confiné dans leurs contrées lointaines, verrai-je, sans être ému,
ces lieux sacrés que d'autres s'évertuent à chanter sans les avoir
jamais vus? Quoique Apollon ne fréquente plus sa grotte, et que toi,
le séjour des muses, tu sois maintenant leur tombeau, quelque aimable
génie pénètre encore ces lieux, soupire dans l'air, repose en
silence dans la grotte, et glisse d'un pied transparent sur ces flots
mélodieux.
63. À toi, plus tard.--Je me suis même écarté au milieu de mes
chants pour te rendre mon hommage, oubliant l'Espagne, ses vierges,
ses enfans, sa destinée chère à toute ame libre, et je t'ai salué,
non peut-être sans verser une larme. Maintenant, à mon sujet.--Mais
permets-moi d'emporter de ton séjour sacré quelque gage de souvenir;
accorde-moi une feuille de la plante impérissable de Daphné, et
ne souffre pas que l'espérance de celui qui t'est dévoué soit
considérée comme une puérile vanité.
64. Mais, ô la plus belle des montagnes! jamais, quand la Grèce
était jeune, tu n'as vu autour de ta base gigantesque un chœur si
brillant; jamais quand sa prêtresse, embrasée d'un feu qui n'était
point mortel, entonnait l'hymne pythien, jamais Delphes ne vit une
troupe de jeunes vierges plus propres à inspirer les chants de
l'amour que les vierges de l'Andalousie, élevées dans le sein
brûlant du tendre désir. Oh! que ne leur est-il donné de paisibles
ombrages, comme la Grèce peut encore en offrir, quoique la gloire ait
abandonné son asile!
65. L'orgueilleuse Séville est belle; sa nation peut vanter sa force,
sa richesse et sa haute antiquité[14]; mais Cadix, qui apparaît sur
la côte lointaine, demande de plus flatteuses, mais de moins nobles
louanges. O vice! que tes sentiers voluptueux sont séduisans! Quand
le sang de la jeunesse agite les cœurs, qui peut se soustraire à la
fascination de ton regard magique? Tu glisses autour de nous sous la
forme d'un serpent à tête de chérubin, et tu sais varier pour tous
les goûts ton aspect séduisant et trompeur.
66. Quand Paphos tomba, détruite par le tems,--tems maudit! la reine
qui soumet tout à sa puissance, dut te céder aussi!--Les plaisirs
prirent la fuite; mais ils cherchèrent un climat aussi doux; et
Vénus, fidèle seulement à la mer, son berceau, daigna se réfugier
en ces lieux, et établir ses autels dans la cité aux blanches
murailles. Elle n'a pas circonscrit son culte dans un seul temple;
mais, voués à ses cérémonies, mille autels lui sont consacrés,
où brûle jour et nuit l'encens des sacrifices.
67. Du matin jusqu'à la nuit, et de la nuit jusqu'au matin, qui
s'éveille en éclairant de ses rayons jaunissans la troupe joyeuse
des plaisirs nocturnes, on entend des chants d'amour, on voit tresser
des guirlandes de fleurs, inventer des jeux bizarres, des folies
nouvelles. Celui qui vient se fixer à Cadix dit un long adieu aux
jours paisibles. Rien n'interrompt les orgies bruyantes, quoique, au
lieu de la véritable dévotion, l'encens monacal brûle seul sur les
autels; l'amour et la prière s'unissent, ou se partagent les heures
tour à tour.
68. Le jour du dimanche arrive; c'est le jour heureux du repos.
Comment le sanctifie-t-on sur ce rivage chrétien? Regardez! il est
consacré à une fête solennelle. Silence!--N'entendez-vous pas le
mugissement du roi des forêts? Il brise les lances et se repaît
du sang jaillissant des chevaux et des cavaliers renversés par ses
cornes terribles. L'arène populeuse retentit d'appels à un nouveau
combat. La foule insensée applaudit en voyant les entrailles
fumantes; la beauté n'a pas détourné ses regards; elle n'a pas
même affecté d'être émue.
69. C'est le septième jour, le jubilé de l'homme: Londres, tu
connais bien ce jour de la prière. Alors ton bourgeois élégant, ton
artisan, et ton apprenti, parés de leurs habits de fêtes, se hâtent
d'aller respirer l'air de toute leur semaine; ton coche de Hackney,
tes whiskys, tes cabriolets roulent rapidement à travers tes nombreux
faubourgs; ils vont à Hampstead; à Brentford, à Harrow, jusqu'à ce
que la haridelle épuisée de fatigue oublie de traîner la voiture,
provoquant l'envieuse raillerie de chaque rustre qui passe à pied
près d'elle.
70. Quelques-uns promènent sur ta Tamise tes beautés ornées de
rubans; d'autres préfèrent la route royale, plus sûre; quelques-uns
gravissent la colline de Richemont; d'autres se rendent à Ware:
un grand nombre se hâtent d'aller au coteau de Highgate. Me
demanderez-vous pourquoi, ombres de la Béotie [15]? C'est pour
rendre un culte à la corne solennelle tenue par la main sacrée du
mystère[A]. Les jeunes gens et les jeunes filles jurent par son nom
redouté, et consacrent leur serment en buvant et en dansant jusqu'au
matin.
[Note A: Fête de la corne emblématique, redoutée des maris.]
71. Toutes les nations ont leurs folies; les tiennes ne ressemblent à
aucune autre, belle Cadix, toi qui t'élèves majestueusement sur la
mer sombre et bleue! Aussitôt que la cloche du matin à sonné neuf
heures, tes dévots commencent à réciter leur rosaire; ils prient
instamment la Vierge (la seule, je crois, qui soit vierge en
ces lieux) de les purifier de crimes, aussi nombreux qu'elle a
d'adorateurs; ensuite ils se portent à l'assemblée populeuse du
Cirque. Le jeune homme, le vieillard, le riche et le pauvre aiment à
se donner le même divertissement.
72. La lice est ouverte; l'arène spacieuse est devenue libre: des
milliers de spectateurs sont entassés à l'entour. Bien long-tems
avant que le premier son de la trompette sonore se soit fait entendre,
il n'y a déjà plus de place pour ceux qui sont en retard. Là
abondent les dons, les grandesses[A], et surtout les dames habiles
dans les manœuvres d'un œil fripon[B], quoique toujours portées à
guérir les blessures qu'elles ont faites; aucun amant n'est condamné
à mourir de leur froid dédain, victime des traits de l'amour, comme
s'en plaignent des bardes lunatiques.
[Note A: Titres que prennent les nobles en Espagne.]
[Note B: _Roguish eye_.]
73. Les bruyans murmures sont apaisés;--montés sur de beaux
coursiers, portant sur la tête un blanc panache, aux pieds des
éperons d'or, quatre cavaliers se préparent à d'aventureux
exploits, et s'inclinent galamment en entrant dans la lice. Riches
sont leurs écharpes brodées, et leurs montures se cabrent avec
grâce. S'ils se distinguent aujourd'hui dans ce jeu périlleux, les
bruyans applaudissemens de la foule et l'aimable sourire des dames
seront leur récompense, comme pour de nobles actions; et tout ce
que les rois et les chefs de guerre peuvent obtenir de plus glorieux,
leurs jeux sanglans le leur procurent.
74. Revêtu d'habits brillans et d'un riche manteau, mais à pied, au
milieu de l'arène, l'agile matador est impatient d'attaquer le roi
des troupeaux mugissans. Mais avant de s'engager dans la lutte, il
a traversé le cirque d'un pas prudent, de crainte que quelque chose
d'inaperçu ne vienne arrêter sa course rapide. Son arme est un
dard, et il combat de loin. L'homme ne peut davantage sans le fidèle
coursier, hélas! souvent condamné à recevoir pour lui des blessures
mortelles.
75. Trois fois a retenti le clairon; voyez! le signal est donné.
L'antre sauvage s'ouvre, et l'attente muette veille attentivement dans
les rangs pressés du cirque silencieux. L'animal puissant bondit au
premier coup d'aiguillon, et, regardant d'une manière sauvage autour
de lui, il frappe l'arène d'un pied retentissant, et il ne s'élance
pas aveuglément sur son ennemi. Il porte de côté et d'autre son
front menaçant, pour essayer sa première attaque; il bat ses flancs
de sa queue irritée, et ses yeux enflammés roulent dans leur orbite
agrandie.
76. Il s'arrête tout à coup; son regard est fixe. Loin, loin, jeune
homme imprudent! Prépare ta lance: voici le moment de périr, ou
de déployer cette adresse habile qui peut encore l'arrêter dans
sa carrière sanglante. Les coursiers légers savent, par des bonds
agiles, se détourner adroitement. Le taureau écume de rage; mais il
n'échappe pas aux blessures. Un sang noir s'échappe par torrens de
ses flancs; il fuit, se roule, s'agite furieux des traits qu'il
porte enfoncés; les dards suivent les dards, les coups de lance se
succèdent avec rapidité: il annonce ses souffrances par de profonds
mugissemens.
77. Il revient; ni les dards, ni les lances ne peuvent l'arrêter, ni
même les bonds impétueux des coursiers aux abois. Quoique l'homme
l'attaque avec ses armes puissantes, les lances et la valeur sont
vaines. Un cheval superbe, cadavre déchiré, est étendu sur
l'arène; un autre, spectacle hideux! paraît ouvert, et son poitrail
sanglant découvre les sources palpitantes de la vie; quoique blessé
à mort, il traîne encore ses membres affaiblis, et chancelant, mais
surmontant tous les obstacles, il sauve son maître du danger.
78. Vaincu, sanglant, haletant, furieux jusqu'à la fin, le taureau
reste debout au centre de l'arène, exposé aux blessures des dards
et des lances brisées qui pleuvent sur lui. Ses ennemis sont hors de
combat. C'est l'instant où les matadors se pressent autour de lui, en
agitant leur manteau rouge, et en balançant leur javelot léger. Une
fois encore il s'ouvre un terrible passage. Vaine fureur! Le manteau
quitte la main perfide, enveloppe ses yeux terribles.--C'en est
fait!--il roule étendu sur l'arène.
79. À l'endroit où sa vaste encolure se joint à l'épine
vertébrale le fer terrible du javelot reste enfoncé comme dans son
fourreau. Il s'arrête; il frémit,--dédaignant de reculer; il tombe
lentement, au milieu des cris de triomphe, et il meurt sans pousser
un gémissement et sans convulsions. Le char décoré s'avance;--on
y entasse son corps,--doux spectacle pour les regards du
vulgaire.--Quatre chevaux, que peuvent à peine retenir les rênes,
entraînent la lourde et noire masse, qui passe au milieu de la foule,
presque inaperçue.
80. Tel est le divertissement cruel qui rassemble souvent les jeunes
Espagnoles, et réjouit le berger, nourri dès sa jeunesse dans
l'habitude des jeux sanguinaires. Son cœur se délecte dans la
vengeance, et il regarde avec plaisir les peines des autres. Que de
querelles domestiques ensanglantent les villages effrayés! Quoique
des phalanges nombreuses se soient réunies contre l'ennemi, hélas!
il reste encore assez d'Espagnols dans les chaumières pour méditer
contre des amis de secrètes blessures, excités par des ressentimens
légers qui doivent faire couler des flots de sang.
81. Mais la jalousie a fui de ces rivages: les barreaux, les verroux,
la sentinelle au teint jaune, sage et vénérable duègne! et tout ce
qui fait révolter une ame généreuse comme les moyens qu'employait
un farouche et vieil époux en se croyant permis de renfermer l'objet
de ses terreurs, ont disparu dans l'ombre du passé avec le dernier
siècle. Quelles femmes sont plus libres qu'étaient les jeunes
Espagnoles avant que la guerre, comme un volcan furieux, eût
déployé sa rage, lorsqu'on les voyait, les cheveux tombant en
tresses légères, jouer sur le vert gazon, tandis que la reine
des nuits éclairait de ses rayons protecteurs la danse folâtre et
animée de l'amour?
82. Oh! que de fois Harold avait aimé, ou rêvé qu'il aimait,
puisque les plus vifs ravissemens de l'amour ne sont qu'un rêve! mais
maintenant son cœur chagrin n'était plus ému. Il n'avait cependant
pas encore bu de l'onde du Léthé, et il avait appris depuis peu à
croire véritablement que l'amour n'avait rien de plus précieux pour
lui que ses ailes; quelque beau, quelque jeune, quelque aimable qu'il
paraisse, il s'échappe toujours des sources délicieuses du plaisir
quelque chose d'amer qui répand son venin sur les fleurs les plus
ravissantes[16].
83. Cependant il n'était point aveugle aux attraits séduisans de la
beauté, mais ces attraits n'avaient pas sur lui plus d'empire que sur
le sage. Non que la philosophie eût jamais daigné faire descendre
sur une ame comme la sienne, ses chastes et sévères inspirations;
mais dans son délire, la passion finit par se calmer ou s'éteindre.
Et le vice, qui creuse lui-même sa tombe de voluptés, avait depuis
longtems enseveli pour jamais toutes ses espérances. Pâle victime du
plaisir! les noirs souvenirs d'une vie abhorrée avaient empreint sur
son front livide la malédiction qui poursuivait incessamment Caïn.
84. Spectateur étrange du monde, il ne se mêlait point avec la
foule; mais il n'avait point pour elle une haine misanthropique.
Peut-être qu'il eût encore aimé parfois à prendre part à la danse
et aux chants de la joie; mais peut-il sourire, celui qui succombe
sous le poids de sa destinée? Rien de tout ce qu'il voyait ne pouvait
dissiper sa tristesse. Un jour pourtant, il lutta contre l'empire de
son mauvais génie; et comme il était livré à la méditation dans
le boudoir d'une beauté, il laissa échapper de sa lyre ce chant
improvisé, qui célébrait des charmes aussi séduisans que ceux
qu'il avait admirés dans des jours plus heureux.
À INÈS.
I.
Non, ne souris point à mon front soucieux, car, hélas! je ne
puis te rendre ton sourire; que le ciel te préserve de jamais
verser des larmes, et de jamais pleurer en vain!
II.
Tu me demandes quelle secrète douleur dévore ma joie et
ma jeunesse? Veux-tu vainement chercher à connaître une
tristesse que tu échouerais à calmer?
III.
Ce n'est point l'amour, ce n'est point la haine, ni les
honneurs perdus de la basse ambition, qui me font maudire ma
destinée présente, et fuir loin de tout ce que j'avais de
plus cher.
IV.
C'est cette lassitude qui naît pour moi de tout ce que je
vois, de tout ce que j'entends. La beauté ne m'inspire même
aucun plaisir; tes yeux ont à peine un charme pour moi.
V.
C'est cette sombre, intime et continuelle tristesse que
portait en lui cet Hébreu fugitif. Je ne veux point regarder
au-delà de la tombe: il ne me reste aucune espérance avant
que d'y descendre.
VI.
Quel exilé peut se fuir lui-même? Sous les zones les plus
éloignées, partout où je porte mes pas, je suis poursuivi
par l'orage de ma vie, par un démon,--ma pensée!
VII.
Que d'autres croient se livrer au plaisir, et goûtent de
tout ce que j'abandonne; ah! qu'ils rêvent à jamais cet
enchantement, et que leur réveil ne ressemble pas au mien!
VIII.
Ma destinée est d'errer dans mille contrées diverses;
emportant avec moi des souvenirs maudits, toute ma consolation
est de savoir, quel que soit le malheur qui me frappe, que
j'ai déjà connu le plus amer.
IX.
Quel est-il? oh! ne me le demande pas! Par pitié, crains
de m'interroger: continue de sourire.--Ne cherche point à
dévoiler le cœur de l'homme, et à découvrir l'enfer qui
s'y trouve!
85. Adieu, belle Cadix! oui, adieu pour longtems! Qui peut oublier
ta courageuse résistance? Quand tout, autour de toi, changeait
de maître, toi seule tu restas fidèle. Tu fus la première à
conquérir ta liberté, et la dernière à être vaincue; et si,
au milieu de ces scènes si fortes, de ce choc si rude, le sang de
quelques-uns de tes citoyens a coulé dans tes rues, un traître
seul tomba sous le poignard[17]: là, tous furent nobles, excepté la
noblesse elle-même; nul ne baisa le char du conquérant, excepté la
Chevalerie dégénérée.
86. Tels sont les enfans de l'Espagne; que leur destinée est
étrange! Eux qui ne furent jamais libres combattent pour la liberté;
peuple sans roi, qui meurt pour un état sans vigueur; quand les
grands fuient, les vassaux combattent, fidèles aux plus lâches
esclaves de la trahison, en chérissant une patrie qui ne leur donna
rien que la vie. L'orgueil leur montre le chemin qui les mène à
la liberté. Repoussés, dans les batailles, vaincus dans toutes les
luttes, «la guerre! la guerre! s'écrient-ils encore; la guerre,
même au couteau![18].»
87. Vous, qui voulez connaître l'Espagne et les Espagnols, allez
lire leur histoire gravée partout en traits de sang. Tout ce que la
vengeance la plus cruelle, animée contre un ennemi étranger,
peut accomplir, est là employé contre la vie de l'homme. Depuis
l'étincelant cimeterre jusqu'au poignard caché, la guerre se sert de
toutes ces armes pour ses terribles luttes.--Puisse-t-elle sauver la
sœur et l'épouse, et verser ainsi le sang de tous les oppresseurs!
puissent tous les conquérans éprouver partout une pareille
résistance!
88. Ne s'échappe-t-il point des yeux une larme de pitié pour ceux
qui ne sont plus? Voyez le ravage de ces plaines encore fumantes;
voyez les mains des femmes rougies du sang de l'ennemi; qu'on livre
aux chiens les cadavres inensevelis, ou que chaque corps serve de
pâture au vautour. Quoique indignes de l'oiseau de proie, que leurs
ossemens blanchis et la trace ineffaçable du sang marquent à jamais
le champ de bataille de vestiges hideux; c'est ainsi seulement que nos
enfans pourront croire aux scènes dont nous avons été témoins!
89. Et pourtant, hélas! l'œuvre terrible n'est point encore achevé.
De nouvelles légions débordent des Pyrénées; à peine a commencé
la marche grandissante des invasions, et nul œil mortel n'en peut
considérer la fin. Les nations abattues contemplent l'Espagne; si
elle s'affranchit, elle affranchira plus de bras que Pizarre autrefois
n'en avait enchaîné: étrange loi du sort! La félicité de la
Colombie répare les injustices que subirent les enfans de Quito,
tandis que sur la mère-patrie le meurtre avide de carnage est
déchaîné.
90. Ni tout le sang versé à Talavéra, ni les merveilles de
la bataille de Bassora, ni Albuféra où la mort fut prodigue de
victimes, n'ont pu conquérir à l'Espagne ses droits sacrés. Quand
l'olivier fleurira-t-il dans ses champs? Quand respirera-t-elle de ses
sanglans travaux? Combien de jours d'alarmes s'évanouiront-ils dans
la nuit, avant que le ravisseur français abandonne sa dépouille,
et que l'arbre étranger de la liberté soit naturalisé dans ses
campagnes!
91. Et toi, mon ami[19]! puisqu'une vaine douleur s'échappe de mon
ame, et vient se mêler à mes chants, si du moins l'épée t'avait
fait succomber avec les braves, l'orgueil pourrait empêcher l'amitié
de se plaindre. Mais descendre ainsi sans laurier dans la tombe,
oublié de tous, excepté de ce cœur solitaire, et te mêler sans
blessures avec les ombres de ceux qui sont morts glorieusement, tandis
que la renommée célèbre tant d'êtres si indignes! Qu'as-tu fait
pour descendre si paisiblement dans la tombe?
92. O le plus ancien et le plus estimé de mes amis! toi qui
fus toujours aimé d'un cœur à qui on avait enlevé toutes ses
affections; quoique tu sois à jamais perdu pour mes jours sans
espoir, ne te refuse pas à venir me visiter dans mes songes! La
tristesse renouvellera en secret les larmes de la conscience se
réveillant à ses douleurs, et mon imagination planera sur ton
cercueil inanimé, jusqu'à ce que mon corps fragile retourne à la
poussière dont il a été formé, et que l'ami regretté et celui qui
le pleure se réunissent dans le séjour du repos.
93. Voilà un chant du pélerinage d'Harold; vous qui voulez chercher
à le connaître davantage, vous en aurez des nouvelles dans quelques
pages futures, si celui qui a rimé celles-ci ose encore écrire.
Sévère critique, ne dis pas: C'est déjà trop! Patience! et
vous entendrez le récit de ce que vit notre pélerin dans d'autres
contrées où il fut condamné à errer; contrées qui renfermaient
les monumens de l'antiquité avant que la Grèce et les arts grecs
eussent été asservis par des mains barbares.
NOTES DU PREMIER CHANT.
NOTE 1re, STANCE 1.
Le petit village de Castri occupe, en partie l'ancienne situation de
Delphes. On trouve le long de la montagne, en revenant de Chryssa,
les restes de sépulcres creusés dans le roc, ou construits avec des
blocs de rochers. «Un de ces tombeaux, me dit mon guide, est
celui d'un roi qui se cassa le cou en chassant.» Sa Majesté avait
certainement choisi le lieu le plus convenable pour une telle mort.
Un peu au-dessus de Castri, il y a un antre que l'on suppose être
celui de la Pythie; il est d'une immense profondeur. Sa partie
supérieure est pavée, et sert maintenant d'écurie.
Sur l'autre côté de Castri, est bâti un monastère grec; quelques
pas au-dessus duquel on voit une ouverture dans le rocher, avec un
rang de cavernes d'un accès difficile, qui paraissent conduire
dans l'intérieur de la montagne, probablement jusqu'à la caverne
Corycienne mentionnée par Pausanias. C'est de cet endroit que descend
la fontaine ou les «sources de Castalie.»
NOTE 2, STANCE 20.
Le couvent de _Notre-Dame-du-Châtiment_ (Nossa Senhora da Penha[A]),
situé sur le sommet du rocher. Au bas, à quelque distance, est le
_Couvent du Liège_, où saint Honorius creusa sa grotte, au-dessus de
laquelle on voit son épitaphe. Du haut de ces collines, la mer ajoute
à la beauté de la perspective.
[Note A: Depuis la publication de ce poème, j'ai été instruit de
la mauvaise interprétation que j'avais donnée au mot _pena_. Cette
erreur était due au _tilde_, ou marque de l'_n_, que je n'avais point
remarquée sur le mot _pena_. Avec cette marque, _pena_ signifie un
_rocher_, et sans elle, il a le sens que je lui ai donné. Je n'ai
pas cru nécessaire de corriger le passage, car, quoique la commune
acception qu'on lui donne soit _Notre-Dame du Rocher_, j'ai pu adopter
l'autre sens, à cause des austérités pratiquées dans ce couvent.]
NOTE 3, STANCE 21.
C'est un fait bien connu que, dans l'année 1809, des assassinats
commis par les Portugais dans les rues de Lisbonne et dans les
environs n'étaient pas seulement bornés à leurs concitoyens: des
Anglais étaient journellement égorgés, et, au lieu de pouvoir
obtenir la répression de ces délits, il nous fut recommandé de
ne point intervenir dans les rixes de nos compatriotes avec leurs
alliés. Je fus attaqué une fois dans la rue en allant au théâtre,
à huit heures du soir, heure à laquelle les rues sont ordinairement
plus remplies de monde qu'à toute autre heure de la journée;
c'était devant une boutique ouverte, et j'étais en voiture avec un
ami: si malheureusement nous n'avions pas été armés, nous aurions,
sans aucun doute, fourni une anecdote, au lieu de la raconter
nous-mêmes. Le crime de l'assassinat ne se borne pas au Portugal: en
Sicile et à Malte, on nous assomme, nous autres Anglais, pendant la
nuit; et on ne voit jamais punir un Sicilien ou un Maltais.
NOTE 4, STANCE 24.
La convention de Cintra fut signée dans le palais du marquis de
Marialva. Les derniers exploits de lord Wellington ont effacé les
folies de Cintra. Il a fait des merveilles: il a peut-être changé
le caractère d'une nation, réconcilié des superstitions rivales, et
battu un ennemi qui n'avait jamais reculé devant ses prédécesseurs.
NOTE 5, STANCE 29.
L'étendue de Mafra est prodigieuse; il contient un palais, un couvent
et une superbe église. Les six orgues sont les plus belles que j'aie
jamais vues pour la décoration. Nous ne les entendîmes point; mais
on nous dit que leurs sons répondaient à leur splendeur. On nomme
Mafra l'Escurial du Portugal.
NOTE 6, STANCE 33.
Comme j'ai trouvé les Portugais, je les ai caractérisés. Qu'ils
aient gagné depuis, au moins en courage, cela est évident.
NOTE 7, STANCE 35.
La fille du comte Julien, l'Hélène de l'Espagne. Pélage conserva
son indépendance dans les gorges des Asturies, et les descendans de
ses compagnons, quelques siècles après, complétèrent leurs succès
par la conquête de la Grenade.
NOTE 8, STANCE 48.
«Viva el rey Fernando!» Vive le roi Ferdinand! c'est le refrain
de la plupart des chansons patriotiques des Espagnols; elles sont
principalement dirigées contre le vieux roi Charles, la reine et
le prince de la Paix. J'en ai entendu plusieurs d'entre elles;
quelques-uns des airs sont fort beaux. Godoy, _le prince de la
Paix_, est né à Badajoz, sur les frontières du Portugal. Il fut
primitivement dans les gardes espagnoles jusqu'à ce qu'il eut attiré
les regards de la reine, et qu'elle l'eut élevé au duché
d'Alcudia, etc., etc. C'est à cet homme que les Espagnols imputent
universellement la ruine de leur patrie.
NOTE 9, STANCE 50.
La cocarde rouge avec le nom de Ferdinand au milieu.
NOTE 10, STANCE 51.
Tous ceux qui ont vu une batterie se rappelleront la forme pyramidale
dans laquelle sont entassés les bombes et les boulets. La Sierra
Morena était fortifiée dans tous les défilés par où je passai
pour aller à Séville.
NOTE 11, STANCE 56.
Tels furent les exploits de la fille de Saragosse. Quand l'auteur
était à Séville, elle se promenait journellement au Prado, portant
les décorations et les médailles que la junte lui avait données.
NOTE 12, STANCE 58.
_Sigilla in mento impressa amonis digitulo
Vestigio demonstrant mollitudinem_.
(Aul. Gell.)
NOTE 13, STANCE 60.