III

L’œuvre de vie et de perpétuation accomplie, l’heure du repos définitif

est toute prochaine. J’observe Grillon et Grillonne aux heures prévues

de l’agonie: rien, dans leur aspect, ne laisse prévoir la nécessité de

leur anéantissement. Elle, après la ponte, est redevenue agile et alerte

pour quelques heures. Après l’accouplement, le mâle, quand il est rusé

ou bien inspiré, s’est éloigné d’elle à toutes jambes et à grand renfort

de bonds. On sait pourquoi. Mais ce désir de fuite et cette légitime

crainte d’être plus ou moins endommagé n’indiquent-ils pas que ce

condamné à mort tient à l’existence, qu’il ne se croit pas guetté encore

par la sentence sans appel?

En tout cas, sa vie continue à être telle qu’il l’a vécue en sa plus

superbe saison. Promenades, chansons, batailles. L’appétit, en liberté

comme en captivité, demeure excellent... Et cependant la mort est là.

Elle est là, dans la splendeur éclatante de juillet et surtout d’août à

son commencement, tapie comme un invisible monstre aux mille et mille

doigts assassins, sur les champs fauchés, dénudés, comme si la

sécheresse rousse et rase lui permettait de mieux viser ses innombrables

proies.

En cage, les grillons et les grillonnes, s’ils ne se peuvent éviter, se

distraient en s’entre-dévorant; et, bientôt dans la petite communauté si

longtemps paisible, puis si joliment batailleuse, il n’y a

plus,--spectacle navrant,--que des moribonds mutilés, qui se traînent en

boitillant à la poursuite des camarades encore plus piteux qu’eux-mêmes;

les femelles, rudes gaillardes encore, ont tôt fait de mettre ordre à

cela, et Bacchantes, de déchirer leurs Orphées; puis elles se déchirent

entre elles.

Dans les champs, avant de mourir, les grillons et les grillonnes se

promènent, de façon désintéressée cette fois. Leurs gîtes sont

définitivement abandonnés et accaparés aussitôt par des profiteurs

capons, des intrus sans gloire qui se seraient bien gardés, eux, de s’y

introduire en d’autres temps: petites limaces terrifiées par la

canicule, infimes colimaçons blancs, hôtes ordinaires des fossés à

présent taris, bestioles qui tentent tant bien que mal d’attendre sous

la terre, à l’ombre, le retour de l’humidité indispensable à leur

bonheur, cloportes, scolopendres,--toute une vie gluante et timide, amie

du noir. Parfois une minuscule rainette trop précoce s’y installe, à

l’affût du regain, des premières averses et des mousses reverdies.

D’autres fois encore, c’est un jeune lézard gris, né loin des rocs ou

d’un vieux mur, qui loue à peu de frais, en attendant mieux, l’ancienne

demeure de Grillon. Celui-ci, en tout cas, semble désormais indifférent

à ce gîte qu’il a construit avec tant de peine, si soigneusement

entretenu, si héroïquement défendu; il n’y reviendra pas mourir.

Et peut-être l’a-t-il oublié déjà; ce qui est sûr, c’est qu’il agit

comme s’il ne le reconnaissait plus, qu’il se refuse à y entrer quand je

veux l’y contraindre en l’agaçant du bout du doigt... Quand la nouvelle

génération de grillons naîtra, tous les anciens trous seront depuis beau

temps inutilisables, déformés par leurs locataires de hasard, ou

détruits, ou comblés... Le futur constructeur aura, comme jadis son père

et sa mère, tout à apprendre; et nous nommerons avec quelque mépris

instinct sa science vite acquise, immuable, précaire certes, mais

cependant suffisante et, à ce titre, raisonnable et intelligente autant

que celle dont nous nous enorgueillissons.

* * * * *

Donc, Grillon ayant fini d’aimer, et Grillonne allégée de ses œufs, se

promènent sans but, jouissant une dernière fois de cette lumière qu’ils

ont tant aimée, du soleil qui les gonflait d’orgueil et d’amour, de

cette nuit aussi qui fut comme une immense cloche de cristal autour et

au-dessus de leurs heures les plus belles. Soleil, ombre, tout cela se

mélangeait pour notre héros comme du sucre et du miel à l’aliment

herbacé généreusement fourni par la terre inépuisable. Et jamais

celle-ci, pour peu que quelques gouttes de rosée la flattent,

l’encensent, la parent, ne fut si riche en parfums qu’en cette saison de

mort. Notre odorat humain participe lui-même à la sensuelle fête des

foins mûrs; combien beau n’est-il pas, le poème qui vibre à présent dans

les antennes de l’insecte, dans le froissement affaibli de ses ailes! Et

quel est-il, sinon celui de la nature à son apogée, dans sa splendeur

prodigue et son insolente illumination! La victoire est absolue,

l’avenir préparé par les graines animales ou végétales... Je crois

pouvoir dire dès à présent que, dans le poème silencieux par Grillon

composé ou récité durant ces suprêmes instants, la crainte et la douleur

sont absentes et que, pour la graine errante qu’il fut, s’impose,

domine, éclate la certitude d’avoir connu le plus beau triomphe,

puisqu’il s’agissait de vivre pour produire et de mûrir pour mourir.

Pour mourir... Mais l’idée de la mort existe-t-elle seulement dans le

cerveau de l’insecte, du moins quand il s’agit de _la mort à son heure_?

Grillon s’est réalisé lui-même jusqu’à la perfection, selon des lois

imprescriptibles; il n’est pas possible qu’il ne se considère pas, à sa

manière, comme un rouage humble mais indispensable dans la grande

machine de l’univers. En raisonnant,--une fois n’est pas coutume!--d’un

point de vue humain, en imaginant selon nous, à l’usage de notre

insecte, une philosophie approchant des nôtres, voici quelques idées

qu’on pourrait lui prêter alors en toute raison:

_«J’ai mérité d’accomplir ma tâche jusqu’au bout... Maintenant, les

herbes sont sèches, l’été exagère ses feux, je me sens las de manger,

d’aimer et de courir à travers le monde: je vais m’endormir quelques

semaines pour m’éveiller ensuite,--récompense de ma valeur,--non plus

un, mais légion; non plus fatigué, mais léger, bondissant, tout neuf et

plein d’un courage retrouvé devant les mille menaces de la terre et du

ciel, menaces dont j’aurai raison, je l’espère, encore cette

fois,--dussent la plupart des parcelles rajeunies de mon être succomber

dans la grande bataille...»_

N’avons-nous pas l’impression que cette philosophie ou, si l’on préfère,

cette religion naturelle, que cette métaphysique et de pareils espoirs

correspondent, dans le cas de notre insecte, à une traduction de ce qui

est, toute simple, et telle qu’il nous est rarement possible d’en donner

de plus exactes, je veux dire de plus satisfaisantes, pour notre science

et notre esprit?

* * * * *

Non, il ne me paraît pas possible que Grillon, possédât-il pour le reste

des sens et une intelligence analogues aux nôtres, connût une

signification à des mots comme ceux qui chez nous se prononcent mort,

mortel, mourir... L’observation et l’expérience nous ont fait

reconnaître en lui, au cours de cette histoire de sa vie, des sentiments

incontestablement intelligibles et identifiables pour nous, qui les

éprouvons aussi à notre manière: sentiments qui ne sont pas toujours,

certes, de ceux que nous préférerions voir flamboyer aux cimes de l’âme

humaine, mais qui ne nous en sont que plus familiers; comme un homme,

Grillon aime son gîte, son labeur, le chant et il est crâne quand il

aime, toutes vertus qu’on ne peut qu’admirer; pareil à certains

hommes,--j’écris _certains_ dans le désir de ne pas me montrer trop

sévère envers mes semblables, mes frères,--il succombe maintes fois à la

tentation de divers péchés, pour la plupart capitaux: ainsi à la

gourmandise, à la colère, voire même à l’orgueil et à la paresse;

j’ajoute à son excuse qu’il est gourmand autant que tous les êtres dont

l’estomac est bon, coléreux et orgueilleux comme la plupart des braves,

et paresseux à la façon des gens qui ont beaucoup travaillé. Bref, entre

lui et nous, de nombreux points de contact physiologiques existent et je

ne pense point que personne puisse douter de ceci.

N’omettons donc pas de regarder ici Grillon mourir comme nous l’avons

regardé, entre autres choses probablement plus graves selon lui,

chercher sa demeure, l’aménager, se nourrir et se défendre.

Le mâle s’accouple trois ou quatre fois et il semble que le dernier

accouplement soit le seul fécond, en tout cas le seul _valable_, puisque

le mâle que j’isole après un seul accouplement vit à peu près aussi

longtemps ensuite que s’il avait été absolument privé d’aimer. De même,

la femelle qui n’a eu qu’un époux et qui en a été séparée aussitôt, pond

des œufs qui neuf fois sur dix sont stériles. Mais, dans la grande cage,

où les amours et les pontes ont été normales, choisissons un couple;

choisissons-le parmi les plus gaillards de nos pensionnaires, parmi ceux

qui sont pourvus de tous leurs membres, dont le crâne n’est pas trop

bosselé, bref parmi les privilégiés des hasards de la guerre amoureuse

et nuptiale... Rien ne paraît changé à la vie; elle continue... Le

solitaire et la solitaire vont et viennent, mangent, font un peu de

musique ou de toilette... Et puis, au bout d’un temps qui n’excède

jamais soixante heures pour Grillon après le troisième ou quatrième

accouplement, trente heures pour Grillonne après la suprême ponte, vous

les voyez qui, soudainement, s’immobilisent.

(A rappeler que, si les deux éléments du couple n’avaient pas été logés

chacun dans une cage, il ne se serait plus agi, même à pareille heure,

de promenades ou de collations, de musique ou de toilette, mais d’un

féroce duel où la femelle aurait trucidé son adversaire en quelques

instants).

Grillon (ou Grillonne) s’immobilise, n’importe où, et toujours de la

même façon subite, quelle que soit la couleur de l’heure fatale, qu’il

fasse jour ou nuit, que je guette cette agonie à la clarté d’un beau

soleil ou à la lueur d’une lampe; il ne chancelle pas, non: il

s’affaisse peu à peu sur ses six pattes, jusqu’à ce qu’il touche le sol

du bas du museau et de la pointe de l’abdomen; il ne chavirera et

n’expirera ventre en l’air que si la pente du terrain et les lois de la

pesanteur l’exigent; sinon, la fin se manifeste seulement par la

cessation du remuement des antennes; insectes, celles-ci retombent, non

pas en avant et comme vers l’avenir, mais en arrière, doucement, très

doucement, jusqu’à ce qu’elles aient atteint l’appui que leur offre la

surface plane du dos, ou le cran d’arrêt des pattes sauteuses.

Quelques secondes plus tôt, Grillon vivait, chantait encore, goûtait

l’air et la lumière, savourait le monde. Je ne puis me décider à écrire

ici qu’il est mort; ce mot me paraîtrait malencontreux, un peu «comme

aux Romains qui», remarquait Montaigne, «avaient appris de l’amollir ou

l’étendre en périphrases» et, au lieu de dire: _il est mort_, disaient:

_il a vécu_. Je n’écrirai pas même _Grillon a vécu_, tant il paraît

justifié de prétendre,--comme sans doute lui-même le croit,--qu’il va,

tout simplement, pour quelques jours, se reposer de vivre.

* * * * *

Ecoutons encore Montaigne:

«La mort est moins à craindre que rien, s’il y avait quelque chose de

moins que rien. Elle ne vous concerne ni mort ni vif: vif, parce que

vous êtes; mort, parce que vous n’êtes plus... Pourquoi crains-tu ton

dernier jour? Il ne confère pas plus à ta mort que chacun des autres. Le

dernier pas ne fait pas la lassitude, il la déclare. Tous les jours vont

à la mort: le dernier y arrive. Voilà les enseignements de notre mère

Nature.»

O mon maître Michel Eyquem, laissez que je me sépare momentanément de

vous. Certes, votre doctrine a butiné tout le miel de la sagesse

antique, si facile, si pratique, si utilitaire, sans jamais l’être

bassement, et qui fournirait tant de consolations à ceux qui voudraient

(ou qui pourraient, hélas!) s’accommoder en notre temps de ses

préceptes. Mais j’ai peur que les enseignements de notre mère Nature et

ceux de la sagesse antique, qui est si souvent la vôtre, ne concordent

pas tout à fait ici.

Car Grillon ne donne l’exemple d’un sage selon Montaigne que lorsqu’il

meurt à son heure. S’il expire à la suite d’une blessure ou d’un

accident, partiellement éventré ou décervelé, alors nous assistons à une

agonie très longue, lugubre, odieuse, presque humaine. La face en seau à

charbon, bien entendu, continuera à n’exprimer d’émotion aucune; mais,

pour qui connaît le petit être, la souffrance, dans ses attitudes, dans

les frissonnements éperdus de ses antennes et de ses palpes, dans les

tressaillements de ses pattes ou de ses viscères, dans les contractions

spasmodiques de ses ganglions nerveux, apparaîtra aussi éclatante que

sur le visage d’un supplicié.

Où je serais tenté de rejoindre mon maître, c’est lorsqu’il nous prêche

que nul des hommes ne meurt avant son heure, «que l’utilité de vivre

n’est pas dans l’espace, mais dans l’usage qu’on en fait», et que tel a

vécu longtemps,--Jésus ou Alexandre par exemple,--qui a peu vécu. Belles

paroles, nobles pensées, mais qui sont néanmoins d’ordre moral et

nullement biologique. Quels sont les hommes qui pourraient prononcer ces

paroles ou concevoir ces pensées _en toute sincérité_, quand la

certitude leur vient de l’instant fatal? Je ne dis point qu’il n’en

existe pas, héros ou fous, mais ils ne représentent que des exceptions;

ils sont des anomalies, des monstres, des prodiges.

La vérité humaine est plutôt dans la légende de la Mort et du Bûcheron,

dans les vers de _la Jeune Captive_, ou dans la bouche du poète de

celle-ci, murmurant, en touchant son front, devant l’échafaud

abominable, la phrase déchirante: «Pourtant, il y avait quelque chose

là!» Il faut bien l’avouer, puisqu’il n’est pas physiologiquement fatal

que nous disparaissions après avoir aimé, puisque, moralement, il n’est

pas non plus nécessaire que nous mourions dès lors que nous avons

accompli un exploit ou produit un chef-d’œuvre, ici la sagesse antique,

ou plutôt celle de Montaigne se trouve, me semble-t-il, en défaut, et

elle a tort d’invoquer l’autorité de notre mère Nature.

Il est juste, il est raisonnable qu’un centenaire, eût-il été malheureux

ou inutile tout le long de sa route, s’indigne à la pensée de mourir; il

est _naturel_ que son anéantissement lui semble une iniquité, _parce que

nulle heure proche ou lointaine ne lui a jamais été fixée par la

Nature_.

Seul un être hypothétique, tel qu’un criminel vertueux, pourrait juger

que, socialement, et à ce seul point de vue, sa disparition est

légitime; mais la vérité sociale n’est-elle pas encore plus hypothétique

qu’un criminel vertueux? Et, enfin, si le criminel vertueux se repentait

sincèrement, n’estimerait-il pas, du même coup, que ce repentir sincère,

définitif, lui rend tous ses droits à l’existence?

L’homme qui s’éteint comme une lampe où a brûlé toute l’huile, peut ne

pas protester contre la mort, mais c’est parce qu’il ne la voit pas

venir. Le plus fervent chrétien, le philosophe le plus sûr de ne pas

périr tout entier, doivent logiquement regretter de quitter «trop tôt»

la terre où ils ne savent pas si d’autres, après eux, propageront comme

ils l’ont fait la vérité, c’est-à-dire leurs croyances salutaires ou les

idées qu’ils tenaient pour généreuses. Il n’est donc pour l’homme, à

généralement parler, qu’une acceptation naturelle du néant ou de

l’immortalité; et cette acceptation est, si l’on peut dire, négative.

* * * * *

Il faut maintenant procéder à l’autopsie du menu cadavre. Quand il

s’agit de dépouiller la réalité d’une créature vivante, l’expérience ne

saurait s’arrêter à la mort de celle-ci. Cependant, quand j’ai disséqué

pour la première fois Grillon mort de sa belle mort, je ne prévoyais

guère l’importance qu’aurait pour moi, et peut-être aussi pour le

lecteur, une opération dont rien ne m’indiquait le profit, que dictait

seule la fantaisie si souvent errante ou superflue dont les plus grands

et les moindres chercheurs demeurent heureusement les esclaves.

Alors, je constate que la boîte cranienne est presque absolument vide de

liquide, que, par conséquent, les impressions de l’œil à facettes

n’avaient guère plus de chance de parvenir au cerveau, que celui-ci,

comme tout autre centre nerveux, s’est racorni et a sensiblement diminué

de volume, que les intestins, au microscope, apparaissent criblés sur

toute leur longueur d’un nombre considérable de trous en proportion

équivalents à ce que seraient des perforations de plus d’un millimètre

de diamètre sur des intestins humains; donc, durant les quelque trente

heures ou les quelque soixante heures qui précèdent la belle mort de

Grillonne et de Grillon, l’insecte n’est, selon toute vraisemblance,

qu’une machine aux rouages usés et que nulle force n’anime plus; il

bouge, bruit et paraît se nourrir encore; mais il n’y a là, en réalité,

qu’impulsion de vitesse acquise et effet d’élan donné; de même se

comporte le moteur à explosions, lorsqu’il tourne quelques secondes

encore après que la décision du conducteur a étranglé les gaz et coupé

l’allumage. Je ne dis d’ailleurs rien de tout cela pour flatter l’ombre

sèche de Descartes.

La lampe s’est éteinte faute d’huile... Mais ce serait trop humainement

expliquer la fin subite et incontestablement sans souffrances de

l’insecte, que de le faire grâce à une pauvre métaphore qui n’a été ou

ne sera réellement valable que pour quelques-uns d’entre nous. En ce

point de mon objet, je rêve d’éclairer le réel d’une lumière plus

lointaine, plus difficile à projeter, mais plus sensible et

intelligible.

A la vérité, pour Grillon, la mort survenant à son heure est chose

simplement inexistante; prononcé à propos de lui, ce mot n’a de sens que

pour nous.

Déjà, après ce que nous a appris l’autopsie, les sentiments et les idées

que j’ai prêtés à Grillon un peu plus haut, cette persuasion de ne

s’endormir que pour quelques jours et cette foi en sa résurrection

multipliée, peuvent apparaître moins fantaisistes et arbitraires; nous

ne traduisons plus, nous ne transposons plus; ayant pris posture

scientifique, nous décrivons les faits et énonçons les inductions

auxquelles nous autorisent et nous inclinent les faits observés. Grillon

est _vide_, ou à peu près, de tout ce qui lui permit de refléter son

monde et de respecter jusqu’au bout le devoir de vivre; il y aurait

également intérêt à analyser chimiquement le cadavre; je ne l’ai pas

fait, cette expérience étant pour moi compliquée et difficile, et ne me

paraissant pas indispensable à la vertu et à la suite de mes raisons; il

y a lieu d’ailleurs de conclure de la disparition presque absolue du

liquide facial et du racornissement des ganglions, de la mise hors

d’usage de l’appareil digestif, à un appauvrissement considérable de la

plupart des éléments du protoplasme dans ce petit système organisé prêt

à redevenir matière inorganique.

Grillon a donc transfusé le meilleur de lui-même, sa vie et sa réalité,

aux organes procréateurs de Grillonne; il faudra ensuite que celle-ci,

pour que les œufs soient dignes d’éclore, ajoute à ce don sa propre vie

et sa propre réalité. Ainsi, la vie et la réalité se poursuivent et se

perpétuent, sans brisure, en ligne ininterrompue et droite, du passé au

présent, du présent à l’avenir illimité, du mâle à la femelle et de la

femelle aux œufs qui conjuguent et multiplient leur double essence.

Avant même que la dépouille ou la défroque du mâle soit inerte, il

existe à nouveau, dans les chapelets ovariens fécondés; la femelle fait

encore semblant de vivre, alors que déjà ses œufs sont animés,

croissent, palpitent d’une ardeur puissante et impatiente au sein de la

suprême nourrice, du générateur hybride et sans sexe, de Gaïa qu’on peut

aussi nommer Pan.

Où et comment concevoir de façon plus claire et distincte la notion de

perpétuité, de pérennité, d’immortalité, ou, pour plus humblement mais

non moins fortement dire, l’évidence de l’absurdité de l’idée de mort?

Vie de Grillon · 第 32 / 34 题