Il est parti, les ailes arrondies, bruissantes, et plus jamais ne se
retrouvera à l’aise dans son trou. Les premiers temps, il y reviendra
peut-être «dormir» encore, de préférence vers l’aube, quand lui-même et
ses rivaux se seront tus; on ne se guérit pas tout soudainement d’une
vie rangée et sédentaire. Dès lors, comme on le comprend sans peine,
l’observation de Grillon en liberté comporte quelques difficultés, même
pour qui, à enfouir volontiers sa face dans l’herbe, ne redoute pas
d’être traité de mangeur de foin. Mais, quand j’étais enfant,--cet âge
sans pitié ignore aussi la fausse honte,--j’ai maintes fois suivi
Grillon, le plus discrètement possible, à quatre pattes; mes souvenirs
de ces années-là gardent une étonnante lumière et je réponds de
l’exactitude de ce que je note aujourd’hui, bien que je l’aie vu surtout
autrefois.
La proximité d’une maison de belle dame n’influe en rien sur les
manières du nouvel aventurier. Il pourrait souvent attendre la fortune
dans son lit ou se dire que tout bonheur que ses palpes n’atteignent
pas, n’est qu’un rêve,--car souvent un gîte de femelle est à moins de
vingt centimètres de celui du chanteur,--mais c’est rarement à sa
voisine qu’il ira faire sa cour et offrir ses hommages.
Pour l’y décider, il faudrait un incident imprévu, comme la rencontre
d’un rival, d’un étranger venu de loin avec lequel il se trouverait face
à face; sinon, le sédentaire qu’il fut jusqu’ici, semble
incontestablement préférer les voyages lointains et qui l’amènent
parfois jusqu’à dix bons mètres de son domicile. Les femelles sans voix
ne quittent guère les abords du leur, y rentrent à chaque fin de nuit et
l’entretiennent jusqu’au terme de leur existence: ayant aimé, les mâles
ne sont en effet bons qu’à mourir, tandis qu’à elles incombe encore le
soin d’assurer la ponte, de prévoir tout ce qui peut être favorable à
l’épanouissement de l’avenir enclos dans leurs flancs.
Grillon se promène donc en chantant, nuit et jour, et il a vraiment
l’air très comique, très guerrier d’opérette, parce que ses ailes
gonflées ressemblent à une cape que soulèverait une rapière romantique.
Son arme, en réalité, il ne la porte pas derrière lui, malgré le bruit
de traîneur de sabre qu’il fait sur les chemins de la forêt herbeuse,
mais devant lui ses crocs, tandis qu’il progresse en chantant, sont
presque toujours grands ouverts, comme s’il suffisait d’être poète ou
amoureux pour devenir du même coup féroce.
Les batailles sont fréquentes et nul ne semble songer à les éviter, bien
au contraire. Elles font partie de la fête; il semble que celle-ci, sans
elles, diminuerait de charme et de valeur, que l’essentiel manquerait au
programme. Sans que je veuille faire ici la moindre allusion humaine, je
me vois forcé de constater qu’un grillon qui ne se bat pas, paraît très
peu digne d’être aimé; le mythe d’Arès et d’Aphrodite, qui eut sa valeur
à l’aurore de l’humanité, la garde au bout de l’évolution d’une race
infiniment plus vieille que la nôtre.
Il est impayable de voir un de ces combats, surtout quand une femelle
accourt au bruit et y assiste, pudiquement cachée à quelques mètres de
ses adversaires, lustrant ses ailes qui ne sont que parure, crachant sur
ses pattes antérieures pour débarbouiller son visage et ses antennes,
tordant le cou de-ci, de-là, bref, faisant des mines en l’honneur du
vainqueur, qu’elle ignore encore... Entre les galants chevaliers, il y a
d’ailleurs plutôt joute que combat à mort; celui qui est parvenu à
ouvrir le plus largement sa mâchoire, la resserre de son mieux sur la
face du concurrent, laquelle en est un peu éraflée ou bosselée, et c’est
tout... Le vaincu déguerpit,--il n’y a pas d’autres mots,--sans
protestation ni murmure; le vainqueur, lui, chante de tout son cœur...
La belle continue à minauder...
* * * * *
Que signifie, que représente le chant du mâle? Un appel d’amour, vous
répondra-t-on couramment; un appel d’amour comme celui que font retentir
sur les coteaux de mon pays les batraciens, d’autant plus odieusement
bruyants, en cet endroit de la Terre, que les sources et flaques d’eau y
sont assez espacées et qu’ils les surpeuplent dès qu’ils en découvrent.
Mais «appel d’amour», même en langage humain, n’en demeure pas moins une
traduction assez vulgaire de ce que doit être la chose. Le mot amour,
dans nos parlers, a un sens tellement vague et dénaturé que la
difficulté des transpositions sentimentales d’insecte à homme et d’homme
à insecte s’accroît encore; les vocables que je possède se rebellent ou
s’effarent, comme des écoliers pourtant dociles dont on exigerait un
devoir dépassant leurs forces; il y a nuit et ombre des deux côtés,
parce que l’animal ne sait plus depuis très longtemps ce qu’est l’amour
tel que le font vivre, pleurer et rire les romans et les romances dans
nos trop puériles cervelles, parce que, d’autre part, nous ignorons
encore ce que peut être l’amour uniquement dévoué à la vie de l’espèce,
l’amour dont on ne parle plus, l’amour dont la discussion ne se pose pas
de ce seul fait qu’il est fonction de mort et de vie et que, si la race
n’existait pas, chez l’homme comme chez Grillon du reste, il ne serait
plus question de rien du tout.
Des peuplades primitives de notre très primaire humanité en sont encore
à se défigurer pour s’embellir, à se barbouiller d’ocre, à s’inciser la
peau rasée du crâne et à introduire dans la plaie provoquée ainsi des
venins ou des poisons, pour faire là pousser et demeurer des
monstruosités, des excroissances de chair qui vont jusqu’à figurer sur
la tête de ces pauvres noirs des crêtes ténébreuses. Moralement, et
surtout intellectuellement, en amour, nous en sommes au même point
qu’eux. Nous encombrons cette réalité superbe d’ornements ridicules.
L’art nègre est à la mode pour certains, dans la minute où j’écris ces
lignes, mais je crois qu’un certain romantisme a été, en ce qui concerne
les hommes et les femmes, le _dadaïsme_ et l’art nègre de la
sentimentalité. Nous en subissons encore certaines influences, parfois
sans nous en douter, parfois aussi, quand nous avons des lettres plus ou
moins heureusement digérées et assimilées,--ce qui est le cas de la
plupart des gens aujourd’hui,--parce que nous trouvons encore très bien
porté qu’il en soit de la sorte.
Combien de gens, du monde le meilleur et le plus raffiné, estimeraient
vraiment qu’ils aiment s’ils ne souffraient point, par exemple, ou ne
faisaient semblant de souffrir? La crête artificielle sur la tête du
nègre!... D’autres préfèrent torturer ou faire croire qu’ils torturent.
Vanité des vanités. C’est qu’il faut prendre parti, l’amour, chez
l’homme, en étant encore au point où est sa politique; le plus grave,
c’est qu’il croit aimer réellement, alors qu’il se contente de jouer
pour lui et pour les autres de piteuses comédies bourrées de vers
ressassés et de phrases toutes faites;--vers et phrases qui font
autorité, qu’on nous inculque dès le collège, sous prétexte de nous
initier à la science du cœur humain telle que l’ont comprise les plus
illustres auteurs, mais qui ne sauraient dater de plus de cinq mille
ans, et qui n’expriment pas nécessairement des vérités éternelles.
Ainsi vieillesse et jeunesse, quand on parle d’amants et d’amantes, sont
encore termes incertains et mal définis dans notre race; une femme de
trente ans excitait la pitié de l’immense Balzac, alors que Pénélope et
Hélène, à quarante ans et plus, s’imposaient encore, et sans que cela
fît sourire Homère, au loyal désir des plus beaux parmi les jeunes
hommes; actuellement, des dames qui eussent été grand’mères du temps de
Balzac sont, si j’ose dire, homériques. De même du côté de nos mâles: en
effet, au cours des siècles et d’après les documents littéraires qu’ils
nous ont laissés, n’est-ce point tantôt Chérubin qui triomphe, tantôt un
homme mûr ou blet qui a raison de Chérubin? L’humanité, au point de vue
amour, demeure turbulente et indécise, sur cette question d’âge et sur
mille autres, comme un enfant devant un jouet qui lui agrée justement;
tantôt il le soigne et le protège, tantôt il le casse pour voir ce qui
se passe à l’intérieur... Nous demeurons encore, en amour, et pour
combien de siècles, à l’âge des caprices et des modes!
Il n’y a rien là qui puisse nous irriter ou nous réjouir. C’est le
temps, si ce mot correspond à une réalité supra-humaine, qui fera de
nous ce que nous méritons d’être plus tard, plus loin, après la
sélection naturelle et l’évolution inévitable. Lui seul jugera si, pour
l’espèce humaine comme pour les races d’insectes, il n’est pas superflu
de distinguer le goût d’aimer du besoin voluptueux de se perpétuer en de
neuves générations.
Moraliser à ce propos est d’ailleurs aussi vain que l’effort d’un vieux
monsieur tentant de contribuer à la repopulation de son coin de Terre
par ses bons conseils et son éloquence. Ces parcelles d’humanité que
l’on contient sous les dénominations très nobles et suprêmement valables
de familles ou de patries, ne durent elles-mêmes qu’autant qu’elles
méritent leur durée; si elles succombent, c’est _justice_ au sens
tristement humain de ce mot colossal, flottant, glacial, et qui me fait
penser en tout à un iceberg capable d’endommager ou d’anéantir les plus
beaux navires dans sa promenade déchaînée et sans yeux. Quand une race
humaine diminue, c’est qu’elle est inutile au bon ordre de la planète
Terre; et quand un individu humain, corps et âme, ne se survit point en
des enfants bien portants ou dans des œuvres durables, ce n’est que par
une incompréhensible indulgence de la Nature ou de Dieu qu’il a vécu.
* * * * *
En dépit de l’impossibilité que j’ai marquée d’exprimer en mots ce
qu’est l’amour pour un insecte, en dépit du gouffre d’ombre qui sépare
nos tâtonnements humains de son accomplissement à peu près définitif, en
dépit de notre puérilité en face de son âge de centaines de milliers
d’années pour nous numérables en dizaines de millions, en dépit de tout
ce qu’on peut appeler (ce qui m’est ici indifférent) progrès ou
décrépitude de sa part, il n’en demeure pas moins que beaucoup de traits
que nous considérons comme les à-côtés ou même les bas-côtés de l’amour
ont persisté dans la race actuelle de mon personnage, avec d’autres dont
nous jugeons, provisoirement du moins, que l’amour humain peut
s’enorgueillir.
La rivalité entre mâles et la férocité des femelles pour les mâles
inutiles ont duré jusqu’à Grillon. Le désir d’être beau et fort, de le
faire voir et savoir a également persisté jusqu’à lui. Cela suffit à la
faible lumière que j’ambitionne en cet endroit. Des choses enfantines et
qui n’ont plus de sens pour des vieillards, reviennent parfois se jouer
avec ce qui leur reste de cervelle. Il en est des races comme des
individus. Le superflu et l’inutile leur demeurent nécessaire, de si
mauvais œil que Nature doive voir cela. Il se peut aussi que Nature ait
des raisons à cette tolérance, raisons qui ne sont pas forcément
obscures aux hommes, même quand ils tâchent de les discerner
paradoxalement, c’est-à-dire contrairement aux méthodes ordinaires d’une
élite devenue majorité.
Le chant est plus et mieux qu’un appel d’amour, il est un ornement
sonore du mâle, le complément de l’ornement visible que sont les ailes
qui le produisent,--les belles ailes de moire noire, relevées d’un trait
jaune d’or, qu’il revêt quand il entend les voix mêlées de la mort et de
l’amour. Qui dit fête, dit musique et parure. Au lieu d’appel d’amour,
plus conforme à la réalité serait d’inscrire ici des mots comme manie
des splendeurs, goût du vacarme sous toutes les formes sensorielles
humainement concevables, envie de gaieté, de réjouissances, d’activité
déployée sans raison immédiate, de jeu au sens noble que les enfants et
les sportsmen donnent à ce terme.
Pour l’homme déjà, quand il se sent dans la plénitude de sa force, quand
il est placé en face des raisons de briller qu’il a ou croit avoir,
existe cette volonté de s’orner et de s’embellir que les animaux,
créatures plus _évoluées_ que nous, manifestent encore. Nous soignons
notre toilette pour une réjouissance ou une solennité comme le fait
Grillon pour la solennité et la réjouissance suprêmes. Une noce ne va
pas sans musique et chansons; Carnaval et Mi-Carême, dans la
«Ville-la-plus-civilisée-du-Monde», donnaient aux âmes simples, avant la
guerre, la fureur du déguisement somptueux ou grotesque, en tout cas
voyant; des moralistes parlaient à ce propos de retour à la sauvagerie,
voire à l’animalité; je crois qu’ils se trompaient; pour être d’accord
avec moi-même, je dis qu’il y avait là pressentiment au moins autant que
réminiscence.
D’un bout à l’autre de l’échelle animale, et chez les végétaux mêmes, le
besoin de l’art pour l’art, de l’inutile mouvement et de l’éclat non
motivé, c’est-à-dire de la fête et du jeu, existe. Les arbres aiment et
jouent à leur manière, se parent de fleurs et de feuillage quand vient
pour eux le moment de _penser_ à la reproduction. Les mâles, chez les
oiseaux et les insectes, sont presque toujours des noceurs et des
poseurs;--j’emploie à dessein ces derniers mots, que je n’aime pas, pour
mieux montrer combien l’humanité me plaît telle qu’elle est et comme
nous avons intérêt à faire durer sa jeunesse le plus possible... Pour
ceux qui jugent comme moi, il est très rassurant que nos femelles soient
destinées, de longs siècles encore, à se montrer plus coquettes et plus
futiles que le commun des mâles. L’égalité esthétique et ornementale des
sexes est un signe, je ne dis point de déchéance, mais de vieillesse de
la race. Je suis sûr qu’Eve était infiniment plus belle et parée
qu’Adam; le passage biblique où il est question d’elle, nous invite, en
tout cas, à le supposer. Mais dès que la légende tourne à l’histoire et
que notre race prend de l’âge, on voit déjà paraître, en fait de
coquetterie et de futilité, bon nombre d’hommes qui sont femmes. Les
deux sexes, en se lançant «un regard irrité», ne mourront certes pas
«chacun de leur côté» comme disait à peu près Vigny, éloquent et si
candide poète. Mais, ce que nous dénommons féminisme, n’en demeure pas
moins réalisable et même probable; toute la question est de savoir si
cette réalisation, ou cette probabilité est séduisante pour nous et pour
nos compagnes. Et ceci est en dehors de mon sujet.
Grillonne sait de nos jours se vêtir convenablement, encore que moins
fastueusement que son galant, pour l’époque des noces; mais elle a perdu
le don du chant que certaines de ses cousines sauterelles (fort rares
d’ailleurs) possèdent encore à l’égal des mâles. Et, ce qu’il y a
d’infiniment curieux à signaler, c’est que ses ailes ne sont pas
absolument rigides, figées, et qu’elle les remue parfois au soleil comme
si ses lointaines aïeules en avaient tiré de la musique... Je me
garderai de toute conclusion et même de toute réflexion à ce sujet; une
réflexion risquerait d’être saugrenue et une conclusion d’être
hasardeuse. Mais il me semble incontestable que, presque au bout de la
destinée de sa race, Grillonne, comme la plupart des femelles animales,
est allée au delà des ambitions de ses mères-grands. Les deux sexes ne
meurent pas séparés en se lançant des regards furibonds, mais c’est le
sexe fort qui est devenu celui du charme, de la séduction, de la parure
et du plaisir.
Du plaisir. C’est d’un plaisir que Grillonne s’est privée, car la
musique des insectes,--ceci, nous pouvons l’affirmer maintenant,--ne
saurait être motivée uniquement par l’appel sexuel. André de Chénier a
écrit, en pensant probablement à lui-même, ces vers de marbre embaumé:
Soit qu’il ait seulement, jeune et né pour l’amour,
Souhaité de la gloire afin de voir, un jour,
Quand son nom sera grand sur les doctes collines,
Les yeux qui rendent faible et les bouches divines
Chercher à le connaître et, l’entendant nommer,
Lui parler, lui sourire et peut-être l’aimer...
Nous voici tout à l’opposé de ce que doit éprouver l’insecte bruisseur
ou chanteur. Il y a chez le pur poète trace d’un de ces raffinements de
la sentimentalité qui sont dans nos esprits ce que sont des joujoux
précieux et inutiles entre les mains des enfants; le chant, chez
Grillon, est infiniment plus désintéressé que, par exemple, chez nos
poètes, sans que je veuille signifier par là, bien au contraire, que nos
poètes ont tort; ils ont raison parce que notre espèce est jeune entre
les espèces et que ceci est une vertu admirable. Quelle plus belle
aventure pour un poète que de voir un heureux rythme se traduire en
sourire de tendresse sur un visage d’amie! Nous en sommes au joujou.
Grillon en est au jeu, au sport ou peut-être même à une chose pour
laquelle les mots nous manquent. Son chant est l’expression d’une
euphorie merveilleuse, une expansion et un épanouissement, et peut-être
ne l’entend-il pas davantage que nous n’entendons normalement notre
souffle ou les battements de notre cœur.
Ce ne sont pas là des affirmations gratuites; il suffit d’observer
Grillon avec les plus ordinaires des yeux mortels pour se rendre compte
que la réalité n’est pas autrement traduisible en notre langage. Il
chante comme il mange ou comme il bouge. Il y a même là quelque chose
d’un peu attristant; nous avons couramment traité notre personnage de
chanteur, de musicien et de poète; nous cuvons mal, dès à présent,
l’ivresse de ces métaphores imprudentes, comprenant que les agréments
qui semblent combler sa vieillesse ne sont appréciables qu’à nos yeux.
Décidément, pour ma part, je m’estime satisfait de l’âge de mon espèce.
* * * * *
_De la férocité des femelles_, inscrirais-je volontiers en tête de ce
nouveau paragraphe, si je ne tenais avant tout à éviter des airs de
fabuliste, si mon seul souci n’était de rendre, tant bien que mal, la
figure du réel. Il n’y a aucune intention satirique ou moralisatrice,
aucune indication de ce que je souhaite pour mes pareils dans ce livre.
Je voudrais qu’on m’y sentît, en ce qui les concerne, fataliste ou tout
au moins stoïcien au sens qu’a ce mot, quand on l’applique au manuel
d’Epictète; je voudrais que quelques-unes des pensées de Marc-Aurèle
éclairassent ma conception de la relativité dans le domaine intellectuel
et moral, aussi bien que dans le matériel et le biologique.
Comme il nous serait profitable de méditer au cours de la vie la
distinction entre _les choses qui dépendent de nous et celles qui ne
dépendent pas de nous_! Combien de fois, en essayant d’expliquer mon
insecte, ne me suis-je pas répété et presque chanté les phrases
inégalables de l’étonnant César: «Si les dieux m’avaient créé
rossignol... mais je ne suis qu’empereur...» Empereur ou rossignol?
Homme ou insecte? Nul besoin d’user littéralement d’allégorie, de
symbole et de procédés de fabuliste pour signifier ou rappeler une
infinie grandeur et une infinie faiblesse qui dénoncent l’inanité
foncière de nos mesures.
J’estime même que les conseils tirés de ce qui peut nous apparaître
comme la réalité et la vérité ne sont pas nécessairement profitables; si
La Fontaine n’avait pas eu la vertu de faire sourdre un des plus purs
jaillissements du style poétique français, je crois que, comme
fabuliste, il me déplairait assez fort. Sous n’importe quelle forme,
plaisantes ou sévères, les leçons et les prédications ne sont que jeux
d’esprits puérils ou divertissements de cœurs aigris; ou encore
exercices d’un bien triste métier; nul catéchisme ne vaut si nous ne le
portons en nous-mêmes et mesuré à nos mérites ou à nos besoins; pour le
reste, une fatalité domine notre vie et celle de notre race, et cette
fatalité vaut qu’on lui fasse confiance; s’occuper de ses intentions
dans le seul but d’en tenir compte, de ses ordres avec l’unique désir de
les entendre, est la plus sage des sagesses... Mais, pardon! Ceci sera
au commencement d’un autre livre et d’une autre série de méditations, et
il dépend de moi, «_il est en moi_», de bien marquer quelle fut ici
l’unique raison de cette imprévue bifurcation stoïcienne: mon soin, à
rebours de la plupart des historiographes des bêtes, n’a même pas été de
nous regarder et de nous comprendre à travers elles, mais de tâcher,--ce
qui n’était pas si commode,--à les voir telles qu’il est probable ou
possible qu’elles se voient.
J’ai peur également que, vers le terme du chemin suivi le long de ces
pages, on ne se rappelle que j’ai tenté jadis de disséquer d’autres
jolis insectes, humains ceux-ci, et qu’on n’imagine quelque rapport
déplorable entre les réflexions qui me furent jadis inspirées par les
caprices de Nouche, entre autres caprices, et mes sentiments de
spectateur impartial, lorsque je note la férocité de Grillonne pour son
mâle. Nous sommes en présence de deux mondes absolument fermés l’un à
l’autre, c’est le cas de le répéter.
D’ailleurs, la férocité des femelles humaines est encore une invention
romantique, et des pires: quand nous relisons dans l’âge mûr, même
signés des noms de Balzac ou d’Alphonse Daudet, certains livres qui
prennent à tâche de nous montrer les méfaits conscients ou non d’une
Marneffe ou d’une Sapho, et qui pour nous évoquent l’éternelle ennemie,
la persistante Dalila, j’ai beau faire, j’ai beau lire d’aussi près que
possible et même entre les lignes, je ne parviens pas à trouver qu’il y
ait vraiment là de quoi se frapper.
Bien au contraire, mon esprit et mon cœur s’emplissent aussitôt, par
réaction, de tous les souvenirs d’incomparables tendresses féminines que
l’humanité mâle et moi-même avons éprouvées. Les femmes en ont pour
trois cent mille ans et plus, avant d’avoir envie ou besoin de torturer
et de dévorer leurs époux terrestres. En attendant, j’estime que, dans
la civilisation actuelle, les femmes sont infiniment meilleures que les
hommes, qu’elles ont, en général, beaucoup plus de bonté spontanée, de
générosité et de foi. Est-ce clair? Vais-je pouvoir raconter maintenant
comme Grillonne s’efforce de manger son mari et y réussit très souvent,
sans faire soupçonner en moi des intentions louches, mauvaises et me
susciter de belles ennemies? Je l’espère, je le crois.
Mais j’ai eu très peur.
* * * * *
Durant la pariade, Grillonne tourne maintes fois ce qui lui sert de
visage vers ce qui sert de visage à Grillon, et, très véritablement, ce
sont des baisers qu’elle sollicite ou offre. Palpes et antennes se
frôlent et se mêlent, les crocs s’entre-mordillent doucement et il y a
une incontestable langueur dans le geste de l’amante faisant presque
totalement pivoter sa face sur l’axe de son col pour qu’un de ses yeux
au moins se mire dans un œil du mâle et le reflète à sa manière. Toutes
câlineries dont on peut dire sans ridicule, quand on les a vues,
qu’elles sont très traditionnellement humaines et touchantes; c’est même
la première fois qu’il me semble possible de jeter un pont entre le
monde sentimental de mon personnage et le nôtre... Avec les
préliminaires, cela dure parfois deux heures, et, avec le colossal
bénéfice que perçoit Grillon au change de la monnaie du temps humain,
cela équivaut à une lune de miel de fastueuse durée.
Grillon et Grillonne ne se jurent pas fidélité. Mais, pour mieux
comprendre les raisons de la férocité de la femelle, mieux vaut isoler
un couple, constituer un ménage, imposer la monogamie. Après une
première pariade, Grillon parvient presque toujours à s’échapper et la
femelle ne s’y oppose que faiblement comme si elle doutait,--en quoi
elle ferait preuve de clairvoyance--que l’œuvre fût accomplie. Grillonne
est moins impitoyable que la femelle de la mante religieuse ou de
l’araignée qui, dès les premières caresses ne _manquent_, si j’ose dire,
leur époux que bien par hasard. Regardons. Laissons faire... J’ai vu
parfois Grillon proprement attrapé et déchiqueté après un premier essai,
et la femelle, en quelque sorte veuve, ne pondre que des œufs sans
avenir; le monsieur était, sans doute, un triste sire, qui déplaisait à
la dame, et la dame ignorait, n’est-ce pas, qu’elle ne trouverait un
autre conjoint que si je le voulais bien. Mais, normalement, c’est
seulement après trois ou quatre accouplements, échelonnés sur une
soixantaine d’heures, que le mâle est tenu pour un triste sire.
En liberté, il se peut que ce soit sa troisième ou quatrième femelle qui
le considère comme tel et lui règle son compte. Tous les mâles, bien
entendu, ne meurent pas ainsi, que j’y veille ou qu’eux, par fortune,
parviennent dans les champs à subsister quelques heures de plus, vieux
garçons bougons désormais et misogynes, et ne chantant plus que sans
conviction.
Mais, dans la cage où j’observe le couple, la femelle est sans pitié, et
si le mâle s’échappe encore quand elle croit sincèrement être mère, elle
le poursuit, le rattrape sans peine, engage contre lui un combat dont
l’issue paraît aussitôt fatale; nous voici loin des joutes courtoises et
des duels généralement sans gravité que se livraient les mâles au hasard
des rencontres sur les grands chemins de la forêt des herbes! Grillon,
solidement saisi à l’extrémité de l’abdomen, après des manœuvres qui
montrent que cette partie de lui-même particulièrement vulnérable--et
peut-être jugée sans valeur à présent,--a été visée de préférence à
toute autre, Grillon ne se défend pas, ne résiste que pour la forme, en
galant homme qui a l’air d’admirer sa maîtresse jusque dans la peine
qu’elle prend, pour le supprimer, quand elle estime qu’il y a lieu de le
faire.
Grillonne estime en effet qu’il y a lieu de le faire, que cela est
recommandable, moral. Elle annihile de l’inutilité, active une agonie,
par ailleurs, et même loin d’elle, inévitable; elle aide à mourir avec
une sorte d’onction et de piété le père de ses enfants, condamné à mort
de toutes manières. N’a-t-il pas infusé en elle de la vie, et même sa
vie tout entière? Le flambeau est transmis. Je vais dire tout à l’heure
comment meurt Grillonne, et comment meurt Grillon quand Grillonne ne le
mange pas. J’affirme qu’il n’y a pas grande différence pour Grillon, au
point où il en est.
Et il résiste si peu, encore une fois, et elle le mange si
tranquillement, si doucement...