La seconde déception de Jacquot l'attendait à Paris. Son vieux compagnon
le conduisit dans une horrible rue étroite et sale, encombrée et puante;
il le fit entrer dans une maison noire, au seuil de laquelle, comme une
échelle appuyée au mur, se dressait un escalier interminable, dont les
marches tombaient en ruine, et dont la rampe graisseuse était à peine
soutenue par des barres de fer tordues et rouillées.
Le grenier dans lequel on logea le vieillard et l'enfant était obscur;
des poutres surchargées de lattes humides le traversaient en tout sens,
et dans un coin des vieilles paillasses crevées, du ventre desquelles
sortaient des longues brindilles de foin, étaient le lit qu'offrait leur
hôte aux voyageurs dont la bourse était légère.
«Et maintenant, que comptes-tu faire? demanda le voisin de Gertrude à
son protégé, lorsqu'ils se réveillèrent le lendemain matin.
--Ma foi, père Lenoir, répondit Jacquot en se secouant comme une poule
réveillée par les hurlements d'un loup, je compte tout d'abord faire
connaissance avec la grande ville qui va m'enrichir.
--Tu crois donc de bonne foi que tu deviendras riche ici?
--Mais oui, père Lenoir; sans cela j'aurais continué à vivre avec les
vieux, à profiter de leur travail, à les aider un brin, et je ne me
serais pas privé des caresses de ma bonne mère!
[Illustration: Son vieux compagnon le conduisit dans une horrible rue.]
--Alors, mon petit, si cela t'amuse, viens avec moi: nous ferons
ensemble visite au notaire de M. Lenoir, ce pauvre cousin qui s'est
laissé mourir sans enfant, ce qui fait que j'hérite de tout son bien,
moi qui ne l'ai jamais vu.
--Et de combien d'écus héritez-vous, père Lenoir?
--Ma fine! je n'en sais rien; tu l'apprendras en même temps que moi.»
La somme était grosse, vraiment: soixante mille francs, tout rond! Trois
mille francs à dépenser par an, deux cent cinquante francs par mois,
plus de huit francs à manger dans un seul jour!
Pendant quarante-huit heures, la vie fut belle pour Jacquot! Le père
Lenoir oublia sa parcimonie habituelle, et une soixantaine de francs au
moins s'échappèrent du gros sac de toile que lui avait remis Me Ledru.
L'enfant visita les Champs-Élysées, où le beau monde se promenait en
brillants équipages, au milieu d'une cohue de bonnes et d'enfants
piétinant sur les trottoirs; il visita les quais envahis par les
bouquinistes, les boulevards encombrés de tables et de chaises, les
places, les avenues, où la foule était si compacte qu'on avait peine à
avancer. Il parcourut encore les Tuileries, le Luxembourg, les squares;
il s'arrêtait devant les monuments publics, demandant leurs noms et s'en
faisant expliquer le but et l'utilité par les passants, qu'il abordait
poliment, sa casquette à la main. Quand le vieux Lenoir lui fit ses
adieux à la gare de Lyon, le troisième jour après leur arrivée, Jacquot
connaissait «son Paris» sur le bout du doigt.
«Cela me peine de te quitter, petit, lui dit le vieillard; je t'aime de
tout mon coeur; ta drôlerie me réjouit, ta jeunesse me rajeunit. Il le
faut, cependant, à moins que tu ne veuilles t'en retourner avec moi, et
dans ce cas-là je te payerai volontiers le voyage.
--Ah! merci! non! papa Lenoir, je suis venu à Paris pour travailler, je
vais me mettre tout de suite à l'ouvrage.
--Mais que vas-tu faire? tu as donc une idée?
--Ma foi, monsieur Lenoir, je n'en ai qu'une: rapporter beaucoup
d'argent à Martigny.
--Prends garde à toi, pauvre petit oiseau, dans ce pays où il y a tant
de serpents et de renards!
--Bah! bah! n'ayez peur; les serpents rampent, les renards courent, mais
les oiseaux volent!
--Adieu donc, petit, et bonne chance, reprit le bonhomme en embrassant
son compagnon; accepte ce petit souvenir d'un ami qui part, et envoie de
tes nouvelles au pays. Notre vieux logeur du faubourg écrira volontiers
tes lettres.
--Merci bien, monsieur Lenoir! vous êtes bon, je ne vous oublierai pas.
Vous serez toujours dans mes prières à côté du père, de la mère et des
frères et soeurs. Donnez-leur bien le bonjour à tous, et dites au père
que j'ai déjà vu, dans une belle rue, le gilet à ramages que je lui
rapporterai.»
Et Jacquot se trouva vraiment seul à Paris!
C'est alors qu'il songea à ouvrir le petit papier que lui avait remis M.
Lenoir. Il y trouva deux belles pièces d'or, pareilles à celles que,
trois fois en deux jours, il avait vu changer par l'héritier de M.
Lenoir à Paris. Deux pièces d'or! une fortune! Il se promit bien de n'y
pas toucher tant que durerait son petit magot, soit une quinzaine de
francs qui lui restaient, son voyage une fois payé, ainsi qu'une semaine
d'avance à son garni.
Il employa sa première journée, car il était grand matin, à parcourir de
nouveau Paris, «mon Paris», comme il disait, et il fit une observation
qui lui parut intéressante pour la réussite de ses projets.
Jacquot remarqua que le public du matin ne ressemblait nullement au
public de l'après-midi. Le long des boulevards, depuis la Bastille
jusqu'à la Madeleine, il rencontra surtout des ouvrières avec des
cartons, des garçons de magasin chargés de paquets, des bonnes en
tablier blanc, un panier au bras; des petites voitures poussées par des
vieilles femmes en cornette, vendant les légumes et les fruits de la
saison; des jeunes filles assises au coin des grandes rues, devant un
léger établi, séparant les bottes de roses, et tournant prestement le
fil blanc autour de leurs petits bouquets; des balayeurs armés d'énormes
balais, nettoyant les ruisseaux et éclaboussant les trottoirs: partout
l'animation, le travail, la vie. Mais plus de beaux messieurs gantés de
gris-perle, chaussés des fameux souliers vernis que rêvait notre héros;
plus de dames en grande toilette avec des ombrelles rouges comme les
parapluies des fermières de la Suisse; plus de nourrices aux longs
rubans flottants; plus de bébés roses et blancs, les jambes et les bras
nus; plus de voitures découvertes; plus de valets poudrés
majestueusement, assis sur les sièges à gros glands; plus de cavaliers
élégants galopant sur des chevaux de race. Le Paris mondain, le Paris
brillant, le Paris oisif avait fait place au Paris travailleur.
«Il paraît qu'ici on gagne le matin l'argent qu'on dépense le tantôt, se
dit Jacquot: c'est bon; mais moi qui n'ai pas de temps à perdre, je
tâcherai d'en gagner toute la journée.»
Gagner de l'argent! voilà son rêve; mais quels moyens avait-il pour le
réaliser?
Il commence le soir, en rentrant, par glisser dans sa ceinture de cuir
les deux pièces d'or du père Lenoir; puis, ayant soupé des provisions
que le brave homme lui avait laissées, il s'endormit tout d'un somme
jusqu'au lendemain matin.
Son réveil fut triste! Personne à qui dire bonjour, personne à
embrasser, personne pour faire la causette! De grosses larmes montèrent
aux yeux du petit abandonné, qui murmura cependant:
«Bonjour, maman! Bonjour, Notre-Seigneur! Protégez-moi toute la
journée!»
Et, plongeant sa tête dans le baquet d'eau claire que le logeur lui
montait chaque jour, il se débarbouilla avec soin, frotta ses mains
l'une contre l'autre, et, sans l'aide d'aucun savon, il se trouva tout
propre, les cheveux collés aux tempes, le teint frais, le regard vif, la
mine éveillée et le coeur content.
«Salut, madame et la compagnie, dit-il à une grosse femme qui se tenait
dans la salle du rez-de-chaussée.
--Tiens! c'est toi, petit, reprit la logeuse, as-tu bien dormi?
--Couci-couça, madame; votre paillasse ne vaut pas mon petit lit de
fougère! Mais bah! on se fait à tout dans ce monde!
--C'est vrai, il n'y a qu'une paillasse là-haut. Eh bien! j'y joindrai
un méchant matelas qui ne nous sert pas dans ce moment, pour la peine
que tu ne t'es pas plaint de ton coucher.
--Je vous remercie bien; je regrette seulement que le vieux père Lenoir
n'ait pas profité du matelas avant moi.
--C'est bien de respecter les vieux, Jacquot!
--Je les respecte, reprit doucement le p'tit homme, parce que j'espère
que les autres enfants respecteront mes vieux parents.»