chercher le médecin, pour payer une visite trois francs? Il faut toute
une journée d’été pour gagner trois francs. Et on irait les donner à un
médecin qui n’a que la peine d’entrer chez vous, de vous regarder cinq
minutes, et d’écrire sur un bout de papier des mots qu’on ne peut même
pas lire? Puis, c’est le pharmacien qui vous vend très cher des denrées
qui ne valent pas une livre de bon pain blanc. Elle ne tenait pas non
plus à aller chercher le médecin, mais elle ne retourna point laver.
Elle avait peur. Il s’agitait dans le lit.
Vers trois heures, on frappa à la porte: M. Morin entra. C’était une de
ses vieilles habitudes de faire, chaque après-midi, «un tour». Il
n’avait pas vu revenir le père Panainnin, et il entrait, histoire de se
distraire.
--Eh bien, qu’est-ce qu’il y a donc? Couché à cette heure? Je vois que
vous avez voulu vous reposer. Mais vous êtes encore plus gaillard que
moi!
Le vieux fut bien obligé d’essayer de rire. On vit trembler sur le drap
gris sa barbe blanche.
--C’est pas pour dire, allez, monsieur Morin! Mais je ne me sens pas
bien. Non! Pas bien du tout! Seulement, ça passera. Et je finirai bien
de scier votre bois.
Jamais il ne finit de scier le bois de M. Morin. Une fièvre intense se
déclara qui eut raison, en une nuit, de ce pauvre vieux corps usé par
soixante années de travail. Le médecin,--qu’il fallut bien se décider à
appeler,--n’y fit rien, pas plus que l’Extrême-Onction. Déjà la mort
voilait les yeux, agrandissait la bouche qui hoquetait, appuyait son
genou sur la poitrine d’où sortait un râle.
Terrifiée, la Bancale se tenait dans un coin. Jamais elle n’avait vu la
mort. Jamais elle n’avait pensé qu’un jour elle pût perdre son père. Il
faisait partie de la maison. Il n’était pas méchant. Jamais il ne
l’avait battue. Seulement, comme il paraissait toujours grave, sévère,
jamais elle ne l’avait appelé «papa». Elle disait toujours, quand elle
parlait de lui: mon père. Aujourd’hui, elle sanglotait. Elle avait seize
ans. Elle était une jeune fille. Et elle se répétait:
--Mon papa va mourir! Mon papa va mourir!
On télégraphia à l’ancienne adresse d’Augustine, à l’adresse qu’elle
avait laissée deux ans auparavant, lorsqu’elle était venue.
Ce fut l’enterrement d’un vieux misérable, d’un vieux manigant, comme il
s’appelait lui-même. Il y avait derrière son cercueil sa femme et
seulement une de ses filles, la Bancale. Jusqu’au dernier moment, on
avait attendu Augustine. C’était ainsi que quatre de ses filles, parties
de la maison, vivaient maintenant à Paris, et ne savaient même pas qu’il
était mort. C’était ainsi que l’on montait son corps vers le cimetière,
dans un cercueil couvert d’un pauvre drap noir, tandis qu’elles, quelque
part, éclataient peut-être de rire, ou regardaient de jeunes hommes.
Il faisait froid. Ce fut sinistre. Et dans la cave de M. Morin, il y
avait, sur le chevalet, une bûche à moitié sciée, par terre une très
vieille scie presque usée tellement on en avait limé les dents, une
cognée, et trois ou quatre coins éparpillés...
* * * * *
La mère Panainnin répétait:
--Jamais j’aurais cru qu’il parte si vite que ça, non, jamais! J’ai pas
même eu le temps de retourner l’oreiller!... C’est pas possible qu’il
soit mort! A chaque instant, je me dis: Je vais le voir!
Et l’on écoutait, aux approches du crépuscule, si, dans la ruelle, de
vieux sabots ne résonnaient pas sur le sol glacé.
Des gens venaient exprès, ou entraient en passant.
--Qu’est-ce que vous voulez! Il faut se faire une raison! Je sais bien
que c’est plus dur quand on ne s’y attendait pas. Ainsi, moi, quand ma
femme est morte...
C’étaient presque tous des vieux, de plus vieux encore que le père
Panainnin, qui venaient ainsi ressusciter leurs souvenirs à eux, en
parlant de leurs morts. C’était comme si toute la maison eût été envahie
par les fantômes, par les spectres... Ah! Ils ne se contentaient plus,
comme aux soirs de l’enfance, de coller leurs visages aux vitres! Ils
entraient. Ils étaient ici chez eux, dans la maison d’un mort. La
Bancale, épouvantée, fermait les yeux. L’ombre du soir était plus noire
que la nuit du tombeau!
La mère Panainnin, hochant la tête, tirait son mouchoir, et s’essuyait
les yeux. Du bout des lourdes pincettes, machinalement, elle remuait les
tisons. Elle ne parlait pas d’Augustine. Elle ne voulait pas en parler.
Mais elle embrassait souvent Marie-Louise.
On disait encore:
--Au moins, il n’a pas souffert longtemps. Qu’est-ce que vous auriez
fait, s’il était resté couché des mois et des mois?
C’est vrai, que les visites du médecin et les médicaments coûtent cher,
mais on l’aurait soigné quand même.
V
Deux femmes n’ont pas besoin, pour elles seules, d’une maison tout
entière. Elles n’ont que faire de la cour, de la cave, du grenier, qui
sont le domaine de l’homme. C’est dans la cour que l’on scie le bois
lorsqu’il fait beau, que l’on étend, sur une toile de bâche, les
haricots pour qu’ils sèchent au soleil, que l’on construit, avec de
vieilles planches, une cabane dont on recouvre le toit avec des morceaux
de fer blanc rouillé pour que la pluie ne tombe pas trop sur les poules.
C’est dans la cave que les outils, chaque nuit, et souvent une saison
entière, se reposent dans le coin qui leur est réservé près de la porte,
entre la lucarne à toiles d’araignées et le grand coffre à charbon de
bois, dans la cave que se suivent les casiers à qui l’on distribue,
comme à des personnes, les légumes, au premier les pommes de terre, au
deuxième les carottes, et les choux au troisième, dans la cave qu’il y a
bien assez de place pour un tonneau de vin; la place est ici, mais
souvent c’est le tonneau qui ne vient pas. C’est dans le grenier que
l’on empile les fagots, que l’on entasse le bois, que l’on a toujours en
réserve quelques bottes de paille, que l’on remise, pêle-mêle, tout ce
qui ne peut plus servir, de vieux berceaux par exemple. La cour, la
cave, le grenier font partie de la maison qu’ils complètent, qu’ils
agrandissent. Ils en font un grand royaume à part des autres où l’homme
est le maître. Lui parti, c’est comme si la maison se disloquait. La
cour, la cave, le grenier sont inutiles, sont de trop. Une chambre
suffit.
La chambre, d’abord, leur parut bien petite. Elle avait une porte
pleine, et une étroite fenêtre carrée qui donnait sur une cour où l’on
voyait deux toits à lapins couverts de tuiles, comme de véritables
maisons. C’était une cour commune, que nulle barrière ne séparait du
chemin, une cour où toutes les poules du quartier se donnaient
rendez-vous, en été, pour dormir tranquillement à l’ombre, dans la
poussière.
Elles avaient vendu quelques meubles qui n’auraient pu tenir ici, un
lit, la grande table, des chaises. Elles avaient entassé, dans un réduit
sombre, humide, qui dépendait de la chambre, ce qu’il leur restait de
bois, de légumes. Quand la provision serait épuisée, elles en
achèteraient au détail, à mesure, suivant leurs besoins. Le vieux
berceau était trop usé pour que l’on pût penser le revendre. Il avait
servi pour les cinq filles: il avait accompli sa destinée. Il n’était
plus bon à rien, et il ne fallut pas beaucoup de temps pour le brûler.
Dans la maison, les meubles avaient toutes leurs aises. Ils auraient pu,
s’ils l’avaient voulu, se promener pendant qu’il n’y avait personne,
sans se bousculer, et revenir chacun à sa place au premier tour de clef
dans la vieille serrure qui faisait beaucoup de bruit; mais dans cette
chambre, ils étaient presque les uns sur les autres. L’armoire touchait
d’un côté le lit, de l’autre l’arche à pain où l’on range aussi la
vaisselle. La misère et la mort avaient passé sur eux comme sur leurs
maîtres. Et ils se tenaient là, immobiles, dans la demi-lumière qui
pénétrait par la petite fenêtre, pensifs, comme se demandant ce qui
pourrait bien encore leur arriver.
Elles restèrent là, quelques jours, immobiles et pensives, devant leurs
meubles. Leur vie avait été retournée, comme la terre d’un champ par le
soc d’une charrue. Les journées ne ressemblaient plus à celles
d’auparavant. On eût dit que les heures en étaient mêlées, embrouillées,
jetées pêle-mêle les unes sur les autres. Il n’était plus question du
repas du soir. Le vieux n’allumait plus le feu le matin; on ne
l’entendait plus aller et venir. On ne l’entendait plus partir.
Autrefois, il avait beau ne pas être avec elles de toute la journée, il
rentrait à la tombée de la nuit. Mais il s’était enfoncé dans la nuit,
dans la mort, dans des pays tout noirs où l’on ne voit pas assez clair
pour revenir sur ses pas. Jamais la mère Panainnin ne s’était inquiétée
de savoir si elle aimait son homme. Ils s’étaient mariés, avaient eu des
enfants, parce que cela arrive à tout le monde, et qu’il n’y avait pas
de raisons pour qu’ils ne fissent pas comme les autres. Ils s’étaient
disputés quelquefois. Mais, par exemple, jamais ils ne s’étaient battus.
Et voici que, lui disparu, elle n’arrêtait pas de pleurer. Marie-Louise
non plus. Elles avaient les yeux tout rouges. Elles ne vivaient plus que
pour la mort. Elles allaient, chaque après-midi, lui faire une visite au
cimetière, puisque, lui, ne pouvait pas se déranger. Il ne fallait pas
penser lui porter de fleurs en cette saison. La terre de la tombe était
dure, gelée. Elles s’agenouillaient machinalement. Elles cherchaient, au
fond de leur mémoire, des formules de prières. Elles en retrouvaient des
bribes qu’elles ajustaient, qu’elles ajoutaient les unes aux autres un
peu au hasard. Puis, le laissant là, elles regagnaient leur chambre. Nul
doute que, s’il avait pu les suivre, il ne se fût dit: Mais elles se
trompent de chemin!
Car elles avaient aussi changé de quartier. Ce n’est pas dans toutes les
rues d’une petite ville que l’on peut trouver une chambre à louer.
Certes, les maisons inhabitées ne manquent pas. Il y en a même, dont
personne ne s’occupe, qui se lézardent, qui vont tomber en ruines. Mais
le loyer en était trop cher, allant de quatre-vingts à cent francs,
tandis que, dans le chemin qui monte à l’église, elles avaient trouvé
cette chambre qu’elles paieraient cinquante francs par an. C’était déjà
une grosse somme. Dans leur nouveau quartier, elles furent aussi, tout
d’abord, dépaysées. Les habitudes ne sont pas les mêmes aux Teureaux que
route d’Avallon, que dans le quartier de l’église. C’est une pompe au
lieu d’un puits qui occupe le milieu d’une espèce de place plantée
d’herbe à côté des promenades plantées de tilleuls; c’est la boutique
d’un menuisier au lieu de l’atelier d’un forgeron; c’est le sacristain
qui, trois fois par jour, va sonner l’angelus du matin, de midi et du
soir; ce sont les dévotes qui montent, en groupes, presque chaque soir,
à l’église, et qui ne font pas beaucoup de bruit; c’est tout le monde
qui passe, chaque Dimanche, pour aller à la grand’messe. Elles étaient
là, elles vivaient dans le rayonnement de l’église. Jamais elles
n’avaient su au juste ce que l’on y faisait, ni à quelles heures
exactement on s’y rendait. Elles en vivaient autrefois à un bon
kilomètre; elles n’en étaient plus, maintenant, qu’à cent pas. On aurait
pu croire que la douleur les avait rapprochées de Dieu. Mais non. Elles
n’y pensaient pas. Elles n’avaient pas besoin de Lui pour chercher, pour
trouver leur raison d’être.
Mais on ne peut passer sa vie à pleurer. Il vient une nuit où l’on est
si fatigué que le sommeil fond sur vous comme la mort. Et l’on est tout
étonné de se réveiller, le lendemain, les yeux secs. On se le reproche.
On aurait dû pleurer même en dormant. N’importe. Il faudra, maintenant,
que les larmes recherchent leur chemin.
Elles avaient arrangé déjà leur vie. La mère Panainnin avait dit à la
Bancale:
--Ma pauvre fille, il ne me reste plus que toi. C’est encore toi la
meilleure de toutes. Moi, voici que j’ai plus de soixante-cinq ans, mais
je ne suis pas malade. Je suis encore solide. C’est heureux. Et je ne
peux pas m’arrêter de travailler. Je m’ennuierais à ne rien faire. Toi,
tu vas rester ici, à t’occuper du linge, du ménage. Tu te feras ta
cuisine. De temps en temps, tu viendras me donner un coup de main au
lavoir, mais il ne faut plus que tu travailles chez les autres. Oh! Tu
ne dirais rien! Mais ce n’est pas de ta faute si tu n’es pas forte. Tu
t’es assez fatiguée avant la mort de ton père.
La Bancale l’avait embrassée en disant:
--Mais non! Je ne suis pas fatiguée, je t’assure. Je veux travailler,
moi aussi.
Les trente sous que gagnait, chaque jour de la semaine la mère Panainnin
arrivaient à faire trente-neuf francs par mois, lorsqu’il n’y avait pas
de chômage, et à la condition qu’elle ne fût point malade. Comme elle
était nourrie à midi et le soir, c’était plus qu’il n’en fallait à deux
femmes qui n’ont pas de frais de toilette et ne sortent jamais qu’en
sabots. De plus, il y avait, dans l’armoire, à peu près cent cinquante
francs en pièces d’or, qui représentaient les économies de toute une vie
de travail, à deux, dans une petite ville. Il y a des retraités qui font
du découpage, d’autres de la photographie. D’anciens receveurs des
contributions indirectes s’installent, avec chevalet et pinceaux, devant
des paysages. Ceux-ci vont pêcher. Ceux-là restent dans leurs jardins à
cultiver des fleurs dont les noms et les aspects étranges les ravissent.
Tous, apathiques et dignes, se prélassent, la cinquantaine sonnée, dans
les petites villes où l’on a, pour eux, de l’estime, de l’admiration. Et
les vieux et les vieilles misérables, qui ne voient pas profond dans la
vie, les saluent, ne songeant même pas que l’argent donné à ces inutiles
devrait leur revenir, ou, mieux, rester dans leurs poches à eux dont la
mort seule peut arrêter l’effort des bras.
Ce furent des mois de vie tranquille pour la Bancale. On la considérait
avec sympathie, avec pitié, parce qu’elle venait de perdre son père. Des
femmes l’arrêtaient dans la rue et lui demandaient:
--Eh bien, Marie-Louise, est-ce que ça commence à aller mieux? Est-ce
que tu te consoles un peu?
Elle était bien heureuse que l’on ne fît attention à elle que pour la
plaindre. Quand elle allait chez les commerçants, ils la servaient tout
de suite; certains, même, lui mettaient un peu plus que le poids. Elle
s’en apercevait bien, mais elle était si confuse qu’elle ne trouvait
point d’assez belles paroles pour les remercier. La vie était vraiment
douce, comme après les orages où l’on a eu peur. L’eau coule sur le
gravier. Des brins d’herbe bruissent. S’il reste des nuages dans le
ciel, ils ne sont plus dangereux.
Elle se tenait dans la chambre et s’habituait à elle. Elle ne la
peuplait pas de ses rêves de jeune fille. Pourtant, celles de son âge
commençaient, comme disent les vénérables mères de famille, à lever le
nez dans les rues. On en voyait, des couturières surtout, qui s’en
allaient, par groupes de deux, trois et quatre, les yeux en éveil, et la
bouche ouverte pour le rire. Elles fréquentaient les bals dans les
auberges, l’hiver, et, l’été, dansaient sur les parquets, les jours de
fêtes publiques. Elles n’avaient peur de rien, de personne. Elles
allaient jusqu’à lire les feuilletons du _Petit Journal_, où l’on parle
beaucoup d’amour. Elles répondaient hardiment aux garçons qui les
interpellaient, qui les suivaient. Elles portaient des bottines, et des
chapeaux. Elle ne leur ressemblait pas. A seize ans, elle était la même
encore qu’autrefois. Elle ne s’arrêtait pas à flâner dans les rues. Et
puis, elle avait eu beau perdre son père: les garçons ne faisaient pas
attention à elle. Ils s’abstenaient seulement de se moquer d’elle, en
imitant sa démarche et criant:
--Cinq et trois font huit!
Les premiers Dimanches, comme c’en est l’habitude lorsque quelqu’un de
la famille est mort, elles allèrent ensemble à la grand’messe. L’église
n’avait plus le même aspect que le jour de l’enterrement: elle était
moins triste. Elle n’était pas non plus la même que le Jeudi de la
première communion: elle était moins étincelante de lumières. C’était
une église de Dimanches ordinaires. L’après-midi, elles sortaient vêtues
de noir, ou bien, elles restaient au coin du feu. La Bancale était
heureuse. La mère Panainnin commençait à trouver les heures longues: les
Dimanches devaient avoir vraiment plus de vingt-quatre heures. Pourtant,
dans les lavoirs, on ne la reconnaissait plus. Elle qui avait toujours
le mot pour rire, qui racontait des histoires à n’en plus finir, elle ne
disait plus rien. Elle qui n’avait pas sa pareille pour vider son verre
chez les bourgeois, qui ne se gênait pas pour réclamer la goutte quand
le travail avait été dur ou qu’il faisait froid, elle ne buvait presque
plus que de l’eau. Les premiers jours, certainement, cela parut tout
naturel. Mais, quand la Lécrevisse vit que cela continuait, elle lui
dit, devant tout le monde:
--Eh bien, Mélie, tu t’es donc acheté une conduite?
Car ce n’était un secret pour personne qu’elle était portée sur la
bouche. On disait même: sur la gueule. Autrefois, elle avait toujours,
dans l’armoire, un sac de café et une bouteille de goutte. La Lécrevisse
en savait quelque chose. Que d’après-midi de Dimanches elles avaient
passés ensemble à boire uniquement pour le plaisir de boire! Alors,
chaque Dimanche était comme une oasis de repos et de joie où l’on entre
après avoir traversé le rude et brûlant désert de toute une semaine.
Mais qui ne serait sensible au charme du printemps? Les matins d’Avril
sont deux fois délicieux, étant des certitudes de beaux jours en un mois
qui est la promesse d’une belle année. Pas une âme ne peut désespérer
quand un soleil tout neuf reluit dans le ciel pur. Et la mère Panainnin
retrouva, peu à peu, du goût à vivre. Elle redevint, jour par jour, la
joie des lavoirs. Sans doute, elle avait perdu son homme, mais plus
d’une laveuse, à commencer par la Lécrevisse, pouvait en dire autant,
qui n’avait pas, pour cela, perdu sa gaîté. On disait, pour s’excuser:
--Allez! Il n’y a pas plus tranquilles que les morts! Ils n’ont pas
autant de tourments que nous!
Et ensuite, on tâchait de leur ressembler, en se créant le moins
possible de tourments. Au lieu de se dépêcher de rentrer le soir, sa
journée finie, elle s’attarda, plus encore qu’autrefois, dans les
cuisines des bourgeois. Elle ne pouvait pas se décider à en partir. Elle
s’y trouvait bien. Il lui devenait indifférent que sa fille l’attendît
pour se coucher, pour s’endormir. Quand on a lavé, brossé, savonné du
linge, de sept heures du matin à sept heures du soir, l’été, ce serait
bien le malheur si l’on n’avait pas le droit de se reposer en savourant
son café et son verre de marc! Elle retrouva aussi ses Dimanches, plus
beaux encore que ceux d’autrefois: elle ne dépendait plus de Panainnin.
Son argent lui appartenait. Sans sourciller, à une heure de
l’après-midi, elle disait à la Bancale:
--Il fait rudement beau, cette après-midi. Va donc te promener un peu,
jusqu’à six heures. Ça te fera prendre l’air!
La Bancale ne pouvait guère marcher. Elle n’aimait pas rester trop
longtemps dehors. Mais, puisque c’était sa mère qui le lui disait, elle
sortait. Elle se fût bien gardée d’aller en ville. Comme lorsqu’elle
était petite, elle avait encore aussi peur de la ville, surtout le
Dimanche. Ceux qui se reposent n’ont pas autre chose à faire que de
dévisager les passants, de les suivre du regard, comme des distractions
dont on veut profiter totalement, jusqu’au moment où ils disparaissent
au tournant de la rue. Elle s’en allait, suivant un sentier qui file
entre des jardins. Dans leurs haies poussaient des sureaux dont elle
reconnaissait l’odeur. Ensuite, c’était l’écurie où vivait l’âne du
menuisier. Elle longeait le mur du cimetière. Des lézards, qui devaient
vivre, eux, dans les tombes, sortaient de la nuit pour essayer de dormir
au soleil; mais le bruit des sabots sur le sable, sur les pierres, les
réveillait. Ils s’en allaient vite. Ils rentraient peut-être dans les
tombes. Puis le sentier descendait vers les bois de la cascade. Mais
elle n’allait point jusqu’au bois. Elle s’arrêtait, s’asseyait à l’ombre
sous un gros châtaignier. Elle allait avoir dix-sept ans, et elle était
assise, toute seule, par une brûlante après-midi d’été, sur de l’herbe
sèche. Elle se disait:
--Ma mère ne m’embrasse plus comme il y a quelque temps... Il va
peut-être falloir encore que j’aille travailler chez les autres. C’est
que je ne suis guère forte!
Elle était à peine partie, que la Lécrevisse, ou quelque autre vieille
femme, arrivait. Et ce n’étaient ni une livre de veau, ni un litre de
rouge, qui suffisaient. Elles mangeaient, elles buvaient toute
l’après-midi, la porte fermée sur leur plaisir pour l’avoir à elles tout
entier. Tant que l’on est sur la terre, il faut prendre du bon temps.
C’est déjà bien trop que tous les jours de la semaine soient réservés au
travail!
Elle ne dépendait plus de Panainnin. Jamais, de son vivant, il ne l’eût
laissée se reposer un jour de semaine. D’ailleurs, elle n’y aurait même
pas pensé. Mais il n’était plus là.
La première fois, cela lui parut bien un peu drôle, de rester chez elle
un Lundi. Elle avait dit, le matin, à la Bancale:
--Ma foi, je suis trop lasse. Va donc dire à Madame Thiéblot que je ne
peux pas aller laver sa lessive. Qu’elle en cherche une autre! Qu’est-ce
que tu veux, ma fille! On ne peut pas se tuer! Je me fais vieille. Et il
va peut-être bien falloir que tu te remettes à travailler.
Le Bancale fut courageuse. Elle se raidit, se redressa pour ne pas être
écrasée par le poids de la vie. Car il fallut bientôt qu’elle travaillât
pour nourrir sa mère. La vieille avait vu qu’un jour de travail peut
devenir un jour de repos. Elle n’inventait même plus de prétextes à
rester chez elle. Elle se levait tard. La Bancale, en revanche, se
levait de bon matin. La vieille, aussi, sentait dans l’armoire ses
économies accumulées. Panainnin vivant, elle se fût bien gardée d’y
toucher. Cet argent-là, pour lui, était sacré. Ces dix louis en
représentaient, des gros sous, arrachés un par un à la vie qui voulut
tout pour elle! On ne devait s’en servir qu’à la dernière extrémité,
lorsque, par exemple, il faut à toute force appeler le médecin. Ils
avaient servi, pour la première fois, lors de l’enterrement du vieux,
mais aussi, on lui avait fait un enterrement de troisième classe, la
quatrième étant réservée aux très malheureux qui s’en vont mourir à
l’hospice. Et la mère Panainnin se disait:
--Ma foi, mourir dans un lit à l’hospice ou chez soi, c’est toujours la
même chose.
Ou, plutôt, elle ne se disait rien du tout. Elle se laissait mener,
emporter par la vieillesse et la gourmandise. Toute sa vie, à cause de
son homme, elle s’était retenue de trop boire, de trop manger. Toute sa
vie, pour élever ses filles, elle avait travaillé. Elle pouvait bien,
maintenant, se reposer. Ah! Si, de Paris, elles l’avaient aidée, si
seulement chacune lui avait envoyé cinq francs par mois, c’eût été le
Paradis. Mais, grand Dieu! qu’étaient-elles devenues! Il lui restait du
moins la Bancale, la plus faible, la plus déshéritée, qui payait, de sa
personne, pour les quatre autres. Mais on allait bien voir ce que cent
cinquante francs représentent de bonheur.
Tout de suite, dès le commencement de la débâcle, la Bancale avait été
frapper à des portes. Mais les dames qui, autrefois, l’avaient prise
comme servante, se souvenaient qu’elles n’avaient pas pu la garder
longtemps. Elles lui répondaient toutes:
--Pour le moment, je ne vois rien à vous donner. Mais, si j’ai besoin de
quelqu’un, je penserai à vous.
Et il fallait bien s’en aller en remerciant quand même, parce qu’avec
les riches l’arrogance ou seulement la franchise ne servent de rien, ne
peuvent que nuire. Quelques-unes ajoutaient:
--Sûrement, c’est bien ennuyeux pour vous, ma pauvre petite, que votre
mère ne travaille presque plus. Mais la Providence est là: il ne faut
jamais désespérer!
C’est étonnant, comme l’on parle de la Providence aux malheureux! On se
demande à quoi elle sert puisque, toute leur vie, les pauvres restent
pauvres.