Pour servir le café, il faut bien allumer la lampe, une viei

HENRI BACHELIN

LA BANCALE

ROMAN

NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

78, RUE D’ASSAS, PARIS

1910

DU MÊME AUTEUR:

Horizons et Coins du Morvan.--Mercure de France. 1904.

Cahiers Nivernais. 1909.

Pas-comme-les-autres.--Floury 1906.

Les manigants.--Floury 1907.

Jules Renard.--Mercure de France. 1909.

Robes noires.--Grasset. 1910.

POUR PARAITRE:

Les Sports aux Champs, fables.

Contes Timides.

EN PRÉPARATION:

Le Fils du Charpentier, roman.

A L’AUTEUR DE MARTHE BARAQUIN.

I

Elle attend avec impatience les Dimanches clairs et chauds. Ils tombent

du ciel comme des fruits mûrs, et parfument les rues de la petite ville.

Langueurs de l’après-midi. Le soleil brûle l’herbe des chemins, fait

éclatantes de blancheur les façades des maisons crépies à la chaux. Les

papillons, les guêpes volent, bourdonnent autour des chardons rouges,

des sauges bleues. Ils ne se reposent pas; le soir, il doit leur en

coûter de replier leurs ailes.

Elle reste, toute seule, dans un coin frais. Les volets joignent mal. Un

rayon de soleil s’allonge. Elle a envie de se lever, pour le casser par

le milieu, comme une baguette.

Elle feuillette de vieux livres de prix dont elle sait par cœur les

illustrations. Elle frissonne un peu, venu le moment de tourner cette

page: d’étranges arbres se dressent, des tentes triangulaires se

succèdent; devant l’une d’elles, toute blanche, un nègre élève, plantée

au bout d’une pique, une tête sanglante.

Vers cinq heures, la chaleur commençant à tomber, elle sort avec sa

mère. On va sur la route où s’arrondit l’ombre des arbres. A des

tournants, on se trouve en plein soleil. N’ayant point d’ombrelle, elle

fait, de sa main ouverte, une œillère. Elle ne peut pas regarder l’eau

de l’étang, pourtant d’un si joli bleu, à cause de la réverbération. Des

carpes, brusquement, bondissent, avides d’air. On a juste le temps de

les apercevoir. Que deviennent-elles, ensuite? Elle n’en sait rien.

Parfois, des vieux, qui ne peuvent pas bouger, les arrêtent. Ils disent:

--Où que vous allez comme ça, madame Panainnin? Entrez donc: il fait

plus frais chez nous que dehors.

Ou bien, on rend visite à d’autres pauvres laveuses de lessives. On dit:

--Quel temps, aujourd’hui! De l’année, on n’a pas encore eu aussi chaud!

Et l’on ajoute:

--Ça ne peut pas continuer: il va sûrement faire de l’orage cette nuit!

Elle se sent, là, dépaysée. Ces maisons, qu’elle connaît pourtant, lui

sont hostiles. Elle se demande ce qu’il y a dans les armoires, si les

placards ont trois rayons. Le linge, les rideaux des lits n’ont pas la

même odeur que chez elle. On s’en revient par des ruelles désertes et

chaudes. Il lui semble que les coqs ne chantent pas comme les jours de

semaine. Elle aperçoit la place de l’Hôtel-de-Ville. Leurs devantures

ouvertes, les commerçants sont assis, sur le trottoir étroit, à l’ombre.

Des enfants jouent. Elle entend des rires et des cris. Elle voudrait les

rejoindre, mais elle n’ose pas: elle est pauvre. Ils se moqueraient

d’elle, à cause de sa jambe. On passe devant des maisons où les carreaux

sont cirés et vernis: beaux tapis, fauteuils rouges, carrés de dentelle

blanche sur les édredons.

Les jours d’orage, le ciel jaunit, pareil au couvercle d’une immense

casserole de cuivre. L’air doit être si épais, si lourd, que les poules,

ouvrant le bec le plus qu’elles peuvent, respirent comme si elles

avalaient d’énormes vers. Dans le quartier, c’est presque de

l’épouvante. En hâte, des femmes rentrent, le tablier à peine gonflé de

l’herbe qu’elles commençaient à ramasser dans leurs champs. Madame

Leprun dit:

--Je crois que nous allons avoir «une orage» comme il y a longtemps

qu’on n’en a vu de pareille.

Et la mère Boussard fait deux pas dans la rue, regarde, les mains sur

les hanches, le clocher, et dit:

--Pour sûr! Le «poulet» est tourné en plein vers le midi.

Elle se tient debout sur le pas de la porte, avec Augustine, son aînée.

La mère Panainnin est au lavoir, à l’abri sous l’auvent de tuiles. Des

nuages arrivent de l’horizon. Une étrange clarté se répand: on croirait

regarder le paysage à travers un verre jaune. Puis voici le premier coup

de vent, qui brûle. D’autres lui succèdent qui, peu à peu, fraîchissent.

Les feuilles ne cessent plus de frissonner. Les sapins font un bruit

effrayant. Des volets battent. Des portes s’ouvrent: la poussière entre

dans les maisons. Il va faire nuit. Des bougies, des lampes, à trois

heures de l’après-midi, s’allument.

--Je crois qu’il est temps de rentrer! dit Augustine. Elle qui ne va

jamais à la messe, elle tire, du fond de l’armoire, une vieille bougie

bénite, va et vient. La Bancale reste assise près du lit, derrière les

rideaux. Elle a peur de l’orage. Si la foudre venait à tomber sur la

maison, ce serait du joli! Elle pense à ce qu’il faudrait faire tout de

suite: sauver le linge, les meubles. Le premier coup, sec, claque.

Augustine dit:

--Ça n’a pas dû tomber loin d’ici!

Ce n’est que le commencement. De larges gouttes de pluie s’écrasent dans

la poussière. On les entend. Puis c’est un brusque déluge. Les éclairs,

les détonations redoutables se multiplient. Elle envie le sort des bêtes

des bois qui peuvent se réfugier sous terre. Elle voudrait pouvoir se

fourrer dans un trou de souris.

Les soirs d’automne et d’hiver, vêtus de gris, s’arrêtent longtemps à

souffler dans leurs doigts. Certains s’enveloppent de brumes semblables

à de longs suaires: quand les volets ne sont pas encore fermés, on les

aperçoit, qui regardent aux fenêtres. Assise au coin du feu, elle a soin

de leur tourner le dos. Presque toujours, lorsqu’elle rentre de l’école,

Augustine est là. Augustine est-elle bien disposée? On s’amuse, pendant

que la soupe cuit, à dire des devinettes. Toutes les deux sont

accroupies devant la cheminée. On allume la bougie seulement quand il

fait, dehors, nuit noire. Ou bien, l’une près de l’autre, elles restent

sans rien dire. Elle revoit la journée qui vient de finir, teintée de

bleu quand les problèmes ont été simples, les règles de grammaire

faciles à comprendre, toute grise, si elle n’a rien entendu à la

division des poids, des mesures. Elle n’a pas pu réciter la moitié des

stations de Paris à Marseille: en un clin d’œil, elle arrivait, comme

par le rapide, de Dijon à Lyon.

Elle aime mieux qu’il n’y ait, dans la cheminée, que des charbons. La

flamme lui fait peur, qui anime d’une vie fantastique toute la maison:

les deux alcôves, formées par les rideaux des lits, se creusent

tout-à-coup en cavernes qu’habitent des fantômes mélancoliques, des

monstres prêts à bondir. La porte de la cave, qu’on a oublié de fermer,

s’ouvre comme une gueule menaçante, et la table semble danser sur le mur

du fond, avec ses quatre pieds, la sarabande.

Elle n’ose pas dire à Augustine:

--J’ai peur!

Augustine, qui est grande, se mettrait à rire.

Ni:

--Attends un peu, pour sortir, que le père soit revenu.

Il y a toujours quelque commission à faire: un soir, c’est le pain, un

autre du sel, de l’huile, de la graisse. Augustine lui recommande:

--La soupe va bientôt bouillir. Fais attention qu’elle ne se sauve pas!

et s’en va.

Elle reste seule, un instant. Mais elle n’y tient plus. Elle sent ses

cheveux se dresser. Elle se précipite, tête baissée, dans la rue, et, la

porte ouverte, surveille de dehors le feu sous la marmite.

* * * * *

Ce n’est jamais bien amusant, d’aller voir la grand’mère l’après-midi du

Jeudi, ou le Dimanche à l’heure des vêpres. Une rue qu’elle n’aime pas,

sombre, bordée, à droite, de maisons silencieuses, à gauche de jardins

dont les murs suintent. Le champ de foire, avec ses châtaigniers. Des

maisons, le long de la route, toutes pareilles, avec une seule fenêtre,

une porte pleine, et l’ouverture, sous le chaume, du grenier.

Quelques-unes, les plus riches, ont une treille. Dans les cours, des

tombereaux, des charrettes, des tas de fagots, du fumier. Du purin coule

sur la route.

C’est une bien vieille maison, celle de la grand’mère! On dirait la

«grand’maison» de celles d’alentour.

Elle demande en entrant:

--Le grand-père n’est donc pas là?

Ah! C’est toi, ma p’tiote Marie-Louise? Tu viens me voir? Non: il est

dans le bois depuis ce matin. Et chez vous, comment que ça va?

--Ça va bien. Merci.

Toutes les deux sont assises près du feu, la grand’mère dans un vieux

fauteuil tout rafistolé de bouts de tapis et de rideaux, rembourré de

chiffons, elle sur une petite chaise basse. Dans la cheminée, même en

Juillet, il y a toujours quelque tison qui brûle.

--Tu vois, ma Marie-Louise! Je ne peux plus guère marcher. Je ne peux

même plus aller à la messe les Dimanches. Car voilà que je vais sur mes

soixante-seize! Ton grand-père est plus solide que moi, mais il se fait

vieux aussi. Et j’ai toujours la crainte, quand il part au bois, qu’on

me le rapporte sur une civière!

Elle écoute, attristée. Certainement, ça ne l’amuse pas de venir ici,

mais sa grand’mère est si seule! Elle ne reçoit pas dix visites dans

l’année. A quoi peut-elle penser, toujours assise dans son fauteuil?

Autrefois, on la voyait tous les Dimanches, avec son cabas jaune à

carreaux noirs, puis ce ne fut plus que pour les grandes fêtes.

Maintenant, c’est à peine si elle peut sortir dans la cour en s’appuyant

sur son bâton. Les vieux, comme les chats avant de s’endormir, tournent

autour d’un point où ils vont se pelotonner pour mourir. Hier, c’était

la route où l’on faisait quelques pas au soleil. Aujourd’hui c’est la

cour que, bientôt, l’on ne pourra même plus traverser. Puis ce sera le

coin du feu. Du lit, on regardera flamber les fagots. Puis on ne verra

presque plus. On ne verra plus du tout.

--Je ne peux plus coudre, ni repriser, ni tant seulement tricoter.

Jamais je n’ai su lire. Toi, tu es savante: tu vas à l’école des sœurs.

Toute la journée, je dis mon chapelet.

Elle regarde, au-dessus de la cheminée, une grande image qui représente

la vie, en ses différents épisodes, du curé d’Ars. Un Christ tout noir,

une vieille statue de la Vierge avec des fleurs artificielles grises de

poussière. D’autres images encore: un cœur de Jésus surmonté d’une

flamme en forme de grenade, un cœur de Marie-des-Sept-Douleurs, percé de

glaives, un «souvenir» de première communion faite vers 1830.

Il n’y a d’autre bruit que celui de l’horloge.

La cour est silencieuse: plus de poules, de canards. L’écurie de l’âne

est vide, dépeuplé le toit des lapins. Le grand-père et la grand’mère

sont trop vieux pour s’occuper des bêtes. La grand’mère est là. Ses

lèvres remuent continuellement.

On entend passer sur la route des bœufs. Deux chariots cahotent. Dans

les champs, les feuilles des châtaigniers tremblotent au vent d’un

crépuscule d’Automne. Une bande de corbeaux s’envole, va se poser sur

les premiers arbres du bois proche.

La barrière s’ouvre, puis la porte: c’est le grand-père qui revient. Il

jette son fagot près de la cheminée, voit la Bancale, mais ne lui dit

rien. Il bougonne. On va manger tout de suite: la soupe est sur le feu

depuis ce matin.

Posée près de la terrine, la bougie fait vaciller sur le mur la

silhouette du grand-père silencieux. Quand il se penche trop, les

pointes de sa barbiche trempent dans la soupe. La grand’mère a tiré son

fauteuil: elle tourne le dos au feu. La Bancale est restée assise sous

le manteau de la cheminée. Elle voudrait s’en aller, mais elle remet de

minute en minute.

Dehors, c’est la nuit. Ici le silence. On n’entend que le bruit des deux

cuillers de plomb. Elle va s’endormir. Mais le vent d’Automne frappe à

la porte comme quelqu’un qui vient vous réveiller en disant:

--Il est temps de partir!

Partir où, mon Dieu?

Le vent d’Automne que l’on n’a jamais vu, qui fait peur...

* * * * *

C’est difficile à trouver, une camarade de première communion! Il y en a

qui cherchent jusqu’aux derniers jours: ce sont d’habitude les plus

pauvres. Les parents conviennent que l’on ne fera qu’un repas, celui du

soir, où chacun paiera son écot. Il y aura du vin, deux plats de viande,

de la salade, des fruits, le café. A midi, l’on mangera comme

d’habitude. Les hommes iront travailler. Ils ne rentreront que pour le

repas du soir.

La mosaïque du chœur a disparu sous les tapis. L’autel est orné de

fleurs dorées, de chandeliers en bronze massif supportant de gros

cierges. Toutes les bougies du grand lustre sont allumées.

Incommodée de rester à jeun, elle se sent près de défaillir. Ses

bottines lui font mal. Elle a peur de froisser sa robe, son voile. Ses

gants la gênent. Quelques-unes les ôtent en cachette: il leur semble que

leurs doigts sont emmaillotés, malades. Elle garde les siens, de peur

qu’on ne la voie les enlever. Elle essaie de lire dans son livre. La

couverture de cuir sent bon. Chaque page est encadrée d’un filet rouge.

Elle lit, ne comprend pas. Elle tremble un peu.

Les bas-côtés de l’église sont occupés par les parents. Les mères ont

sorti leurs très vieux châles à ramages, leurs bonnets de dentelle

noire. Quelques-unes seulement ont des chapeaux. Celles qui sont pieuses

restent à genoux et prient. Plusieurs ont les doigts humides, parce

qu’elles gardent leurs mains trop près des yeux. Les hommes sont en

noir. Ceux des villages qui ne possèdent pas de redingotes sont venus

avec leur plus belle blouse bleue. Ils se tiennent debout, cherchant à

distinguer leur fils dans le chœur, leur fille à l’entrée de la nef. Il

y en a qui regardent plus loin encore, par delà les murs de l’église,

dans les temps anciens.

Un bourdon va donner de la tête, bruyant, contre un vitrail.

De ses camarades, celles-ci sont joyeuses: elles sont bien habillées, la

couronne et le voile leur vont à merveille; leurs bottines sont toutes

neuves, et leur livre, mignon, a une couverture de nacre où se dessine

en relief une croix. Elle, tout ce qu’elle porte a servi, voici quatre

ans, pour Augustine, et son livre, relié en maroquin ordinaire, serait

aussi bien entre les mains d’un garçon. Celles-là, les yeux baissés, ce

sont les ferventes. Elles ont l’habitude des cérémonies de l’église. Au

catéchisme, monsieur le curé pour elles n’avait que des attentions.

Leurs familles sont réputées «bien pensantes», et leurs mères, même en

semaine, ne manquent jamais la messe. De l’église, elles connaissent,

elles aiment tout, et l’on dirait qu’elles ont l’habitude de converser

familièrement avec la Vierge. Elle, elle n’est qu’une pauvre fille dont

les parents n’ont pas le loisir d’entrer à l’église, à qui le curé n’a

jamais pris garde, au catéchisme, que pour la réprimander, au

confessionnal, que pour l’épouvanter.

Elle tremble davantage encore, le moment venu de s’approcher de la

grille du chœur pour communier. On leur a répété, pendant la retraite,

la fameuse phrase:

--Le plus beau jour de ma vie fut celui de ma première communion.

Elle voudrait se sentir heureuse infiniment. A peine est-elle émue, et

encore n’est-ce que d’une vague frayeur.

Elle marche comme elle peut, en boitant. Sur sa langue, l’hostie se

recroqueville. C’est tout. C’est fini. Il y a des âmes, autour d’elle,

en qui fleurissent des roses miraculeuses. En elle, c’est une pauvre

fleur, comme une de ces roses artificielles, en papier doré, qui luisent

sur l’autel, entre les cierges.

* * * * *

Fais donc attention de ne pas emporter la nappe avec ta scie, bon

Dieu!...

Pour rien au monde, la mère Panainnin ne s’abstiendrait de jurer, même

en ce soir paisible et chaud que parfume l’encens de la première

communion. Elle a, sur le chignon, un bonnet blanc dont les brides

caressent ses joues enflammées.

Pour rien au monde non plus, le père Panainnin ne cesserait de traîner

sur les carreaux, aujourd’hui propres, ses sabots sales, ni de tenir par

la corde sa scie qu’il balance et qui menace de déchirer, d’entraîner la

nappe déjà chargée d’assiettes et de verres. Il répond simplement:

--Fous-moi la paix!

traverse la pièce, ouvre la porte de la cave et pose sa scie dans le

coin réservé aux outils.

--En voilà, une façon de dire bonjour au monde!

Il y a, en effet, les Boussard, assis et cachés à moitié par les rideaux

de l’un des deux lits. Insoucieux, ou peut-être préoccupé, Panainnin ne

les a pas aperçus. Dès l’aube, il part dans les bois avec sa scie et sa

cognée; les jours de grande neige, il travaille chez les bourgeois,

fendant et rangeant les souches dans les bûchers. C’est un petit homme

qui porte de gros sabots, les pieds un peu rentrés en dedans. Été comme

hiver, il apparaît coiffé d’une casquette de laine. Un collier de barbe

blanche lui encadre les joues. Il sort de la cave. Boussard lui demande:

--Tu ne nous avais donc point vus, en entrant?

--Ma foi, non!

La Boussard, aigre, réfléchit tout haut:

--Pour un jour de fête, il n’a pas l’air de bonne humeur!

--Lui! dit la mère Panainnin. On ne sait jamais par quel bout le

prendre.

A l’évier, il se rinçait la figure et les mains. Quand ce fut fait, il

dit:

--On boirait tout de même bien un coup!

On releva un coin de la nappe. On trinqua.

Le lapin cuisait sur un fourneau dressé dans la cheminée. Le pot-au-feu

allait son petit train dans la braise, entre les chenets. On entendait,

sur les promenades, se disputer les joueurs de quilles. Le soleil

allongeait, en dents de scie, l’ombre aiguë des toits. On dirait que les

maisons sont tuées par la chaleur: on leur a fermé les volets, comme on

ferme les yeux à des morts.

Le père Panainnin, entre deux bouffées de pipe, murmura:

--Il a fait rudement chaud aujourd’hui, dans le bois!

Les Boussard se sentent un peu dépaysés. Ils viennent rarement à la

ville. Ils vivent, dans un tout petit village, à six kilomètres d’ici,

récoltant, pour eux, des pommes de terre et du blé, du foin pour la

vache et l’âne, de l’avoine pour les poules, du trèfle pour les lapins.

Tous les ans, ils tuent un cochon, et ils disent avec orgueil:

--Jamais nous ne mettons les pieds à la boucherie!

Aujourd’hui, Boussard n’a pas travaillé: Marguerite est fille unique.

Elle est venue lorsqu’on ne comptait plus sur elle. Au contraire, il y a

eu déjà chez les Panainnin quatre premières communions. Trois filles

parties à Paris, depuis des années. Sont-elles mortes? On n’en sait

rien. Mais s’il fallait, chaque fois, chômer, on ne pourrait bientôt

même plus payer son pain. Il y a longtemps que Boussard et Panainnin se

connaissent: ils ont fait ensemble la campagne de 1870. Cela ne les

rajeunit pas. Boussard est grand et maigre. Quand il parle, ses favoris

bouffants remuent comme deux petits buissons. Sa femme a la figure

osseuse, le nez aigu, la poitrine plate.

De temps en temps, la mère Panainnin va soulever le couvercle de la

cocotte: le lapin sent bon. Elle écume le pot-au-feu. Le soleil disparu,

elle sort dans la rue, ouvre les volets. On voit des femmes, maintenant,

sur le pas des portes. Il y en a qui s’installent dans les courettes,

avec leurs boîtes à ouvrage. L’horloge de la ville vient de sonner six

heures. La fraîcheur du soir devrait bien sortir des bois.

Tout-à-coup, il y eut des voix puériles, des rires, des cris. Et l’on

entendit, indéfiniment répétés, ces deux mots:

--La bancale! La bancale! La bancale!

Une douzaine de gamins la suivent. Elle donne le bras à Marguerite qui

songe:

--C’est amusant, d’avoir une pareille camarade de première communion!

Mais la Bancale s’accroche à elle;

--J’y suis bien habituée, va!

Cela ne l’empêche pas de baisser les yeux. Si elle en avait la force,

elle dirait aux gamins:

--Est-ce que c’est ma faute, si je suis bancale?

Elles sont allées, nu-tête, porter des morceaux de brioche de leur

première communion. Même les pauvres comme elles leur ont donné deux

sous. Quelques bourgeois, chez qui travaille le père Panainnin, ont mis

dans l’assiette cinquante centimes.

La mère Panainnin est sortie, criant:

--Attendez-moi un peu, tas de vauriens!

Augustine, ensuite, est arrivée.

--Qu’est-ce que tu faisais donc? lui dit sa mère.

Il fut facile de voir qu’elle avait préparé sa réponse. Les mots étaient

rangés en bataille sur ses lèvres; elle les fit avancer en bon ordre

pour détruire les soupçons.

--Les vêpres finies, je suis allée faire un tour du côté de la cascade,

avec la Clotilde Penaud.

Elle est nu-tête. Elle regarde devant elle avec certitude. Elle n’est

pas bancale. On sait qu’elle n’a point froid aux yeux. Elle travaille

chez une des trois couturières de la ville, quand il y a de l’ouvrage.

Les belles dames, maintenant, se font expédier de Paris leurs costumes

tout faits. Parfois, pourtant, un deuil inespéré. La mère Panainnin

avait dit:

--On n’est pas riches, mais faisons-lui toujours apprendre la couture.

Après, ce sera bien le malheur si l’on ne trouve pas à la caser!

Mais elle va sur ses dix-sept ans, et l’on attend encore.

On est au complet. Les pauvres festoient entre eux parce que jamais il

n’y a place, pour eux, à la table des riches qui donnent à leurs poules

les miettes de leurs repas.

Ils ont peur que l’on ne dise dans le quartier:

--Eux qui sont toujours à crier misère, ils ne crachent pas sur les bons

morceaux!

Si l’on n’était pas en Juin, on clouerait au mur une longue banderole

blanche:

FERMÉ POUR CAUSE DE PREMIÈRE COMMUNION.

On mange la soupe sans plaisir, uniquement parce que c’est du bouillon,

et que l’on ne peut pas mettre souvent le pot-au-feu. L’hiver, c’est

excellent. Toute l’après-midi, pendant que, dehors, il bruine, il neige,

on l’a regardé se faire sur les tisons. L’eau s’est agitée. Il a fallu

écumer. On a repris son feuilleton. Les vêpres ont sonné. Des poules,

qui gloussaient, sont allées se coucher. La nuit venue, à la lumière de

la lampe, c’est la douceur de cette après-midi silencieuse que l’on

mange, en une espèce de communion. Le pot-au-feu est l’âme d’une

après-midi de Dimanche, l’hiver, dans une humble ville.

La Bancale est assise n’importe où. Ce n’est pas un dîner à cérémonies,

Dieu merci! Elle mange à peine. Les autres avalent. Personne ne parle

encore: le bouillon, chaud, brûle les langues. Tout le monde écarte les

coudes. Elle n’a pas beaucoup de place. D’habitude, ils boivent de

l’eau. Mais aujourd’hui, c’est fête. Le vin fortifie, colore la vie.

Les plats se succèdent; on ne change ni de fourchettes, ni d’assiettes.

Panainnin se sert de son couteau à multiples lames, toutes, à force

d’avoir été frottées sur la meule, usées par le milieu, pareilles à de

petites serpes.

On parle beaucoup. Seule, elle reste taciturne. Quatre litres vides sont

debout au pied du lit; le pain de cinq livres, tout rond tout-à-l’heure,

n’est plus qu’une demi-lune.

La lune apparaît. Elle regarde, anxieuse, l’horizon opposé en se

demandant si elle y arrivera jamais. D’avance, elle est fatiguée du

chemin qu’il lui faudra faire une fois de plus dans un ciel trop

familier. Ces paysages, ces maisons, ces églises, elle les connaît trop.

Pourtant, ce soir, elle observe avec intérêt la maison des Panainnin: il

y a du nouveau. Et voici qu’un de ses rayons, par la porte, glisse sur

les carreaux, monte le long de la nappe, et, sans avoir l’air de rien,

s’arrête sur la table comme pour demander sa part.

Au bout d’une phrase courte, Panainnin pose son poing fermé d’où le

couteau monte tout droit, pareil, avec sa lame usée, à un point

d’interrogation.

De temps en temps, des mots se dressent, verts de sève, comme ces arbres

au tronc marqué qu’on laisse debout dans les bois, et qui défient la

cognée des bûcherons.

--Ce n’est pas pour lui reprocher ce qu’elle mange, mais, ma foi, il

serait grand temps qu’Augustine trouve une place!

--Je n’avais pas six ans, dit Panainnin, que j’aidais déjà mon père à

scier notre bois.

--A quoi que ça sert, leur instruction? demande Boussard. A lire des

journaux de Paris! Un tas de menteries qu’on y raconte!... Vaut mieux

passer son temps, le soir, à écosser des haricots.

--Marguerite? Pour sûr, dit la Boussard en regardant Augustine, qu’on

n’en fera pas une demoiselle. Maintenant que voilà sa première communion

faite, elle va travailler avec nous. C’est pas déshonorant de cultiver

la terre, pourvu qu’on y trouve sa vie.

--J’ai jamais eu la curiosité d’aller voir l’église! affirme Panainnin.

On s’est mariés dans l’ancienne, qui est démolie depuis plus de vingt

ans.

La nuit est venue. Le rayon de lune est parti.

Pour fumer, on y voit toujours assez clair. On est à table depuis plus

de deux heures.

Pour servir le café, il faut bien allumer la lampe, une vieille lampe

qui, depuis bien longtemps, préside aux veillées d’hiver. Délaissée à

partir de Pâques, elle semble, aujourd’hui, malade, et rote, comme sur

le point de vomir. Mais, très vite, elle se réhabitue. Elle sait ce que

l’on attend d’elle.

La Bancale a envie de dormir. Heureusement, elle peut s’appuyer contre

le lit. Personne ne prend garde qu’elle laisse refroidir son café, sans

même y avoir goûté. Elle entend des voix, comme en rêve. Le jour de la

première communion a été pareil aux autres. Elle a porté sa robe blanche

comme un linceul.

Augustine rit d’un rire sonore. On remue des chaises. On sort sur le pas

de la porte. Des cors de chasse se répondent, de très loin. Les échos

doivent se rencontrer, se saluer.

Elle est restée derrière les rideaux du lit, avec la vieille lampe pour

compagne. Si elle allait les rejoindre, ils lui diraient:

--Tiens! Tu n’étais donc pas là?

Ils viennent de tirer la porte. Elle n’entend plus, des cors, qu’un

murmure étouffé comme une plainte. Augustine, rêveuse, dit:

--C’est joli, comme ça, la nuit, la musique des cors de chasse!

II

Toute une année encore, les autres iront à l’école, jusqu’à ce qu’elles

aient leur certificat d’études. Pourtant, elles aussi sont filles de

travailleurs, mais est-ce qu’elles sont bancales! Leurs parents disent:

--Allez! Un peu d’instruction ne peut pas leur faire de mal!

Et même les plus misérables espèrent les voir entrer un jour ou l’autre

dans le commerce. La vie des ouvriers est trop dure. C’est tout juste si

l’on arrive à joindre les deux bouts. En hiver, il y a le chômage forcé.

Au contraire, les boutiques ont toujours une porte ouverte sur la

fortune. Lorsque l’on sait s’y prendre, on attire, on garde la

clientèle. Seulement, il ne faut pas s’embrouiller dans les chiffres, et

une bonne écriture est utile.

Ce n’est pas elle qui peut songer à cela. D’abord, elle n’est point

«parlante»; on dirait toujours qu’elle va pleurer. Puis, avec sa «patte

folle», jamais aucun garçon ne voudra d’elle. Toute sa vie, elle sera

sans doute la servante des autres. Elle ira de maison en maison. Dès que

l’on ne voudra plus d’elle, on lui fera signe, et elle partira comme un

chien que l’on chasse. Elle ira de soupente en soupente: d’autres, avant

elle, y auront couché, d’autres lui succéderont. Il y a juste la place

d’un petit lit, d’une chaise, et d’une table couverte de bougie. Elle

n’aura rien qui lui appartienne, que deux ou trois chemises, quelques

mouchoirs, une robe, et deux tabliers. S’il n’y a plus d’ouvrage pour

elle, il faudra qu’elle marche longtemps avant d’arriver au chef-lieu de

canton voisin, car elle n’est pas assez forte pour se louer dans les

fermes. Elle ira frapper à des portes, toute honteuse. Il faudra

pourtant qu’elle se décide à parler:

--Vous n’auriez pas besoin d’une servante?

Mais c’est une servante qui sera venue lui ouvrir.

Même ici, les «places», comme on les appelle, sont rares. Celles qui les

ont s’y tiennent. La mère Panainnin a beau chercher: elle ne trouve

rien.

Et voici venir «les Parisiens». On s’occupe d’eux avec respect. Il y en

a qui ont, là-bas, de magnifiques situations. Ils sont valets de

chambre, et parlent, familièrement, de l’Arc-de-Triomphe, comme d’un

vieil homme inoffensif au nez duquel, chaque matin, ils secouent les

tapis. D’autres sont employés dans des bureaux où ils gagnent jusqu’à

cent vingt-cinq francs par mois, et l’on dit:

--En voilà, qui ont de l’avenir devant eux! Et, en attendant, ils

peuvent mettre de l’argent de côté.

Ceux qui se sont mariés là-bas ramènent avec eux leurs jeunes femmes,

toutes très distinguées. Il y en a qui travaillent dans des maisons de

couture où elles se font, en hiver, des trois francs par jour. Et c’est

joli, n’est-ce pas? une jeune femme qui, par elle-même, en travaillant

de huit heures du matin à huit heures du soir, arrive à gagner trois

francs! Ce n’est pas comme dans nos pays où l’on peut tout juste manger

des pommes de terre, et boire de l’eau du puits. Et les hommes se

retournent au passage des pâles, des jolies Parisiennes qu’ils

voudraient sentir; et les jeunes filles dévisagent les jeunes gens qui

arrivent de là-bas. Il y en a qui demandent à un valet de chambre:

--Comme ça doit être intéressant, d’aller au théâtre, de rentrer tard!

--Pour ça, oui, Mademoiselle. Ainsi, le Châtelet, c’est magnifique, ce

qu’on y joue!

On leur dit encore:

--Est-ce que c’est vrai, ce que les journaux ont raconté du premier Mai,

place de la République?

Des vieux, qui n’ont pas revu Paris depuis le Second Empire, demandent

gravement, la tête branlante, s’il y a quelque chose de changé.

Il y a aussi les touristes. Ils arrivent en voiture, ou tassés dans des

autos qui font trop de bruit, et qui sentent le pétrole.

Les Boussard ont, eux aussi, leurs «Parisiens». La «Glaudine» est une

dame importante,--qui n’a pas l’air de se rappeler qu’elle est la sœur

de Boussard,--grasse, et qui parle en grasseyant; elle porte un jupon de

soie, des bottines vernies, et un chapeau à fleurs. «Monsieur Glaudine»

est un petit homme au visage rasé, aux mains blanches. Eux aussi ont à

Paris une belle situation: ils sont valet et femme de chambre, et jamais

on ne parle d’eux sans ajouter:

--Pour sûr qu’ils n’ont pas à se tourmenter! Ils ont du pain assuré pour

jusqu’à la fin de leurs jours, et même plus longtemps encore.

Boussard était venu les prendre, au saut de la diligence, dans sa

minuscule voiture à âne. Ils s’y tassèrent à trois en plus des paquets

et d’une énorme malle. Par amour-propre, l’âne trotta tout le long de la

grand’rue et tant que la route qui menait au village fut bordée de

maisons; mais son allure se ralentit dès qu’apparurent les premiers

taillis, et bientôt il refusa d’avancer, malgré les coups, autrement

qu’au pas. Boussard et monsieur Glaudine descendirent, faisant en sorte

de ne pas marcher trop vite, de peur de laisser derrière eux la voiture.

La Glaudine, étalée à son aise sur la banquette, exagérait la joie

qu’elle éprouvait de revenir au pays.

Lui, en grand seigneur, offrait à Boussard, tout confus, des cigarettes

couchées dans un étui.

On les voit tous les Dimanches à la grand’messe, car ils sont très

distingués; il n’y a que les gens de peu qui se moquent de la religion,

et monsieur Glaudine ne manque jamais de donner deux sous à la quête.

Elle, elle a fait cadeau à Marguerite d’une robe neuve admirable,

quoique non ajustée. Les manches sont à la dernière mode, et deux mains

rougeaudes en sortent qu’égratignèrent les ronces, les épines. Au-dessus

du col de dentelle blanche, se dresse une tête brûlée par le soleil et

coiffée d’un chapeau de paille à trente sous, car la tante n’a apporté

que la robe. Au sortir de la grand’messe, ils s’arrêtent chez les

Panainnin. La Bancale n’a point, elle, de tante qui lui apporte des

robes.

On commence à parler du départ d’Augustine, à qui les Glaudine ont

trouvé une place à Paris. Augustine ne cache point sa joie: enfin, elle

va donc voyager! On ne la voit presque plus dans les rues: toute la

journée, elle travaille à son trousseau. Quinze jours avant son départ,

elle sort, du fond de la cave, une vieille malle moisie qui eût

peut-être mieux aimé, elle, rester ici, la nettoie, l’essuie. Et les

bancales sont faites pour rester dans les petites villes, à porter de

pauvres robes: à Paris, tout le monde se moquerait d’elles.

Les Dimanches de Septembre sont venus, avec un peu de brume, le matin,

dans les rues et sur les prés. Les feuilles frissonnent continuellement,

comme si elles avaient peur de la mort qu’elles sentent rôder; on ne

recherche plus l’ombre qui sort des maisons et des arbres: on se moque

du soleil comme d’un vieux qui tremble. Dans les prés sont des bœufs

pour qui c’est Dimanche: ils se reposent des fatigues de la semaine, et,

comme ils sont loin de l’église, les clochettes des vaches sonnent pour

eux.

Les Parisiens, eux aussi, commencent de songer à leurs malles. La grande

ville leur a fait signe. Elle leur a écrit:

--J’ai besoin de vous, et vous ne pouvez vous passer de moi. Les petites

villes, dès l’automne sont mornes, et chaque jour, dès le crépuscule,

sont mortes. C’est alors que je commence à vivre, à resplendir. J’ai des

milliers d’yeux qui luisent, qui flamboient à l’heure où, dans des

milliers de petits bourgs, on allume, au coin de quelques rues,

d’invisibles réverbères. J’ai des milliers de voix qui bruissent

lorsque, dans vos bois, on n’entend que siffler le vent. Bien avant de

m’avoir retrouvée, vous me reconnaîtrez à l’immense lueur qui, déferlant

comme une mer le long de mes boulevards, de mes avenues, va mourir, loin

de moi, sur la grève de mes banlieues, ou, montant à l’assaut du ciel

nocturne, s’arrête pour m’entourer le front d’une gigantesque auréole.

Laissez vos villages avec leurs étangs silencieux, et vos bois avec

leurs petits ruisseaux où les merles et les geais criards viennent

tremper leurs pattes jaunes et lustrer leurs ailes bleues.

On entend moins d’autos. Les vieilles maisons, qui tremblaient à leur

passage, se rassurent peu à peu: elles se disaient bien, aussi, que cela

ne pouvait pas durer. Les poules, dans la grand’rue, picorent à leur

aise, en dames que l’on a, un instant, dérangées, heureuses de reprendre

leurs habitudes. Les jeunes filles rentrent chez elles; les hommes

écoutent disparaître, un à un, les jupons bruissants.

Voici, réunis autour de la diligence, tous les Boussard, tous les

Panainnin. Les Glaudine passent au conducteur, qui les empile sous la

bâche, des sacs, des caisses, des cartons à chapeaux. Le père Panainnin,

qui a posé sur le trottoir étroit sa scie et son carnier, les ramasse,

se dépêche d’embrasser sa fille et de partir au bois. Augustine se sent

tout de même le cœur gros. Marguerite, hébétée, regarde sa tante.

Boussard donne un coup de main au conducteur. La mère Panainnin va de

l’un à l’autre. Il n’y a que la Bancale qui pleure.

* * * * *

Ensuite, à cause du brouillard, tous les jours sont un peu des jours des

morts. A cause de la rentrée, les rues sont encore plus silencieuses.

Quand on passe près de l’école, on entend les petits épeler ensemble

l’alphabet, ou une voix qui dicte aux plus grands la donnée d’un

problème. On entend aussi tomber des marrons sur le sol durci de la

cour. C’est elle, maintenant qu’Augustine est partie, qui fait toutes

les commissions. Et, ma foi! quand elle se souvient des difficultés

qu’elle avait à apprendre ses leçons, elle est tentée de sourire de

joie. Elle est débarrassée de l’école, comme si elle était une grande

fille de quinze ans. Tout autour de la ville, les champs sont déserts. A

peine si, dans les prés, quelques bœufs encore font tache. Parfois, à la

lisière d’un bois, brusquement un chasseur apparaît: un coup de feu

éclate, un peu de fumée se dissipe, va se confondre avec les fumées de

l’automne. Et l’on voit des pauvres qui reviennent à la ville ou s’en

vont vers leurs villages, portant des fagots de bois mort. Voici venu le

temps des veillées, du vent contre les portes, du feu clair sous les

marmites noires de suie.

Elle reste des après-midi entières au coin du feu, sous le manteau de la

cheminée. Un pâle rayon de soleil n’a pas la force de traverser les

rideaux de la fenêtre. Elle sent la présence réelle de l’automne, aux

poules qui se hérissent dehors, aux branches des tilleuls qui, fatiguées

d’avoir porté des feuilles tout l’été, se secouent, aux capelines des

vieilles, aux lourdes casquettes des vieux.

De temps en temps, la mère Panainnin lui dit:

--Marie-Louise, tu vas venir au lavoir avec moi.

Mais c’est seulement lors des lessives importantes pour les gens huppés

qui ne regardent pas à salir du linge, ou pour des familles de petits

bourgeois riches d’enfants. Il faut, en arrivant, casser la glace, qui,

les jours de grand froid, tout de suite se reforme. Elle hésite à

tremper ses mains dans l’eau. Elle n’a guère la force de tordre les

draps. Les chemises que l’on étend sur la perche sèchent immédiatement:

elles deviennent raides, comme empesées. On a beau emporter un fourneau,

avec de la braise, sur lequel on garde constamment de l’eau chaude: il

n’en faut pas moins tremper ses mains dans l’eau du lavoir. Celles qui

ont des engelures, des crevasses, sont bien malheureuses, mais elles ne

se plaignent pas. Elles n’ont été créées que pour laver. Les riches ont

besoin de linge propre. Il faut des laveuses qui gagnent vingt sous par

jour. Sans doute, à ce métier, on met du temps à se faire des rentes; on

n’y arrive même jamais. Seulement, on n’y songe pas.

Le père Panainnin, qui ne va plus au bois à cause de la neige, fait des

journées chez les riches. Il fend et scie les bûches qu’il empile

ensuite dans les caves. A force d’abattre et de scier du bois, toujours

plié, pour ainsi dire, en deux, il se voûte, et marche de plus en plus

péniblement. Il rentre manger à midi; il trouve la soupe qui l’attend,

en fumant, sur la table. La Bancale ne lui demande rien. Il n’a rien à

lui dire. Le soir, il arrive un peu après le crépuscule. Pour ne pas

user inutilement de la bougie, il s’asseoit près du feu; à la lueur de

la flamme dansante, il écosse des haricots, rafistole des paniers usés.

C’est un vieil homme de plus en plus taciturne, que l’on ne voit jamais

se fâcher ni sourire. Il continue, malgré l’âge et la fatigue, à

travailler, parce qu’il faut que les pauvres gagnent leur pain de chaque

jour. Il n’a pas de regrets. Il ne dit point:

--J’aurais pu m’arranger d’une autre façon, et maintenant je me

reposerais en fumant ma pipe et en buvant la goutte.

Ces vieux-là n’ont jamais voyagé. Ils ne peuvent pas lire les journaux,

parce qu’ils ne sont pas allés, jadis, à l’école. Lorsqu’ils voient, sur

la couverture violemment illustrée du _Supplément du Petit Journal_, un

homme poignardant une femme dont le sang gicle, ils secouent la tête en

murmurant:

--Ah! Il s’en passe, des drôles d’affaires, à Paris!

Il va rarement à l’auberge, ce café des pauvres, où ils peuvent fumer,

cracher par terre, les coudes sur la table, comme chez eux, mais en

buvant du vin, eux qui, d’un bout à l’autre de l’année, ne connaissent

que le goût de l’eau des puits, ou des sources dans les bois. Les jours

d’auberge, il aime dire:

--Aussitôt que j’ai été en âge de gagner ma vie, vers six ans, on m’a

mis dans une ferme, à garder les cochons. Maintenant, c’est plus ça. On

va en classe jusqu’à des douze ans!

Il disait aussi:

--Dans le temps, j’ai été bête: j’aurais pu aller à Paris. Je devais

entrer chez... Comment donc que vous l’appelez? C’est, sauf votre

respect, pour vider les cabinets...

--Chez Richer, sans doute?

--Oui, c’est ça, mon cher monsieur: chez Richer. Paraît que c’est une

maison sérieuse, qu’on s’y fait de bonnes journées, et qu’on ne chôme

jamais. Seulement je venais de me marier, et ça nous embêtait de partir.

Ces minutes de retour en arrière étaient rares. Il avançait dans la vie

comme un bœuf placide, patient, que l’on ne dételle jamais.

La mère Panainnin ne finissait pas ses journées de bonne heure. Il

fallait laver jusqu’à la nuit, puis charger le linge sur une brouette,

le ramener, et l’étendre, lorsqu’il pleuvait, qu’il neigeait, dans un

grenier, sous un hangar. Puis on mangeait dans la cuisine des riches et,

entre laveuses, on s’attardait, et l’on savait bien distinguer les

bonnes maisons où l’on vous donne, pour deux, un litre de vin, à chacune

le café et la goutte, de celles où l’on a l’air de dire: C’est bien bon

pour elles! ou: Elles en auront toujours assez.

C’était une vieille femme bavarde comme toutes les laveuses. Entre deux

coups de battoir, elle disait:

--Allez! On a rudement de la chance que l’Augustine soit partie! Elle

est on ne peut mieux. Son monsieur et sa dame sont aux petits soins pour

elle.

Et la mère Lécrevisse, une autre vieille laveuse, ripostait:

--Ma foi, à t’entendre, ils lui portent tous les matins son chocolat au

lit. Ils vont peut-être prendre une bonne pour la servir!

--Est-ce que je sais, moi? disait la mère Panainnin. Il y a du si brave

monde sur terre!

Février, en même temps qu’il agita les grelots de son Carnaval,--un

pauvre mardi-gras de petite ville où quelques gamins masqués

s’efforcent, en pure perte, de semer par les rues la gaîté ou

l’effroi,--mit en branle la cloche de l’église pour appeler, aux

premières prières du carême, les âmes pieuses. Et ce fut, chaque soir,

une procession de vieilles femmes aux mantes noires. Elles faisaient

craquer, sous leurs galoches, la neige durcie; parfois, manquant de

glisser, elles se retenaient au bras l’une de l’autre, en poussant de

petits cris. De grandes filles profitaient, chaque Vendredi, du chemin

de la croix, pour s’en aller le soir, dans l’ombre, du côté de l’église

où les attendaient leurs amoureux. Elles partaient, emmitoufflées. Pour

faire acte de présence, elles allaient s’agenouiller au fond de la nef

obscure. Tout le temps que durait la cérémonie, elles pouffaient de

rire. Elles étaient dehors avant que ce ne fût fini. La Bancale n’avait

ni amoureux, ni amie. D’ailleurs, elle ne tenait pas à sortir. Après la

soupe, elle se couchait. Pour s’endormir plus vite, elle se tournait du

côté du mur. Elle se faisait petite dans le grand lit où elle avait

toutes ses aises depuis le départ d’Augustine. Panainnin ronflait. Toute

seule sur la cheminée, la bougie attendait, comme quelqu’un qui

s’ennuie, cligne des yeux et voudrait bien dormir aussi, que la mère

Panainnin rentrât.

Dans la vie aussi, elle se faisait petite, pour que le Destin passât à

côté d’elle sans la voir. Elle avait ses habitudes, ses manies d’enfant

de douze ans qu’elle retrouvait, chaque matin, au saut du lit. Elle ne

s’estimait plus malheureuse, maintenant. On n’avait pas le temps de la

battre.

C’était entendu depuis des mois: le Lundi de Pâques, avec sa mère, elle

alla chez les Boussard. Elles partirent de bon matin. Elle n’aurait pas

demandé mieux que de partir encore plus tôt, tellement elle avait

attendu ce jour. Le ciel, d’un bleu infini, comme récemment lavé,

s’étalait au-dessus des tilleuls déjà verts, des toits de tuiles rouges,

et s’accordait avec la cime des bois qui limitent l’horizon. Elle

éprouvait une grande joie à respirer le parfum des violettes, à écouter

courir dans les fossés l’eau des ruisseaux. Mais elle eut bien du mal à

ne pas rester en chemin. Elle traînait la jambe. Son ombre s’inclinait

en de successifs petits saluts. La mère Panainnin avait son panier au

bras. Ce fut une belle journée. La matinée passa vite. Elle n’avait

jamais vu le village, qui lui parut bien petit, beaucoup plus petit que

la petite ville. Il n’y avait même pas de grand’rue. L’après-midi, elle

eut un peu mal à la tête. Marguerite lui faisait tout voir; elle disait:

--C’est notre maison. Elle est à nous.

Elle était déjà sage, pratique comme une vieille paysanne. Elle savait

ce que, bon an, mal an, le champ rapportait de boisseaux de blé, ce que

coûtaient à nourrir les vaches et l’âne. Elle savait aussi que, plus

tard, elle vivrait dans ce village, chez elle, qu’elle travaillerait

pour son compte. Elle disait à la Bancale:

--Moi, je n’aurai jamais besoin de me placer chez les autres.

III

Elle alla, comme on dit, de place en place.

Elle fut la servante de tout le monde, pour très peu d’argent, autant

dire pour rien, pour ses repas de midi et du soir. Pourtant, à la

maison, elle se contentait de quelques cuillerées de soupe, et d’un

morceau de fromage sec sur du pain dur. Elle n’était pas de ces petites

filles gourmandes qui ont toujours besoin de confitures, de gâteaux, qui

vont jusqu’à boire du vin. Mais elle ne se sentait pas beaucoup de

forces, et la ville lui faisait peur. La ville, pour elle, était peuplée

de gens riches, de «maîtres», commerçants ou bourgeois, qui n’ont été

mis au monde que pour faire travailler les autres, les pauvres. Ils sont

durs. Ils savent tout. Il ne faut pas essayer de leur en conter.

Elle aurait pu dire à ses parents:

--Laissez-moi rester ici. Je ne tiens pas beaucoup de place. Depuis

qu’Augustine est partie, la maison est bien assez grande pour nous

trois.

On ne sait pas s’ils l’auraient écoutée, mais elle ne songeait même

point à le leur dire. Il fallait qu’elle travaillât. Il eût fait beau

voir qu’une gamine pareille restât à la maison! Tout le monde en aurait

parlé. On aurait dit:

--Eh bien, pour le coup, les Panainnin ne se mouchent plus du pied!

Voilà qu’ils gardent leur Bancale chez eux, à ne rien faire!

On les aurait montrés du doigt. Dans les trois lavoirs, on en aurait

fait des gorges chaudes. Et la Lécrevisse aurait apostrophé la mère

Panainnin:

--Et ta Bancale, est-ce que tu ne vas pas aussi lui faire apprendre le

piano?

Les Panainnin avaient leur dignité: la Bancale travaillerait.

Elle apprit à connaître les bourgeois, leurs femmes surtout, ou, pour

mieux parler, les dames. Il ne lui venait même pas à l’idée qu’elles

aussi, autrefois, avaient pu être de petites filles, tant leurs gants,

leurs chapeaux, leurs voilettes, lui en imposaient. Pourtant, elles

étaient allées, comme elle, à l’école chez les sœurs. Mais les sœurs

avaient, pour les filles des bourgeois, des attentions spéciales. Elles

dirigeaient, en plus des deux classes pour les filles pauvres et de

l’école maternelle, le pensionnat. C’est du pensionnat que sortent

toutes les vertus, toutes les intelligences. Elle en avait connu, elle

en connaissait encore, des demoiselles du pensionnat. Car ce n’étaient

pas des petites filles: c’étaient des demoiselles, s’il vous plaît, qui

apprenaient beaucoup plus, beaucoup mieux que les filles du peuple. Et

puis, leurs manières distinguées les mettaient à l’abri du contact des

garçons qui courent les rues. Elles avaient des bottines, des tabliers

exprès pour les heures de classe. Surtout, elles apprenaient le piano.

La musique est ce qu’il y a de plus difficile au monde. N’importe qui

peut lire le feuilleton du _Petit Journal_, mais tout le monde ne peut

pas jouer une polka. Il n’y a que les demoiselles. Et les demoiselles se

mariaient pour devenir des dames; et les pauvres filles se mariaient

pour devenir des femmes. On disait:

--Madame Geffroy, la pharmacienne? Mais vous ne la connaissez donc pas?

C’est une demoiselle Renault.

Et de la mère Panainnin:

--C’est une fille Bourg.

Elles étaient toutes riches. On citait Madame Morizot dont le mari,

clerc de notaire, gagnait des cent cinquante francs par mois. Cependant,

elles allaient en personne au marché, elles ne se gênaient pas pour

marchander indéfiniment avec les femmes qui, des villages d’alentour,

apportaient du beurre et de la crème qu’elles avaient eu bien du mal à

réussir. Toutes les idées d’économie leur étaient familières, leur

étaient communes. Il y avait entre elles une sorte d’émulation à tout

payer le moins cher possible. Si l’une se vantait, à la fin du marché,

d’avoir eu son beurre à vingt-deux sous la livre, les autres, qui

l’avaient payé vingt-trois, même vingt-quatre sous, la regardaient avec

admiration, avec jalousie. Elle les accompagnait. Elle portait le panier

qui, à la fin, devenait bien lourd. Elle était heureuse quand «madame»

marchandait, parce qu’elle pouvait le poser à terre, tout en veillant

bien à ce que personne ne le renversât. Heureusement, le marché se

tenait sur la place, au centre de la ville. Et les maisons bourgeoises

ne seraient pas allées se compromettre dans ces quartiers que l’on

appelle les faubourgs. Elles y auraient été dépaysées comme des dames à

chapeaux au milieu de femmes à bonnets.

La bancale · 第 1 / 4 段