visage de pierre. Elles avaient beaucoup de fenêtres à chaque étage, et
certaines avaient jusqu’à deux étages: c’est une belle hauteur dans le
ciel pour une petite ville. Les ouvriers, les malheureux passaient
devant elles avec respect, avec crainte. Seuls, quelques braillards
comme Poitreau, qui avait rapporté du régiment des idées anarchistes,
criaient que, le grand jour venu, elles appartiendraient à tout le
monde, qu’elles deviendraient la propriété du peuple, et qu’ils ne se
gêneraient pas pour coucher dans le lit de Madame Camille, la rentière,
et de Madame Geffroy, la pharmacienne. D’ailleurs, en attendant, ils
n’en saluaient pas moins bas Madame Camille et Madame Geffroy qui leur
donnaient du travail. Mais les ouvriers, les malheureux se rendaient
bien compte que, plus on a d’argent, plus on a besoin d’avoir ses aises.
Dans ces hautes, dans ces spacieuses maisons, il y avait quelquefois
jusqu’à trois habitants: Monsieur, Madame et la bonne. Les enfants
étaient dans des collèges, dans des lycées. Chez les ouvriers, le
grenier tenait lieu de premier étage, et l’on s’entassait un grand-père
qui n’a plus que la force de se chauffer, un homme, une femme et trois
ou quatre enfants, dans une pièce où il avait bien fallu, bon gré, mal
gré, trouver la place de trois lits et d’un berceau.
Il y en avait de gaies qui, tout de suite, offraient aux regards de
grands jardins plantés d’arbres, avec des pelouses si soignées que pas
un brin d’herbe ne montait plus haut que les autres. Elles avaient des
vérandahs, des tourelles à la pointe desquelles des girouettes
tournaient au vent du jour et se reposaient lorsque le vent était
fatigué.
Sévères ou gaies, elles étaient toutes, pour la Bancale, habitées par
des maîtres. Les maîtres ne veulent pas d’un grain de poussière sur
leurs meubles, d’une tache sur leurs parquets: c’est bien leur droit.
Madame veut que, dans la cuisine, tout soit toujours luisant. Alors, la
mère Panainnin se présentait, et disait:
--Madame Maugras, il paraît que vous avez besoin d’une petite bonne.
Voici ma fille Marie-Louise, qui va sur ses treize ans. Je crois qu’elle
ferait bien votre affaire.
Madame Maugras regardait Marie-Louise, qu’elle connaissait déjà pour
être la fille des Panainnin. Mais elle la voyait aujourd’hui, pour la
première fois, comme servante, et elle disait:
--Est-ce qu’elle est assez forte? C’est qu’il y a beaucoup à faire, chez
nous!
--Elle n’en a pas l’air, répondait la mère Panainnin. Mais ce n’est pas
le travail qui lui fait peur, n’est-ce pas, Marie-Louise?
Elle se donnait beaucoup de mal. Elle voulait dompter les cuivres, les
parquets, les carreaux de faïence, les vitres, le dessus des meubles,
mais elle n’arrivait pas à se multiplier. Ils étaient trop nombreux
contre elle trop seule. Il fallait aussi tirer de l’eau dans les puits,
et c’était une rude besogne pour une gamine comme elle. Ah! L’eau
n’était pas à portée de la main. Autrefois, les soldats de Gédéon
n’avaient qu’à s’agenouiller pour en boire. Maintenant, ce n’est pas
seulement le pain, c’est l’eau qu’il faut aussi gagner à la sueur de son
front, à la sueur de tout son corps.
Sans doute, elle allait sur ses treize ans. Elle alla, ensuite, sur ses
quatorze, sur ses quinze ans, mais sans joie, mais avec sa jambe
d’infirme. Il semblait qu’elle ne pût grandir, qu’elle ne pût grossir.
Elle ne gagnait pas un pouce, parce que le travail pesait sur elle comme
un couvercle de plomb; elle restait toujours aussi menue, parce qu’elle
était trop fatiguée pour pouvoir manger. Elle fut tellement fatiguée
qu’elle était obligée de se reposer à la maison, des huit, des quinze
jours de suite. Mais la ville n’avait rien à dire, puisque les Panainnin
se rendaient bien compte qu’elle ne pouvait pas vivre comme une
demoiselle. Elle retrouvait les meubles qui, eux, gagnaient leur vie à
se rendre utiles dans la maison, sans bouger de place. La table était
bien rayée, bien entaillée de coups de couteaux, mais elle ne s’en
plaignait point, parce que cela faisait partie de sa vie de table dans
une maison de travailleurs qui ont la main lourde et qui n’ont pas le
temps de prendre des précautions pour couper leur pain dur. L’armoire
n’était pas élégante, mais elle était massive, solide. Elle gardait
toujours ses portes closes. On sentait qu’elle avait conscience de
renfermer, de protéger ce qu’il y avait de plus précieux dans la maison:
le linge. La Bancale, parfois, enviait le sort de la table, de
l’armoire. Elle ne se lassait pas de regarder sa maison, de s’y trouver
bien. La vie, chez les ouvriers des petites villes, n’est pas
compliquée. A Paris, le plus petit ménage a besoin d’une chambre et
d’une cuisine. Ce sont des chambres où l’air fait tout son possible pour
entrer par une fenêtre étroite, où l’on ne peut guère tenir plus de
quatre autour de la table ronde, des cuisines où l’on mange d’habitude
près de l’évier que l’on s’évertue à tenir constamment propre, sans
odeur; mais ce sont des logements; mais quand on dit, à ceux des
provinces:
--Nous avons à Paris un logement que nous payons trois cents francs par
an!
Ils s’exclament:
--Pour ce prix-là, vous devez être rudement bien. Nous, ici, nous payons
quatre-vingts francs, le jardin compris.
A Paris, le jardin n’est pas compris dans les trois cents francs.
Ici, l’on se contente d’une grande pièce, sans cloisons, sans alcôves,
avec un ou deux placards seulement. On fait la cuisine dans la cheminée,
l’été, sur un fourneau, quand on a pu s’en payer un; l’hiver, on profite
du feu. Le feu n’a pas été créé uniquement pour réchauffer les pieds
transis, les mains gelées. On le pousse, on l’active. On le pique à
coups de pincettes comme un bœuf à coups d’aiguillon. Et il se hâte; il
va et vient autour de la marmite où la soupe tarde bien à bouillir. On
est chez soi. On ne fait pas de frais pour les voisins. On dit:
--Nous sommes toujours assez bien logés comme ça! Ce n’est pas le
Président de la République qui va nous faire une visite, n’est-ce pas?
Elle connut aussi les commerçants. Presque tous se tenaient dans la
grand’rue, la seule qui fût pavée. Les voitures, qui roulaient ailleurs
sans bruit, n’y pouvaient passer qu’avec fracas; mais les vitres des
devantures avaient pris l’habitude de trembler, et, à la fin, elles n’y
faisaient même plus attention; elles tremblaient quelquefois sans qu’une
voiture vînt à passer. On voyait, d’un bout à l’autre de la grand’rue,
deux pharmaciens qui ne s’accordaient que pour mettre à leurs devantures
de grands bocaux rouges, verts et bleus, des épiciers, des mercières,
des boulangers, des bouchers, des marchands d’étoffes, jusqu’à des
tailleurs qui n’avaient pas beaucoup de clients parce qu’ils faisaient
payer leurs complets un peu trop cher, trente-cinq francs; on voyait
encore des menuisiers, un maréchal-ferrant chez qui toujours il y avait
du feu avec des étincelles, et un sabotier qui ne connaissait point
l’art de varier son étalage: il n’exposait que des sabots. Elle alla
chez tous, suivant que ses maîtres se fournissaient chez l’un ou chez
l’autre. Elle n’avait, quant à elle, de préférences pour aucun. Tous
étaient solennels, imposants, et se retranchaient derrière leur dignité
comme derrière un comptoir. Ils avaient, certes, besoin de leurs
clients, mais on eût pu se dire qu’on avait beau leur payer leurs
marchandises le prix qu’ils en demandaient: on leur était encore
redevable. Ils n’avaient jamais l’air satisfait. Quand Madame Camus,
l’épicière, se levait de sa chaise haute pour la servir, la Bancale
était toujours tentée de lui dire:
--Madame Camus, ne vous dérangez donc pas, je vous en prie. Je commence
à connaître votre magasin. Je me servirai bien toute seule: j’y suis
habituée. Après, je vous apporterai l’argent sur le comptoir. Est-ce que
ça ne vous fatiguera pas trop, de me rendre la monnaie?
Quand elle était chez les bourgeois, c’est ainsi qu’elle allait chez les
commerçants. Quand les bourgeois l’avaient remerciée,--c’est une façon
de parler--elle servait chez les commerçants, les jours de presse. Et
elle avait encore plus peur d’eux, parce qu’elle était, alors,
tout-à-fait sous leur dépendance. Les jours de presse étaient, chaque
semaine, le Dimanche avec sa grand’messe où l’on venait des villages, le
Jeudi avec son marché, et, une fois par mois, le jour de la foire.
Le Jeudi et le Dimanche, il y avait affluence surtout dans les
épiceries. Si l’on n’y vendait que des épices, il n’y aurait guère qu’à
se croiser les bras. On n’a besoin, dans les villages, pour donner du
goût à la soupe, ni de poivre, ni de gingembre. Une longue journée de
travail, qui creuse l’estomac, suffit à l’assaisonner. Mais on a besoin
de clous pour ferrer les sabots,--les sabots bien ferrés sont inusables,
à moins qu’on ne les fende en deux,--de graines pour semer dans les
jardins, de cordes, de couteaux, d’étrilles, de balais. Tout cela se
trouve dans les épiceries. Elle allait de l’un à l’autre, essayant de se
rendre utile, voulant à toute force gagner ses dix sous et son repas de
midi. Elle disait:
--Attendez un peu, Madame. Ça ne sera pas long. On va vous servir tout
de suite.
Les jours de neige, elle s’occupait avec un torchon et un balai. Elle
essayait de tenir le moins de place possible.
Les jours de foire, la vie se concentrait, se tassait dans les auberges.
Du matin au soir, elles étaient pleines, tant il venait de monde ici.
Des gars de vingt-cinq ans se bousculaient pour se distraire, des hommes
mûrs portaient dans leurs yeux le souci des récoltes et de leurs
familles à nourrir. Des vieux s’appuyaient des deux mains, totalement,
sur des bâtons lisses, luisants à force de servir: ils portaient sur
leurs épaules l’inquiétude de se sentir à charge et de n’être plus bons
à rien. Ils ne venaient aux foires que pour ne pas en perdre l’habitude:
ils n’avaient rien à vendre, rien à acheter. Mais ils tournaient autour
des bœufs en connaisseurs, simplement pour le plaisir. Les plus pauvres
avaient de gros sabots jamais cirés, des pantalons qui, à force de
s’élimer par le bas, ne leur venaient même plus à la cheville. D’autres,
moins gênés, marchaient dans des souliers à lacets de cuir jaune. On
distinguait entre tous trois ou quatre gros marchands de bœufs que tout
le monde connaissait: ils faisaient sonner l’argent dans leurs poches.
Leur blouse enlevée, ils apparaîtraient vêtus comme des bourgeois. On
entendait des rires lourds, des plaisanteries grasses, des discussions
surtout: les intérêts différents fonçaient les uns sur les autres, avec
force et bruit, comme les bœufs énervés qui se donnaient, sur le champ
de foire, des coups de cornes. Ils arrivaient dans les auberges, l’un
après l’autre ou plusieurs à la fois, en fumant des cigarettes, des
pipes. Ils crachaient sur le seuil, puis avaient l’air de se décider
brusquement à entrer. Des cris se heurtaient aux plafonds bas, tandis
que des poings frappaient sur les tables.
--Un litre et deux verres!
C’étaient deux gars qui avaient l’habitude de la bousculade des
cantines, tandis que trois vieux, terrés dans un coin près de l’horloge,
leurs bâtons entre les jambes, n’arrivaient pas à se faire servir. Elle
n’était ni assez leste, ni assez avenante pour qu’on la fît circuler
entre les tables. Elle aurait à coup sûr cassé des bouteilles. On
l’employait, dans la cuisine, à rincer les verres, à laver les
assiettes. N’étant guère habile, elle n’avait pas une minute à perdre.
Autrefois, les jours de foire, elle allait se promener sur la place où
toujours les mêmes baraques étaient installées. Elle reconnaissait les
figures des marchands. Elle se disait:
--Certainement, s’ils reviennent ici, c’est qu’ils doivent bien y faire
leurs affaires.
Et elle passait et repassait devant leurs étalages, en petite fille
importante qui est d’ici même, et qui contribue, sans en avoir l’air, à
l’accroissement de leurs fortunes. Il n’y avait même pas besoin qu’elle
leur achetât quelque chose.
Il ne s’agissait plus, aujourd’hui, de désirer avoir un sou pour le
donner aux marchands contre un bâton de guimauve. Il fallait gagner
vingt sous pour toute une journée de fatigue, d’ahurissement, de tête
qui tourne, vingt sous qu’elle rapportait, le soir, à la maison, en les
serrant dans sa main, de crainte de les perdre. On ne sait jamais si une
poche n’est pas percée. L’argent est si vite perdu! Mais les journées de
travail sont bien longues.
Une année, au milieu de l’été, Augustine arriva, un Dimanche matin. Elle
n’avait pas écrit. On ne l’attendait pas. La diligence l’amena, s’il
vous plaît, jusque devant la vieille maison des Panainnin qui n’était
pas habituée à si grand honneur. Quelquefois, pour aller chercher
jusqu’à l’extrémité du faubourg quelque voyageur, elle passait, mais ne
s’arrêtait jamais devant leur maison. Elle se disait:
--A quoi bon? C’est une maison de malheureux qui n’ont pas besoin de
moi, qui ne peuvent pas voyager, faute d’argent.
Augustine avait l’air tout-à-fait d’une grande dame. Elle sentait bon.
Pour traverser la cour rarement balayée, elle se retroussa en riant. On
entendit le bruissement de son jupon rose. Cependant, le conducteur
posait à terre une grande malle à clous dorés,--la vieille malle avait
dû partir, toute seule, pour un bien long voyage!--une valise en cuir
souple, et des cartons à chapeaux. Tout cela donna à la mère Panainnin
une haute idée d’Augustine, qu’elle embrassa quatre fois de suite, en
répétant:
--Mais ce n’est pas toi! C’est pas possible que ça soit toi! Ma foi, les
grandes dames d’ici ne sont pas aussi bien mises que toi, Dieu me
pardonne! Et pour combien de temps que t’es venue?
Du seuil, la Bancale regardait sa grande sœur. Elle vint à elle, et lui
dit en l’embrassant aussi:
--C’est que tu es rudement belle, tu sais!
Augustine parlait en grasseyant. Cela lui donnait un air distingué, un
air de Parisienne.
Elle était venue avec de l’argent. Ce furent huit jours de fête, pendant
lesquels la mère Panainnin se reposa, pour la première fois peut-être de
sa vie. Elle était gourmande à sa façon. Elle s’occupait moins de la
qualité que de la quantité de ce qu’elle mangeait et buvait. Elle aimait
mieux un litre de vin à huit sous qu’une demi-bouteille de Bourgogne. Le
meilleur repas était celui de midi. Elle avait cuisiné quelque plat
solide. Le premier litre s’était, tout-à-coup, trouvé vide, mais
d’autres étaient là, qui n’attendaient que leur tour. Après le café,
après l’ample goutte de marc, elle s’attardait, les coudes sur la table,
écoutant parler Augustine. Elle oubliait sa vie de laveuse de lessives.
Elle regardait l’avenir avec certitude, avec force, comme pour le
défier. Augustine était riche. Augustine avait bon cœur, et ne
laisserait point ses vieux parents mourir à l’hospice quand ils ne
pourraient plus travailler. Il y eut quelques après-midi où, les joues
rouges comme le soir de la première communion, elle dut s’appuyer la
tête sur le lit pour dormir. Mais, le soir, Panainnin était là. Lui,
l’arrivée d’Augustine n’avait point modifié sa vie. Il ne se sentait à
l’aise qu’au milieu des bois. Il ne rentrait, en été, que très tard,
pour manger la soupe, fumer une courte pipe en prenant le frais, et se
coucher. Les bavardages, les rires d’Augustine ne le touchaient point.
Il la laissait dire. Ce fut tout juste s’il remarqua que, sur la table,
le litre de vin avait pris la place du pot d’eau.
Elle sortit quelquefois avec la Bancale. Elles allaient voir des amies
d’enfance, un peu plus âgées qu’elle, les unes déjà mariées avec de
pauvres ouvriers, les autres femmes de petits commerçants pas assez
riches pour vivre dans la grand’rue: celle-ci était mercière, celle-là
aubergiste. Entendant ouvrir la porte, elles arrivaient du fond de la
pièce attenante à la boutique. Elles souriaient déjà, se disant:
--Enfin, voici de la clientèle!
et se préparaient à demander:
--Que désirez-vous, Madame?
Mais elles reconnaissaient tout de suite la Bancale, puis Augustine, et,
quelque peu déçues:
--Tiens! C’est toi, Augustine? disaient-elles. C’est gentil, de venir me
voir!
et gardaient quand même leur sourire de bon accueil.
Ce sont de petites boutiques où il passe très peu d’argent. Chaque
matin, on se lève de bonne heure, parce que l’avenir est à ceux qui se
lèvent tôt. Le premier rayon du soleil trouve tout en ordre. Mais c’est
à croire que les clients, eux, se moquant de l’avenir, passent leur
journée au lit.
On dit à Augustine:
--Ah! le commerce! Ça ne vaut plus rien ici! C’est la concurrence qui
nous tue! _L’Épicerie Parisienne_, qui vient de s’installer dans la
grand’rue, nous fait bien du tort: ils donnent des primes à tous les
acheteurs. Il va falloir que nous nous y mettions aussi. Et toi,
qu’est-ce que tu deviens à Paris? Tu as toujours une bonne place? Voilà
bien longtemps qu’on ne t’avait vue!
Elles l’examinaient avec de la défiance, de la jalousie. Mâtin! Pour une
femme de chambre, elle était rudement bien mise! On en avait vu d’autres
qui étaient parties à Paris! On avait vu la Louise Fichot, la Célestine
Bailly, qui ne faisaient pas, elles, tant d’embarras, et qui
s’habillaient simplement. Il est vrai qu’elles n’étaient pas jolies,
tandis qu’Augustine... Mais ce n’est quand même pas une raison! Et l’on
se demandait ce qu’elle pouvait bien faire à Paris. C’était bien
ennuyeux que les Glaudine fussent partis en Allemagne avec leurs
maîtres, depuis deux ans. On aurait pu leur faire écrire par les
Boussard, pour se renseigner. Car la petite ville avait la prétention de
surveiller, de diriger la vie d’Augustine, comme celle de la Bancale. Et
les bonnes langues marchaient:
--Savoir ce qu’elle fait à Paris, maintenant? Jamais une femme de
chambre ne pourrait se payer des toilettes comme celles qu’elle a! Moi
qui vous parle, madame, je suis restée bonne vingt-deux ans dans la même
maison: eh bien, je vous assure que jamais je ne me suis mis sur le
corps le demi-quart de ce qu’elle a! Ce n’est pas pour dire, mais la
jeunesse d’aujourd’hui...
Et l’on ajoutait, en levant les yeux au ciel:
--Mais la mère Panainnin, elle, ça lui est bien égal. Elle n’y voit pas
plus loin que le bout de son nez!
La Bancale n’en cherchait pas si long. Elle était heureuse de la
présence de sa sœur. Partout où elles allaient ensemble, on lui offrait
une chaise, à elle comme à Augustine. Elle n’était pas habituée à tant
de prévenances. Elle n’osait pas s’asseoir. Il fallait qu’on lui dît:
--Allons, Marie-Louise! Tu peux bien t’asseoir aussi!
Pour elle, Augustine résumait toutes les élégances. Augustine était
belle, sentait bon, entre toutes les jeunes filles. Mais aussi elle
était grande, svelte; mais elle appuyait sa jeunesse sur deux jambes
dont aucune ne tremblait. Qu’Augustine fût ainsi, la Bancale trouvait
cela tout naturel. Pourtant, lorsque des jeunes gens, des hommes mûrs,
les abordaient dans les rues avec des yeux luisants qui ne regardaient,
ne dévisageaient qu’Augustine, elle rougissait malgré elle. Elle eût
voulu se jeter sur eux, les mordre, les chasser.
On a eu beau dire, par vantardise:
--Il n’y a encore rien de tel que la vie de Paris!
On a eu beau médire de la petite ville où les gens se couchent de bonne
heure, en même temps que les poules. Il y a toujours,--que l’on soit une
petite fille ou une jeune femme,--le déchirement du départ. On a, tout
le temps de son séjour, renoué d’anciennes relations; au coin de toutes
les ruelles, des groupes de souvenirs se sont dressés soudain. Des
milliers d’heures mortes ont fait signe. A Paris, on est trop loin
d’eux. Ils ont beau, de temps en temps, agiter les bras: ce sont des
gestes vagues, qui se confondent dans la brume. Mais, le matin des
départs, tous sont là réunis, autour de la diligence, parce que c’est
peut-être la dernière fois qu’ils nous verront.
Cette fois, il n’y a pas que la Bancale qui pleure. La mère Panainnin a
tiré son mouchoir.
Il n’y a pas jusqu’au père Panainnin, qui,--c’est bien extraordinaire,
pourtant!--ne se sente envahi par une émotion qu’il ne connaît pas.
Qu’est-ce qu’il y a donc, dans l’air, ce matin?
IV
Personne, pour ainsi dire, ne s’y attendait, le père Panainnin pas plus
que les autres. Ce matin-là de Décembre, il se leva la tête vide, et
pourtant si lourde, qu’elle l’entraîna, qu’il chancela, qu’il serait
tombé, s’il ne s’était rattrapé au bois de lit. La mère Panainnin
dormait encore. Mais lui, bien qu’il n’allât plus au bois à cause du
mauvais temps, du froid et de la neige que l’on attendait d’un moment à
l’autre, il ne pouvait, après cinq heures du matin, rester couché. Il
alluma le feu, comme d’habitude; seulement, au lieu d’ouvrir la porte et
d’aller dans la cour ou dans la cave où il y a toujours à bricoler, il
s’assit près de la cheminée, et se soutint la tête avec les mains. Il y
sentait des tourbillons, comme si tout le vent d’hiver y était entré; il
avait froid, comme si ses veines eussent été pleines, au lieu de sang,
de grésil, de neige fondue. Il se disait:
--C’est drôle, tout le même! Jamais, depuis que le monde est monde, je
ne me suis senti comme ça! Qu’est-ce qui va m’arriver?
Ensuite, il réfléchissait:
--Oh! ça ne sera rien! Au petit jour, ça sera passé.
Il grelottait. La maison, comme tous les autres matins d’hiver, était
glaciale, mais d’habitude il n’y faisait pas attention. Il eût voulu,
pour se réchauffer aujourd’hui, s’asseoir au milieu du feu. Quand la
mère Panainnin se réveilla, ce fut pour être toute surprise de le voir
là, immobile. Elle lui dit:
--Quoi que t’as donc, que tu restes comme ça au coin du feu?
Il murmura, d’une voix un peu changée déjà:
--Je me sens tout drôle. Ça ne va pas. C’est comme si j’avais du vent
dans la tête. Mais ça passera.
--Si tu te recouchais?
Il ne répondit même pas: jamais la lumière du jour ne l’avait trouvé au
lit. Ce n’est pas aujourd’hui que cela commencera.
--Je vais toujours te faire du tilleul, dit-elle.
Le tilleul est le thé des pauvres. Il y a, dans toutes les petites
villes, de ces braves arbres, trapus, solides, noueux comme des paysans,
et qui ne demandent pas mieux que de donner pour rien leurs petites
fleurs qui sentent bon, et qui peuvent guérir des maladies.
L’infusion le réchauffa, le ranima un peu. Le petit jour vint. On vit, à
travers les carreaux, sa figure grise, blafarde. On avait plus froid
rien qu’à le regarder, rien qu’à voir, devant soi, les champs couverts
de gelée, et les branches des arbres, depuis longtemps dépouillées de
leurs feuilles, couvertes de glace. Mais Panainnin ne pouvait déjà plus
rester immobile. Il dit:
--Maintenant, ça va tout-à-fait bien. Je vais aller scier du bois chez
M. Morin.
Et il partit.
C’était dans une cave humide, sombre, où l’on ne pouvait travailler
qu’avec une bougie allumée dans une lanterne. Il scia, de huit heures à
midi. Il scia, sans penser à rien, la tête de plus en plus lourde.
Machinalement, ses deux bras poussaient et ramenaient la scie parce que,
depuis des années, ils en avaient l’habitude. La sciure, de chaque côté
du chevalet, s’accumulait en deux tas inégaux. M. Morin était un petit
rentier qui avait toujours fait travailler le père Panainnin. Vers dix
heures, en pantoufles, il vint le voir.
--Eh bien, vieux, comment ça va-t-il ce matin?
--Ma foi, Monsieur Morin, comme ci comme ça! Je me sens tout drôle
depuis que je suis levé.
M. Morin n’attacha point d’importance à ce que disait le père Panainnin.
Ces vieux-là ne peuvent pas être malades. Ils sont solides comme des
rochers, et il faut un fameux coup de mine pour les ébranler, pour les
faire sauter. Il répliqua:
--Dame, ce temps-là n’est sain pour personne. Moi, je ne vais pas fort
non plus.
M. Morin se portait mieux que vous et moi, mais il ne cessait pas de se
plaindre. Chez lui, le moindre malaise était élevé à la dignité de
maladie à peu près incurable.
--Ah? C’est pas possible? dit le vieux. C’est pas possible que monsieur
Morin soit malade?
En vieux misérable, il s’oubliait lui-même pour ne plus songer qu’à ce
richard qui avait autrement d’importance, pensait-il, que lui.
A midi, il grignota deux bouchées de pain et de fromage. Puis, il fallut
qu’il se sentît bien mal pour défaire le lit, pour se coucher à cette
heure. C’était justement pendant une période où la Bancale travaillait
dehors. Il essaya bien de fermer les yeux pour s’endormir, mais, le
sommeil ne venant pas, il regardait la maison qui, vue du lit, semblait
toute changée. Pour la première fois de sa vie, il était couché bien
avant qu’il ne fît nuit.
La mère Panainnin, qui lavait, vint voir, vers une heure, comment ça
allait. Elle fut bouleversée quand elle aperçut, avant même que
d’entrer, le lit défait. Elle se précipita:
--Mais enfin, quoi qu’t’as donc?
Il bougonna:
--C’est toujours la même chose que ce matin. J’ai froid aux pieds.
Mets-moi quelque chose de lourd dessus.
--Si j’allais chercher le médecin? dit-elle.