19. Les rochers affreux couronnés par un couvent qui semble

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ŒUVRES COMPLÈTES

DE

LORD BYRON,

AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,

COMPRENANT

SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE,

ET ORNÉES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.

Traduction Nouvelle

PAR M. PAULIN PARIS,

DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI.

TOME TROISIÈME.

Paris.

DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIBR., ÉDITEURS,

RUE SAINT-LOUIS, Nº 46,

ET RUE RICHELIEU, Nº 47 _bis_.

1830.

LE PÉLERINAGE

DE

CHILDE HAROLD,

POÈME CHEVALERESQUE.

L'univers est une espèce de livre dont on n'a lu que la première

page, quand on n'a vu que son pays; j'en ai feuilleté un assez grand

nombre, que j'ai trouvées également mauvaises. Cet examen ne m'a pas

été infructueux. Je haïssais ma patrie. Toutes les impertinences

des peuples divers parmi lesquels j'ai vécu m'ont réconcilié avec

elle. Quand je n'aurais tiré d'autre bénéfice de mes voyages que

celui-là, je n'en regretterais ni les frais ni les fatigues.

(_Le Cosmopolite_.)

PRÉFACE.

Le poème suivant a été écrit, en grande partie, au milieu des

scènes qu'il est destiné à retracer. Il fut commencé en Albanie,

et les parties relatives à l'Espagne et au Portugal ont été

composées d'après les observations de l'auteur sur ces contrées.

Voilà ce qu'il pouvait être nécessaire d'établir pour l'exactitude

des descriptions. Les lieux que l'on a essayé d'esquisser sont des

scènes de l'Espagne, du Portugal, de l'Épire, de l'Acarnanie et

de la Grèce[1]. Là, pour le moment, s'arrête le poème. L'accueil

qu'il recevra du public décidera si l'auteur peut se hasarder à

mener ses lecteurs dans la capitale de l'Orient, en passant par

l'Ionie et la Phrygie. Ces deux chants ne sont purement qu'un essai.

[Note 1: Il n'est question dans cette Préface que des deux premiers

chants. (_N. du Tr._)]

Un personnage fictif a été introduit dans le poème, afin de lui

donner quelque apparence de liaison, sans toutefois prétendre à la

régularité. Des amis, dont les opinions sont pour moi d'un grand

poids, m'ont fait observer que le caractère fictif de _Childe

Harold_ pourrait faire supposer que j'ai eu l'intention de peindre un

personnage réel. Je demande la permission de repousser une fois pour

toutes cette supposition. _Harold_ est l'enfant de l'imagination,

créé pour le but que j'ai déjà indiqué. Dans quelques

particularités vraiment triviales, et dans d'autres purement locales,

cette supposition pourrait avoir quelque fondement; mais dans le plus

grand nombre des cas, je puis espérer qu'elle serait tout-à-fait

gratuite[2].

[Note 2: La supposition que Lord Byron s'efforce de repousser ici, est

d'être lui-même le héros du poème, sous le nom fictif de _Childe

Harold_; supposition dont il a avoué plus tard la vérité.

(_Note du Tr._)]

Il est superflu de dire que le nom de _Childe_, comme _Childe-Waters_,

_Childe-Childers_, etc., est employé comme plus convenable à

la vieille structure de vers que j'ai adoptée. Le _Bon Soir_ (ou

l'_Adieu_) qui se trouve au commencement du premier chant, m'a

été suggéré par le _Bon Soir_ de lord Maxwell, dans le _Border

Minstrelsy_ (Recueil d'anciennes ballades des frontières de

l'Écosse), publié par M. Scott.

On pourra trouver quelque légère ressemblance dans le premier

chant avec différens poèmes qui ont été publiés sur des sujets

espagnols; mais cette coïncidence ne peut être que le résultat

du hasard; car, à l'exception de quelques stances qui terminent ce

chant, il a été écrit tout entier dans le Levant.

La stance de Spenser, selon le sentiment de l'un de nos plus

célèbres poètes, est susceptible d'une grande variété de tons. Le

docteur Beattie fait l'observation suivante: «Il n'y a pas long-tems

que j'ai commencé un poème dans le style et avec la stance de

Spenser. Je me propose, dans ce poème, de me donner pleine liberté,

et d'être tour à tour plaisant ou pathétique, descriptif ou

sentimental, tendre ou satirique, comme l'humeur m'en prendra; car, si

je ne me trompe, la mesure que j'ai adoptée admet également tous les

genres de composition[3].» Rassuré dans mon opinion par une telle

autorité, et par l'exemple de quelques poètes italiens du premier

ordre, je n'ai pas besoin de me justifier d'avoir essayé d'atteindre

à une semblable variété de tons dans la composition suivante,

persuadé que, si elle ne réussit pas, la faute en sera dans

l'exécution, plutôt que dans une forme sanctionnée par l'exemple de

l'Arioste, de Thompson et de Beattie.

[Note 3: Beattie's letters.--Beattie est loin, dans son _Ménestrel_,

d'avoir fait de la stance de Spenser le même usage que Lord Byron.

(_N. du Tr._)]

ADDITION À LA PRÉFACE.

J'ai attendu, pour ajouter ces lignes, que tous nos journaux

périodiques eussent distribué leur portion habituelle de critique.

Je n'ai rien à objecter contre la justice de leurs observations en

général. Il me conviendrait mal de me récrier contre leurs censures

vraiment légères; car, peut-être, s'ils avaient été moins

bienveillans, ils auraient été plus francs. C'est pourquoi, en

leur offrant à tous, en général, et à chacun en particulier,

mes sincères remercîmens pour leur courtoisie, il y a un point sur

lequel seulement je hasarderai une observation. Parmi les nombreuses

objections justement portées contre le caractère très-indifférent

du _pélerin Childe_ (que, malgré toutes les insinuations opposées,

je soutiendrai être un personnage fictif), on a soutenu que,

outre l'anachronisme évident, _Childe_ n'était rien moins que

_chevaleresque_, car les tems de la chevalerie furent des tems

d'amour, d'honneur, et ainsi de suite. Or, on sait maintenant que

ces tems où «_l'amour du bon vieux tems, l'amour antique_[4],»

florissait, furent les siècles les plus corrompus. Ceux qui

conserveraient quelques doutes sur ce sujet peuvent consulter

_Sainte-Palaye_, au premier endroit venu, et particulièrement la

page 69 du deuxième volume. Les vœux de la chevalerie n'étaient

pas mieux gardés qu'aucun autre vœu, et les chants des troubadours

n'étaient pas plus décens que ceux d'Ovide, et ils étaient

certainement moins élégans.--_Les cours d'amour, les parlemens

d'amour ou de courtoisie et de gentillesse_, se distinguèrent plus

par l'_amour_ que par la _courtoisie_ et la _gentillesse_. (Voyez

_Roland_, sur le même sujet que _Sainte-Palaye_.) Quelque autre

objection que l'on fasse contre le personnage très-peu aimable de

_Childe Harold_, il fut aussi parfait chevalier dans ses attributs que

ceux de qui l'on disait: «_Il ne fut pas un garçon de cabaret,

mais un chevalier du Temple_[5]». Je crains que sir Tristram et

sir Lancelot n'aient pas été meilleurs qu'ils ne devaient être,

quoiqu'ils fussent de très-poétiques personnages et de vrais

chevaliers _sans peur_, mais non _sans reproche_. Si l'histoire

de l'institution de la _Jarretière_ n'est point une fable, les

chevaliers de cet ordre ont, pendant plusieurs siècles, porté la

couleur d'une comtesse de Salisbury, d'indifférente mémoire. Assez

sur la chevalerie. Il n'était pas nécessaire à Burke de regretter

que ses jours fussent passés, quoique Marie-Antoinette ait été

tout-à-fait aussi chaste que la plupart des dames en l'honneur

desquelles des lances furent rompues et des chevaliers démontés.

[Note 4: Les mots soulignés sont en français dans l'original.

(_N. du. Tr._)]

[Note 5: _No waiter, but a knight templar_.

(_The Rovers. Anti-jacobin_.)]

Avant la naissance de Bayard, et jusqu'à celle de sir Joseph Bankes

(les plus chastes et les plus illustres chevaliers des tems anciens et

des tems modernes), on trouvera peu d'exceptions pour contredire cette

proposition; et je craindrais bien qu'une légère étude ne nous

apprît à ne plus regretter ces extravagantes momeries du moyen âge.

Je laisse maintenant _Childe Harold_ vivre tous ses jours. Il eût

été plus agréable, et certainement plus facile, de peindre un

aimable caractère. On aurait pu facilement déguiser ses défauts,

le faire agir davantage, et faire moins de réflexions. On n'a pas eu

l'intention de le proposer comme un modèle; mais plutôt de montrer

que la précoce perversion de l'esprit et des sentimens moraux conduit

à la satiété des plaisirs passés, et empêche de jouir de plaisirs

nouveaux; et que même les beautés de la nature, le stimulant des

voyages, et tous les mobiles du cœur (excepté l'ambition, le plus

puissant de tous), sont perdus pour une ame ainsi constituée, ou

mal dirigée. Si j'avais continué ce poème, j'aurais approfondi ce

caractère d'_Harold_, comme on a pu déjà le remarquer, sur la fin

du second chant; car l'esquisse que je me proposais de remplir avec

lui était, sauf quelques différences, l'essai d'un moderne Timon, ou

peut-être d'un Zéluco poétique.

À YANTHÉ.

Dans ces climats que je viens de parcourir, et dont la beauté a

long-tems paru sans rivale; dans ces visions qui découvrent au cœur

des formes qu'il regrette, en soupirant, d'avoir seulement rêvées,

rien ne m'a semblé, en réalité et en imagination, comparable à

toi. Non; après t'avoir vue, j'essaierais vainement de peindre ces

charmes qui sont aussi variés que brillans. Pour celui qui ne te

voit pas, mes expressions seraient impuissantes; pour celui qui a

le bonheur de te contempler, quel langage pourrait dignement les

célébrer?

Ah! puisses-tu toujours être ce que tu es maintenant; ne pas rendre

trompeuses les promesses de ton printems; être aussi belle dans tes

formes suaves, avoir un cœur aussi tendre et aussi pur; être sur

la terre l'image de l'amour sans ailes, et innocente au-delà des

pensées de l'espérance! sans doute, celle qui maintenant élève si

tendrement ta jeunesse, voit, dans toi, brillante de tant d'attraits;

l'arc-en-ciel de ses jours à venir, devant les couleurs célestes

duquel disparaissent toutes ses tristesses.

Jeune Péri de l'Occident!--c'est un bien pour moi que le nombre de

mes années soit déjà le double des tiennes; mon regard sans amour

peut s'arrêter sur toi, et voir briller, sans danger, tes beautés

ravissantes. Heureux, si je ne les vois jamais dans leur déclin! et

plus heureux encore, lorsque tant de jeunes cœurs seront déchirés,

de sauver le mien du destin cruel que tes yeux préparent à ceux dont

l'admiration pour toi naîtra dans l'avenir, mais qui éprouveront les

tourmens qui se trouvent mêlés aux heures même les plus enivrantes,

de l'amour!

Oh! que cet œil qui, vif comme celui de la gazelle, tantôt

brillamment hardi, tantôt délicieusement modeste, séduit lorsqu'il

s'égare, éblouit quand il se fixe; que cet œil s'arrête sur ces

pages, et ne refuse pas à mes vers ce sourire pour lequel mon cœur

soupirerait peut-être vainement, si je pouvais être pour toi quelque

chose de plus qu'un ami. Cher enfant, accorde-moi cette grâce! Ne

me demande pas pourquoi je dédie mes chants à une beauté si

jeune; mais permets-moi de joindre à ma couronne passagère un lis

impérissable et sans tache.

C'est ainsi que ton nom sera attaché à mes vers; et aussi long-tems

que des yeux indulgens jetteront un regard sur les pages d'Harold,

le nom d'Yanthé, consacré dans ces vers, sera vu le premier, et

le dernier oublié. Mes jours une fois comptés, puisse cet ancien

hommage attirer tes jolis doigts sur la lyre de celui qui t'a

célébrée dans tout l'éclat de tes charmes! C'est tout ce que

je puis désirer pour ma mémoire; l'espérance n'oserait réclamer

autant, l'amitié pourrait-elle demander moins?

Chant Premier

1. O toi, à qui l'Hellénie donnait une origine céleste! Muse!

créée ou inventée au gré du ménestrel; depuis que des lyres

modernes t'ont fait rougir, la mienne n'ose pas t'appeler de ta

colline sacrée. Cependant j'ai erré sur les bords de ton ruisseau

célèbre; oui, j'ai soupiré sur les autels de Delphes, depuis

long-tems déserts[1]; où, excepté le faible murmure de ta source

antique, tout est muet; mon humble voix n'éveillera point les neuf

sœurs fatiguées, pour favoriser une histoire aussi simple, et des

chants aussi obscurs que les miens.

2. Naguère dans l'île d'Albion habitait un jeune homme qui ne

trouvait aucun charme dans les sentiers de la vertu; mais il consumait

ses jours dans les excès les plus grossiers, et fatiguait de ses

joies l'oreille assoupie de la nuit. Hélas! c'était enfin un être

déhonté, livré tout entier à la bonne chère et aux plaisirs

impies. Peu de choses terrestres lui étaient agréables, excepté des

courtisanes, des convives sensuels et des flatteurs de hauts et de bas

degrés.

3. Childe Harold était ce personnage. Mais il ne me convient pas de

dire d'où il tirait son nom et sa noblesse; il suffit de savoir que

peut-être, dans d'autres tems, ils furent renommés et pleins de

gloire: mais un misérable vaurien souille à jamais un nom, quelque

illustre qu'il ait été dans les vieux tems. Non, tout ce que

la science du blason tire d'un cercueil étroit; la prose la plus

fleurie, les mensonges flatteurs de la poésie ne peuvent ennoblir de

mauvaises actions ou justifier un crime.

4. Childe Harold, comme un autre insecte, se jouait au soleil de son

midi, sans prévoir qu'avant la fin de son jour éphémère, un orage

glacé pouvait ruiner toutes ses espérances. Mais long-tems avant

qu'il eût atteint le tiers de sa carrière, Childe Harold avait

éprouvé quelque chose de pire que le malheur: c'était le dégoût

de la satiété. Il se fatigua d'habiter sa terre natale, qui lui

sembla plus triste que la cellule d'un ermite.

5. Il avait parcouru le vaste labyrinthe du vice, sans s'étonner de

ses désordres. Il avait soupiré pour un grand nombre de beautés,

mais il n'en aima qu'une; et cette femme seule qu'il aimait, hélas!

ne put jamais être à lui. Ah! combien elle fut heureuse d'échapper

à celui dont les baisers eussent souillé un être si chaste; à

celui qui eût bientôt abandonné ses charmes pour des jouissances

vulgaires, dépouillé ses féconds domaines pour couvrir ses

profusions, et dédaigné de goûter les félicités de la paix

intérieure!

6. Childe Harold avait le cœur entièrement desséché, et il voulait

fuir ses compagnons de débauches. On dit que de tems en tems

une larme soudaine était prête à s'échapper de ses yeux, mais

l'orgueil l'y venait glacer aussitôt. Il promenait souvent ses

tristes rêveries dans la solitude, et il résolut de quitter sa

terre natale pour visiter, au-delà des mers, des climats brûlans.

Rassasié du plaisir, il aspirait après le malheur, et pour changer

de spectacle il serait même descendu dans le séjour des ombres.

7. Childe Harold abandonna le château de son père. C'était un

vaste et vénérable édifice, si vieux qu'il semblait assez solide

seulement pour ne pas tomber, malgré l'énorme appui de ses ailes

massives. Monastique demeure, condamnée à de vils usages! Là où

la superstition fit jadis son antre, les joyeuses nymphes de Paphos y

venaient chanter et sourire: et les moines ont pu croire que leur tems

était revenu; si les anciennes histoires disent vrai, et n'ont point

fait tort à ces saints hommes.

8. Cependant souvent, dans ses ivresses les plus insensées, des

angoisses étranges passaient sur le front d'Harold, comme si le

souvenir de quelque lutte sanglante, ou d'une passion trompée, l'eût

poursuivi sans cesse. Mais personne ne connaissait ce secret, et ne

cherchait peut-être à le connaître; car il n'avait point cette ame

ouverte et simple qui trouve du soulagement à confier ses peines,

et il ne recherchait point les conseils ou les consolations d'un

ami, quels que fussent les chagrins qu'il ne pouvait effacer de sa

mémoire.

9. Et personne ne l'aimait, quoiqu'il rassemblât dans son château

et ses domaines des débauchés venus de loin et de près. Il savait

qu'ils étaient seulement les flatteurs de l'heure splendide de ses

fêtes, et des parasites ingrats de ses festins.--Oui! personne ne

l'aimait, pas même ses maîtresses chéries.--La pompe et le pouvoir

seulement charment le cœur des femmes; et partout où brillent ces

avantages, l'amour trouve un compagnon de plaisir. Les jeunes femmes,

comme les papillons, se laissent prendre aux brillantes apparences, et

Mammon réussit où des séraphins pourraient se désespérer.

10. Childe Harold avait une mère; il ne l'oublia point, quoiqu'au

moment du départ il évita de la voir. Il avait une sœur qu'il

aimait; mais il ne la vit pas non plus avant de commencer son long

pélerinage. S'il avait des amis, il ne dit adieu à aucun; cependant

ne concluez pas de là que son cœur était un cœur d'airain. Oui,

ceux qui ont connu ce que c'est que d'aimer avec affection des objets

chéris sentiront dans leur douleur que de semblables adieux brisent

le cœur dont ils espéraient adoucir les regrets.

11. Son château, ses domaines variés et nombreux, les dames au doux

sourire dans le sein desquelles il avait trouvé la volupté, et dont

les grands yeux bleus, les cheveux noués avec grâce et les mains

blanches comme la neige, auraient pu ébranler la sainteté d'un

anachorète; ses coupes remplies d'un vin précieux, et tout ce qui

pouvait inviter à la volupté; il abandonne tout sans regret pour

traverser les mers, franchir les rivages musulmans et passer la ligne

centrale de la terre.

12. Les voiles étaient enflées, et la brise légère soufflait

agréablement, comme si elle eût été joyeuse de l'emporter loin

de sa demeure paternelle. Les blancs rochers du rivage disparurent

rapidement à ses regards, et furent bientôt perdus dans l'écume des

flots qui les environnent. Alors, peut-être, il se repentit de son

désir de pélerinage; mais la pensée silencieuse resta endormie dans

son sein; il ne s'échappa de ses lèvres aucun murmure, tandis que

les autres passagers étaient tristes, et pleuraient en adressant de

lâches gémissemens aux brises insensibles à leurs plaintes.

13. Mais lorsque le soleil se fut plongé dans la mer, il saisit sa

harpe dont il jouait de tems en tems, et dont il tirait une mélodie

sans art, lorsqu'il croyait n'être pas entendu par une oreille

étrangère. Maintenant il laisse errer ses doigts sur l'instrument

docile, et il chante son adieu dans les ombres du crépuscule.

Cependant le vaisseau fuit avec ses ailes blanches, et les bords

flottans disparaissent à la vue. Harold adressa ainsi aux élémens

son dernier _Bon Soir_.

I.

Adieu, adieu! ma terre natale disparaît sur les ondes bleues;

les vents de nuit soupirent, les vagues s'élèvent, et la

sauvage mouette crie. Ce soleil qui se pose là-bas sur la

mer, nous le suivons dans sa fuite; adieu, pour quelque tems,

à lui, et à toi, ma terre natale,--Bon Soir.

II.

Dans quelques heures, il se lèvera pour donner l'existence au

matin, et je saluerai la mer et les cieux, mais non ma terre

paternelle. Mon propre château est désert, son enceinte est

désolée, des herbes sauvages croissent sur les murs, mon

chien hurle au seuil de la porte.

III.

Viens, viens ici, mon petit page. Pourquoi ces pleurs et ces

gémissemens? Craindrais-tu la fureur des vagues? ou le vent

te ferait-il trembler? Efface ces larmes qui tombent de tes

yeux. Notre vaisseau est léger et fort: notre plus agile

faucon à peine pourrait voler plus agilement que lui.

IV.

--Que les vents soufflent, que les vagues se soulèvent, je ne

crains ni la vague ni le vent: cependant ne vous étonnez

pas, sir Harold, si j'ai l'ame pleine de tristesse: car j'ai

abandonné mon père, une mère que j'aime beaucoup, et

je n'ai pas d'amis, excepté eux et vous, et celui qui est

là-haut.

V.

Mon père m'a béni avec ferveur, quoique sans me plaindre

beaucoup; mais ma mère soupirera amèrement jusqu'à mon

retour près d'elle.--Assez, assez, mon petit ami, des pleurs

semblables conviennent à tes yeux; si j'avais ton cœur

innocent, les miens ne seraient pas desséchés.

VI.

Approche, mon fidèle serviteur: pourquoi me parais-tu si

pâle? Craindrais-tu quelque ennemi français? ou la brise

seulement te fait-elle trembler?--Pensez-vous que je tremble

pour ma vie, sir Harold? Je ne suis pas si lâche; mais la

pensée d'une épouse absente fait blanchir une joue fidèle.

VII.

Ma femme et mes enfans habitent près de votre château, sur

les bords du lac voisin. Lorsqu'ils demanderont leur père,

que répondra leur mère?--Assez, assez, mon brave serviteur,

que personne ne blâme ta tristesse. Mais moi, qui suis d'un

naturel plus léger, je me réjouis de m'éloigner.

VIII.

Car qui voudrait se fier aux soupirs simulés d'une femme ou

d'une maîtresse? De nouveaux feux sécheront bientôt les

yeux bleus et brillans que nous avons quittés baignés de

pleurs. Je ne m'afflige point pour des plaisirs passés, ni

pour les périls qui nous menacent. Mon plus grand chagrin est

de ne rien laisser qui réclame de moi une larme.

IX.

Et maintenant je suis seul dans le monde, sur la sauvage, la

sauvage mer. Mais pourquoi soupirerais-je pour les autres,

quand personne ne soupire pour moi? Peut-être mon dogue

gémira-t-il en vain jusqu'à ce qu'il soit nourri par des

mains étrangères; mais, dans peu, si je revenais à ma

maison, il me déchirerait en l'approchant.

X.

Avec toi, mon esquif, je veux voguer gaîment à travers les

ondes écumeuses, sans m'inquiéter sur quel rivage tu vas me

conduire, si tu ne me ramènes sur celui de ma patrie. Salut,

salut, flots bleus et sombres! Et quand vous disparaîtrez

à ma vue, salut, déserts et grottes sauvages! Ma terre

natale,--Bon Soir!

14. Le vaisseau fuit, la terre a disparu, et les vents sont violens

dans la baie orageuse de la Biscaye. Quatre jours sont passés; mais

au cinquième, de nouveaux rivages découverts rendent tous les cœurs

joyeux. La montagne de Cintra les salue sur leur passage, et le Tage

se précipitant dans l'Océan, lui porte le tribut de ses flots

d'or imaginaire. Des pilotes lusitaniens sautent à notre bord, et

gouvernent à travers de fertiles rivages, où l'on voit seulement

quelques laboureurs moissonner.

15. O Christ! c'est un spectacle charmant de voir ce que le ciel

a fait pour cette délicieuse contrée! Que de fruits odoriférans

mûrissent sur chaque arbre! que de fécondité se déploie sur les

collines! Mais l'homme voudrait les ravager de ses mains impies!

Quand le Tout-Puissant lévera son fouet redoutable contre ceux qui

transgressent ses lois suprêmes, ses aiguillons brûlans imprégnés

d'une triple vengeance poursuivront les hôtes gaulois, semblables aux

sauterelles, et purgeront la terre de ses plus cruels ennemis.

16. Quelles sont les beautés qu'au premier aspect, nous offre

Lisbonne? Son image flottant sur ce noble fleuve, auquel les poètes

ont en vain donné un lit de sable d'or; mais sur lequel maintenant

se balancent mille vaisseaux d'une force majestueuse, depuis qu'Albion

s'est alliée à la Lusitanie, et lui a apporté les secours de

sa puissance. Cette nation lusitaine est enflée d'ignorance et

d'orgueil. Elle baise et déteste la main qui a tiré le glaive pour

la sauver de la colère du chef impitoyable de la Gaule.

17. Mais lorsqu'il est entré dans cette ville qui, de loin, semble

être une cité céleste, le voyageur éprouve de la désolation au

milieu de choses les plus désagréables aux regards d'un étranger,

et cela dans tous les degrés de l'échelle de la civilisation, car

la hutte et le palais sont également repoussans d'aspect. Ses épais

citoyens sont entassés dans la fange. De quelque rang que soit

un individu, il s'inquiète peu de la propreté de ses vêtemens,

quoique, dans la négligence des soins de sa personne, il soit

affecté de la plaie de l'Égypte.

18. Pauvres et chétifs esclaves! vous êtes nés cependant sur la

terre la plus noble.--Nature, pourquoi as-tu prodigué tes merveilles

à de tels hommes? Regardez! L'Éden glorieux de Cintra apparaît

dans son labyrinthe varié de monts et de vallées. Oh! quelle

main pourrait guider le pinceau ou la plume pour suivre la moitié

seulement de ce que l'œil découvre à travers ces perspectives plus

éblouissantes pour le regard mortel, que les lieux décrits par

le poète qui ouvrit les portes de l'Élysée au monde frappé

d'admiration?

19. Les rochers affreux couronnés par un couvent qui semble penché;

les blancs arbres de liége qui couvrent des précipices sombres;

la mousse[A] des monts rembrunie par des cieux dévorans; la vallée

profonde dont les arbrisseaux gémissent de l'absence du soleil; le

tendre azur du tranquille Océan; les teintes de l'orange qui dorent

le vert rameau; les torrens qui tombent des rochers dans la vallée;

la vigne sur le coteau, la branche du saule dans le fond du vallon;

tous ces objets mêlés dans un tableau ravissant, offrent les

beautés les plus variées.

[Note A: _Mountain-moss_. M.A.P. a traduit: la _tourbe des montagnes_.

Avis aux géologues, qui ne connaissaient probablement jusqu'ici que

la tourbe des marais.]

20. Alors, gravissez lentement le sentier tortueux, et à mesure que

vous montez, tournez-vous fréquemment, et arrêtez-vous à chaque

sommité plus élevée pour admirer des scènes de plus en plus

ravissantes. Reposez-vous un instant à la chapelle de Notre-Dame des

Douleurs[2]; là des moines sobres montrent leurs petites reliques, et

récitent au voyageur leurs diverses légendes. Là, des hommes impies

ont été punis, et là, voyez! dans cette grotte profonde, Honorius

habita long-tems, espérant mériter le ciel en faisant de la terre un

enfer.

21. Remarquez à mesure que vous parvenez à la cime des rochers,

des croix çà et là le long du chemin, grossièrement taillées.

Cependant ne croyez pas que ce soient des offrandes de la dévotion;

ce sont de frêles monumens d'une passion meurtrière, car partout où

le sang d'une victime a coulé sous le poignard d'un assassin, quelque

main pieuse élève une croix simple et grossière; les bosquets et

les vallées en sont remplis sur cette terre sanglante où la loi ne

protège point la vie de l'homme[3].

22. Sur la pente des collines ou dans le sein des vallons, s'élèvent

des châteaux où des rois autrefois fixèrent leur demeure; mais

aujourd'hui les fleurs sauvages peuplent leurs alentours. Cependant

une splendeur de ruines règne encore sur ces débris. Ces tours

là-bas sont le beau palais du Prince. Et toi aussi, Wathek! le plus

opulent des fils de l'Angleterre; là, tu te créas autrefois ton

paradis, comme si tu avais oublié que, lorsque la richesse lascive

a épuisé ses plus puissans efforts, la douce paix fuit toujours les

appas trompeurs de la volupté.

23. C'est là que tu habitais, là que tu rêvais sans cesse à de

nouveaux plaisirs sous l'abri toujours enchanteur de cette montagne;

mais maintenant, comme si c'était un lieu maudit de l'homme, ta

demeure enchantée est aussi abandonnée que toi! Là, des herbes

gigantesques accordent à peine un passage jusqu'à tes appartemens

déserts et aux larges portiques délaissés. Nouvelle leçon pour

l'être pensant! Que les palais de la terre sont vains, quand le flot

impitoyable du tems les a changés en ruines!

24. Regardez le palais où se sont rassemblés naguère les chefs

militaires[4]. Oh! palais odieux aux regards d'un Anglais! Voyez ce

démon qui porte le diadême de la folie, ce petit démon qui se moque

sans cesse, qui est accoutré d'une robe de parchemin. À son côté

est suspendu un sceau et un écusson à fond de sable où sont

blasonnés des noms glorieux connus dans la chevalerie, et de

nombreuses signatures ornent un traité que le drôle montre du doigt

en riant de toute son ame.

25. La Convention est le nom de ce démon qui s'est joué des

chevaliers réunis dans le palais Marialva. Il les priva de leurs

cervelles (s'ils avaient des cervelles), et changea en tristesse la

joie légère d'une nation. Là, la folie impérieuse foula par terre

le panache du vainqueur, et la politique reconquit ce qu'avaient

perdu les armes. Pour des chefs tels que les nôtres, que les lauriers

fleurissent en vain! Malheur au vainqueur, et non à l'ennemi vaincu,

depuis que la palme du triomphe dédaignée se flétrit sur les côtes

de la Lusitanie!

26. Depuis la réunion de ce synode martial, ô Cintra! l'Angleterre

pâlit à ton nom; ceux qui occupent le rang de ministres frémissent,

et ils seraient contraints de rougir, s'ils pouvaient encore rougir

de honte. Comment la postérité nommera-t-elle cet acte avilissant?

Notre nation même et les nations nos alliées, ne verront-elles pas

avec mépris ces champions dépouillés de leur renommée par des

ennemis vaincus au combat, et vainqueurs, là où les railleries des

nations s'exerceront pendant nombre d'années encore!

27. Ainsi pensait Harold, tandis qu'il promenait sur les montagnes sa

solitaire pensée. Le spectacle de cette nature l'enchante; cependant

il songe déjà à s'éloigner, entraîné par une inquiétude plus

mobile que l'hirondelle dans les airs. Toutefois il a appris à

réfléchir moralement, car la méditation fixait de tems en tems

son esprit, et la raison lui a inspiré de mépriser sa première

jeunesse, consumée dans des fantaisies insensées; mais comme

il contemplait l'entière vérité, ses yeux troublés par elle

s'obscurcirent aussitôt.

28. À cheval! à cheval! il quitte pour toujours, il quitte des

scènes de paix, qui eussent calmé son ame. Il repousse de nouveau

ses accès de rêverie, mais il ne recherche plus maintenant les

plaisirs de la débauche et de la table. Il fuit, sans savoir encore

où il se reposera de son pélerinage. Mille scènes changeantes

se dérouleront à ses regards, avant que sa soif de voyage puisse

s'apaiser, que son ame se calme, ou que, par l'expérience, il

apprenne à devenir sage.

29. Cependant Mafra l'arrêtera un instant[5] dans ce lieu qu'habita

jadis la malheureuse reine des Lusitaniens, où se confondaient

l'Église et la Cour, où la messe et les parties de débauche se

succédaient alternativement; refuge des courtisans et des moines;

mélange hétérogène, j'en conviens! Mais ici la prostituée de

Babylone a bâti un palais, où elle a déployé tant de pompe, que

les hommes oublient le sang qu'elle a versé, et fléchissent le genou

pour admirer une magnificence qui sert à déguiser le crime.

30. Childe Harold s'égare à travers des vallées abondantes, des

collines romantiques, où ses regards aimaient à s'arrêter avec

délices. Oh! que de semblables collines ne nourrissent-elles une

race d'hommes libres! Que ceux qui sont abandonnés à la mollesse

appellent les voyages une errante folie, et s'étonnent que des hommes

puissent quitter les douceurs d'un moëlleux fauteuil pour s'exposer

à toutes les fatigues d'une course longue et pénible; oh! il y

a dans l'air des montagnes une fraîcheur, une vie que la mollesse

bouffie ne peut jamais espérer de connaître.

31. Les collines plus noires à la vue se retirent dans le lointain;

et des vallées moins abondantes, plus unies, se déploient; des

plaines immenses, qui ne sont bornées que par un vaste horizon, leur

succèdent. Aussi loin que l'œil peut s'étendre dans un espace sans

fin, apparaissent les royaumes d'Espagne, où les bergers dirigent

ces troupeaux dont la riche toison est si bien connue des négocians

européens.--Maintenant le bras du pasteur doit défendre ses agneaux,

car l'Espagne est envahie par des ennemis inflexibles. Tous les

Espagnols doivent se mettre en défense, ou subir les malheurs de la

conquête.

32. Aux lieux où la Lusitanie et sa sœur se rencontrent, quelles

limites pensez-vous qui séparent les deux peuples rivaux? Le Tage

vient-il interposer ses flots majestueux entre les deux nations

jalouses? La Sierra-Morena y élève-t-elle ses crêtes orgueilleuses?

Est-ce une œuvre de l'art comme la vaste muraille de la Chine?--Non,

ce n'est point une barrière construite par des hommes, ni un fleuve

profond et large, ni des rochers horribles, ni des montagnes sombres

et élevées comme celles qui séparent l'Ibérie de la Gaule;

33. Mais: c'est un ruisseau à l'onde limpide et calme, qu'un nom

distingue à peine, quoique deux royaumes rivaux pressent ses bords

verdoyans. Là, le berger oisif se penche sur son bâton noueux, et

contemple les flots paisibles qui coulent entre des ennemis acharnés,

car, aussi fier que le plus noble Duc, chaque paysan espagnol connaît

bien la différence qu'il y a entre lui et l'esclave lusitain, le plus

bas des esclaves[6].

34. Mais, non loin de cette limite des deux peuples, la sauvage

Guadiana roule dans sa course puissante ses vagues bruyantes et

sombres, si souvent célébrées dans les anciennes ballades. Jadis,

sur ses rives, des légions de Maures et de chevaliers revêtus

d'armures brillantes, se rencontrèrent. Ici le guerrier agile fut

frappé avec toute sa postérité; ici tombèrent le fort et le brave;

les turbans musulmans et les casques chrétiens se mêlèrent dans les

flots teints de sang et couverts des cadavres flottans des ennemis.

35. O belle Espagne, terre glorieuse et romantique! où est cet

étendard que déploya Pélage quand le père perfide de La Cava

appela pour la première fois les bandes d'Africains qui teignirent

du sang de Goths les ruisseaux de tes montagnes[7]? Où sont ces

sanglantes bannières qui guidèrent jadis tes enfans à la victoire,

et chassèrent enfin ces Maures de tes rivages dévastés? La croix se

couronna d'une auréole de feu et le croissant pâlit, tandis que

les échos africains répétèrent les gémissemens des femmes de la

Mauritanie.

36. Les pages de l'histoire et les romances nationales ne

redisent-elles pas ces actions glorieuses? Ainsi voilà donc, hélas!

le destin le plus beau du héros! Quand le marbre tombe en poussière,

quand manquent les récits, les complaintes du peuple éternisent sa

renommée fragile. Orgueil! abaisse ton regard du ciel sur toi-même;

vois si l'homme illustre n'est pas immortalisé dans un chant

populaire. Crois-tu que des livres, des colonnes, des monumens

pourront sauver ta grandeur de l'oubli? ou crois-tu te confier au

simple langage de la tradition, quand la flatterie dormira à tes

côtés dans la tombe, et que l'histoire aura flétri ton nom?

37. Réveillez-vous, enfans de l'Espagne! réveillez-vous! accourez!

Voilà la Chevalerie, votre ancienne déesse, qui vous appelle; mais

elle ne brandit plus, comme autrefois, sa redoutable lance; elle

n'agite plus dans les airs son rouge panache; elle vole sur la fumée

des boulets enflammés, et sa voix se fait entendre par la voix de

vos foudres qui tonnent; dans chaque explosion elle vous dit:

«Réveillez-vous! aux armes!» Dites, sa voix serait-elle plus faible

que jadis, lorsque son chant de guerre retentissait dans les plaines

de l'Andalousie?

38. Silence!--N'entendez-vous pas le bruit menaçant de pas

précipités? n'est-ce pas le cliquetis de la mêlée sur la bruyère?

Ne voyez-vous pas ceux qu'a frappés la lame fumante du sabre? Ne

sauverez-vous pas vos frères avant qu'ils soient tombés sous des

tyrans et sous des esclaves de tyrans?--Les feux de la mort,

les bombes enflammées ont brillé dans les airs, sur les

hauteurs.--Chaque détonnation, retentissant de rochers en rochers,

vous dit que des milliers de guerriers ne sont plus. La mort s'élève

sur des vapeurs de soufre. La bataille sanglante frappe du pied la

terre, et les nations en ont été ébranlées!

39. Regardez ce géant debout sur la montagne; sa chevelure rougie de

sang se déploie au soleil; les flèches de la mort brillent dans ses

mains ardentes, et son œil dévore tout ce qu'il rencontre; cet

œil roule incessamment dans son orbite, et lance au loin de sanglans

éclairs. À ses pieds d'airain rampe la destruction pour compter ses

exploits; car c'est aujourd'hui, dès l'aurore, que trois puissantes

nations vont se mesurer sur le champ de bataille pour verser sur les

autels de cette divinité le sang, qui est sa plus agréable offrande.

40. Par le ciel! c'est un magnifique spectacle (pour celui qui

n'a point là de frères ni d'amis) de voir les bannières rivales

couvertes de broderies étincelantes, les armes variées qui éclatent

dans les airs! Ne dirait-on pas des chiens de chasse qui sortent de

leur tanière en grinçant leurs dents, croyant déjà tenir leur

proie? Tous ces soldats vont suivre une chasse périlleuse, mais peu

d'entre eux se partageront la dépouille. La tombe emportera la plus

noble prise; et le carnage, dans sa joie, peut à peine compter le

nombre de ses victimes.

41. Trois armées ennemies se réunissent pour offrir le sanglant

sacrifice. Des prières étranges sont proférées dans trois langues

différentes. Trois joyeux étendards flottent sous les cieux bleus

et pâles; les cris de guerre sont: France, Espagne, Albion, Victoire!

L'ennemi, la victime et le puissant allié qui tour à tour

combat pour toutes les nations, mais jamais en vain, sont venus

en présence,--comme s'ils n'avaient pu mourir sous leur toit

paternel.--Ils vont nourrir les vautours dans la plaine de Talavéra,

et fertiliser les champs qu'ils prétendent tous conquérir.

42. C'est là qu'ils deviendront la pâture des vers, ces dupes

insensées de l'honneur et de l'ambition! Oui, l'honneur décore le

gazon qui couvre leur poussière.--Vain sophisme! Je vois dans ces

soldats les instrumens dociles que les tyrans sacrifient par

milliers quand ils osent paver de cadavres humains la route qui les

mène--où?--à un vain songe! Les despotes peuvent-ils faire aimer

leur domination quelque part! peuvent-ils posséder avec confiance un

seul coin de terre, excepté celui où ils iront enfin porter

leurs ossemens poudreux près d'autres ossemens déjà réduits en

poussière!

43. O Albuféra! champ de gloire et de douleur! quand Harold te

parcourait à franc étrier, qui aurait pu prévoir que, dans si peu

de jours, tu serais un théâtre où des ennemis viendraient se mêler

et se défier dans une lutte sanglante! Paix à ceux qui ne sont

plus! Puissent la récompense du guerrier et les pleurs du triomphe

prolonger le prix du courage! jusqu'à ce que d'autres soldats aillent

succomber où d'autres chefs les conduiront, ton nom, ô Albuféra!

circulera dans la foule émerveillée, et il brillera dans des chants

périssables et indignes de toi.

44. C'est assez des favoris de la guerre! Qu'ils jouent leur vie à

ce jeu éblouissant, et l'échangent contre un peu de renommée.

La renommée ne ranimera pas leur poussière éteinte, quoique des

milliers d'individus succombent pour l'illustration d'un seul. En

somme, il serait triste de détruire le noble but de ces heureux

mercenaires qui pensent combattre et mourir pour leur patrie; eux

qui, s'ils avaient vécu, auraient pu en devenir la honte! et auraient

péri peut-être dans quelques obscures insurrections, ou dans une

sphère encore plus étroite, en exerçant le vol sur les grands

chemins.

45. Harold poursuit sa route solitaire, et arrive aux lieux où

l'orgueilleuse Séville triomphe de n'être pas soumise. Elle est

encore libre, cette proie si désirée de l'ennemi! Bientôt, bientôt

la conquête posera sur elle son pied de feu, et imprimera sur

ses beaux palais ses traces noires et dévorantes. Heure

inévitable!--C'est en vain que l'on veut lutter contre la destinée,

là où la destruction convoque sa troupe affamée[A]. Autrement,

Ilion et Tyr seraient encore debout; et la vertu triompherait de

tous les obstacles, et le meurtre cesserait de poursuivre ses

prospérités.

[Note A: _Famished brood_. M.A.P. traduit: _son engeance famélique_.]

46. Mais les habitans de Séville, ignorant le sort qui les menace,

s'abandonnent aux fêtes, aux chants de joie et à la débauche.

D'étranges modes de divertissement consument les heures fugitives; le

cœur des patriotes ne saigne point des blessures de la patrie. Là

ne retentissent point les clairons de la guerre, mais les sons de

la guitare efféminée. La folie y rassemble encore ses esclaves;

le libertinage aux yeux vifs et pleins du feu de la jeunesse, y fait

encore ses rondes nocturnes; et, environné des crimes secrets qui se

commettent dans toutes les capitales, le vice aimable règne jusqu'à

la fin dans les murs chancelans de Séville.

47. Bien différent est l'habitant des campagnes.--Il n'ose, avec sa

compagne tremblante, porter trop loin ses regards affligés, craignant

de voir leurs vignes ravagées par le souffle noir et dévorant de

la guerre; ils ne dansent plus le fandango en agitant leurs joyeuses

castagnettes, à la clarté de l'étoile complice du soir. Ah!

monarques! si vous pouviez goûter les joies que vous corrompez,

vous n'iriez pas consumer vos jours à la poursuite de la gloire; le

tambour rauque et sourd sommeillerait en paix, et l'homme pourrait

connaître le bonheur.

48. Quels sont aujourd'hui les chants du robuste muletier? L'amour, la

dévotion sont-ils les sujets de sa romance, pour égayer la longueur

du chemin, au bruit sauvage des clochettes de sa mule? Non! il ne

chante que ces mots sans cesse répétés: _Viva el rey_[8]! et il

interrompt ce chant pour maudire Gaudoy, le roi Charles, le jour où

la reine d'Espagne vit pour la première fois le garde aux yeux noirs,

et la trahison hideuse qui naquit de son amour adultère.

49. Sur cette longue plaine unie, couronnée au loin par des rochers,

où des tours moresques sont encore debout, la terre est sillonnée en

tous sens par le pied des chevaux; et l'herbe noircie et brûlée

par la flamme, dit que l'ennemi a été l'hôte de l'Andalousie. Ici

étaient le camp, les feux de la garde et les postes avancés. Ici le

hardi paysan enleva le nid du dragon; il montre encore ce lieu avec

un orgueil triomphant, en indiquant ces rochers élevés qui furent

souvent pris et repris dans la même journée.

50. Tous ceux que vous rencontrez sur le long des chemins portent sur

leur tête la cocarde rouge, qui vous fait connaître ceux que vous

devez fuir et ceux que vous pouvez aborder[9]. Malheur à celui qui

voyage sans ce signe certain de loyauté; le poignard est aiguisé, et

le coup est soudain; l'ennemi maudirait bientôt sa conquête, si les

poignards subtils, cachés sous le manteau, pouvaient émousser le

tranchant du sabre et braver la fumée des canons.

51. Les sombres hauteurs de la Moréna présentent à chaque défilé

de lourdes batteries; et aussi loin que l'œil mortel peut atteindre,

il aperçoit l'énorme obusier, les chemins coupés, la palissade

hérissée, les fossés inondés, les postes stationnés, la

sentinelle attentive, les magasins creusés dans la fente des rochers,

les chevaux tout harnachés sous un abri de chaume, les boulets

entassés en pyramides et la mèche toujours allumée[10].

52. Présages sinistres d'événemens prochains;--mais celui dont

un signe de tête a renversé de leurs trônes ébranlés de faibles

despotes, s'est reposé un instant avant de lever sa verge de

destruction; il daigne retarder d'un moment le combat fatal;

bientôt ses légions s'ouvriront un passage à travers ces crêtes

menaçantes: l'Occident deviendra le butin de ce fléau du monde.

O Espagne, qu'il sera triste ce jour où le vautour des Gaules

déploiera ses ailes dans son vol menaçant, et où tu verras tes

enfans précipités en foule dans les ombres de la mort!

53. Sont-ils donc condamnés à succomber dans la lutte? Faut-il que

ta fière et brave jeunesse soit sacrifiée pour satisfaire l'orgueil

et l'ambition d'un chef sanguinaire? Il n'y a donc point de milieu

entre l'esclavage et la tombe? entre les malheurs du pillage et la

chute de l'Espagne? Le pouvoir que l'homme adore a-t-il ordonné

sa ruine, et n'écoutera-t-il point son appel suppliant? Toutes les

actions héroïques de la valeur désespérée seront donc vaines!

et les conseils du sage, et le zèle du patriote, la prudence des

vieillards, le feu de la jeunesse, et le cœur d'airain de l'âge

mûr: tout sera donc vain?...

54. Est-ce aussi vainement que la vierge espagnole se sera levée,

aura suspendu aux branches du saule son harmonieuse guitare, et,

abjurant son sexe, épousé la hache d'armes, chanté le chant de

guerre, et osé partager ses dangers? Celle que naguère l'apparence

d'une blessure faisait pâlir, et que les cris du hibou glaçaient

de frayeur, voit maintenant l'éclat des baïonnettes en colonnes

mouvantes, l'éclair des sabres; et, foulant aux pieds les cadavres

expirans, elle s'avance, comme Minerve, où Mars lui-même eût

redouté de passer.

55. Vous qui serez saisis d'étonnement en apprenant son histoire, oh!

si vous l'aviez connue dans des heures plus heureuses; si vous aviez

admiré son œil noir, qui eût défié la noirceur de son voile; si

vous aviez entendu ses accens si vifs et si légers dans les bosquets

de l'amour; si vous aviez vu ses longs cheveux qui échappent au

pouvoir du peintre; sa forme aérienne, avec une grâce au-dessus de

son sexe; auriez-vous pu penser que la tour de Saragosse la verrait

sourire un jour en face du danger le plus menaçant, éclaircir les

rangs épais, et conduire la chasse redoutable de la gloire?

56. Son amant tombe;--elle ne répand point de larmes inutiles; son

chef est tué; elle le remplace à son poste fatal; ses compagnons

d'armes fuient;--elle s'oppose à leur lâche retraite. L'ennemi

recule;--elle est en tête des vainqueurs: qui pourrait apaiser comme

elle l'ombre d'un amant? Qui pourrait venger aussi bien la mort d'un

chef? Quelle femme retrouverait l'espérance quand celle de l'homme

s'est évanouie? Qui s'acharnerait si fièrement sur l'ennemi que la

main d'une femme a mis en fuite devant des murs abattus par le feu des

batteries[11]?

57. Les filles d'Espagne ne sont pas cependant d'une race d'amazones;

mais elles sont formées pour tous les arts magiques de l'amour.

Quoiqu'elles rivalisent de courage avec leurs frères dans les

batailles, et qu'elles ne craignent pas de se mêler dans leurs

redoutables phalanges, cette ardeur belliqueuse n'est que la tendre

fureur de la colombe perçant de son bec la main qui menace de lui

ravir son époux. Bien supérieure par sa douceur et par son courage

aux femmes des autres contrées, renommées pour leurs frivolités

verbeuses, l'Espagnole a une ame plus noble, plus sûre, et ses

charmes sont peut-être aussi séduisans.

58. Cette fossette que le doigt arrondi de l'amour a imprimée sur son

menton annonce toute la délicatesse de sa beauté[12]; ses lèvres,

d'où les baisers sont prêts à s'envoler, rendent le jeune homme

vaillant avant qu'il les mérite. Que son regard est fier et beau!

Comme Phœbus, en caressant sa joue, a tenté vainement de lui

faire perdre sa fraîcheur! Cette joue brille avec plus d'éclat en

échappant de ses rayons amoureux. Qui voudrait lui préférer les

pâles beautés du Nord? Que leurs formes semblent chétives, et

qu'elles sont frêles et languissantes!

59. Dites-moi, vous, climats que les poètes aiment à chanter;

dites-moi, vous, harems de cette contrée où j'élève maintenant la

voix pour célébrer de loin des beautés qu'un cynique même serait

forcé d'admirer; dites-moi si vous oseriez comparer vos houris à qui

vous permettez à peine de respirer l'air pur des cieux, de crainte

que l'amour ne vole sur les ailes du vent, avec les filles de

l'Espagne aux yeux éblouissans et noirs?--Daignez donc reconnaître

que nous trouvons dans leur patrie le paradis de votre sage prophète,

ses vierges célestes aux yeux noirs et leur douceur angélique.

60. O toi, Parnasse[13], que je découvre en ce moment, non dans le

délire d'un rêve fantastique, non dans les régions fabuleuses d'un

poème, mais élevant dans ton ciel natal ton front couronné de

neige et de vapeurs, dans la pompe sauvage d'une majesté de montagne

sublime! qui s'étonnera si j'essaie de te chanter? Le plus humble

de tes pélerins passant près de toi voudrait-il ne pas réjouir tes

échos de ses chants, quoique aucune muse aujourd'hui ne plane sur tes

hauteurs?

61 Que de fois j'ai rêvé de toi, ô Parnasse! Qui ne connaît pas

ton nom glorieux, ne connaît pas ce qu'il y a de plus divin dans

la science de l'homme! Et maintenant que je te contemple, je rougis,

hélas! de t'honorer avec de si faibles accens. Quand je pense à tes

adorateurs du passé, je tremble, et je ne puis que fléchir le genou

devant toi. Je n'ose élever ma voix, ni prendre un vain essor; mais

j'admire ton dais de nuage, et je me réjouis en silence de penser

qu'au moins je te contemple en réalité.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 03 avec notes et commentaires comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 1 / 27 段