l’entrée de la ville, près du champ de foire des Roches. Elle était
nourrie, logée, et gagnait quinze francs par mois. Elle se levait dès
l’aube, et ne se couchait que très tard. Elle n’était pas la servante
accorte qui, le sourire aux lèvres, ne s’occupe que de servir les
clients: cela ne l’eût point fatiguée, car les clients, en temps
ordinaire, étaient rares. Elle était la domestique qui soigne les
cochons et les vaches, qui frotte sur le sable, avec un torchon d’herbe
verte ou de paille, des marmites irrémédiablement noires de suie, qui va
dans les champs piocher, ramasser les pommes de terre, dans les prés
aider à charger sur les chariots les bottes de foin et les gerbes de
blé. Le Dimanche, elle entendait sonner la grand’messe et les vêpres au
clocher de l’église qui lui semblait si lointaine! Pour la ville,
c’était vraiment Dimanche: celles de son âge sortaient avec des robes
blanches et des ombrelles rouges. Ici, c’était jour de travail, et elle
gardait ses vieux sabots, son vieux jupon. Elle n’avait jamais le temps
de se peigner, de se laver les mains. A quoi bon, d’ailleurs! Elle était
la domestique qui n’est pas une jeune fille, qui est une machine à
travail, qui est un souillon que les délicats ne voudraient pas toucher
avec des pincettes. Elle couchait sur une paillasse, entre la cave et
l’écurie, dans une espèce de soupente où d’autres qu’elle avaient déjà
couché. Il n’y avait même pas une table, même pas une chaise.
Lorsqu’elle était trop fatiguée pour dormir, lorsqu’elle avait trop
chaud ou trop froid, elle se retournait sur la paillasse. Été comme
hiver, dans les ciels purs, les étoiles sont luisantes. Elle les
regardait à travers une lucarne poussiéreuse. Elle se souvenait des
temps anciens. Elle était bien moins malheureuse chez les bourgeois,
chez les commerçants. Sa vie descendait dans un trou d’ombre, dans un
trou noir. Elle avait la fièvre. Elle pleurait. Mais elle travaillait
pour sa mère qui était bien vieille, qui, elle, ne pouvait plus
travailler, qu’elle ne voyait plus, maintenant, que le premier jour de
chaque mois.
Car la mère Panainnin n’oubliait pas de venir chercher les quinze
francs. Et elle ne se gênait pas pour se faire servir la goutte, à
l’auberge même où peinait sa fille. Lorsqu’elle était bien disposée elle
payait un verre à Leuthreau, l’aubergiste, et elle lui demandait s’il
était content de la Bancale. Elle avait pris l’habitude d’aller dans les
auberges. On ne pouvait pourtant pas la mettre à la porte, refuser de
lui servir ce qu’elle demandait. Mais on avait honte pour elle. On
pensait:
--Ah! comme on voit bien que le pauvre père Panainnin n’est plus là!
Les bons repas à huis clos ne lui suffisaient plus. On la rencontrait
dans les rues à la nuit tombante, qui titubait. Elle connut les
lendemains d’ivresse où, dès le matin, quand on se réveille, la vue
d’une bouteille de vin rouge, d’une assiette où il reste de la sauce,
vous font lever le cœur. Il semble que ce soit fini de vivre. On se dit:
--Certainement, si ça continue, je vais mourir tout-à-l’heure.
Il semble que l’âme soit prête à s’échapper, qu’on se la sente, comme le
cœur, sur le bord des lèvres.
On avait eu beau la sermonner, beau lui dire:
--Voyons, mère Panainnin, c’est honteux, à votre âge, de vous mettre
dans des états pareils!
Rien n’y avait fait.
Pourtant, tout a une fin. C’est une grosse somme, que cent cinquante
francs. Avec trente roues de brouette, comme on appelle les pièces de
cent sous, on peut promener sa misère par de beaux chemins, mais pas
jusqu’au bout d’une vie, quand on ne se décide pas à mourir. La mère
Panainnin ne se découragea point pour si peu: elle prit à crédit,
lorsque les quinze francs du mois étaient épuisés. De tout cela, la
Bancale ne savait rien. Ce n’est pas que les petites villes soient bien
délicates, mais on la voyait si misérable et si courageuse à la fois,
que l’on évitait de parler devant elle de sa mère.
Un soir de Juin, bien des jours avant la fin du mois, la mère Panainnin
arriva chez les Leuthreau, comme une bête traquée, ses cheveux blancs
tout défaits. La Bancale était encore dans les champs. Elle voulait que
Leuthreau lui avançât les quinze francs. C’est pour le coup qu’il se mit
en colère. Au fond, c’était un brave homme qui faisait travailler la
Bancale comme une bête de somme, mais qui donnait à regret à cette
vieille «soulaude» les quinze francs que sa fille gagnait péniblement.
Elle eut beau lui expliquer qu’elle allait être saisie, il lui dit:
--C’est bien de votre faute. Si vous n’aviez pas tant bu!...
Elle regimba. Leuthreau ne voulut rien entendre. Elle partit. Il en est
du crédit comme des cent cinquante francs: il ne dure pas toujours. Les
commerçants, à la fin des fins, se fâchent.
Le dernier jour du mois de Juin, Leuthreau mit quinze francs dans la
main de la Bancale. La nuit était tiède, pleine de grillons, claire
d’étoiles. Il lui dit des mots qui se suivaient en phrases, et qu’elle
écoutait, bouleversée. C’était comme si un soleil se fût levé en elle,
qui portait la lumière dans les moindres coins de sa vie. Leuthreau ne
put l’empêcher de partir.
Elle n’eut pas peur, ce soir-là, des gens qui étaient assis sur le pas
de leurs portes: ils pouvaient la regarder une fois de plus. D’ailleurs,
quand ils voyaient que c’était elle, on aurait dit qu’ils s’arrêtaient
de rire, qu’ils se mettaient à parler à voix basse, à chuchoter. Elle
arriva dans la chambre où vivait d’habitude sa mère: il n’y avait
personne. La porte était grande ouverte, comme pour donner aux vieux
meubles le temps de s’en aller, eux aussi, avant la saisie, avant
demain. Elle appela:
--Maman! Maman!
Aucune voix ne lui répondit. Elle posa ses quinze francs sur le coin de
la cheminée.
Puis elle prit par le petit sentier entre les jardins. Elle passa sous
le mur du cimetière. Des plantes, qui poussaient entre les pierres,
faisaient de petites ombres à la clarté de la lune, longues, ténues
comme des lézards qu’aucun bruit ne dérange, qui sont bien habitués à la
vie des cimetières, à la vie des morts.
Elle descendit plus bas que le châtaignier.
Elle était à l’âge où les jeunes filles disent, comme sa sœur Augustine
l’avait dit le soir de la première communion:
--Je suis allée faire un tour du côté de la cascade.
ACHEVÉ D’IMPRIMER LE VINGT-NEUF
SEPTEMBRE MIL NEUF CENT DIX PAR
“THE ST. CATHERINE PRESS LTD.”
CANAL, PORTE STE. CATHERINE,
BRUGES, BELGIQUE