A cela encore, il ne répondit pas. Il se tourna du côté du mur. Aller

chercher le médecin, pour payer une visite trois francs? Il faut toute

une journée d’été pour gagner trois francs. Et on irait les donner à un

médecin qui n’a que la peine d’entrer chez vous, de vous regarder cinq

minutes, et d’écrire sur un bout de papier des mots qu’on ne peut même

pas lire? Puis, c’est le pharmacien qui vous vend très cher des denrées

qui ne valent pas une livre de bon pain blanc. Elle ne tenait pas non

plus à aller chercher le médecin, mais elle ne retourna point laver.

Elle avait peur. Il s’agitait dans le lit.

Vers trois heures, on frappa à la porte: M. Morin entra. C’était une de

ses vieilles habitudes de faire, chaque après-midi, «un tour». Il

n’avait pas vu revenir le père Panainnin, et il entrait, histoire de se

distraire.

--Eh bien, qu’est-ce qu’il y a donc? Couché à cette heure? Je vois que

vous avez voulu vous reposer. Mais vous êtes encore plus gaillard que

moi!

Le vieux fut bien obligé d’essayer de rire. On vit trembler sur le drap

gris sa barbe blanche.

--C’est pas pour dire, allez, monsieur Morin! Mais je ne me sens pas

bien. Non! Pas bien du tout! Seulement, ça passera. Et je finirai bien

de scier votre bois.

Jamais il ne finit de scier le bois de M. Morin. Une fièvre intense se

déclara qui eut raison, en une nuit, de ce pauvre vieux corps usé par

soixante années de travail. Le médecin,--qu’il fallut bien se décider à

appeler,--n’y fit rien, pas plus que l’Extrême-Onction. Déjà la mort

voilait les yeux, agrandissait la bouche qui hoquetait, appuyait son

genou sur la poitrine d’où sortait un râle.

Terrifiée, la Bancale se tenait dans un coin. Jamais elle n’avait vu la

mort. Jamais elle n’avait pensé qu’un jour elle pût perdre son père. Il

faisait partie de la maison. Il n’était pas méchant. Jamais il ne

l’avait battue. Seulement, comme il paraissait toujours grave, sévère,

jamais elle ne l’avait appelé «papa». Elle disait toujours, quand elle

parlait de lui: mon père. Aujourd’hui, elle sanglotait. Elle avait seize

ans. Elle était une jeune fille. Et elle se répétait:

--Mon papa va mourir! Mon papa va mourir!

On télégraphia à l’ancienne adresse d’Augustine, à l’adresse qu’elle

avait laissée deux ans auparavant, lorsqu’elle était venue.

Ce fut l’enterrement d’un vieux misérable, d’un vieux manigant, comme il

s’appelait lui-même. Il y avait derrière son cercueil sa femme et

seulement une de ses filles, la Bancale. Jusqu’au dernier moment, on

avait attendu Augustine. C’était ainsi que quatre de ses filles, parties

de la maison, vivaient maintenant à Paris, et ne savaient même pas qu’il

était mort. C’était ainsi que l’on montait son corps vers le cimetière,

dans un cercueil couvert d’un pauvre drap noir, tandis qu’elles, quelque

part, éclataient peut-être de rire, ou regardaient de jeunes hommes.

Il faisait froid. Ce fut sinistre. Et dans la cave de M. Morin, il y

avait, sur le chevalet, une bûche à moitié sciée, par terre une très

vieille scie presque usée tellement on en avait limé les dents, une

cognée, et trois ou quatre coins éparpillés...

* * * * *

La mère Panainnin répétait:

--Jamais j’aurais cru qu’il parte si vite que ça, non, jamais! J’ai pas

même eu le temps de retourner l’oreiller!... C’est pas possible qu’il

soit mort! A chaque instant, je me dis: Je vais le voir!

Et l’on écoutait, aux approches du crépuscule, si, dans la ruelle, de

vieux sabots ne résonnaient pas sur le sol glacé.

Des gens venaient exprès, ou entraient en passant.

--Qu’est-ce que vous voulez! Il faut se faire une raison! Je sais bien

que c’est plus dur quand on ne s’y attendait pas. Ainsi, moi, quand ma

femme est morte...

C’étaient presque tous des vieux, de plus vieux encore que le père

Panainnin, qui venaient ainsi ressusciter leurs souvenirs à eux, en

parlant de leurs morts. C’était comme si toute la maison eût été envahie

par les fantômes, par les spectres... Ah! Ils ne se contentaient plus,

comme aux soirs de l’enfance, de coller leurs visages aux vitres! Ils

entraient. Ils étaient ici chez eux, dans la maison d’un mort. La

Bancale, épouvantée, fermait les yeux. L’ombre du soir était plus noire

que la nuit du tombeau!

La mère Panainnin, hochant la tête, tirait son mouchoir, et s’essuyait

les yeux. Du bout des lourdes pincettes, machinalement, elle remuait les

tisons. Elle ne parlait pas d’Augustine. Elle ne voulait pas en parler.

Mais elle embrassait souvent Marie-Louise.

On disait encore:

--Au moins, il n’a pas souffert longtemps. Qu’est-ce que vous auriez

fait, s’il était resté couché des mois et des mois?

C’est vrai, que les visites du médecin et les médicaments coûtent cher,

mais on l’aurait soigné quand même.

V

Deux femmes n’ont pas besoin, pour elles seules, d’une maison tout

entière. Elles n’ont que faire de la cour, de la cave, du grenier, qui

sont le domaine de l’homme. C’est dans la cour que l’on scie le bois

lorsqu’il fait beau, que l’on étend, sur une toile de bâche, les

haricots pour qu’ils sèchent au soleil, que l’on construit, avec de

vieilles planches, une cabane dont on recouvre le toit avec des morceaux

de fer blanc rouillé pour que la pluie ne tombe pas trop sur les poules.

C’est dans la cave que les outils, chaque nuit, et souvent une saison

entière, se reposent dans le coin qui leur est réservé près de la porte,

entre la lucarne à toiles d’araignées et le grand coffre à charbon de

bois, dans la cave que se suivent les casiers à qui l’on distribue,

comme à des personnes, les légumes, au premier les pommes de terre, au

deuxième les carottes, et les choux au troisième, dans la cave qu’il y a

bien assez de place pour un tonneau de vin; la place est ici, mais

souvent c’est le tonneau qui ne vient pas. C’est dans le grenier que

l’on empile les fagots, que l’on entasse le bois, que l’on a toujours en

réserve quelques bottes de paille, que l’on remise, pêle-mêle, tout ce

qui ne peut plus servir, de vieux berceaux par exemple. La cour, la

cave, le grenier font partie de la maison qu’ils complètent, qu’ils

agrandissent. Ils en font un grand royaume à part des autres où l’homme

est le maître. Lui parti, c’est comme si la maison se disloquait. La

cour, la cave, le grenier sont inutiles, sont de trop. Une chambre

suffit.

La chambre, d’abord, leur parut bien petite. Elle avait une porte

pleine, et une étroite fenêtre carrée qui donnait sur une cour où l’on

voyait deux toits à lapins couverts de tuiles, comme de véritables

maisons. C’était une cour commune, que nulle barrière ne séparait du

chemin, une cour où toutes les poules du quartier se donnaient

rendez-vous, en été, pour dormir tranquillement à l’ombre, dans la

poussière.

Elles avaient vendu quelques meubles qui n’auraient pu tenir ici, un

lit, la grande table, des chaises. Elles avaient entassé, dans un réduit

sombre, humide, qui dépendait de la chambre, ce qu’il leur restait de

bois, de légumes. Quand la provision serait épuisée, elles en

achèteraient au détail, à mesure, suivant leurs besoins. Le vieux

berceau était trop usé pour que l’on pût penser le revendre. Il avait

servi pour les cinq filles: il avait accompli sa destinée. Il n’était

plus bon à rien, et il ne fallut pas beaucoup de temps pour le brûler.

Dans la maison, les meubles avaient toutes leurs aises. Ils auraient pu,

s’ils l’avaient voulu, se promener pendant qu’il n’y avait personne,

sans se bousculer, et revenir chacun à sa place au premier tour de clef

dans la vieille serrure qui faisait beaucoup de bruit; mais dans cette

chambre, ils étaient presque les uns sur les autres. L’armoire touchait

d’un côté le lit, de l’autre l’arche à pain où l’on range aussi la

vaisselle. La misère et la mort avaient passé sur eux comme sur leurs

maîtres. Et ils se tenaient là, immobiles, dans la demi-lumière qui

pénétrait par la petite fenêtre, pensifs, comme se demandant ce qui

pourrait bien encore leur arriver.

Elles restèrent là, quelques jours, immobiles et pensives, devant leurs

meubles. Leur vie avait été retournée, comme la terre d’un champ par le

soc d’une charrue. Les journées ne ressemblaient plus à celles

d’auparavant. On eût dit que les heures en étaient mêlées, embrouillées,

jetées pêle-mêle les unes sur les autres. Il n’était plus question du

repas du soir. Le vieux n’allumait plus le feu le matin; on ne

l’entendait plus aller et venir. On ne l’entendait plus partir.

Autrefois, il avait beau ne pas être avec elles de toute la journée, il

rentrait à la tombée de la nuit. Mais il s’était enfoncé dans la nuit,

dans la mort, dans des pays tout noirs où l’on ne voit pas assez clair

pour revenir sur ses pas. Jamais la mère Panainnin ne s’était inquiétée

de savoir si elle aimait son homme. Ils s’étaient mariés, avaient eu des

enfants, parce que cela arrive à tout le monde, et qu’il n’y avait pas

de raisons pour qu’ils ne fissent pas comme les autres. Ils s’étaient

disputés quelquefois. Mais, par exemple, jamais ils ne s’étaient battus.

Et voici que, lui disparu, elle n’arrêtait pas de pleurer. Marie-Louise

non plus. Elles avaient les yeux tout rouges. Elles ne vivaient plus que

pour la mort. Elles allaient, chaque après-midi, lui faire une visite au

cimetière, puisque, lui, ne pouvait pas se déranger. Il ne fallait pas

penser lui porter de fleurs en cette saison. La terre de la tombe était

dure, gelée. Elles s’agenouillaient machinalement. Elles cherchaient, au

fond de leur mémoire, des formules de prières. Elles en retrouvaient des

bribes qu’elles ajustaient, qu’elles ajoutaient les unes aux autres un

peu au hasard. Puis, le laissant là, elles regagnaient leur chambre. Nul

doute que, s’il avait pu les suivre, il ne se fût dit: Mais elles se

trompent de chemin!

Car elles avaient aussi changé de quartier. Ce n’est pas dans toutes les

rues d’une petite ville que l’on peut trouver une chambre à louer.

Certes, les maisons inhabitées ne manquent pas. Il y en a même, dont

personne ne s’occupe, qui se lézardent, qui vont tomber en ruines. Mais

le loyer en était trop cher, allant de quatre-vingts à cent francs,

tandis que, dans le chemin qui monte à l’église, elles avaient trouvé

cette chambre qu’elles paieraient cinquante francs par an. C’était déjà

une grosse somme. Dans leur nouveau quartier, elles furent aussi, tout

d’abord, dépaysées. Les habitudes ne sont pas les mêmes aux Teureaux que

route d’Avallon, que dans le quartier de l’église. C’est une pompe au

lieu d’un puits qui occupe le milieu d’une espèce de place plantée

d’herbe à côté des promenades plantées de tilleuls; c’est la boutique

d’un menuisier au lieu de l’atelier d’un forgeron; c’est le sacristain

qui, trois fois par jour, va sonner l’angelus du matin, de midi et du

soir; ce sont les dévotes qui montent, en groupes, presque chaque soir,

à l’église, et qui ne font pas beaucoup de bruit; c’est tout le monde

qui passe, chaque Dimanche, pour aller à la grand’messe. Elles étaient

là, elles vivaient dans le rayonnement de l’église. Jamais elles

n’avaient su au juste ce que l’on y faisait, ni à quelles heures

exactement on s’y rendait. Elles en vivaient autrefois à un bon

kilomètre; elles n’en étaient plus, maintenant, qu’à cent pas. On aurait

pu croire que la douleur les avait rapprochées de Dieu. Mais non. Elles

n’y pensaient pas. Elles n’avaient pas besoin de Lui pour chercher, pour

trouver leur raison d’être.

Mais on ne peut passer sa vie à pleurer. Il vient une nuit où l’on est

si fatigué que le sommeil fond sur vous comme la mort. Et l’on est tout

étonné de se réveiller, le lendemain, les yeux secs. On se le reproche.

On aurait dû pleurer même en dormant. N’importe. Il faudra, maintenant,

que les larmes recherchent leur chemin.

Elles avaient arrangé déjà leur vie. La mère Panainnin avait dit à la

Bancale:

--Ma pauvre fille, il ne me reste plus que toi. C’est encore toi la

meilleure de toutes. Moi, voici que j’ai plus de soixante-cinq ans, mais

je ne suis pas malade. Je suis encore solide. C’est heureux. Et je ne

peux pas m’arrêter de travailler. Je m’ennuierais à ne rien faire. Toi,

tu vas rester ici, à t’occuper du linge, du ménage. Tu te feras ta

cuisine. De temps en temps, tu viendras me donner un coup de main au

lavoir, mais il ne faut plus que tu travailles chez les autres. Oh! Tu

ne dirais rien! Mais ce n’est pas de ta faute si tu n’es pas forte. Tu

t’es assez fatiguée avant la mort de ton père.

La Bancale l’avait embrassée en disant:

--Mais non! Je ne suis pas fatiguée, je t’assure. Je veux travailler,

moi aussi.

Les trente sous que gagnait, chaque jour de la semaine la mère Panainnin

arrivaient à faire trente-neuf francs par mois, lorsqu’il n’y avait pas

de chômage, et à la condition qu’elle ne fût point malade. Comme elle

était nourrie à midi et le soir, c’était plus qu’il n’en fallait à deux

femmes qui n’ont pas de frais de toilette et ne sortent jamais qu’en

sabots. De plus, il y avait, dans l’armoire, à peu près cent cinquante

francs en pièces d’or, qui représentaient les économies de toute une vie

de travail, à deux, dans une petite ville. Il y a des retraités qui font

du découpage, d’autres de la photographie. D’anciens receveurs des

contributions indirectes s’installent, avec chevalet et pinceaux, devant

des paysages. Ceux-ci vont pêcher. Ceux-là restent dans leurs jardins à

cultiver des fleurs dont les noms et les aspects étranges les ravissent.

Tous, apathiques et dignes, se prélassent, la cinquantaine sonnée, dans

les petites villes où l’on a, pour eux, de l’estime, de l’admiration. Et

les vieux et les vieilles misérables, qui ne voient pas profond dans la

vie, les saluent, ne songeant même pas que l’argent donné à ces inutiles

devrait leur revenir, ou, mieux, rester dans leurs poches à eux dont la

mort seule peut arrêter l’effort des bras.

Ce furent des mois de vie tranquille pour la Bancale. On la considérait

avec sympathie, avec pitié, parce qu’elle venait de perdre son père. Des

femmes l’arrêtaient dans la rue et lui demandaient:

--Eh bien, Marie-Louise, est-ce que ça commence à aller mieux? Est-ce

que tu te consoles un peu?

Elle était bien heureuse que l’on ne fît attention à elle que pour la

plaindre. Quand elle allait chez les commerçants, ils la servaient tout

de suite; certains, même, lui mettaient un peu plus que le poids. Elle

s’en apercevait bien, mais elle était si confuse qu’elle ne trouvait

point d’assez belles paroles pour les remercier. La vie était vraiment

douce, comme après les orages où l’on a eu peur. L’eau coule sur le

gravier. Des brins d’herbe bruissent. S’il reste des nuages dans le

ciel, ils ne sont plus dangereux.

Elle se tenait dans la chambre et s’habituait à elle. Elle ne la

peuplait pas de ses rêves de jeune fille. Pourtant, celles de son âge

commençaient, comme disent les vénérables mères de famille, à lever le

nez dans les rues. On en voyait, des couturières surtout, qui s’en

allaient, par groupes de deux, trois et quatre, les yeux en éveil, et la

bouche ouverte pour le rire. Elles fréquentaient les bals dans les

auberges, l’hiver, et, l’été, dansaient sur les parquets, les jours de

fêtes publiques. Elles n’avaient peur de rien, de personne. Elles

allaient jusqu’à lire les feuilletons du _Petit Journal_, où l’on parle

beaucoup d’amour. Elles répondaient hardiment aux garçons qui les

interpellaient, qui les suivaient. Elles portaient des bottines, et des

chapeaux. Elle ne leur ressemblait pas. A seize ans, elle était la même

encore qu’autrefois. Elle ne s’arrêtait pas à flâner dans les rues. Et

puis, elle avait eu beau perdre son père: les garçons ne faisaient pas

attention à elle. Ils s’abstenaient seulement de se moquer d’elle, en

imitant sa démarche et criant:

--Cinq et trois font huit!

Les premiers Dimanches, comme c’en est l’habitude lorsque quelqu’un de

la famille est mort, elles allèrent ensemble à la grand’messe. L’église

n’avait plus le même aspect que le jour de l’enterrement: elle était

moins triste. Elle n’était pas non plus la même que le Jeudi de la

première communion: elle était moins étincelante de lumières. C’était

une église de Dimanches ordinaires. L’après-midi, elles sortaient vêtues

de noir, ou bien, elles restaient au coin du feu. La Bancale était

heureuse. La mère Panainnin commençait à trouver les heures longues: les

Dimanches devaient avoir vraiment plus de vingt-quatre heures. Pourtant,

dans les lavoirs, on ne la reconnaissait plus. Elle qui avait toujours

le mot pour rire, qui racontait des histoires à n’en plus finir, elle ne

disait plus rien. Elle qui n’avait pas sa pareille pour vider son verre

chez les bourgeois, qui ne se gênait pas pour réclamer la goutte quand

le travail avait été dur ou qu’il faisait froid, elle ne buvait presque

plus que de l’eau. Les premiers jours, certainement, cela parut tout

naturel. Mais, quand la Lécrevisse vit que cela continuait, elle lui

dit, devant tout le monde:

--Eh bien, Mélie, tu t’es donc acheté une conduite?

Car ce n’était un secret pour personne qu’elle était portée sur la

bouche. On disait même: sur la gueule. Autrefois, elle avait toujours,

dans l’armoire, un sac de café et une bouteille de goutte. La Lécrevisse

en savait quelque chose. Que d’après-midi de Dimanches elles avaient

passés ensemble à boire uniquement pour le plaisir de boire! Alors,

chaque Dimanche était comme une oasis de repos et de joie où l’on entre

après avoir traversé le rude et brûlant désert de toute une semaine.

Mais qui ne serait sensible au charme du printemps? Les matins d’Avril

sont deux fois délicieux, étant des certitudes de beaux jours en un mois

qui est la promesse d’une belle année. Pas une âme ne peut désespérer

quand un soleil tout neuf reluit dans le ciel pur. Et la mère Panainnin

retrouva, peu à peu, du goût à vivre. Elle redevint, jour par jour, la

joie des lavoirs. Sans doute, elle avait perdu son homme, mais plus

d’une laveuse, à commencer par la Lécrevisse, pouvait en dire autant,

qui n’avait pas, pour cela, perdu sa gaîté. On disait, pour s’excuser:

--Allez! Il n’y a pas plus tranquilles que les morts! Ils n’ont pas

autant de tourments que nous!

Et ensuite, on tâchait de leur ressembler, en se créant le moins

possible de tourments. Au lieu de se dépêcher de rentrer le soir, sa

journée finie, elle s’attarda, plus encore qu’autrefois, dans les

cuisines des bourgeois. Elle ne pouvait pas se décider à en partir. Elle

s’y trouvait bien. Il lui devenait indifférent que sa fille l’attendît

pour se coucher, pour s’endormir. Quand on a lavé, brossé, savonné du

linge, de sept heures du matin à sept heures du soir, l’été, ce serait

bien le malheur si l’on n’avait pas le droit de se reposer en savourant

son café et son verre de marc! Elle retrouva aussi ses Dimanches, plus

beaux encore que ceux d’autrefois: elle ne dépendait plus de Panainnin.

Son argent lui appartenait. Sans sourciller, à une heure de

l’après-midi, elle disait à la Bancale:

--Il fait rudement beau, cette après-midi. Va donc te promener un peu,

jusqu’à six heures. Ça te fera prendre l’air!

La Bancale ne pouvait guère marcher. Elle n’aimait pas rester trop

longtemps dehors. Mais, puisque c’était sa mère qui le lui disait, elle

sortait. Elle se fût bien gardée d’aller en ville. Comme lorsqu’elle

était petite, elle avait encore aussi peur de la ville, surtout le

Dimanche. Ceux qui se reposent n’ont pas autre chose à faire que de

dévisager les passants, de les suivre du regard, comme des distractions

dont on veut profiter totalement, jusqu’au moment où ils disparaissent

au tournant de la rue. Elle s’en allait, suivant un sentier qui file

entre des jardins. Dans leurs haies poussaient des sureaux dont elle

reconnaissait l’odeur. Ensuite, c’était l’écurie où vivait l’âne du

menuisier. Elle longeait le mur du cimetière. Des lézards, qui devaient

vivre, eux, dans les tombes, sortaient de la nuit pour essayer de dormir

au soleil; mais le bruit des sabots sur le sable, sur les pierres, les

réveillait. Ils s’en allaient vite. Ils rentraient peut-être dans les

tombes. Puis le sentier descendait vers les bois de la cascade. Mais

elle n’allait point jusqu’au bois. Elle s’arrêtait, s’asseyait à l’ombre

sous un gros châtaignier. Elle allait avoir dix-sept ans, et elle était

assise, toute seule, par une brûlante après-midi d’été, sur de l’herbe

sèche. Elle se disait:

--Ma mère ne m’embrasse plus comme il y a quelque temps... Il va

peut-être falloir encore que j’aille travailler chez les autres. C’est

que je ne suis guère forte!

Elle était à peine partie, que la Lécrevisse, ou quelque autre vieille

femme, arrivait. Et ce n’étaient ni une livre de veau, ni un litre de

rouge, qui suffisaient. Elles mangeaient, elles buvaient toute

l’après-midi, la porte fermée sur leur plaisir pour l’avoir à elles tout

entier. Tant que l’on est sur la terre, il faut prendre du bon temps.

C’est déjà bien trop que tous les jours de la semaine soient réservés au

travail!

Elle ne dépendait plus de Panainnin. Jamais, de son vivant, il ne l’eût

laissée se reposer un jour de semaine. D’ailleurs, elle n’y aurait même

pas pensé. Mais il n’était plus là.

La première fois, cela lui parut bien un peu drôle, de rester chez elle

un Lundi. Elle avait dit, le matin, à la Bancale:

--Ma foi, je suis trop lasse. Va donc dire à Madame Thiéblot que je ne

peux pas aller laver sa lessive. Qu’elle en cherche une autre! Qu’est-ce

que tu veux, ma fille! On ne peut pas se tuer! Je me fais vieille. Et il

va peut-être bien falloir que tu te remettes à travailler.

Le Bancale fut courageuse. Elle se raidit, se redressa pour ne pas être

écrasée par le poids de la vie. Car il fallut bientôt qu’elle travaillât

pour nourrir sa mère. La vieille avait vu qu’un jour de travail peut

devenir un jour de repos. Elle n’inventait même plus de prétextes à

rester chez elle. Elle se levait tard. La Bancale, en revanche, se

levait de bon matin. La vieille, aussi, sentait dans l’armoire ses

économies accumulées. Panainnin vivant, elle se fût bien gardée d’y

toucher. Cet argent-là, pour lui, était sacré. Ces dix louis en

représentaient, des gros sous, arrachés un par un à la vie qui voulut

tout pour elle! On ne devait s’en servir qu’à la dernière extrémité,

lorsque, par exemple, il faut à toute force appeler le médecin. Ils

avaient servi, pour la première fois, lors de l’enterrement du vieux,

mais aussi, on lui avait fait un enterrement de troisième classe, la

quatrième étant réservée aux très malheureux qui s’en vont mourir à

l’hospice. Et la mère Panainnin se disait:

--Ma foi, mourir dans un lit à l’hospice ou chez soi, c’est toujours la

même chose.

Ou, plutôt, elle ne se disait rien du tout. Elle se laissait mener,

emporter par la vieillesse et la gourmandise. Toute sa vie, à cause de

son homme, elle s’était retenue de trop boire, de trop manger. Toute sa

vie, pour élever ses filles, elle avait travaillé. Elle pouvait bien,

maintenant, se reposer. Ah! Si, de Paris, elles l’avaient aidée, si

seulement chacune lui avait envoyé cinq francs par mois, c’eût été le

Paradis. Mais, grand Dieu! qu’étaient-elles devenues! Il lui restait du

moins la Bancale, la plus faible, la plus déshéritée, qui payait, de sa

personne, pour les quatre autres. Mais on allait bien voir ce que cent

cinquante francs représentent de bonheur.

Tout de suite, dès le commencement de la débâcle, la Bancale avait été

frapper à des portes. Mais les dames qui, autrefois, l’avaient prise

comme servante, se souvenaient qu’elles n’avaient pas pu la garder

longtemps. Elles lui répondaient toutes:

--Pour le moment, je ne vois rien à vous donner. Mais, si j’ai besoin de

quelqu’un, je penserai à vous.

Et il fallait bien s’en aller en remerciant quand même, parce qu’avec

les riches l’arrogance ou seulement la franchise ne servent de rien, ne

peuvent que nuire. Quelques-unes ajoutaient:

--Sûrement, c’est bien ennuyeux pour vous, ma pauvre petite, que votre

mère ne travaille presque plus. Mais la Providence est là: il ne faut

jamais désespérer!

C’est étonnant, comme l’on parle de la Providence aux malheureux! On se

demande à quoi elle sert puisque, toute leur vie, les pauvres restent

pauvres.

La bancale · 第 3 / 4 段