffrait point de contrôle.

Tout ce qu'ont jamais écrit les saints, les sages ou les sophistes,

pourrait-il repeupler cette demeure solitaire ou lui rendre sa

première forme?

7. O le plus sage des enfans d'Athènes! C'était avec raison que tu

disais: «Tout ce que nous savons, c'est que nous ne savons rien.»

Pourquoi redouterions-nous ce que nous ne pouvons pas éviter? Chacun

a ses douleurs; mais les hommes faibles gémissent sur des malheurs

imaginaires nés de leurs cerveaux malades, comme si c'étaient des

maux réels. Suivez ce que le hasard ou la destinée proclament le

meilleur; la paix nous attend tous sur les bords de l'Achéron. Là,

nul banquet forcé n'appelle le convive rassasié, mais le silence y

prépare la couche d'un repos à jamais heureux.

8. Cependant, si, comme l'ont pensé des hommes sages, il existe,

au-delà du noir rivage, un séjour des ames, pour confondre la

doctrine des saducéens[A] et des sophistes, follement orgueilleux de

leur science du doute, qu'il serait doux de se prosterner en adoration

avec ceux qui ont rendu nos épreuves mortelles plus légères!

d'entendre chacune de ces voix que nous craignions de ne plus

entendre! de contempler les ombres magnanimes dévoilées à nos

regards: celles du Bactrien, du sage de Samos, et de tous ceux qui

enseignèrent la vertu!

[Note A: De צדוק (Sadock) , nom d'un juif ancien, fondateur d'une

secte, qui niait l'immortalité de l'ame, l'existence des anges et des

esprits, la résurrection du corps, et n'admettait que les cinq livres

de Moïse.

(N. du Tr.)]

9. Je te verrais, ô toi! dont l'amour et la vie s'échappèrent

ensemble, et m'ont laissé sur la terre aimer et vivre en vain!--O

l'intime ami de mon cœur! puis-je croire que tu n'es plus quand ta

mémoire brille sans cesse dans ma pensée? Oui, je rêverai que nous

pourrons nous réunir un jour, et je caresse cette douce illusion de

mon cœur solitaire. Si quelque chose de nos jeunes souvenirs nous

reste, qu'il soit comme un gage certain de l'avenir, car ce serait

assez de bonheur pour moi de savoir que ton ame est heureuse!

10. Je vais m'asseoir un instant sur cette pierre massive d'une

colonne de marbre, dont la base n'est pas encore ébranlée. Fils de

Saturne! ici fut ton trône favori[4]; le plus puissant de tous les

dieux nombreux de l'antiquité! permets-moi de chercher les vestiges

enfouis de ton temple sacré. Tous mes efforts sont vains; l'œil de

l'imagination même ne pourrait retrouver ce que le tems a pris à

tâche d'effacer; cependant ces colonnes orgueilleuses n'attirent pas

un soupir du passant;--l'impassible Ottoman s'assied froidement sur

leurs fûts renversés; et le Grec léger fredonne à lentour.

11. Mais de tous les ravageurs de ce temple élevé sur l'Acropolis,

d'où Pallas s'éloigna en regrettant de quitter le dernier monument

de son ancienne domination, quel fut le dernier, le plus barbare et le

plus stupide? Rougis, Calédonie! c'est un de tes enfans! Angleterre,

je me réjouis de ce que ce n'est pas un de tes fils, tes citoyens,

nés libres, épargneraient ce qui autrefois fut libre. Cependant

ils ont violé les enceintes des temples tristes et déserts, et ont

emporté leurs autels sur les flots, longtemps soulevés contre cette

profanation[5].

12. Mais l'orgueil ignoble d'un moderne Picte se fait gloire de briser

ce que les Goths, les Turks et le tems avaient épargné[6]. Il porte

une ame froide comme les rochers de sa côte natale, et aussi stérile

que son cœur est dur, celui dont la pensée a pu concevoir et dont

la main a pu exécuter le projet de déplacer les pauvres restes

d'Athènes; ses enfans, trop faibles pour défendre ses monumens

sacrés, ressentirent cependant une partie des douleurs qui

déchiraient leur mère[7], et ils éprouvèrent, ce qu'ils avaient

ignoré jusque-là, tout le poids des chaînes de la tyrannie.

13. Eh quoi! une bouche bretonne osera-t-elle jamais dire qu'Albion

fut heureuse des pleurs d'Athènes? Quoique ce soit en ton nom que des

esclaves déchirent son sein, crains d'avouer ces faits honteux, qui

feraient rougir l'Europe. La reine de l'Océan, la Bretagne libre,

enlève la dernière et chétive dépouille d'une terre sanglante....

Oui, celle dont la protection généreuse fait bénir son nom, a

arraché avec des mains de harpie ces restes glorieux que l'antiquité

jalouse avait épargnés, et qu'avaient respectés les tyrans!

14. Pallas! où était ton égide, qui frappa de terreur le barbare

Alaric, dans sa course dévastatrice[8]? Où était le fils de Pelée?

Son ombre fit en vain trembler les enfers, pour apparaître à la

lumière dans ce jour redoutable, revêtu de ses armes terribles!

Quoi! Pluton ne pouvait-il pas permettre une fois encore à

ce guerrier invincible de s'échapper des enfers, pour donner

l'épouvante, et faire lâcher sa proie à ce second barbare? Errant

inoccupé sur les bords du Styx, Achille n'est point venu protéger

les murs qu'il aimait jadis à défendre.

15. O belle Grèce! froid est le cœur de l'homme qui te voit sans

sentir ce qu'éprouvent les amans en contemplant la poussière qu'ils

ont aimée. Stupide est l'œil qui ne verse point de larmes en voyant

tes palais dégradés, tes temples en ruines et tes autels enlevés

par des mains bretonnes, auxquelles il était plutôt réservé

de protéger ces restes vénérables. Maudite soit l'heure où ces

barbares sortirent de leur île pour venir de nouveau déchirer ton

sein délaissé, et transporter tes dieux désolés dans les contrées

abhorrées du Nord !

16. Mais où est Harold? Ne suivrai-je pas sur les flots ce sombre

voyageur? Il s'inquiétait peu, en s'éloignant, de tout ce que les

hommes regrettent; nulle amante n'essaya de l'attendrir par de feintes

lamentations; nul ami, pour adieu, ne lui tendit la main, avant que ce

froid étranger ne partît pour d'autres climats. Dur est le cœur

que les charmes de la beauté trouvent insensible; mais Harold

n'éprouvait plus les mêmes impressions qu'autrefois; et il quitta,

sans pousser un soupir, le sol de l'Espagne livré à la guerre et au

crime.

17. Celui qui a vogué sur la mer sombre et azurée, a contemplé

parfois un ravissant spectacle. C'est lorsque la fraîche brise est

belle comme une brise peut l'être, qu'elle enfle la blanche voile

de la frégate légère et gracieuse; les mâts, les flèches des

clochers et les bords élevés du rivage s'enfuient derrière nous; la

glorieuse mer s'étend dans un lointain immense; les vaisseaux de

la flotte voguent comme des cygnes sauvages. Le plus mauvais voilier

paraît marcher avec une agilité nouvelle, tant les vagues bondissent

gaiement devant chaque proue écumante.

18. Admirez aussi l'intérieur de ce petit monde de guerre: le poli

des canons; le filet[9] tendu comme un dais sur le tillac; les ordres

communiqués d'une voix rauque; le bruit sourd et continuel des

matelots qu'une parole fait gravir au haut des mâts; écoutez l'appel

du contre-maître, les cris joyeux des marins qui font glisser dans

leurs mains les nombreux cordages; regardez cet aspirant, échappé de

l'école, qui varie l'accent de son aigre voix selon qu'il approuve ou

qu'il réprimande. Ce petit-maître sait déjà conduire habilement sa

troupe docile.

19. Le tillac brille aux yeux comme du cristal qu'aucune tache ne

souille; le grave lieutenant de garde s'y promène. Regardez aussi

cette partie du navire, réservée religieusement pour le capitaine

qui s'avance avec majesté, silencieux et craint de tous;--il

parle rarement à ses subordonnés, s'il veut conserver ce sévère

ascendant qui, lorsqu'il est méconnu, fait perdre le triomphe et la

gloire: mais les Bretons s'écartent rarement de cette loi, quelque

dure qu'elle puisse être, qui tend à fortifier leur valeur.

20. Souffle, souffle doucement, brise propice! Fais-nous voguer

jusqu'à ce que le large soleil nous dérobe ses rayons affaiblis;

alors le navire-amiral sera forcé de replier ses voiles, afin que les

bâtimens moins agiles puissent le rejoindre. Oh! pénible tourment!

insupportable et nonchalant retard, qui empêche de profiter du vent

le plus favorable! Que de lieues on perd jusqu'au retour de l'aurore,

en portant des regards pensifs sur les ondes propices, pour attendre

ces navires lourds et paresseux!

21. La lune est levée à l'horizon, Ciel! quelle nuit délicieuse! De

longs torrens de lumière se répandent sur les vagues bondissantes.

Maintenant les jeunes gens soupirent sur le rivage, et les jeunes

filles croient aux sermens de l'amour. Puisse une semblable destinée

nous attendre à notre retour sur la terre natale! Cependant la main

active d'un Arion grossier réveille la vigoureuse harmonie qu'aiment

les matelots; il se forme autour de lui un cercle de joyeux auditeurs;

ou si une mesure bien connue les invite à la danse, ils s'y livrent

avec transport, comme s'ils étaient libres sur le rivage.

22. Childe Harold aperçoit la côte sourcilleuse, à travers

les détroits de Calpé; c'est là que l'Europe et l'Afrique se

contemplent! Il aperçoit, à la lueur du flambeau de la pâle

Hécate, la patrie de la jeune vierge aux yeux noirs, et celle du

Maure au teint cuivré. Comme les rayons du flambeau nocturne se

jouent avec grâce sur les rivages de l'Ibérie! Ils découvrent des

rochers, des coteaux et de vertes forêts, que l'œil peut discerner,

quoique le faible croissant de la lune n'éclaire qu'à demi ces

rivages; mais les ombres gigantesques des rochers de la Mauritanie

lèvent leurs têtes menaçantes, et s'étendent jusque sur la côte

sombre de la mer.

23. Il est nuit; c'est alors que la méditation rappelle à notre

cœur que nous avons aimé, quoique l'amour ait fui pour toujours. Le

cœur solitaire, qui gémit sur ses espérances évanouies, quoique

sans ami, rêvera qu'il eut un ami. Qui pourrait désirer de se

courber sous le poids des années, quand la jeunesse elle-même survit

aux jeunes amours et à la gaîté de l'esprit? Hélas! quand des ames

qui ont été unies ont oublié leur tendresse, il reste à la mort

peu de choses à nous ravir! Oh! heureuses années! qui ne voudrait

encore redevenir enfant pour retrouver vos délices?

24. Ainsi penché sur l'humide bord du navire pour contempler le

disque de Diane réfléchi dans l'onde, l'ame oublie ses projets

d'ambition et d'orgueil; elle se replie involontairement sur les

années qui ne sont plus. Il n'est point de mortel assez malheureux

pour qu'aucun être chéri, plus chéri que lui-même; n'obtienne ou

n'ait obtenu de lui une douce pensée, et ne réclame l'hommage d'une

larme; angoisse déchirante dont le cœur accablé voudrait en vain se

délivrer!

25. S'asseoir sur les rochers, rêver sur les torrens et sur les

abîmes, s'égarer lentement dans l'enceinte sombre des forêts, où

la domination de l'homme ne se fait point sentir, et que son pied n'a

jamais ou que rarement foulée; gravir une montague infréquentée,

inconnue de la foule, où paissent librement des troupeaux de bêtes

sauvages qui ne demandent point à l'homme leur nourriture; se pencher

sur les précipices et sur les cascades écumantes; ce n'est point

là la solitude: c'est s'entretenir avec les beautés de la nature, et

contempler ses richesses déroulées à nos regards.

26. Mais au milieu de la foule, du bruit du choc des hommes, entendre,

voir, sentir, posséder des richesses, et traîner sa vie comme un

ennuyé citoyen du monde; n'ayant personne qui nous chérisse, et

personne que nous puissions chérir; ne voir que des courtisans de la

prospérité, qui fuient à l'approche de la misère; n'avoir pas

un ami, qui, plein d'une affection sincère, si nous n'étions plus,

voudrait paraître moins joyeux que tous ceux qui nous accablaient de

flatteries et de poursuites intéressées; c'est là ce que j'appelle

être seul; c'est là, c'est là la solitude!

27. Plus heureuse est la vie du pieux ermite, tel que le voyageur en

rencontre dans les retraites solitaires du mont Athos, lorsque,

dans une belle soirée, il va rêver sur ses pics gigantesques. Il

contemple des ondes si bleues, des cieux si purs, que celui qui a joui

d'une heure si délicieuse voudrait passer le reste de ses jours

dans ces lieux enchanteurs; il s'arrache avec peine de cette scène

ravissante; il regrette en soupirant de ne pas avoir été favorisé

d'une telle destinée, et il s'en retourne pour haïr davantage un

monde qu'il avait déjà presque oublié.

28. Passons les détails d'une route longue et monotone,

si souvent

traversée par de nombreux voyageurs, et qui ne conserve nulle trace

de leur passage. Passons le calme et les vents, les vicissitudes

des élémens, et tous les caprices bien connus des vagues et des

tempêtes; passons aussi les joies et les chagrins qui surviennent aux

matelots renfermés dans leur citadelle ailée et flottante; toutes

les alternatives de l'allégresse, du désespoir, selon que la brise

est favorable ou contraire, que les vagues sont calmes ou soulevées,

jusqu'à ce matin joyeux où l'on crie: «Voyez! voyez! c'est la

terre!» Alors tout le monde est heureux.

29. Mais gardons-nous de passer sous silence les îles de Calypso[10],

qui ressemblent à un groupe de sœurs au milieu des ondes. Là un

port sourit encore aux navires fatigués, quoique la belle déesse

ait cessé depuis long-tems de pleurer sur ses rochers, et d'attendre

inutilement le retour de celui qui osa lui préférer une épouse

mortelle. C'est ici que son fils Télémaque essaya le saut

périlleux, lancé par la main puissante de Mentor dans la profondeur

des ondes. Ainsi privée des deux naufragés, la maîtresse de la

nymphe Eucharis gémit de son double veuvage.

30. Son règne est passé; ses grâces divines, ses tendres

enchantemens ne sont plus. Mais que cela ne t'afflige pas, jeune

homme, trop facile à enflammer; redoute encore l'approche de ces

lieux. Une souveraine mortelle occupe le trône dangereux de la

déesse, et tu pourrais rencontrer une nouvelle Calypso. Charmante

Florence! si une beauté pouvait jamais toucher ce cœur fantasque et

sans amour, ce cœur aurait été à toi; mais, déchiré par tous

mes attachemens, je ne puis me hasarder à porter sur tes autels une

offrande indigne de toi, ni demander qu'un cœur si cher, que ton

cœur éprouve jamais un seul tourment pour le mien.

31. Ainsi pensa Childe Harold en admirant les beaux yeux de cette

dame, dont les regards ne lui inspirèrent d'autre pensée qu'une

vive et innocente admiration. L'amour se tint à l'écart, quoique

peu éloigné; car il savait que Harold, en lui échappant souvent,

souvent aussi avait été en sa puissance; mais ce jeune enfant

n'ignorait pas qu'il ne devait plus le compter comme son adorateur,

qu'il ne devait plus chercher à se rendre maître de son cœur,

puisque maintenant il ne pouvait réussir à lui inspirer de l'amour,

et il ne douta plus que ses anciens charmes ne fussent désormais

impuissans.

32. La belle Florence s'aperçut avec quelque étonnement qu'un homme

que l'on disait soupirer pour toutes les belles, voyait, sans être

ému, des charmes que d'autres entouraient d'un respect réel ou

simulé. Elle était leur espoir, leur destin, leur condamnation, leur

loi, tout ce que la folâtre beauté demande à ses esclaves. Elle

s'étonnait qu'un jeune homme si novice ne sentît pas ou du moins ne

feignît pas de sentir cette ardeur indiscrète dont l'aveu peut bien

quelquefois attirer les reproches, mais rarement la colère des dames.

33. Elle connaissait peu ce cœur qu'elle croyait de marbre. Réfugié

dans le silence, ou comprimé par l'orgueil, il n'était point novice

dans l'art de séduire, et il avait autrefois tendu dans plus d'un

lieu les pièges de l'amour. Il n'avait point abandonné ses coupables

poursuites tant qu'il trouva des objets dignes de ses désirs. Mais

Harold dédaigne maintenant de tels moyens. S'il avait trouvé l'amour

dans les yeux si beaux de Florence, il ne se serait jamais réuni à

la foule de ses indolens adorateurs.

34. Il ne connaît pas beaucoup le cœur de la femme celui qui croit

que cet objet lascif[A] se conquiert par des soupirs. Que lui importe

le tendre hommage du sentiment lorsqu'elle a une fois accordé ses

faveurs? Choisissez donc l'offrande que vous voulez présenter aux

yeux de votre idole; mais ne lui montrez pas trop d'humilité; ou elle

vous méprisera et tous vos beaux discours, quoique ornés de figures

éloquentes; dissimulez même votre tendresse, si vous êtes sages;

une confiance hardie a le plus heureux effet près des femmes: excitez

et calmez tour à tour leur dépit; bientôt la passion couronnera vos

espérances.

[Note A: _That wanton thing._]

35. C'est là une vieille leçon; le tems en a démontré la justesse,

et ceux qui la connaissent le mieux sont ceux qui la déplorent

davantage. Quand on a obtenu tout ce que l'on désirait d'obtenir, la

récompense de tant de sacrifices semble bien chétive. Une jeunesse

usée, une ame dégradée, les facultés intellectuelles abruties,

l'honneur perdu: heureuse passion! voilà, voilà quels sont tes

fruits amers! Si par un bonheur cruel l'espérance est détruite de

bonne heure, alors même les blessures du cœur s'enveniment jusqu'à

la fin, et ne peuvent se cicatriser, lors même que l'amour ne cherche

plus à plaire.

36. Loin ces digressions étrangères! Je ne dois pas rendre ce chant

trop long; car nous avons encore à franchir plus d'une montagne, à

côtoyer plus d'un rivage, conduits par la mélancolie pensive et

non par la fiction.--Contrées aussi belles que jamais l'imagination

mortelle pourrait en créer dans les faibles limites de la pensée;

aussi séduisantes que celles que l'on célèbre dans de nouvelles

utopies pour enseigner à l'homme ce qu'il pourrait, ou ce qu'il

devrait être, si cette créature corrompue pouvait jamais profiter de

pareils enseignemens!

37. La bonne nature est encore la meilleure des mères, quoique

toujours changeante dans ses aspects variés. Laissez-moi prendre dans

son sein fécond les sujets de mes chants; moi, qu'elle n'a jamais

sevré de ses faveurs, quoique je n'aie pas été son enfant favori.

Oh! c'est dans ses formes sauvages qu'elle est le plus belle, là où

rien d'humain n'ose souiller ses asiles: le jour, comme la nuit, elle

ne cesse de me sourire, quoique je l'aie connue seulement aux jours

du malheur, et que je l'aie recherchée et aimée d'autant plus que ma

misanthropie était plus grande.

38. Terre d'Albanie! où naquit lskander, dont les exploits sont le

thème du jeune homme et l'instruction du sage; patrie de cet autre

conquérant du même nom, dont les ennemis, souvent battus, ont

admiré les exploits chevaleresques, permets-moi de te contempler,

terre d'Albanie[11], sauvage nourricière d'hommes sauvages! La croix

disparaît, les minarets s'élèvent, et le pâle croissant étincelle

dans la vallée à travers les cyprès qui apparaissent en même tems

que chaque cité.

39. Childe Harold voguait toujours. Il passa près du rocher aride[12]

où la triste Pénélope venait contempler les flots de la mer; et

plus loin il vit le promontoire célèbre qui devint le dernier refuge

des amans et le tombeau de la Lesbienne. Infortunée Sapho, tes vers

immortels ne pouvaient ils pas sauver ce cœur, animé d'une flamme

immortelle? comment ne put-elle vivre, celle qui donnait la vie, si

la lyre peut faire espérer une vie éternelle, seul ciel auquel les

enfans de la terre puissent aspirer?

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 03 avec notes et commentaires comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 3 / 27 段